CHAPITRE XII
3u livre de M. l'abbé Lacordaire , intitulé : Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais.
L'auteur de ce livre fut, de son aveu, l'un des plus ardens sectateurs de M. de La Mennais. 11 travailla avec lui au journal de V^venir, en signa de son propre nom tous les actes principaux , Ta accompagné dans son voyage à Rome , et avait contribué plus qu'aucun autre à l'exaltation des esprits ^ occasionée par les doctrines de son mai-
HISTOIKU Dl LA NULVKl.LL ULKUSLE. î>iî)
tre (1). Il nous apprend que, converti à la loi chrétienne au sortir de ses premières études, il s'attacha a la lecture des ouvrages de M. de La Mennais^ qu'il goûta beaucoup sa philosophie, quoiqu'il ne la comprît pas du tout y ce qui ne l'empêcha pas de la défendre en toute occasion comme la vraie doctrine catholique. Elle le jeta dans des perplexités sans fin. «Je m'en occupai, dit-il, du- « rant dix années consécutives, sans pouvoir « parvenir à fixer mes irrésolutions (2). » Le calme ne s'est établi qu'après dix ans d'efforts pour concevoir le râle de la philosophie dans l'Lglisc; après des agitations d'esprit dont j'appercevais h peine la suite, tant le flot a succédé de fois au flot, tant l'orage à troublé l'orage (5) ! « Cependant , au plus V fort des travaux de V avenir, passaient, de « temps en temps, dans mon esprit des ap-
(1) Page 33, 180. JM
(2) //nrf. et j). 101 .
^3) Page 101, 199.
îiâO HISTOIRE
«< paritions philosophiques , ennemies ; la « tourmente philosophique où j'ai été ballotté « durait toujours (1). Qui dira ce que nous V avons tous souffert? Notre volonté flot- « tante entre nos Evêques et les hommes « qui nous entraînaient par la magie de leur <c puissance privée , la défiance, les soupf( çons, les abattemens, puis le siècle gran- « dissant a côté de nous, et nous morts « pour la vérité , nous usant à des- discus- (( sions dont nous ne savions qu'admirer le K plus de leur charme où de leur mal- «c heur (2).^) Ainsi , le plus brillant des disciples de Luther , Mélancthon , confessaitil lui-même être en proie à d'inexprimables souffrances d'esprit et de conscience (3). Ce sont les douleurs de l'enfer, écrivait-il à son ami Camérarius. Incertain de sa conduite, il se tourmentait lui-même. Il est
(1) Ibid.,^. 161.
(2) Page 32.
(H) Lih. i\, epist., l>:xxv.
DL LA NOUVELLE UÉHÉSIE. i>21
bien constant que rien ne le troublait tant que ce qui se passait dans le parti même , oii tout se faisait par des intérêts politiques déguisés sous le nom de religion , par de sourdes machinations, par des ligues que tous les gens de bien auraient dû empêcher, et auxquelles toutefois on le voyait associé. Le malheureux Mélancthon , dit Bossuet , ne pouvait conserver même sa sincérité naturelle ; il fallut avec ses collègues tendre des pièges aux Catholiques dans des équivoques affectées , charger ses adversaires de calomnies, parler toujours au gré d' autrui , passer sa vie dans une éternelle dissimulation (1). Comme lui , M. Lacordaire éprouvait les mêmes agitations; son cœur était déchiré; il aspirait à l'unité, et la perdit; il ne pouvait ni renoncer aux charmes de sa prétendue philosophie, ni faire recevoir par le corps épiscopal une doctrine inconnue à
(1) Bossuet , Hist. des Variat.\\\y. v, n. xxxi el
«UÏT.
ceux qui , jusqu'alors , avaient gouverné l'Eglise. <f C'est ainsi qu'on est agité, quand « on s'est épris d'une idée qui n'a qu'une .^«trompeuse apparence. Le zèle du parti " l'emporte; il faut non-seulement se soutetf nir, mais encore s'accroître : le beau nom « de réformation rend tout permis, et le pre- « mier engagement rend tout nécessaii'e (1 )• »
Cette dévorante anxiété, poursuit-il, durait encore , lorsqu'enfin arrivé k Piome, au tombeau des saints Apôtres , un rayon de la vérité vint luire à mes yeux; je sortis de Rome, libre et victorieux.
Un témoin oculaire nous donne à ce sujet des détails qui peuvent suppléer aux réticences de l'écrivain :
« Trois des Rédacteurs de V Jvenii- ^ du nombre desquels était M. Lacordaire , se mirent en route pour la ville sainte , oii ils allaient , disaient-ils , chercher la victoire .
\) Bossuet , ihid., t. 111, -214.
(-2) Pages -202, 202.
DE f.A AOl VELLK IIÉKÉSIE. 523
pour revenir, triomphans, poursuivre leur carrière si glorieusement commencée (1 ). On voit que la confiance ne leur manquait pas, ou que, du moins, ils savaient faire bonne contenance. Mais, s'il y avait eu illusion de leur part, ils ne durent pas tarder à être détrompés. L'accueil qu'ils reçurent à Rome, ce qu'ils y virent, ce qu'ils y entendirent pendant un séjour de plusieurs mois, leur apprit assez ce que le Saint-Siège pensait de leurs doctrines (1). »
Le Saint-Siège Apostolique avait donc fait connaître sa pensée sur la doctrine de la nouvelle école ; M. Lacordaire savait qu'elle ne lui était pas favorable. 11 ne dissimule pas qu'il j eût dès lors uneparole sortie du Siège Apostolique. Fût-ce une révélation particulière émanée du tombeau des saints Apôtres , ou le pressentiment de la Censure expresse que l'Encyclique se disposait à en porter? Peu importe. Voilà M. Lacordaire
(1) Avenir, n. 395.
(2) M. Rozaven , jB.r«we« ,|>. 71.
arraché au charme de la puissance qu'exerçait sur lui le Défenseur de la foi ressuscitée ; il a quitté M. de La Mennais.
La première parole sortie du Siège Apostolique avait-elle opéré sur le cœur de tous les Adeptes la même impression ? Rien ne porte à le croire , puisqu'au contraire ils ont redoublé d'efforts pour amortir par tous les moyens possibles , le coup qui les frappait. Mais, sans nous embarrasser des autres : avait-elle opéré sur le cœur et sur l'esprit de M. Lacordaire lui-même une victoire bien complète . et telle qu'il la fallait attendre d'un enfant aussi profondément soumis? 11 nous est permis d'en douter , après les déclarations qui vont suivre.
Une seconde parole sortie du Siège Apostolique, c'est-à-dire l'Encyclique du 25 juin 1854, a condamné le livre des Paroles d'un Croyant , et flétri tout l'ensemble des doctrines de l'école entière. M. Lacordaire, qui se trouve impliqué dans cette condamnation , ne manquera pas sans doute de prou-
DE 1.\ NOUVELLE UkKÉSIE. 92o
ver sa foi et son obéissance, en rétractant ses erreurs.
Saint Augustin , une fois revenu de celles oii il s'était laissé entraîner, y avait renoncé sans retour. On ne le voit nulle part rappeler le système des Manichéens , que pour l'anathématiser ; jamais pour en pallier les extravagances, ni pour en décliner les dangers.
M. Lacordaire publie son livre des Considérations sur le sj'stème philosophique de M. de La Mennais.
Nous l'avons lu, dans l'espérance d'y rencontrer le désaveu de toutes les doctrines condamnées si solennellement par l'organe suprême de la vérité (1). Son livre semble n'avoir eu d'autre dessein que d'entreprendre l'apologie de l'école qu'il a désertée. Analysons l'ouvrage.
Il commence par avouer que l'école, affaiblie et divisée par la parole du Siège Apos-
(1) M. LacordairC) Considérât., \s. 204.
dâ6 HISTOIRE
tolique, avait toujours conservé son chef et ses disciples (1), c'est-à-dire que ni le chef, ni un grand nombre des disciplesne s'étaient rendus, malgré les protestations antérieures, à la voix du Souverain Pontife ( elle n'était donc pas dissoute; il n'est donc pas vrai que chacun de ses anciens membres ne connût désormais d'autre guide que l'Eglise, d'autre ambition que de se presser autour du Saint- Siège et des Evêques). Quant k lui, il n'a plus rien de commun avec elle. Cependant il jette un coup d'œil sur la situation de la France depuis Louis XIV jusqu'à la Révolution de Juillet, examine les trois choses qui constituent dans un Etat un ordre social, la Religion , le pouvoir et la liberté , prophétise les futures destinées de l'Eglise.
A la suite de ces préliminaires , il donne l'exposé du système philosophique de M. de La Mennais. Comparez cette exposition avec celle qu'en ont tracée des Aristarques de
(1) M. LacoHairp, Consid.yTp. 22, 24.
meilleure foi; et vous verrez laquelle est la plus complète , et si celle de M. Lacordaire est autre chose qu'une esquisse infidèle , crayonnée de mémoire, et encore mal comprise. Une philosophie tomba de la plume éloquente d'un écrivain renommé (1). Elle constitua une école qui devint comme une puissance (2). M. Lacordaire semble n'y voir qu'une spéculation purement philosophique, où il est libre à chacun à! errer et de se perdre (3) ! Et l'apologiste ne cesse de réduire a ce mot toute la .doctrine des livres de M. de LaMennais. Mais, s'il n'y avait eu que des opinions philosophiques, à quoi bon s'en tant alarmer ? Pourquoi la Censure doctrinale des Evêques? pourquoi l'analyse envoyée par eux de l'ouvrage et de cinquante propositions qu'ils en ont extraites, en les flétrissant des notes d'erreur , d'hérésie , de
(1) M. LacorJaire, Consid., p. 30. .?(). (•2) fhid., p. oS.
(3) Pages 39, 200.
528 HisTomE
témérité et de scandale? Pourquoi Piome s'empressa-t-elle d'adopter cette Censure, en lui donnant le sceau de l'imprimerie et de la Chambre iVpostolique ? Philosophie ou , théologie , qu'importe le mot , si Terreur existe dans l'enseignement ? « S'agit-il de « choses philosophiques et religieuses , dit V M. Lacordaire, l'homme est en communier cation avec TEglise catholique ("I )• ^> H veut dire apparemment que tous écrits sur cette matière sont soumis au jugement de cette Eglise. Aussi l'Encyclique , en laissant à M. de La Mennais le mot de système de philosophie , V SL- 1- elle ju^é' système trompeur , contraire aux traditions Apostoliques ^ et portant sur une foule de matières oii la foi et la doctrine chrétienne ne sauraient être étrangères. En effet, en bornant sonimprobation a la seule thèse de tradition orale et du sens commun, tels que les avait conçus M. de La Mennais, pensée fondamentale de
(1) M. Lacordaire, Consid., Page 198.
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livres, n'y a-t-il qu'une spéculation philosophique k soutenir que le genre humain ait une autorité égale à celle de l'Eglise de Jésus-Christ , et que l'un et l'autre soient également infaillibles ? Cette hypothèse , faiblement combattue par M. Lacordaire , n'est-elle pas une hérésie manifeste ? C'était évidemment une nouveauté inouïi; dans l'Eglise chrétienne ; et par cela seul digne de la réprobation dont elle s'est trouvée frappée.
M. Lacordaire ne peut le dissimuler; mais il essaie évidemment d'atténuer le reproche par l'extension arbitraire qu'il donne aux traditions antiques, conservées chez différens peuples , médailles d'une foi primitive et universelle, précieux débris flottans dans la mémoire des hommes, poussière sacrée d'une sagesse perdue; incapable, il en convient, de fonder la chimérique infaillibilité du genre humain , mais toujours suffisante pour soutenir la chaîne des traditions pri-
mortliales et des premiers principes. D'où il infère qn'avanl Jésus-Christ le Christianisme a d' abord été à l'état protestant on indwiduel ^ avajit de passer, par Jésus- Christ, à l'état catholique ('!}. Ce qui est faux, puisque, k l'exception des Juifs et de quelques particuliers, tout le reste fut dans la plus complète ignorance. Que si la raison individuelle est contrainte de céder a la nécessité de reco nnaître les premiers principes, sera-ce par la lumière intérieure que Dieu en a donnée à tous les hommes, comme l'affirment saint Paul , saint Augustin, saint Thomas et tous les théologiens ; ou seulement jy^r/- le consentement qu'y donnent autour d'eux leurs semblables? Si l'on pouvait , avant Jésus- Christ, s'élever jusqu'à Dieu, jusqu'à la notion du bien et du mal ; était-ce par la manifestation des œuvres sensibles de la toutepuissance, de la sagesse divine, qui éclatent à tous les yeux, suivant le langage de l'Apôtre?
{\) Page 190.
DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. o5l
Non, répond-il, mais par le spectacle des sociétés humaines et par l'accorddes savans(\ ). Mais qu'enseignait autre chose M. de La Mennais ? L'un des principes fondamentaux de sa doctrine , n'était-ce pas que la vraie Religion, avant Jésus-Christ, s'était conservée par une tradition domestique j que nonseulement chez les Juifs, mais chez tous les peuples du monde, on reconnaissait l'autorité de ces croyances primitives, et que l'on s'y soumettait (2). Et peul-oiî se méprendre sur le sens des paroles de son disciple, quand il répète, d'après lui, qu'antérieurement à l'Evangile, il existait une Ef^lise pouri^ue des caractères gui constituent la vérité y savoir : l'unité^ l'antiquité, la perpétuité Ç5)l Veuton, sans bouleverser toute la doctrine catholique , prêter h la tradition orale des siècles païens ces augustes prérogatives, l'apanage exclusif de notre Eglise catholique?
(3) Page 194.
(2) Essai sur Vlndipr.,^. 134,481.
(3) Pages 48, 53, 82, 94.
352 msTOiuE
M. Lacordaire, abandonnant Técole de M. de La Mennais, a-t-il abandonné sa doctrine, quand il nous présente l'Eglise catbolique sous l'idée du Panthéon de la raison humaine (1 ) ; expression bizarre , l'analyse et l'apologie de tout le système Lamennaisien?
Quoi ! M. Lacordaire ne craintpas de contredire son maître, en censurant son système général, qu'il accuse d'introduire au sein de l'Eglise un vaste protestantisme (2) : et voilà qu'il y introduit, à son tour, une doctrine qui le confond avec le Calvinisme, en soutenant que le Christianisme, anticipé par les révélations de Platon et des autres philosophes religieux, ne forme qu'une seule ère depuis l'origine des choses jusqu'à nos jours , non point par la succession des prophéties, mais par la chaîne de cette tradition orale, la parole ou la raison de Dieu . unité de soixante siècles, conspirationdesix mille ans, que chaque conspirateur a payée de sa tête^
(1) Page 103.
(2) Page 158.
DE L\ NOLVELLE IIÉUÉSIE. 555
OU qu'il a sanctifiée par ses vertus (i ) , » ce (jui fait des Platon , des Socrate , et de tous les Sages de l'anliquité païenne autant d'apôti^'es ou de martyrs de la vérité chrétienne. C'était là une des erreurs de Zwingle, qui attira à ce chef de la réforme helvétique la sévère réprimande de Luther (2).
Cependant, voulant faire le procès à la philosophie , M. Lacordaire l'attaque , k l'exemple de M. l'ahbé de La Mennais, dans la personne de Descartes , qui en est le représentant , et dans le raisonnement (5) , toujours pour laisser croire que, jusqu'à nos jours , la défense du Christianisme avait manqué d'appui solide , et que conséquem-
(1) Page 82.
(2) foy. Bossuel, Sleidan, de Sekendorf.
(3) Considérât. , p . 93 . < Gonime insuffisante , dit-il , « pour procurer à riiomnie la possession certaine de la » vérité , conduisant au chaos des doctrines, et par « là nïèmc au doute. » 11 reproduit à la page 125 Taccusation contre Doscartcs, d'avoir été condamné par Rome, accusation si bien démentie par M. Boyer {Exavieu , p, 318).
e>34 HISTOIKE
ment scii école n'avait pas un si grand tort de chercher des preuves nouvelles à opposer a des erreurs plus vastes qu'elles n'avaient été dans les siècles précédens (1); que si ces preuves étrangères avaient été jugées par les Evêques et par le Pape inutiles, incertaines , peu d'accord avec les traditions apostoliques, elles n'en avaient pas moins ajouté a la démonstration évangélique une nouvelle preuve de fait; qu'elles avaient donné à la logique générale du Christianisme un grand et puissant développement, que n'avait pas su lui imprimer ni son divin Fondateur , ni les saints Docteurs animés de son Esprit (2).
Nous ne relèverons pas les allégations hasardées dans le cours de cet ouvrage , les
(1) Page 3o. « Il n'existe aucune défense com- « plète du Christianisme. » Pages 91. 92. « Jamais « dans le Christianisme , les intelligences n'ont été «' guéries et unies par voie de démonstration. ■♦ p. 78.
(2^ Ihid., et p. 200.
DE LA NOLVELLIi: HÉRÉSIE. SSlî
anachronismes et la confusion affectée dans les récits historiques, les jugemens arbitraires et les accusations sans preuves, les contradictions palpables , l'imputation de la prétendue alliance des Pères avec le platonisme (i), les fausses interprétations données aux paroles de l'Ecriture , certaines expressions dont aucune précaution oratoire ne peut sauver le blasphème; par exemple, celle - ci : Dieu se trouva cointue einhairassé Ç^)^ et cette autre : Dieu, contraint de respecter sa parole (5). Ces détails nous mèneraient trop loin; il nous suffit de signaler les écarts principaux , pour avertir le lecteur de se tenir sur ses gardes.
M. Lacordaire veut bien reconnaître que la grande erreur de M. de La Mennais a été de vouloir fonder une école de philoso-
• (1) « Durant les premiers siècles, les noms de Pla-
« ton et d'Arist oie dominaient l'èchctisme chrélion.»
p. 137. Ibid.,\^. lOo.
(•2) Pages 22, 23.
(3) Page 23.
phie , et d'espérer que cette école serait le lien des esprits , la base de la religion , le SALUT DU MONDE (i ) ; ct il se contentc de qualifier cette prétention d'erreur déceifante, quand , à la rigueur, et même sans trop de rigueur, on pourrait voir quelque impiété à donner k quelque philosophe que ce soit un titre qui l'assimile a. l'unique Sauveur des hommes. Mais passons. « M. de La Mennais le « premier^ a voulu, dit-on, établir la foi par « la philosophie même , et unir par elle les « intelligences divisées. » Mais où serait l'erreur, si le philosophe n'avait pas eu d'autre ambition? M. Lacordaire oublie que M. de La Mennais n'avait pas été le premier à concevoir un pareil dessein; puisqu'avant lui, Leibnitz, Bonnet, Mallebranche , Holden , Bossuet et Fénelon avaient dirigé vers ce louable but les méditations de leur génie (2); mais, tous avec quelle
(1) Page 139.
(2) Qu'est-ce que la Thcodicée du philosophe d'Allemagne , la FaliiKjénésie de Charles Bonnet et ses
DE LA NOUVELLE IIÉUÉSIE. o57
différence d'intention et de succès ! Us ne songeaient qu'à édifier, M. de La Mennais qu'à détruire. Celui-ci outre les conséquences, franchit la limite oii s'arrête le domaine de la philosophie, et, suivant l'expression de M. Lacordaire, creuse un abîme sous l'édifice du Christianisme. Mais cet abîme, il ne le dénonce qu'à moitié ; il ne le sonde qu'avec ménagement et d'une main mal assurée. 11 essaie de donner le change à ses lecteurs par le reproche de Protestantisme le plus vaste qui ait encore paru : accusation vague qui ne prouve rien en paraissant vouloir trop prouver. Ce n'est pas encore assez: les doctrines anarchiqiies, destructives de tout ordre social , proclamées par la plus séditieuse licence tant dans le livre de la Reli-
autres ouvrages; la Recherche de la Vérité, par Mallebranche et ses Entretiens métaphysiques ; l'admirable traité de Bossuet sur la Connaissance de Dieu et de soi-même; les ouvrages philoso})iiiques de Féuelou et Y Analyse de la Foi, parHolden , sinon des études pour concilier la philosophie avec le Christianisme ?
gion considérée dans ses rapports avec l'ordre civil et politique , que dans \ Avenir et autres écrits de M, de La Mennais , il les absout par des réticences affectées, on n'en parlera que pour leur prêter des argumens noHiveaux. Il les insinue en passant comme principes irrécusables; il se les approprie sans nulle discussion (i), et oublie que chacune d'elles eut aussi sa part dans la Censure pontificale qui les a condamnées.
« Aujourd'hui, nous dit- on, que l'école K est dissoute , que toute communauté de « travaux est rompue entre ses anciens « membres , et que chacun d'eux ne con-
(1) Par exemple , sur la servitude où. gémit partout,depuis plusieurs siècles, l'i^glise, opprimée par la puissance séculière (p. 10, 21, 24) , opinion qui se lie au vœu de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La question de la suprématie absolue pontificale, tranchée par la déclaration (iri/ïl y a deux unités, celle de Dieu, dans le ciel; du Pape , su7- la terre , p. ISo et 169, après avoir dit, quelques lignes plus haut, que l'exagération de puissance donnée au Pape est destructive de la Théologie chrétienne (p. 180).
V naît d'autre guide que l'Eglise, d'autre « besoin que l'union , d'autre ambition que « de se presser autour du Saint-Siège et de « l'Episcopat (i) , » comment se fait-il qu'il se rencontre, parmi les disciples, si peu d'unanimité dans les adhésions aux deux Encycliques? Pourquoi tant de soulèvemens, et d'hostilités qui se trament encore à présent dans l'ombre et sans mystère ? Pourquoi ces inconcevables apologies publiées journellement, par des hommes qui se disent Catholiques , après que la vérité catholique s'est exprimée avec tant d'éclat par l'organe de son interprète suprême? Les sectaires, d'abord étourdis par l'éclat de cette voix tombée du ciel : Quare me persequeris? ontrei^r'is courage, en voyant celui que l'on affecte de nous signaler comme le plus brillant j le plus généreux ^ le plus iîitrépide de ses disciples (^)
(1) Page 33.
(2) L'Univers religieux, n. 184. article : le Livre (le M. Lacordaire, signé Hautain.
relever la bannière abattue. Le livre des Paroles d'un Croyant vint à paraître , et tous les yeux se tournèrent avec effroi sur cette étrange production. De qui était- elle l'œuvrePDe l'école ou du chef à qui elle avait promis amour, fidélité , dévouement^ jusqu'à l'effusion de son sang^ s'il le fallait? Quelle allait être l'attitude du moderne Méîanchton? Le silence était impossible. 11 parlera. Comment? nulle expression de surprise et de mécontentement, quand l'Europe retentit tout entière des murmures de l'indignation ! Il déclare se taire sur l'ouvrage : voila toute l'amende honorable qu'il en a faite. Il doit ce silence aux égards que son cœur lui demande encore envers le passé (1 ); et s'il n'ose l'approuver, il ose bien moins encore le condamner. Eh ! de quel droit l'aurait-il entrepris? quand vous l'entendez eh partager tous les sentimens , s'as-
(i) Co«stc?eVai., p. 33. u^ous n'apprécierons pas '< le livre des Paroles d'nn Choyant. »
DE LA NOUVELLE nÉKÉSIE. 541
socier encore à tous ses paradoxes ? Chez le disciple, comme eliez le maître, même acrimonie . même emportement contre l'ordre actuel des choses, même soif de liberté, même esprit démagogique , mêmes cris de fureur contre les riches, même provocation au murmure, à la révolte, au dépouillement de ceux qui possèdent l'argent, en faveur de ceux qui en manquent (1). Comme M. de La Mennais, le voila sur le trépied : et dans ses prophétiques ardeurs, déroulant sous nos yeux le livre de l'avenir, il fait beau l'entendre s'écrier avec une bonne foi raidissante de candeur et de naïveté (2) que la fermentation actuelle des esprits nous prépare des révolutions nouvelles dont l'issue sera le boules^erseinent des propriétés (5) , caractère heureux qui marque la réalité du Christianisme dans toutes les sociétés euro-
(1) Considérât.,]). Ui-IG.
(2) Paroles de Wiiivers religieux, n. 184.
(o) M. Lacordaire, Consid., p. H, et l'Avenir, n. \. 48, 4J, etc.
542 IIISTOIKE
péennes , époque fortunée de la complète émancipation de l'Eglise.
Tel est le langage qui se proclame encore a présent, depuis que le Siège Apostolique et tous les Evêques de France se sont prononcés avec tant d'énergie et d'unanimité contre les théories révolutionnaires de liberté et d'égalité, destructives, parleurs conséquences, de tout principe social.
M. Lacordaire n'en soutiendra pas moins les droits imprescriptibles de la liberté, comme condition nécessaire de toute société (i); et les vaines restrictions qu'il y met, aussi vaines que celles de Luther et de M. de La Mennais, s'évanouiront bientôt en présence de cette race si uombreusej affamée, de prolétaires^ héritiers de seigneurs ai^ares et sans entrailles , d'abhés luxurieux et d' Evêques prévaricateurs (2). Et voilà comme , au lieu de chercher à éteindre le
(1) M. Lacordaire , Considérât., ^'. 9^ 13.
(2) Ibid.,p. 15.
DE LA iVOLlVELLE HÉRÉSIE. 845
volcan qui nous dévore , on lui lournil à plaisir de nouveaux alimensj on fomente à dessein une guerre civile entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas !
Voilà, encore une, fois la soumission filiale de ces soi-disant Catholiques, à qui il ne suffisait pas qu'on le fût aux mêmes termes que Bossuet et nos dix -huit siècles chrétiens. Tel est l'éternel Evangile de ces Tribuns , plongés sans mesure aucune au milieu des agitations, du tumulte et des espérances du siècle (1 ) ! Et l'on nous commande à nous de ne conserver désormais aucun soupçon , aucune défiance sur le retour de ces faux Convertis a la foi apostolique ! Mais ils tenaient le même langage en partant pour Rome ; et l'on voudrait que la jeunesse oui aspire au gouvernement des intelligences eût si tôt abdiqué ses espérances et son empire, quand on lui répète encore que la situation présente des choses inspire
(1) L'Univers religieux, n. IvS/i.
au Clergé français de grands devoirs ; que l'on n'a pas renoncé a l'œuvre de la régénération du Catholicisme et du monde, que le Sacerdoce français doit avoir toujours sous les yeux la grandeur de sa mission , et qu'il le doit plus que jamais aujourd'hui qu'il est parvenu à un point décisif de sa nouvelle existence (1).
(1) M. Lacordaire, Considérât., p. 26^ 27.