‹ Histoire de la nouvelle hérésie du 19e siècle :; ou, Réfutation complète des ouvrages de l'abbé de La Mennais (volume 4)Chapitre 18 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Théorie politique du journal l'Avenir.

Nous avons vu le nouveau système de Constitution catholique imaginé par M. de La Mennais dans son livre de la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre civil et politique ; et nos lecteurs ont pu juger si c'était bien là celui que Jésus-Christ avait donné à son Eglise.

Pour favoriser le pouvoir spirituel , i! y anéantit le pouvoir temporel ; il détruit

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l'empire de César, pour exalter l'empire du souverain Pontife, qu'il établit seul Monarque de la société civile et religieuse; il abroge la Charte constitutionnelle imposée par le grand Législateur des Chrétiens. C'est là tout l'esprit de son système politique. Ce qu'il avait insinué dans son Essai sur l' Indifférence , exprimé dans ses articles du Mémorial ^ proclamé dans son livre des Rapports de la Pieligioii auec l'ordre civil , il le répète a satiété dans son Avenir (1).

La pensée dominante de ce journal, c'est que , des deux puissances spirituelle et temporelle , celle-ci doit être subordonnée h la première. C'est pour lui un point de foi catholique : qu'il ne peut y avoir entre l'une et l'autre d'alliance légitime. Le Prince n'a

('1 ") Particulièrement dans la Déclaration présentée au Saint-Siège par tons les rédacteurs de l'Avenir (n. M-ji); dans /a Profession de foi c dressée aux Kvcqiics de France (n. ;io , 109) ; V Exposition des doctrines de l'Avenir ( Ihid. ) ; les Adieux , ou dernier manifeste publié ati moment de la suppression de l'Avenir (n. 39o ).

de pouvoir que celui de la force, puissance brutale, essentiellement injuste, tyranniquc, usurpatrice , enfantée et toujours entretenue par la jalousie , Ji'ambition et la cupidité. Qu'on lui obéisse par déférence pour un ordre légal consenti par crainte de pis, a la bonne heure ; mais le révérer comme ordre légitime , lui accorder les sentimens qu'exige saint Paul; y voir le pouvoir ordonné de Dieu , justiciable de lui seul , comme le prescrit la Tradition tout entière , comme l'Eglise de France surtout en a fait le premier article de sa déclaration de 1682: ce n'est Va qu'une abjecte servitude, qu'une superstition insensée, qui outrage la loi de Dieu et les droits des peuples , consacre le despotisme , assure une sacrilège amnistie aux attentats de la violence et de la perfidie. Cependant, l'ordre social ne pouvant exister sans une autorité supérieure qui commande a tous , établisse les règles delà justice et du droit, prévienne

OU corrige toutes les violations que les passions humaines peuvent entraîner dans l'administration générale de la société , cette autorité supérieure réside essentiellement dans le Pontife romain, vengeur souverain de toutes les infractions faites à la doctrine . et à la morale chrétienne , quelque part qu'il s'en rencontre : d'oiiil suit que le pouvoir du Prince est, de droit divin, soumis a la juridiction du Pontife , Protecteur essentiel des peuples contre l'oppression dé's Princes , de tout temps persécuteurs hypocrites ou déclarés de l'Eglise et de la Religion , Juge de toutes les questions qui s'y rapportent.

Cette puissance absolue des Papes fut, nous dit encore M. de LaMennais, tentée par plusieui's d'entre eux. Elle avait fait l'objet des constans eiforts de la cour romaine ; et sa complète exécution , toujours traversée par les résistances des Princes , échoua à îa fin par les criminelles révoltes

de la Réforme liilhériennc et des libertés gallitanes(i).

Pour arracher la société aux calamités qui la dévorent, pas d'autre remède que de rétablir celle puissance dans sa plénitude , et telle qu'elle fut exercée autrefois par les papes saint Grégoire Vil et Boniface VI II. C'est elle dont il laul invoquer le retour, jusqu'à ce que tous les peuples du monde soient en état d'en recevoir le bienfait; seul ^'apable enfin de préserver dorénavant les peuples des deux fléaux les plus cruels qui aient jusqu'ici pesé sur le genre humain , a savoir, le despotisme et l'anarchie.

Donc tout le pouvoir du Prince temporel se réduirait h n'être qu'une simple délégation dans l'ordre administratif? Au moyen de cette régénération , la question de droit divin, principe actuel d'envahissement dans les Rois, de servilité dans les peuples, d'a-

(1) Essai sur l'indiffcr. , p. ^2, 67. Rrligion considérée , de. , }). 13^1, IS-i, 188 et suiv.; 11)6, etc. Avenir, ]»assini.

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théisme pour tous les Etats, ne se représentera même plus. Il n'y aura plus qu'un seul pouvoir dans l'univers : Dieu dans le CIEL, LE Pape sur la terre.

Gette utopie est belle sans doute, pourvu que les Rois y consentent. Mais, s'ils viennent à mépriser les avis et les menaces du Père spirituel, s'ils osent en braver les anathèmes, qu'en adviendra-t-il? Puisque M. de La jVlennais s'opiniâtre à retracer les souvenirs de l'histoire , pourquoi oublie-t-il quelles furent les suites de ces tentatives, inouies, de l'aveu de tous les écrivains, jusqu'aux siècles de saint Grégoire VII et \i Boniface Vlll(i)?

Supposé un Henri IV d'Allemagne, condamné, k juste titre ou sur de simples préventions , n'importe , comme adultère , homicide , simoniaque et hérétique , excom-

(\) Rossuet le prouve invinciblement, par les dé- (îlaralions même du pape Grégoire Vil, Défense, liv. I, seel. r, eliap. vni et ix.

munie comme violateur opiniâtre de la loi divine ; conséquemment , « le Prince ayant « été excommunié par le Saint-Siège pour cf tous ces crimes, il cesse d'être- pouvoir (( ordonné de Dieuj il ne peut plus être « Roi , ni avoir aucune puissance sur nous , « qui sommes Catholiques (1). « Donc, le voila , par le seul fait de la sentence pontificale , dégradé de sa puissance , sujet a déposition , aux termes de Grégoire VII et de ses partisans , et dans les conséquences nécessaires de M. de La Mennais. Plus d'obéissance permise k ses commandemens; plus de commerce légitime avec sa personne , a moins de risquer de participer à ses crimes et à ses cliâtimens , ainsi que l'affirmait un des plus illustres annalistes de ce temps (2) . Cet écrivain remarque que l'archevêque de Trêves avait obtenu , après beaucoup d'in-

(J) Annales de Dodechin , à l'an 1090. Eossuêt , sîiprà, liv. m, ohap. v.

(2) Lambert, Annal., ad ann. 1075, ihid.

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stances, la permission de parler au Prince, mais sans pouvoir communiquer avec lui dans le boire, le manger, la prière et toutes les autres choses : tant était grande l'horreur qui s'imprimait à la qualification d'excommunié (1 ) !

Poursuivons . Au lieu de se ren dre ,1e Prince résiste , et refuse de reconnaître une législation en effet si nouvelle et vraiment inouie dans TEglise. A la sentence émanée de l'autorité pontificale , le fier Empereur oppose son droit, fondé sur l'Evangile, son épée, des armées belliqueuses , des victoires éclatantes 5 il oppose un^chisme déclaré, un antipape , qui répond k son tour par des excommunications contre le Pontife véritable , et qui entraîne dans sa cause une grande partie de la nation. Des deux côtés l'étendard des combats est arboré , et se promène d'un bout à l'autre de l'Italie et de l'Allemagne, sur des monceaux de cadavres , sur les remparts des

(1) Bossuet, ihid.. Fleurv, in"^ dise, n.xviii.

villes prises d'assaut, dévorées par les flammes, ou livrées à l'itisolence d'un brutal vainqueur, sur les ruines des monastères et des églises. L'Europe tout entière est un vaste champ de carnage.

M. de La Mennais pardonne à ces épouvantables catastrophes; il applaudit apparemment aux vengeances réciproques des antagonistes; il contemple avec joie ce long drame, marqué par tant de forfaits et de calamités 11 regrette que des rwalités impies aient entravé le cours de cette heureuse civilisation, méditée , poursuivie par les Papes. Les siècles qui fufent les témoins de ces lamentables tragédies avaient été unanimement réputés des siècles de fer. Baronius, Bellarmin, Sponde, Raynault euxmêmes, les historiens les plus dévoués au Siège Apostolique les ont qualifiés de la sorte; M. de La Mennais seul y voit l'âge d'or de l'Eglise chrétienne. Par la se préparait l'affranchissement de l'Eglise et le salut du

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monde; et c'étaient des ôots de sang qui devaient cimenter le nouvel édilice promis au Christianisme. Ainsi, se vérifiait la prédiction de Jésus - Christ , lorsqu'il disait qu'il était venu apporter dans le monde le glaive et le feu. Mieux que tous les Pères et tous les Conciles , mieux que l'Eglise catholique entière avec ses Docteurs, M. de La Mennais seul avait compris que ce qu'il fallait entendre par ces mots, c'était un autre glaive que celui de sa parole , une autre Jlamme que la charité. M. de La Mennais seul avait l'intelligence de l'oracle. Oh ! trop débonnaire Jésus ! qui ne permettiez pas a vos Apôtres de faire descendre le feu du ciel sur l'infidèle Samarie ! vous étiez dans l'erreur. Le Prêtre du xix*^ siècle a pénétré plus avant que vousmême dans le secret de vos conquêtes. Il vient nous apprendre , lui , ce que vous n'avez pas voulu révélera la société chrétienne: qu'il n'existe qu'un seul pouvoir universel ,

souverain , de qui tous les autres relèvent , et qui seul ne relève de personne ; que le glaive dont vous défendîtes l'usage à votre Apôtre , au moment oii il allait s'en servir pour vous défendre contre les satellites d'Hérode et de Pilate , était pourtant plus efiicace que la houlette du Pasteur j que l'épée mise par lui-même dans les mains du Prince, symbole et marque de la puissance civile , et qui en fait le ministre de Dieu, ne lui a été confiée qu'à titre de dépôt, dont il doit compte non pas à Dieu, mais à son Pontife j qu'il n'exerce de puissance que. sous le bon plaisir du pouvoir spirituel j qu'autrement il n'y a plus ni frein pour les Princes , ni sécurité pour les peuples j donc rien de plus que despotisme pour les uns , servitude pour les autres j état de guerre permanent dans la société, athéisme systématique , légal, organisé par toutes les manœuvres de l'impiété, coalisés ensemble, depuis le matérialiste jus-

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qu'au janséniste , et marchant de concert au cri de guerre des libertés gallicanes.

J'en prends a témoin tous les lecteurs de V Avenir : ces étranges paradoxes y sont répétés k chaque page. Ils sont réfutés péremptoirement par les principes que la doctrine catholique établit en faveur de l'indépendance des Princes dans l'ordre temporel.

Vainement M. de La Mennais et ses copistes, rédacteurs de V Avenu' et autres, essaient de se retrancher dans la distinction imaginée avant eux par Bellarmin et les Ultramontains de son parti : que la puissance sur les Rois réclamée en faveur du Souverain Pontife n'est qu'indirecte ; qu'il n'y a ici qu'un pouvoir de supériorité , en raison de l'excellence de son objet, les choses temporelles devant céder aux choses spirituelles. Nous répondons par la Tradition tout entière : Que les deux puissances sont égales en autorité ; qu'il n'y a point de subordination lu où il y a souveraineté, et elle

existe pour chacimc d'elles dans son ressort particulier, puisque chacune d'elles peut subsister dans sa plénitude de perfection l'une sans l'autre, ainsi qu'il est démontré par l'Histoire : alliées et amies, à la vérité, mais sans dépendance et sans subordination, douées également d'une supériorité respective selon la nature de la juridiction où s'exerce son empire.

Vainement encore ils chicaneront sur le sens des paroles de l'Apôtre : que toute puissance bien ordonnée vient de Dieu. Bien ordonnée, disent-ils, « c'est-a-dire, chacune «dans S071 oindre (1); la spirituelle avant <( toutj de telle sorte, ajoutera M. de La « Mennais , que , s'il s'élève des doutes sur « l'usage que César fait de son autorité, et « sur son autorité même, il faille s'adresser d

(1) « La puissance temporelle étant moins excel- « lente que la spirituelle , il suit que celle-ci est or- « donnée de Dieu pour obéir à l'autre; autrement il « n'y aurait plus d'ordre. » A quoi Bossuet répond : « Ce raisonnement n'est point celui de l'Apôtre, et le

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« la plus haute puissance qui est la spirituelle, i< et obéir k ce qu'elle ordonnera (1 ). » Frauduleuse interprétation, démentie par la Tradition tout entière. La sainte Ecriture, bien loin de la justifier, la condamne d'abord par son silence, puisqu'elle ne dit rien de cette obligation d'adresser a l'Eglise ni à son Chef aucune plainte sur les abus que César peut faire de son autorité ; au contraire elle dit expressément qu'il est le Ministre de Dieu , qu'il n'y a point de puissance qui ne soit ordonnée de Dieu, que quiconque lui 7'esiste résiste à l'ordre de Dieu. Elle dit que le Prince, même infidèle, n'en est pas moins vénérable et sacré aux yeux des peuples, témoin Cyrus, idolâtre , que le Prophète ne

« passage où il s'exprime ainsi ne demandait pas « qu'il parlât de cet ordre. L'unique but qu'il se pro- << pose ici est de prouver que les puissances sécu-. « lières et souveraines sur les choses civiles et tem- « porelles sont dans l'ordre , par cela seul que Dieu «même les a établies. » {Déclar.,\ïy. i, sect. ir, chap. II.)

(1) La Religion considérée , etc., p. 221.

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craint pas d'appeler le Christ do Seigneur (1 ) , tout aussi bien que David et Salomon , que la Religion de la seconde Majesté ^ selon la belle expression de TertuUien , revêt du sceau toujours grand ^ toujours adorable de la Divinité, aux termes de saint Grégoire de Nazianze. L'Eglise non plus ne dit pas qu'elle doive toujours être consultée sur l'usage que César fait de son autorité, moins encore sur le principe même de cette autorité; car elle n'a jamais oublié le commandement de son divin Epoux : Rendez à César ce qui appartient à César. Et l'interprétation donnée à ces paroles : Rendez à César, si César luimême rend a Dieu ce qui lui est dû, est frivole , illusoire , tout-li-fait contraire au dessein de Jésus-Christ, qui ordonnait par cette sentence courte, mais énergique et absolue , d'obéir a des Princes idolâtres et impies, lesquels, par conséquent , ne rendaient pas à Dieu ce qui lui était dû.

(1) Isaïe,xLv, 1.

Le pape Adrien II avait écrit à l'archevêque Hinckmar qu'il eût à se séparer du Roi Charles-le-Cliauve, comme d'un excommunié , s'il persistait dans la désobéissance '' aux ordres du Pontife. Hinckmar lui fit cette réponse: f<^J'ai consulté grand nombre K d'ecclésiastiques etde laïques, qui se trou- « vent maintenant réunis h Reims : tous « m'ont répondu que jamais Pape n'adonné tf de semblables commandemens à aucun w de mes prédécesseurs (1). »

Avant lui , Grégoire de Tours s'était exprimé de la même manière , en parlant au Pioi Childéric : « Si quelqu'un de nous s'é- « carte du droit chemin de la justice , votre « Majesté a droit de le corriger; mais, si vous- V même vous en écartez, qui pourra vous re- « prendre ? Nous n'avons que le droit de faire "« des remontrances, auxquelles vous faites K telle attention que bon vous semble. Si vous «c les méprisez , nul homme ne peut ordon-

(1) Hinckmar, O^cr., t. II, p. 603.

« lier des peines contre vous. Vous avez la « loi et les saints canons. C'est a vous à exa- « miner ce qu'ils vous prescrivent 3 et, si vous « négligez dé vous y conformer, sachez que « Dieu vous jugera (1). »

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