CHAPITRE II
Doctrines de l'Avenir. Liberté universelle.
M. l'abbé de La Mennais se constituait donc lui-même l'héritier de la Convention, des clubs régicides de 95 , et de ces philosophes du dix-huitième siècle qu'il accusait d'en avoir préparé les saturnales impies. On pouvait lui montrer ailleurs ses ancêtres.
Après que les premiers Réformateurs du quatarzième siècle eurent arboré l'étendard
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de la liberté , il se répandit dans les provinces de l'Allemagne , de l'Angleterre et de l'Ecosse, des prédicateurs qui enchérirent encore sur les doctrines de leurs maîtres , pour produire une hérésie nouvelle à laquelle on donna le nom d'Anabaptisme , régénération , ou supplément , par des lumières supérieures , au baptême conféré dans l'enfance. La nouvellje Religion, dit son moderne historien, joignait le fanatisme à l'erreur. Elle prêchait à ses sectateurs la désobéissance aux magistrats , et les exhortait à secouer le joug des puissances légitimes (1). Stork et Muncer en furent les chefs. La Réforme n'était qu'ébauchée; elle attendait un temps plus heureux pour développer ses projets et recueillir ses fruits (2). L'œuvre allait enfin s'accomplir : c'est au
(1) Catron , Hist. des Anabaptistes , liv. r, t. I , p. 5, G, 10, 11. Sleidan, Bossuet, Meyners , Hist. de la, Réform. , p. 64, 65.
(2) Meyners, p. 10, 11. Villers , Réform. du Luther, p. 24, 29.
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nom de la Religion , au nom de la nature et de la philosophie, que le signal en est donné. L'on peut voir chez les divers historiens quelles furent les conséquences de ces fanatiques prédications. Les circoncessions d'autrefois trouvèrent de dignes rivaux. L'Europe fut un champ de carnage : Luther lui-même s'en effraya.
A l'occasion des événemens de 1850, M. l'abbé deLaMennais, armé de la flèche de Guillaume Tell, a sonné la charge, au nom de la nature , au nom de la Religion et de la liberté. Il convoque autour de lui l'arrière-ban de la tribu sacerdotale j et l'on répond à sa voix par des cris d'allégresse. Il a pris a tâche de réconcilier la Religion avec la liberté , de renverser la bannière qui les sépare dans l'opinion des Catholiques et des philosophes. Il les appelle aujnême sanctuaire. Son enthousiasme s'est enflammé d'une sainte indignation contre toutes les sortes de tyrannies. Ce qu'il demande, ce
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qu'il lui faut conquérir h tout prix , c'est la liberté pleine , absolue , universelle, sans restriction et sans limites. Toute loi suspecte d'en vouloir borner l'indépendance, ou réprimer l'essor, sous le prétexte d'abus, est un acte de tyrannie auquel la lâcheté seule peut souscrire ou pardonner. Liberté de conscience , liberté d'éducation et d'enseignement, liberté d'association, liberté de la presse : toute la liberté, rien que la liberté, car il ne connaît que Dieu au-dessus d'elle.
Ecoutez le manifeste publié sous l'enseigne : Dieu et liberté j inscrit en tête de chacune des feuilles de YAvenir^, et tous les jours répété dans ses colonnes.
« Frères ! vous êtes appelés à la liberté ! «f c'est le vœu de la nature, l'ordre de la « Religion , le cri de tous les cœurs en qui « la servitude n'a pas encore éteint la der- « nière étincelle de l'honneur. Catholiques! « une nouvelle ère de gloire et de triomphe « se prépare : voyez-vous à l'horizon les si-
« gnes précurseurs du lever de Tastre de la « liberté ! Comme autour de nous , tout <( s'agite , tout rayonne de joie et d'espéc rance ! Et vous , vous vous contenteriez f< de gémir ! Mais a quoi servent des plaintes t< timides? Consentons enfin a n'être plus un « vil troupeau d'esclaves. Catholiques ! gé- « missez moins, et osez agir. Si vous formiez « la minorité, nous vous dirions : Fuyez une «f terre maudite , la terre de l'esclavage ; « allez mendier un asile au milieu des hordes « sauvages , et féconder de vos sueurs des « champs lointains. Mais oubliez-vous donc « que vous êtes plusieurs millions d'hom- (( mes j que vous faites cause commune avec K tous les peuples qui sont en travail de la (( liberté du monde , quelque part qu'ils « soient ; et que pas un cheveu ne peut « tomber de votre tête que l'Europe entière K ne soit en combustion? Comptez vos enne- K mis : ils vous surpasseraient en nombre ; « résistez , s'il le faut , jusqu'à l'extermina-
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« tion du nom catholique. N'hésitez pas de « donner de bonne heure un signal de « guerre. N'attendez de leur part nulle « paix ; qu'ils n'attendent de la vôtre nulle « transaction. L'avez-vous bien compris , « bien mesuré , ce besoin de persécution « qui les presse? Nous ne sommes à leurs r< yeux que des victimes promises en bolo- « causte a toutes les passions conjurées. (( Vous seriez donc bien avant dans leur « mépris , s'ils ont cru que vous supportetf riez en silence le joug de fer qu'ils appé- « santissent sur vousj s'ils ont cru qu'ils « pouvaient tenter impunément de vous « l'imposer ! A-t-on cru que les Catholiques, « affranchis désormais, et grâces a Dieu sans « retour, consentiraient a rentrer dans la « servitude; qu'ils accepteraient pour eux V le joug heureusement brisé pour tous j (( qu'ils manqueraient ou de force ou de (f menace pour se défendre? Si on l'a cru, « que l'on se détrompe. Nous voulons être
« libres, et nous le serons. Notre tête ne se « courbera sous aucun pouvoir assez insensé <( et assez aveugle pour essayer de nous sou- « mettre à ses volontés arbitraires. Qui au- « rait conçu ce dessein apprendrait bien- K tôt ce que nous sommes et ce que nous « pouvons. Nous voulons la liberté tout en- « tière; hors de la, guerre, guerre conti- « nue; et nous aussi nous le paierons, s'il le w faut , de notre sang. Unissons-nous ; A « tous nos ennemis, opposons une sainte et «glorieuse confédération. Unissons-nous; V que nos doctrines se proclament ouverte- « ment, au mépris de toutes les résistances K d'un pouvoir oppresseur, au mépris de <r leurs décrets et de leurs polices ; qu'elles « bravent et leurs tribunaux , et leurs ma- « gistrats. Répudions cette protection hy- « pocrite dont ils nous bercent , cet humi- « liant salaire dont ils achètent nos cont( sciences. Plus rien de commun avec eux. * Divorce absolu avec ces tyrans qui n'ont
« cessé jamais de nous opprimer, avec ces t< gouvernemens cimentés par le despotisme « et l'athéisme. Saisissons avec empresse- «f ment la portion de liberté que les lois « nous accordent, et usons-en pour obtenir « .toute celle qui nous est due , si on nobs t( la refusait. Malheur à nous , si de vaincs <( illusions, des craintes chimériques, nous « faisaient perdre les avantages d'une si K admirable position ! Malheur bien plus « encore a nos ennemis! Qu'on le sach(; « bien : si, dans l'entraînement d'une pas- « sion aveugle , qui que ce soit avait tenté « de nous imposer de nouveaux fers, nous « avons juré de les briser sur sa tête. Caw tholiques ! qu'attendez- vous donc en • t< core ? On est libre , quand on veut l'être « on est libre , quand on sait s'unir et com- « battre , et mourir plutôt que de céder la « moindre portion de ce qui seul donne du « prix à la vie humaine. Qu'attendez-vous « pour assurer votre liberté? Dieu ne fait « rien pour ceux qui ne savent qu'attendre.
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f< Les premiers Chrétiens n'attendaient pas, « ils combattaient. Pendant que la peur va ff bêlant ses niaises lamentations , tendons à « nos frères une main , et passez l'autre sur « votre épée. »
Ici encore nous avons besoin de rappeler Il nos lecteurs que ces paroles sont littéralement celles de M. de La Mennais. Pas une qui ne soit extraite de son avenir avec la plus rigoureuse fidélité.
Le livre des Paroles d'un Croyant excita une surprise et une indignation générales. Est-ce qu'il y a ici plus de modération? Et cependant, durant deux années entières, ce langage a rempli les colonnes du journal de VAi^eniry sans qu'il étonnât personne j et c'était au nom de la Religion que l'auteur débitait ces maximes séditieuses, puisqu'il les adresse aux Catholiques. Mais était-ce à des Catholiques qu'il fallait apprendre quelle est la liberté promise au Chrétien. Comment M. de La Mennais pouvait-il concilier sa liberté indéfinie avec les textes formels de
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l'Ecriture, qui la restreignent, en l'expliquant par une liberté toute spirituelle, et encore réservée au terme de notre exil sur la terre et au règne de la vérité dans le ciel , comme l'a définie le saint pape Innocent I'^»' (1)? Comment l'accorder avec les solennelles décisions de nos Docteurs, des Théologiens de tous les temps , des Souverains Pontifes , particulièrement du pape Pie VI , dans son Bref du '10 mars 1791 , répondant aux Evêques de France qui l'avaient consulté sur cette question même , si vivement agitée durant les troubles de cette époque (2)? Quelle est, dans le langage des Pères, la servitude dont Jésus-Christ nous a délivrés? quelle est conséquemment l'émancipation et la liberté que le Sauveur des hommes nous a acquise par son sang, et à laquelle son Evangile nous appelle par son admirable
(1) Epist. XIV ad épis. Concil. Carthag.
(2) Collect. des Brefs du pape Pie J'I, 1. 1, p. 125'-
lumière? Pas d'autre esclavage que celui du péché j pas d'autre affranchissement que celui de nos passions. C'est des ténèbres de l'esprit , de l'attachement désordonné du cœur a ce qui passe , c'est de la vanité et du mensonge que le Libérateur est venu nousaffranclîir.Que nous dit, en effet*le Maître des Docteurs? « Si vous demeurez dans « l'observation de ma parole, » répondait-il à ces fiers enfans d'Abraham, qui se vantaient de n'avoir jamais été les esclaves de personne , « vous connaîtrez la vérité^ et la vé~ « rite vous rendra libres (i). » Jésus-Christsavaitbien quelle était la prétention de tout ce peuple a l'égard des Romains , dont ils ne supportaient la domination qu'avec impatience. Jésus-Christ les a-t-il sollicités jamais de roinpre leurs chaînes ^ de résister k des maîtres fâcheux , qu'ils avaient droit de
(1) Cùm vosfiltus îiberaverit, tune vere liheri eritis; tune cognoscetis veritatem , et veriias liberahit vos. Joann., vin, 3i-34.
regarder comme ennemis , de se réunir dani imc sainte confédération, et de donner lé signal de guerrePS'il leur parle de servitude, c'est pour leur déclarer que celui-là seul est esclave qui sert ses convoitises, et commet le mal(1); et M. de La Mennais se croira-t-il donc mieux versé dans la connaissance des choses de la Rclij^ion que Jésus-Cbrist luimême? Les interprètes de son Evangile, éclairés de son Esprit, ne se méprenaient pas davantage sur le caractère de cette liberté des enfans de Dieu. « La liberté, dit saint « Augustin, c'est de n'être pas esclave du « pécbé(2). » Les premiers Chrétiens obéissaient a Néron; et ne s'en croyaient pas moins libres , parce qu'ils savaient conserver, au sein de l'innocence et de la pureté des mœurs, la liberté que Jésus-Christ nous a acquise par son sang; voilà, poursuit le saint
(1) Omnis qui facit peccattim serviis est peccati. (^) Tom. m, édit. Bénéd., p. 90, et t. I, p. 709-
évêque d'Hippone, le véritable esprit du Christianisme. L'esprit qui a dicté à M. de La Mennais les paroles que nous venons de lire, c'est l'esprit de la sédition et de la révolte. L'Apôtre , demandant a Philémon la grâce de son esclave fugitif^ n'en exige point de son Maître l'émancipation, et se borne k implorer sa clémence. Il sait bien que les mots d'esclave et de libre , comme de Grec et de Juif, sont indifférens aux yeux du Père commun de tous les hommes , qui a fait les riches comme les pauvres dans la société, les montagnes et les vallons dans la nature , et s'est contenté de prescrire aux maîtres comme aux serviteurs, aux sujets comme aux Monarques, des devoirs réciproques, dont il leur sera demandé k tous un compte rigoureux (i ). « Une liberté sans K règle et sans frein, avait dit saint Jean « Chrysostôme, ne serait qu'une source inta-
(1) Gai., III, 28. — Rom., ii, 10. — Colosa., vin, 11.
DE lA \OUVELLE HÉRÉSIE. 50S
« rissable de désordres et de calamités(i).» Nous aussi, nous demandons la liberté dans l'état social, mais une liberté vraie, sage, constitutionnelle, 'soumise aux lois, que nous ne savons ni calomnier ni enfreindre, une liberté qui renonce d'elle-même à sa sauvage indépendance, pour mieux garantir l'exercice de ses droits; non cette liberté que demande M. de La Mennais, faroucbe, tyrannique, sanguinaire même, s' il le fallait ^ où, parce que tout le monde veut être maître, tout le monde est esclave; « oii, comme * l'a dit notre grand évêque de Meaux , cha- « cun peut tout prétendre et tout contester, « où tous sont en garde , et par conséquent « en guerre continuelle contre tous ; où la K raison ne peut rien, parce que chacun « appelle raison la passion qui le transporte; « où le droit même de la nature demeure « sans force, puisque la raison n'en a point;
(1) DaxiinoivQBihlioth. chois. desPères, t. XVIU, p. 319.
« OÙ par conséquent il n'y a ni propriété , « ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, « à dire vrai, aucun droit, si ce n'est celui « du plus fort. »
L'Assemblée Constituante voulut aussi ^ sa Déclaration des droits à la main , arborer le double étendard de la liberté et de l'égalité. Du moins, essaya-t-elle d'arrêter par des restrictions sévères l'élan donné aux esprits. Ses tentatives furent vaines. Bientôt , entraînée elle-même par le mouvement qu'elle avait imprimé , elle ne légua a ses successeurs que l'anarchie. La liberté régna seule j et , pour trophée de sa victoire , elle n'obtint que le cadavre ensanglanté de la société palpitante et méconnaissable. Voila le brillant avenir que demande M. de La Mennais , la liberté dont il promet la conquête au jeune Sacerdoce. Elle n'admet ni limites ni restrictions ; tout ce qui la divise, la dégrade. Pour l'obtenir, rien ne doit coûter 5 et la plus orageuse des libertés se-
rait préférable encore à une tranquille servitude. Les mêmes hommes à qui tout le despotisme de Napoléon ne faisait point peur^ et qui s'accommodaient si bien de Vhumiliante protection donnée à l'Eglise par Louis XVIII et Charles X, accourus , tout à coup, à la voix d'un nouveau Muncer, se rangent sous la bannière de la liberté nouvelle. On les avait vus , la veille encore , ces zélateurs improvisés de l'indépendance , on les avait vus , pour la plupart, rampans aux pieds dupouvoir, mendiant un de ses regards, se presser dans les avenues de la fortune , repousser sans pitié les services et les talens , pour se disputer entre eux les restes de l'antique patrimoine. Apprenons à les connaître , disait naguère un Orateur de la Chambre des communes, tf Sous le prétexte de Religion , ils ne veu- « lent que le triomphe de leur orgueil et de <c leur cupidité. Quelle que soit la forme du « gouvernement , leur but est constamment
« le même; leurs moyens seuls varient.
« Telle est leur marche : Ils prêchent l'ab- « solutisme , tant qu'ils savent bien qu'ils « s'entendront avec le pouvoir absolu , « et qu'ils l'exploiteront a leur profit. Au « contraire , ce gouvernement est détesta- « blej il faut l'abattre. Voilà pourquoi, « sous Charles X , vous aviez des Con- «f grégations absolutistes, et, sous Louis - « Philippe , vous aurez des Congrégations tf ultra-libérales, qui prêchent aux masses « le radicalisme et l'insurrection (1 ). »
De la , cette étrangère alliance avec le parti républicain , avouée sans détour par les orateurs les plus dévoués à la cause de l'ancienne dynastie. Ces mêmes cris de liberté dont retentit le journal de V Avenir,
(1) Opinion de M. Ch. Dupin, président de la chambre des députés , séance du 21 mars 1834. L'orateur qui s'exprimait de la sorte , c'est le même qui, par ses éloquentes improvisations à la tribune ou par r autorité de ses conseils dans les délibérations , a obtenu que trente-deux évêchés fussent conservés h. la France chrétienne.
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c'étaient les mêmes que nos forcenés républicains faisaient retentir autour du palais du Monarque dans la nuit du 20 octobre , dans les journées des 21 et22 décembre delà même année 1830. Eh ! n'était-ce pas le langage habituel de ces proclamations dégoûtantes, le but de ces ligues de toute sorte invoquées k grands cris pour réunir dans un même foyer les mécontens et les factieux de tous les partis , le dessein de ces Clubs révolutionnaires sous le nom d'Associations et d'Jtgence catholique , oii se travaille le grand œuvre de la régénération sacerdotale , de concert avec tels et tels journaux hautement déclarés contre le Christianisme? MM. les abbés deLa Mennais, G..., L..., fraternisant avec les Rédacteurs de journaux affiliés à la Société des droits de l'homme ! La noble conquête pour ces illustres vengeurs de nos libertés publiques que celte d'un prêtre , qui naguère leur déclarait une guerre implacable ! Qui le croirait? Le fait n'en est pas moins T. II. 24
irrécusable. On a défié le triumvirat de Vu4venir de le nier. Le fait est notoire ; il s'est passé au grand jour. Sous les auspices du Pontife de la secte desSaint-Simoniens, dans l'orgie d'un banquet civique oii furent convoqués \es frères et amis y se faisaient remarquer, parmiles convives,les principauxRédacteurs de V Avenir. 11 faisait beau voir les prêtres de Baal assis à la même table avec les prêtres de Jésus-Christ- les plus zélés disciples de Luther et de Calvin pêle-mêle avec ces ardens Ultramontains , qui, chaque jour, lancent l'anathème contre Bossuet; les Apôtres du matérialisme jurant une alliance solennelle avec le nouvel Athanase, qui dénonça à l'Europe entière les ravages de l'indififérence , et accusa d'athéisme la Cour de Charles X ! Quelle douce sympathie ! quels tressaillemens d'allégresse , en l'entendant proférer cette éloquente parole : « Pendant que la peur va bêlant ses niaises « lamentations, tendons k nos frères une
« main, et passez l'autre sur votre épée. » Il fallait entendre ces cris de liberté, re-
tentissant comme aux jours des Anacharsis Klolz et des Piobespierre , ces sublimes transposais par lesquels on saluait de loin les beaux jours du culte de la raison et de la nature , ces vœux magnanimes pour la confédération de tous les peuples du monde, ces toasts répétés pour l'émancipation de toutes les intelligences, pour la ruine de toutes les servitudes et de tous les préjugés ! Quelles douces émotions , quelles généreuses espérances a dû répandre , dans l'àme de M . l'abbé de La Mennais , la perspective de cette sainte alliance, si peu attendue, entre la philosophie et la Religion! Calilina ne jouit pas d'un plus beau triomphe dans cette nuit mémorable où s'agitèrent les destinées de Rome , lorsqu'après avoir promené dans les rangs de ses conjurés la coupe *iiiilée de vin et de sang humain ; après avoir distribué entre eux les rôles divers que chacun d'eux
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aurait U remplir dans le drame général , il se sépara enfin de sa joyeuse assemblée (i ) , en méditant pour le lendemain soit un chant de combat pour laPologne ou pour l'Irlande, soit un article nouveau contre nos libertés gallicanes, ou contre le salaire a recevoir des mains d'un pouvoir athée , et déclaré contre tous les cultes, parce qu'il lespaie tous .
Aussi, M. de La Mennais n'a-t-il pas attendu long-temps h jouir du fruit de ses leçons.
A peine les fumées de cette orgie commençaient h se dissiper, une autre lui succédait, mais publique, marchant, enseignes déployées, sous la direction des mêmes acteurs , sanglante, désastreuse, armée du fer et de la torche , ne demandant que ruines et destruction : « L'heure des vengeances a (( sonné. Catholiques! unissez -vous ; faites (f une sainte ligue contre nos ennemis 3 les « libérfuif se joindront à nous contre nos « communs assassins , pour museler ces
(1) Salluste, Belluvi Catilinar, p. 83, édit. Elzev.
« bêtes féroces. Vous tous qui aimez la li- « berté,vous êtes des nôtres, et nous som-
« mes des vôtres aussi (1). »
A Paris, a Lyon, le sijçnal est donné. Les scènes de carnage, connues à l'avance , prédites à point nommé par M. de La Mennais, vont répandre le deuil et la consternation dans tous les cœurs français ; des cris de fureur se sont fait entendre, pareils h ceux des cannibales hurlant autour de leurs victimes dont ils savourent a l'avance les chairs palpitantes. Ces brutales vociférations , ces outrages insolcns prodigués à tous les pouvoirs , ces vœux mille fois répétés en faveur de la république et de l'anarchie , ditesnous, M. de La Mennais, quelles bouches les faisaient entendre ? De votre aveu , ils partaient de malheureux artisans qui ne vous ont jamais lu sans doute , mais dont vous étiez l'écho , d'esprits égarés qui vous ont lu et vous comprennent trop bien , de
(1) Avenir,». 1.2,8, :5<Jo.
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jeunes enthousiastes admirateurs de votre génie , de qui l'efifervescence naturelle à leur âge s'exalte encore de toute celle qui domine dans vos écrits , qui vous pardonnent vos contradictions en faveur de vos aberrations actuelles , et se moquent de vos restrictions , pourvu qu'ils mettent en pratique vos théories.
Mais vous, futurs conducteurs des peuples! vous qui, séduits par le prestige d'une insidieuse éloquence, vous êtes laissés entraîner, sur les pas de guides infidèles, dans des sentiers si loin de ceux où nos pères avaient marché : si le désir de connaître a pu vous rendre un moment dociles a des conseillers perfides, du moins ne repoussez pas non plus la voix de l'expérience; et profitez de votre liberté pour juger entre les uns et les autres.
Ce qui vous est promis , c'est la liberté sans entraves , la liberté de tout penser et de tout écrire , ou liberté de la presse, qui, ne l'oublions pas y est la plus forte garantie
de toutes les autres , et la liberté d'association la plus nécessaire et la plus indispensable de toutes. Prêtres , mes vénérables collègues , permettez que nous discutions ensemble, au poids du sanctuaire, chacune de ces libertés qui ne peuvent, nous dit- on, être légitimement ravies à aucun homme.
Liberté de conscience. Eh ! n'en jouissons-nous pas ? Mais , en réclamant vos propres droits , ne devez-vous pas aussi respecter ceux des autres? Qu'est-ce que des consciences qui ne veulent de libertés que pour elles , et protestent contre une liberté utile à tous? On le sait, et personne ne le conteste. Le gouvernement n'a cessé jamais d'en faire la solennelle déclaration. Pourquoi l'irriter par d'ombrageuses défiances? pourquoi rendre notre soumission suspecte par des démarches imprudentes? Pourquoi ces écarts d'un zèle qui, en le supposant selon la science, ne serait pas selon la charité. — Nous le savons : Point de transaction permise
37t> HISTOIRE
entre l'erreur et la vérité. Bien loin de nous ce tolérantisme qui fait grâce à toutes les opinions religieuses, en commençant par abroger l'oracle du Sauveur que quiconque ne croira pas sera condamné (1). Mais, j'en appelle aux consciences les plus timorées : Dans ce qui fonde l'opposition vulgaire , la Foi se trouve-t-elle intéressée? Que M. de La Mennais et ses disciples nous disent si la Foi est pour rien dans cette guerre d'extermination, par exemple, déclarée par eux à ces pauvres Gallicans , qui s'obstinent , a tort ou k raison, à croire l'autorité des Con" ciles œcuméniques supérieure a celle du Pape , comme pouvant si bien se concilier avec le dogme de la suprématie romaine ? Quant k la politique , n'admettre de sa part aucune protection qui ne soit illégale et tyrannique, nous avons assez examiné la question pour n'avoir plus k y revenir. Plai-
(i) Qui non crediderit , condamnabitur . Marc , XVI, 16.
gnons les consciences qui se croiraient plus éclairées que celles de saint Paul et de tous nos Docteurs chrétiens.
Liberté d'enseignement. Quoi ! sans garantie pour l'Etat ! Mais quel but se propose l'éducation? Non-seulement d'instruire les jeunes gens , mais de les former, d'en faire des hommes tels que l'Etat en a besoin pour sa stabilité et son bonheur. S'il est vrai que l'attachement des Citoyens aux lois fondamentales de l'Etat, et au Souverain qui en est le chef, soit la puissance la plus énergique et le boulevart le plus sûr de la société ; s'il est vrai que, partout oii ce sentiment a été en vigueur, il ait produit des miracles, et que son absence ait entraîné les plus grands maux : n'est-il pas du devoir et de l'intérêt d'un gouvernement d'en favoriser et d'en diriger le développement? Or, ce sentiment ne peut naître que de la concordance des doctrines publiques et des habitudes nationales avec les institutions poli-
."ïTii HISTOIRE
tiques , la nature et les principes du gouvernement. Nous savons trop quel est le pouvoir des doctrines , quand elles tendent à détruire ; apprenons de là à connaître et à employer le pouvoir qu'elles ont aussi sans doute pour défendre et pour conserver.
Un édifice nouveau vient de s'élever :
laisserez-vous autour de lui des mains occupées incessamment k le démolir? Prévenons les essais dangereux , et mettons du moins à profit les leçons de l'expérience.
Quelle garantie, en effet, peut promettre au gouvernement et a la nation une école qui donne pour programme à son enseignement ces paroles séditieuses : « Sachez- « le bien , princes de l'enseignement , des- « potes ridicules! sachez que l'enfance vous « abhorre, qu'elle connaît son malheur, que « quelque chose lui révèle ses droits, et que « la liberté vous balaiera un jour dans son « progrès , comme la terre emportait dans
« son cours les détracteurs de Galilée (i). » Dans la foule des écrits que la question de la liberté de l'enseignement a fait éclore, l'attention publique s'est arrêtée sur un traité exprès composé par vm publiciste belge , et parmi les solides raisonnemens que ce livre présente, on a été généralement frappé de cette interpellation qui s'adresse au Monarque ; nous la transcrivons sans. nul commentaire : '( Henri IV avait faAorisé la li- '< berté de l'enseignement, et ceux à qui « il l'avait accordée enseignèrent leurs dis- « ciples a le haïr et aie frapper. Sire, il est « affligeant de le dire, mais il est nécessaire « de le croire : Si vous accordiez la liberté « de l'enseignement a ceux qui l'implorent « aujourd'hui, ils se serviraient du bienfait « contre le bienfaiteur. Ce qu'ils veulent « est autre chose que ce qu'ils demandent ; « vos concessions n'iraient jamais si loin <f que leurs désirs : s'ils avaient fait cette
(1) Avenir, n. tO.
« conquête, ils ne tarderaient pas à a^ous « dire non plus ce qu'ils implorent , mais « ce qu'ils exigent (1). »
Concluez ce qu'il faudrait attendre d'ennemis mortels et irréconciliables.
Liberté de penser et d'écrire. Qui est-ce qui s'y oppose ? La manifestation seule , quand elle peut en être dangereuse , est interdite ; et ne doit-elle pas l'être sévèrement? Car, enfin, est-il permis d'en abuser, pour diffamer qui bon vous semble ; dénaturer les intentions les plus pures; dire h son frère : Racal parce qu'il aurait versé l'buile et le vin sur les plaies du Samaritain que le prêtre abandonna ; exciter à la rébellion de paisibles citoyens satisfaits de la part de liberté que les lois leur assuraient ,
(i) Traité polit, de l'Education publique , par M. d'HerbiguyC 1 vol. Bruxelles, 1830). De Thou avait fait les mêmes réflexions avant lui. L'un et l'autre aurait pu arguer de ce qui se passa dans l'Allemagne , où Luther demandait aussi la liberté de conscience. {7^.\ ïWcvs, Infinenccdu Lnthér. , p. 244.)
de pieux solitaires qui avaient renoncé a tout, a la vengeance comme à la propriété (i)? Fut-il jamais permis au prêtre de Jésus- Christ de se mêler aux querelles sanglantes de la politique, de secouer sur la tête des peuples les torches de la révolte , de proclamer l'insurrection le plus saint des devoirs j de sonner en tous lieux le tocsin de la guerre civile? Et dites-nous si ce ne sont pas la les seuls actes que puisse vanter ce prêtre révolutionnaire , les seuls trophées €jui aient signalé les essais de cette funeste liberté d'écrire et de penser? M. deLaMennais lui-même n'a pu le désavouer : « JNous « savons , dit-il , que la liberté de la presse <c n'ôtera rien a Dieu de son essence et de (( ses attributs ; mais elle tue la Religion « dans les esprits, qu'elle fausse , et dans les K cœurs, qu'elle corrompt (2). Et, après
(!) Voyez V Avenir, n. 53 Procès des Capii-
iMns d'Aix, des Catholiques de Reims, des Trapistes de la Mailleraye, Avenir^ n. 240, 39o.
(2) Ibid. , numéro (\n 12 juin.
cet aveu , le prêtre qui se dit catholique a pu étouffer ce cri de sa conscience î Mais vous, qui l'êtes en effet, comment pouvezvous en devenir le complice?
Combien nos Pères n'étaient-ils pas plus sages d'employer tous leurs efforts a prémunir les peuples contre les dangers inévitables de cette liberté sauvage et farouche, quand elle n'a d'autre maître qu'elle ; et voulut-elle jamais en connaître d'autre ? bizarre et capricieuse , alors même qu'elle consent à plier sous le frein des lois !
M. de La Mennais imagine sauver la Religion catholique par la licence de tout dire. Combien il connaissait mieux les hommes et les choses , cet immortel Pie VI , qui , dans son Bref du 10 mars 1791, écrivait aux Evêques de France : « C'est dans la vue « d'anéantir la Religion catholique en «. France, qu'on établit, comme un droit <f de l'homme en société , cette licence de « penser, d'écrire , de dire , et même de
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« faire imprimer impunément, en matière « de Religion, tout ce que peut suggérer '< l'imagination la plus déréglée. Quoi de « plus insensé que d'établir parmi les hom- « mes cette égalité et cette liberté effrénée « qui semble étouffer la raison , le don le « plus précieux que la nature ait fait a « l'homme , et le seul qui le distingue des « animaux ! » Ainsi de la Chaire élevée d'où se répand la doctrine de vérité et de salut, le Pontife foudroyait, à l'avance, du même regard et la liberté indéfinie du Novateur révolutionnaire , et son système de diffamation contre la raison donnée à chacun de nous. Le digne successeur des Grégoire et des Léon poursuit : <f Pour faire « évanouir aux yeux de la saine raison ce '< fantôme de liberté, ne suffit-il pas de dire f< que ce système fut celui des Vaudois et « des Béguards, condamnés par Clément V, « avec l'approbation du Concile œcuméni-
'< que de Vienne; que, dans la suite, les « Wiclétistes, et enfin Luther, se servirent « du même appât d'une liberté effrénée K pour accréditer leurs erreurs. Nous som- (( mes affranchis de toute espèce de joug , « criait k ses prosélytes cet hérétique in- « sensé (1). «
M. l'abbé de La Mennais n'ignorait pas ce jugement doctrinal, rendu par la Chaire éminente , maîtresse de toutes les Eglises et de tous les Fidèles , puisqu'il cite lui-même le Bref où il est contenu (2). Cette Eglise de France , a laquelle il reproche si amèrement ses libertés, il savait bien qu'elle n'avait cessé jamais de flétrir de ses anathèmes cette liberté entière de croyance , de langage , d'enseignement et d'association , parce qu'à regarder les hommes comme ils sont na-
(1) Collect. des Brefs du pape Fie VI, trad. en franc, par M. N.-S. GuiUon , t. 1, p. 125-131.
(2) Dans la Déclaration de ses Doctrines, au pape Léon XII. {Jvenir, n. 113. )
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turellement , dit M. Bossuet (i), et avant tout gouvernement , on ne trouve qu anarchie. Et ces Prêtres , si dévoués en apparence a l'autorité du Pontife romain et de l'Episcopat , ces humbles enfans de l'Eglise qui se disent de toutes parts enveloppés d' obéissance (^^ , ils s'opiniâtrent éternellement à vouloir toute la liberté j rien que la liber'té. Ils dénoncent k l'univers l'alliance honteuse de l'autorité des Pontifes, depuis trois cents ans, avec le despotisme des Rois; ils invoquent a grands cris la liberté, comme le plus grand des biens , comme la inc du Catholicisme^ comme une nécessité des temps, une condition de la régénération sociale ; quand eux-mêmes l'avaient qualifiée ailleurs un principe de destruction! N'importe, dira le même homme de la plume de qui était sorti
(1) Nous disons M. Bossuet, parce que nous le regardons toujours comme vivant au milieu de nous. Nos Evêques du dernier siècle parlaient ainsi.
(2) Dans la Conclusion de leur acte de profession de foi, Avenir, n. 113.
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cet oracle (1); Balaam bénit ou maudit tour à tour. Baîàam répcte sur les toits : « La « liberté des opinions est, après la liberté (( des consciences , le plus précieux des biens. « Qui voudrait arrêter les opinions, enchaî- <' nerait la vérité; » et le Mélanchton du moderne Lutlicr viendra nous dire encore, depuis même que son école est dissoute y que la liberté ( toujours la liberté absolue) est, cncfFet, une condition nécessaire de tout ordre social (2) , que le premier arbre de liberté fut planté par les mains de Dieu dans le Paradis. Citateur impudent! vous oubliez qu'à côté de la liberté était placée la restriction , posée par Dieu même ; qu'en permettant a i'bomme de manger de tous les fruits du Paradis, Dieu l'avertit en même temps et de son franc arbitre , et de sa suggestion. Le grand Pape que nous citions tout
(1) Delà Religion considérée , etc., par M. de La Mennais, p. ilC).
(2) M. Lacordaire^ Considérât., p. 9.
à l'heure vous l'aurait appris, que Dieu, par son premier commandement donné a l'homme, mit des bornes h sa liberté (1). Liberté d' association. C'est la un des plus puissans leviers indiqués par nos Révolutionnaires. M. de La Mennais la demande a grands cris. Il y appelle toutes les classes de la société, particuhèremcnt la jeunesse, à l'instar de celle de Ljron (2). Nous avions lu dans un de ses précédens ouvrages : « Rien n'est oublié de ce qui peut servir au « succès du plan conçu par les ennemis du «< désordre ; mais c'est principalement sur « la jeunesse que se fondent leurs espéran- « ces. On la circonvient, on l'attire, en flat- « tant son orgueil et ses passions, dans des « sociétés mystérieuses. Là, elle entend des « choses telles qu'il en sort de l'abîme. Eni- « vrée de haine , de doctrines et de desseins
(1) Pie VI, Bref du 10 mars , dans Collection des Brefs, t. I, p. 127.
(2) Ave-nir,n. 395.
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<f fiuîcstes, liée par d'exécrables sermeiis^ « elle rentre dans la société , pour y accom- '< plir l'œuvre à laquelle on lui fait prendre '< le terrible engagement de se vouer (i), »
Au mépris de ses propres assertions , il ne cessera, dans son ^uenir, de demander la liberté d'association , pleine , absolue , dont les actes, tant intérieurs qu'extérieurs, ne soient pas soumis k l'autorité ni à la surveillance du magistrat politique ; car c'est exclusivement la celle qu'exigent nos Indépendans, c'est-a-dire la liberté des conciliabules, des ligues, des réunions séditieuses, ouvertement dirigés contre le gouvernement, qui n'aura pas le droit de les empêclier ou de les punir : sous peine d'avoir h se défendre contre le reproche de despotisme et de tyrannie.
Non content de les proposer comme moyen de salut, M. de La Mennaisen donne l'exemple. 11 fonde et organise une association, dont
(1) La Religion considérce , qVc, p. '\?A.
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d dicte les statuts et les conditions, s'en déclare le Président , fait connaître ses Assesseurs , ses moyens , ses espérances. Peu lui importe que le gouvernement en prenne ombrage : «L'arbitraire pourra les atteindre « tour a tour ou tous a la fois 5 car il y a tou- « jours dans le pouvoir une tendance à l'eni< vahissement; et la liberté ne se conserve « que par un perpétuel combat (1). » C'était k l'histoire de dévoiler le secret de ces conspirations.
Ihi tableau comparé entre l'association exécutée par M. de La Mennais, et celle que le fanatisme de la Ligue réussit à rendre si désastreuse , portera la confrontation au plus haut point d'identité. Nous en ferons le dernier chapitre de cette partie de notre ouvrage , renvoyé au volume suivant.
On répondait que des associations religieuses, présidées par des hommes graves, n'auraient pas les mêmes dangers que des
(1) Avenir, n. 60.
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associations politiques , livrées a toute l'intempérance des opinions et des intérêts. Mais la Ligue, h ses coramencemens, semblait aussi n'avoir pour mobile que le pur amour de la Religion. Ses premiers apôtres furent des hommes recommandablcs par leurs lumières, comme par le rang qu'ils occupaient dans la société. Elle était, dans l'opinion des peuples , la sainte Ligue. Bientôt amenée, par la nature des choses, h recevoir dans son sein des l'aclieux, toujours habiles à se déguiser, vous n'y découvrez plus qu'une sanguinaire conjuration, oii s'aiguise le poignard des Jacques Clément et des Barrierre. Une force irrésistible vous pousse, malgré vous, au-delà du but; les circonstances entraînent , les obstacles irritent, l'exemple enflamme et précipite les esprits les moins ardens. 11 faut réussir à tout prix; l'intention absout tous les moyens. On cherche des auxiliaires; on s'en crée par de monstrueuses alliances avec les partis les
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plus exlrêmes , par de réciproques concessions, par une complicité enfin déclarée avec les résolutions et le^ doctrines les plus anarchiques.
Dans un Etat qui jouit de la paix, où la conformité au moins générale des intér4ls et des affections ne laisse aux esprits que la ^ sphère d'activité nécessaire pour concerter entre eux de pacifiques améliorations, s'excitera l'émulation du bien, et concourir, par de mutuels efforts, à d'utiles réformes et à des entreprises désirables , à de bienfaisantes institutions : tout ce qu'il y a de citoyens vertueux applaudira. L'autorité, bien loin d'en prendre ombrage , s'est empressée de tout temps U les seconder j et tous les cœurs forment une ligue vraiment sainte, pour appeler les hommages de la vénération publique sur les noms de ceux qui en ont conçu le magnanime dessein. Mais que dans un Etat déjà iroublé par de violentes dissidences d'opinions, en présence de passions
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orageuses, il vienne à s'élever des associations suspectes par le seul nom de leurs auteurs , par la njotoriété d'une opposition systématique au gouvernement reconnu ; tous les souvenirs du passé se réveillent naturellement pour invoquer la surveillance et la sévérité de la loi. Elles auront beau se couvrir des noms les plus respectables, ensevelir dans l'ombre du mystère leurs projets et leurs menées, mentir à elles-mêmes et aux autres : gardez-vous de leur ouvrir la porte. Des milliers d'adeptes s'y précipiteront a la fois; et il n'y aura pas un meneur qui ne réussisse k se contrefaire , pour y obtenir un diplôme , et tramer a loisir sa conspiration.
M. l'abbé de La Mennais avait vu, dans la réforme de Luther, le principe de tous lesbouleversemens dont l'Europe est encore aujourd'hui agitée; et il avait consacré, au développement de cette opinion , les plus belles pages de son livre sur l'Indifférence
religieuse. « Ce n'est, dit-il, que par degrés « que le Protestantisme est arrivé a devenir « ce qu'il est aujourd'hui , une protestation (f non-seulement contre le Christianisme, (( mais encore contre toute Religion quel- (f conque, un athéisme déclaré (1). » Cette accusation, dont nous ne discutons point ici la vérité, nous fournit au moins un argument contre lui. II. n'a pas oublié de nous apprendre qu'un des moyens les plus actifs employés par les sectaires, ce furent les associations. L'histoire atteste en effet que , « pour opposer une digue aux eiforls de « leurs adversaires , les partisans de la Pié- <( forme s'unirent aux savans et aux gens « de lettres (2) par de secrètes confédéra- « tions; exemple qui ne tarda pas k deve- « nir contagieux en FVance , où le Calvi-
(1) Essai sur rindiffér., t. I, p. .52. La Rclif/ioii considérée, etc., p. 168.
(2) Hist. de la Ré format., \)i\r M. W. Meiueis^ c\n\]t. III. Paris, 172). Villier.s, Infl. du Luther., {>. 244 et suiv.
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« nisme dut ses progrès h ses associations('l).» Mais , nous l'avons remarqué déjà dans plus d'une circonstance, les contradictions ne coûtent pas a la logique du sopliisme. La même plume qui invoque avec un zèle si ardent la liberté indéfinie, qu'elle déclarait auparavant n'être que le programme de l'athéisme , est celle qui ne cesse encore de poursuivre avec uij infatigable acharnement, dans les libertés de notre Eglise de France , l'athéisme de Bossuet , de l'abbé Fleury , l'athéisme de Gerson , d'Almain , de la Sorbonne, l'athéisme de l'Eglise de France tout entière. L'auteur accusait la démocratie d'être le renversement de toutes les lois divines et humaines 3 aujourd'hui il appelle de tous ses vœux la démocratie la plus effrénée 5 il prononce hardiment que c'est un fait reconnu , qu'il ne peut exister aujourd'hui en France qu'un seul genre de
(1) Mémoires de la Ligue , t. V. Disc, à lire au Conseil , sur l'état civil des Protestans, p. 39^ 47.
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gouvernement, la république. Vous l'avez entendu saluer la Révolution de juillet par des cris d'allégresse j aujourd'hui qu'elle repose sur un trône respecté au-dehors et au-dedans, il en fait le point d'attaque de ses attaques journalières. « Il conservait, «f avant tout , une puissante rancune aux <( Chartes et aux constitutions, » dit un de ses apologistes (1). Il a fait, de son journal de V avenir j l'entrepôt de toutes les plaintes , la trompette de toutes les accusations j les plus calomnieuses y seront le mieux accueillies. Tout est crime de la part du gouvernement , tout est vertu dans ses ennemis. Les agressions les plus séditieuses , il les préconise; les résistances k l'autorité, il les commande comme autant de devoirs sacrés; les intentions les plus droites , il les travestit, les dénonce a Rome, a l'Europe , au monde entier. A l'entendre, il fut prédestiné à être le Redresseur de tous les torts,
(1) L' Univers rcligicna:, u. 177.
le Guérisseur de tous les maux derhumanité. Le pire de tous, l'esclavage, c'est lui qui doit en affranchir l'univers ; partout la tyrannie touche il son terme. Vous croyez entendre un de CCS crieurs de place publique , qui appellent les passans près de leurs trétaux : Venez, venez a moi; j'ai fait descendre du ciel la liberté j voyez comme à son seul aspect les despotes tremblent , les trônes •chancellent, les peuples s'agitent d'un pôle ;i l'autre , pour conquérir enlin la liberté : « Nous ne sommes que d'hier, et déjà notre « cri d'affranchissement religieux a volé « au-delk de nos frontières. L'Irlande l'a '( reconnu, la Belgique le chante. Ou la « liberté périra en Pologne , ou elle l'in- « scrira sur ses drapeaux triomphans. Nous « apprenons qu'il commence a réveiller en If sursaut , dans la vieille Allemagne assou- « pie, les vieux souvenirs du libéralisme (' chrétien. L'Italie, pensive et souffrante, « le cache dans son sein profond comme
« une espérance. Sous leurs tentes ctran- «f gères, ses Prétoriens en ont tremblé (i)»
Non-seulement il compte avec orgueil les nations qu'il a déjà conquises a la liberté ; il aperçoit encore dans l'avenir de nouveaux trionipbes. Dans le transport de l'admiration oii le jette l'aspect de son ouvrage, il s'écrie : « Nous avons invité, excité, poussé « les peuples avec toute la puissance de la « parole ; approuvé , loué toutes les révo- « lutions faites , applaudi d'avance à toutes « les révolutions a faire (2). »
Ainsi Luther promettait-il k la puissance de la parole, la foudre de Salmonée pour abattre toutes les tyrannies (5). Ce ne sera pas .1 faute du nouveau Prophète s'il reste encore sur la surface du globe quelque peuple enlace stupidement dans les liens de ses ser- \'itudes routinières (4).
(1) Avenir, n. 73.
(2) Ihid., n. 39.^.
(3) DeSekendorf, p. 132.
(4) Avenir, n. 1 .
598 HISTOIÎUE
C'était de îa France surtout que partait le rayon consolateur qui allait répandre la lumière par tout le reste du monde. Etant par sa position , par sa littérature, par son caractère, parsapuissanceetses révolutions, le foyer le plus actif de l'esprit humain (1), elle ne pouvait manquer d'avoir la principale part h la régénération. Elle lui présentait une Eglise toute jeune et toute vierge, des esprits dociles , des cœurs aisément surpris par l'enthousiasme du bien , déjà prévenus par les sophismes répétés sans contradiction dans tout ce qui sortait de la plume d'im écrivain réputé l'oracle du Sanctuaire , lui Père de l'Eglise^ sophismes reproduits chaque matin, commentés, escortés de paradoxes nouveaux, armés de sarcasme et d'ironie. Us étaient colportés à grands frais dans les séminaires et les collèges , dans les cabinets de littérature et de lecture publique, « propagés^ dit un témoin oculaire
(l) M. Lacordaire, Consid.,\i. 2G. L' Avenir, n. 73.
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« par un prosélytisme ardent, av«;i: un mé- « lange d'astuce et de violence, de dissimu- « lation et d'intolérance , vrai caractère des « sectes (1). »
Le moyen de rester étranger dans une lutte engagée pour la plus sainte des causes, Dieu et la liberté^ et sous les drapeaux d'u!i tel chef? « La fièvre qui agite toutes les « vieilles sociétés chrétiennes , disait l'au- « teur , dès son premier numéro , les com- « motions qui les ébranlent, ne sont que « l'effet de la réaction du Christianisme « même , contre l'anarchie et le despotisme (2). » Etait-il une âme noble et éclairée qui pût se refuser a coopérer de toute sa puissance a cet œuvre de salut et de régénération? Que l'on juge, s'il est possible, l'impressionrésuîlante de ces doctrines, proclamées chaque jour dans un moment où les passions les pUis orageuses fermentaient
(1) M. Foyer, Bxamcn , p. '189.
(2) Avenir, n. 1 . Essai sur l'Indiff. , introd. , p. 1 .
autour du trône et de l'autel avec une inexprimable violence ; où l'ivresse de la victoire conquise dans les journées de juillet repoussait avec colère tout ce qui avait l'air d'entraver une liberté si chèrement achetée : quand d'ailleurs ces doctrines étaient revêtues du style le plus propre à les populariser, qu'elles étaient répétées d'écho en écho par tous les organes de l'irréligion et de l'incrédulité.
Les adhésions affluaient de toutes parts ; elles étaient enregistrées avec de fastueux commentaires qui en provoquaient de nouvelles. La jeunesse cléricale lui fournissait une armée nombreuse, obéissante aux ordres de son général. Les liens de la subordination étaient brisés ; la résistance à l'autorité érigée en devoir, le cri de liberté devenu le cri de ralliement et de conscience (1 ); l'Episcopat méconnu, et l'autorité sainte du
-.(1) Paroles de M. Dubois, député, dans récrit de M. de Madrol, ffist. du Parti, etr., p. 489.
DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. 40i
Siège apostolique mise en problème , parce qu'il faisait attendre son approbation : avec l'air de la demander , on lui témoignait déjà que l'on saurait bien s'en passer , si elle n'était pas favorable ; les vétérans du Sacerdoce attachés au pilori du ridicule, parce qu'ils refusaient de se rendre les complices de la nouvelle hérésie ; et le jeune Sacerdoce devenu a son tour une puissance (^\) : tel était le succès, en effet prodigieux , dont M. de La Mennais ne rougissait pas de s'attribuer tout l'honneur. N'hésitons pas , nous , de lui appliquer, puisqu'il le veut, ce qui avait été dit de Luther : « C'est la trompette , ou plu- « tôt, c'est le tonnerre ; c'était , au dire de « ses contemporains, la foudre qui avait tiré t( le monde de sa l'éthargie (2). »
Le mensonge et l'outrage , les délations et les calomnies volaient en tous lieux avec les feuilles incendiaires , et se communi-
(1) M. Lacordaire, Considérât., p. .SI.
(2) Bossuet , Hist. des Variât., liv. i, ii. 6, t. III , in-4, p. 64.
i02 HISTOIRE
quaient à des lecteurs sans défiance , persuadés qu'ils servaient la cause de Dieu luimême. Chez d'autres, elles soufflaient l'esprit de discorde et de révolte contre les actes et les choix du gouvernement , secouaient, dans quelques-unes de nos provinces, les torches de la guerre civile; allumaient, dans une foule de cœurs égarés, les feux d'un zèle pharisaïque , qui éclatait par de scandaleuses protestations, par des résistances déclarées, par des persécutions implacables. Si tous les articles n'étaient pas l'œuvre de M. de La Mennais, il était incessamment à la brèche pour les défendre ; toujours à la tête de ses Séides, comme le Vieux delà Montagne hla tête de sa troupe dévouée , distribuant les rôles , dirigeant les manœuvres, publiant les proclamations, dévoilant par ses manifestes les agens , les espérances, les moyens de succès, et chantant à l'avance l'hymne de la victoire.
On déplorait , mais sans nuls moyens d'y
mcltre obstacle, ce malheureux empire exercé sur les esprits avec un si grand dommage pour la vérité , pour l'humilité , pour la bonne doctrine. 11 fait bon entendre, à ce sujet un de nos plus respectables Directeurs du. Séminaire de Saint-Sulpice de Paris : « Il souffle dans les âmes de nos jeunes Lé- « vîtes le mauvais esprit de l'orgueil et de w la révolte contre les Supérieurs légitimes , « il les égare , il les infatué , il leur renverse « le sens. Je vois ces pauvres aveugles dé- « cidés à suivre un pareil guide dans tous « les précipices où il les mène. S'il renverse « aujourd'hui ce qu'il a bâti hier, ils lui f< donnent la main. Tel paradoxe révoltant « auquel ils auraient naguère ditanathème, «( devient un oracle de la vérité, aussitôt « qu'il est sorti de sa bouche , ou consigné « dans ses écrits (i). »
(1) M. Boyer, Ewamen, préf. p. xxxiJ.