CHAPITRE VII
De la séparation de l'Eglise et do l'Etat.
Mutilée par la Réforme protestante et la perfide protection des Princes , traînée sur les échafauds par Henri VIII et par la Révolution française, sans cesse poursuivie par l'anarchie des opinions et par l'hypocrite tolérance des Philosophes , avilie , dépouillée , proscrite , tantôt « hannie de la société (( politique avec toutes les formules du resf< pect, et tantôt, souvent tout a la fois,
loi HISTOIRE
K ayant a lutter contre la fureur des hom- (( mes de sang, et la basse astuce des légistes, « et les bouillantes passions de la jeunesse , « et la corruption froide de la classe qui se K vend , et l'ignorance de la populace , et « l'imbécillité même de quelques bonnes (f gens qui se croient religieux , qui le sont K réellement , et qui , imperturbables dans « leur confiance hébétée en des malheu- « reux qui se jouent de leur incurable in- « nocence, s'imaginent faire merveille, et « sauver la religion toutes les fois qu'ils « prononcent contre elle un arrêt de t< mort (1) : quelle ressource peut rester <f désormais a la Religion? Dans un état de guerre aussi violent , mais qui ne saurait durer toujours, il faut nécessairement que l'Etat redevienne chrétien , ( le moyen de l'espérer quand il nourrit dans son sein le poison mortel de l'athéisme ! ) ou qu'il abolisse le Christianisme, ff projet insensé autant
(1) Religion considérée , etc. , p. 97.
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« qu'exécrable , dont la seule tentative amè- « nerait la dissolution totale et dernière de « la société (^)- » Mais, au dire de M. de La Mennais , il existe, ce projet, depuis trois cents ans; la ligue impie des Protestans , des Philosophes , des Princes même religieux , qui croient bonnement la servir , en prononçant contre elle des arrêts de mort , ne l'a pas abandonné un moment. Plus d'une fois , l'impiété , dans l'ivresse de ses saturnales sacrilèges, s'est vantée, comme aux jours de Dioclétien , d'avoir aboli le Christianisme , qui se riait de ses fureurs. Ainsi le fougueux Jurieu prophétisait pour telle époque précise la ruine de l'Eglise romaine j et l'Eglise romaine, du haut de son char de triomphe , contemplait l'Orient et l'Occident, le Midi et le Septentrion prosternés à ses pieds. Bien que le Protestantisme ne soit , au jugement de M. de La Mennais , qu'une solennelle protestation ,
(1) Pafïes 90-98.
non-seulement contre le Christianisme, inais contre toute religion quelconque{\ ), le Chrislianisme ne laisse pas d'être en vigueur chez les nations dissidentes, anneaux d'une chaîne qui peut se renouer j et pourquoi ne l'espérerions-nous pas ?
M. de La Mennais novis dit bien qu'au sein même des contrées protestantes la Religion catholique n'a point perdu son antique influence, puisque autrement il y a long - temps qu'on n'y trouverait plus une seule trace de Christianisme j autrement elles ne seraient plus habitées que par des races de harhares plus féroces ^ plus hideux que le monde rien vit jamais (^. Bénie soit l'éternelle Providence, qui veille sur la
(1) Page ICS. « Comme si , dit Bossuet , les liéré- « tiques étaient hérétiques eu tout , et qu'où ne sût « pas qu'ils retiennent beaucoup de vérités essen- « tielles , et qui n'en sont pas moins vénérables. » {Mémoire contre Roccaberii , p. 7, en tète de la Défense de la Béclar., traduct. franc. )
(2) Page 182.
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société humaine , comme sm' la Religion ! Elles subsistent l'une et Fautre, soutenues par la main toute-puissante qui, en posant la terre sur d'immobiles fondemens, permet que les tempêtes de l'Océan se déchaînent autour d'elle, menaçant de l'engloutir, et lui a marqué le grain de sable où vient se briser son onde en fureur (1). « Cependant elles (( chancèlent de toutes parts, nous dit M. de c( La Mennais , la société périt ; déjà sa vie « s'affaiblit manifestement a mesure qu'elle « se sépare davantage de laPteligion, et cette « effrayante séparation, qu'on s'efforcerait en « vain de ne pas apercevoir, s'accroît d'année « en année (2). » Nous l'avions entendu dès la publication de son premier ouvrage annoncer l'heure du trépas : « Déjk, s'écriait-il, le « froid glacé de l'indifférence gagne le cœurj ce qu'attendre, qu'une dissolution prochaine ir et inévitable ; l'Europe s'avance rapide-
(1) Job, XXXVIII, 11.
(2) Page 98.
(( ment vers ce terme fatal (i ) j> Quel remède entreverra-t-il au mal, ainsi parvenu au comble? Pas d'autre que la totale séparation de l'Eglise avec l'Etat. Le remède, c'est de lui renvoyer son insultante protection, et ce honteux salaire qu'il octroie a ses ministres ; « ces quelques pièces de monnaie que l'ava- « rice qui donne , envie a la misère qui re- « çoit (2); >y ce bildjet infamant par lequel on trafique des ctmsciences (5). Plus de lien possible avec une société qui, n'ayant désormais d'asile que l'athéisme, va s'y précipitant à Faveugle (4). Dans la crise générale dont l'Europe est aujourd'hui travaillée, au moment d'une ruine prochaine et inévitable j M. deLaMennais fait ici encore retentir ce cri funèbre, comme autrefois, à la veille du jour oii Jérusalem allait être livrée a l'épée des Romains, une voix se fit entendre au mi-
(1) Essai sur rindlff. (introd. )-. P- 1-
(2) Ihid.,Y>. 20.
(3) Religion considérée, eic, p. 104.
(4) Essai sur l'Indiff., p. 22.
lieu de la cité déicide, criant à ses liabitans : Sortez d'ici.(i). « L'Eglise n'hésitera pas sur « le parti qu'elle doit prendre : se retirer du « mouvement de la société Immaine, resser- « reries liens de son unité, mais tenir dans K son sein, parun libre et courageux exercice « de son autorité divine, et l'ordre et la vie, « ne rien craindre des hommes , n'en rien « espérer, attendre en patience et en paix ce « que Dieu décidera du monde (2) : »Tel est l'adieu que le sinistre prophète laisse à ses lecteurs, en terminant son ouvrage. Nous l'y verrons revenir avec une opiniâtre persévérance a chaque page de son jtvenir.
Il y avait , dans ce vœu de séparation de l'Eglise avec l'Etat, quelque chose dont tous les partis semblaientpouvoir s'accommoder : L'impiété, dont il favorisait les desseins hostiles contre le Christianisme, les hommes
(1) Joscplic et Tacite, dans Bossuet, Discours sur l'Hist. univ., m" part., eh. viii, p. 313, édit. in-d».
(2) Religion considérée, etc., p. 361.
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d'argent y qui y voyaient un moyen d'économie, l'esprit d'indépendance, quiavait gagné la jeunesse insouciante des conséquences, et jusqu'à la piété elle-même, séduite aisément par le prestige d'une liberté chrétienne mal entendue. Aussi fut-il accueilli avec une sorte d'applaudissement par les amis et les ennemis j et si le gouvernement français avait eu à l'égard de la Religion les sentimens qu'on lui prêtait , il avait de quoi les satisfaire. Il n'avait qu'a laisser le clergé se suicider luimême.
Cette question, et celle du traitement ecclésiastique, méritent d'être examinées de plus près.