HI$T01R
qui rend k chacun ce qui lui est dû, le Iribut à qui a droit au tribut, l'honneur a qui l'honneur appartient. Pour conserver la justice , poursuit le saint docteur , il faut tout endurer, les privations, les fers, l'esclavage, la mort même. La charité , saint Paul veut qu'elle soit patiente, résignée, soumise h ses maîtres, k la puissance, k l'ordre établi. Telle est la volonté de Dieu, parce que telle est son œuvre : Omnis potestas à Deo.
Vous croyez, lecteur, cet oracle émané du ciel. Non; ce n'est, selon M. de La Mennais , que le langage du mensonge et de la force, employé par les oppresseurs de la liberté, pour prolonger la servitude de leurs frères : <( Ils disent que la domination arbi- « traire de quelques-uns et l'esclavage de «' tous les âges est l'ordre établi de Dieu. «
K Répondez-leur que leur Dieu a eux est i( Satan. » (P. il 7.)
Répondez a ces martyrs de la charité, la gloire de nos annales chrétiennes , qui se
faisaient esclaves pour racheter leurs frères (1); qu'ils ne faisaient, avec leur héroïsme de charité, qu'obéir à l'inspiration de Satan, père de l'esclavage.
« Que si vous n'êtes pas résolus à com- « battre sans relâche, à tout supporter sans V. fléchir y a ne jamais vous lasser, à ne céder « jamais, gardez vos fers, et renoncez à une « liberté dont vous n'êtes pas dignes. La li- « berté est comme le royaume de Dieu; elle « souffle violence , et les violens la ravis- « sent. » (P. 118.)
La liberté mise en balance avec le royaume du ciel ! avec ce trésor que tons les biens de la terre ne paieraient pas , et dont la perte ne peut être compensée , pour aucun de nous, par quoi que ce soit !
Par quelle violence les Saints de tous les temps ont-ils ravi le royaume de Dieu? En
(1) Témoins le bienheureux Paul Delatreet Saint Vincent de Paul, dans les temps modernes. Voyez Godescard.
foulant aux pieds tous les biens du monde , même la liberté, comptant pour rien toutes les répugnances de la nature et de la chair, se renonçant a soi-même , faisant du bien a ceux qui les persécutaient, ne connaissant de servitude que le péché , d'ennemi que le démon. Nos saints Martyrs, par quelle violence ont-ils conquis le royaume du ciel? En répandant leur propre sang, jamais celui de personne (1).
Plagiaire de lui-même, M. de La Mennais répète ici ce qu'il avait dit déjà dans son Avenir : La liberté ne se donne pas, elle se PREND. Et l'exemple qu'il proposait, c'était celui de la Pologne, creusant son tombeau.
(1) S. Augustin se demande comment nos saints martyrs ont triomphé de leurs bourreaux ? Il répond : Orando, patiendo , cuni piâ securitaie moriendo , leges quitus damnabatur Christiana Religi(^ , erubescere conipulerunt, mutarique focerunt : en priant, en souffrant^ en mourant avec une pieuse assurance, ils ont forcé les lois qui condamnaient le Christianisme à rougir et à se rétracter. (De civit. Dei, lib. vm, cap. -20, t. VII. Bened. p. 207. )
LesThermopyles : voila pour M. de La Mennais le royaume du ciel.
La liberté se prend ; par quelles armes ? Par la violence et le carnage? Non, a Dieu ne plaise, répond-il; et il laisse ces auxiliaires aux voleurs et aux brigands ; mais par une volonté forte, inflexible j un courage calme et courageux. L'insensé ! après qu'il a lâché la bride aux passions populaires , il croit qu'il en sera le maître !
La cause la plus sainte se change en une cause impie , exécrable , quand on emploie le crime pour la soutenir.
L'Église affligée par de grandes calamités fait entendre ses gémissemens, et redouble ses prières au Seigneur pour conjurer sa justice et invoquer sa miséricorde. Elle emprunte dans l'expression de ses douleurs les pathétiques accens des Prophètes de l'ancienne et de la nouvelle alliance , assurée que le Seigneur écoutera avec plus de
faveur les paroles que lui-même a dictées ; elle en compose ce que nous appelons Litanies, ou supplications publiques, solennelles, accompagnéesdejeûne, processions, etc. (1). La tradition en rapporte l'origine vers le milieu du cinquième siècle , au temps de S. Mamers, évêque de Vienne en Dauphiné, qui les institua dans un concile tenu dans cette ville en A7à , à l'occasion des fléaux extraordinaires qui désolaient le royaume. Ce pieux exemple ne tarda pas à être imité, et nous le voyons adopté dans plusieurs églises avant le sixième siècle.
Sur ce modèle , M. de La Mennais , qui voit toutes les calamités réunies dans la servitude , et le genre humain tout entier dans les fers, entasse sous sa plume toutes les lamentations , pour jeter le cri de détresse. Pas un genre de souffrance n'est ou-
(1) Litaniœ grœco nomine appellantur quœ latine dicuntur rogafiones. .. propter rogandum Deum, et irnpetrandam in aliquo misericordiam ejtis. ( Concil. Mogunt, ami. 813, can. xxxir. }
blié ; il les dépose aux pieds du trône de la clémence divine, par le refrain: Seigneur, nous crions vers vous dujbnd de notre misère. Mais bien diflférentes de celles de Jonas enfermé dans les entrailles du monstre, des Hébreux captifs dans la fournaise de Babylone, ou de nos saints Confesseurs sur les chevalets, ses prières ne sont que des murmures, des imprécations contre les oppresseurs de l'humanité , animaux féroces poursuivant la douce et l'innocente proie. « Nous crions « vers vous. Seigneur, comme le prison- « nier que le puissant injuste a jeté dans « un cachot humide et ténébreux, comme « l'esclave déchiré par le fouet du maître, « comme l'innocent qu'on mène au sup- « plice; nous crions vers vous comme le « Christ sur la croix , lorsqu'il dit : Mon «père, mon père, pourquoi m'auez-vous ^ délaissé? >^ (P. 121-124.)
Et Jésus-Christ mourant priait pour ceux qui l'avaient attaché a la croix , en di-
DE LA SVOUVELLE HÉRÉ.SIE. SOS
sant: Mon père, pardonnez- leur, car ils ne sai>ent pas ce qu'ils font (1).
M. de La Mennais nous donne ici les litanies de la liberté. Attendons-nous à en voir incessamment tout l'Office, puisqu'aussi bien la Convention de 1793 nous avait donné déjà le culte et la déesse de la liberté. L'arsenal du blasphème n'est pas épuisé ! «Semblable au sauveur lui-même, l'huma- « nité qu'il a rachetée de son sang a été ra- « menée sous le joug de Satan et de ses mi- « nistres(c'est-h-dire despuissans du siècle), « flagellée par eux , déchirée de coups , « jetée pêle-mêle dans le sépulcre oii elle « gît frappée de mort , et l'on en a scellé « la pierre d'un sceau sur lequel on a , par « moquerie, gravé le nom de Jésus-Christ » ( parce que c'est au nom de Jésus-Christ que son Eglise commande la soumission aux puissances). « Mais encore trois jours et
(1) Luc, XYiir, 34.
« le sceau sacrilège sera brisé , et la pierre « sera brisée, et ceux qui dorment se réveil- « leront, et le règne du Christ, qui est jusce tice et charité . et paix et joie dans TEs- « prit Saint, commencera. » (P. 125,126.)
Sur quoi un écrivain qui ne s'est pas toujours montré hostile aux doctrines de M. de La Mennais , fait cette observation :
« Convenons , puisqu'il le faut , que rien n'indique nulle part que M. de La Mennais exempte de sa malédiction la hiérarchie spirituelle elle-même. Au contraire , ne pourrait-on pas voir des allusions , des intentions malheureuses dans cette aflPectation à prédire un pur règne du Christ sans intermédiaires humains? Et que penser désormais de cette église chrétienne qui se vantait d'être la colonne et l'oracle de la vérité, quand non-seulement elle permettait , mais qu'elle commandait au nom de son divin législateur de prêcher incessamment aux
peuples le devoir de l'obéissance envers leurs maîtres tant spirituels que politiques (1 ) ? »
(1) L'Univers religieux, n. 160.
Le prophète du dix-neuvième siècle a découvert les symptômes précurseurs de cette révolution promise h l'univers, il les reconnaît a ces conviilsifs mouvemens , à ces secousses violentes qui V ébi^anlent , à ce murmure confus qui gronde au sein de notre Europe , a cette fièvre intérieure dont les peuples en émoi sont agités. Elle fut depuis long-temps l'objet de ses prévisions; et il
HISTOIRE "DE LA. NOUVELLE lIKRi;SIE. ii09
n'a pas cessé d'en nourrir l'espérance (i), il en assigne l'époque. « Encore trois jours, « tenez-vous prêts, car les temps appro- « chent(p. 128). >> Il en détermine le caractère principal : Le soleil des intelligences se fait jour à travers les nuits profondes et épaisses qui pèsent sur tout l'horizon politique et religieux, et cependant «les nations <( tremblantes ont poussé des cris de terreur « tels qu'on n'en a point entendus depuis « les jours du déluge Çlbid. ). »
Touchons-nous donc k la fin des temps ? et les pronostics qui nous en sont donnés dans ce chapitre , sont-ils les mêmes qu'a prédits , avec tant de détails , le Souverain Juge des vivans et des morts ? Recueillez ses oracles. Il parle, lui aussi, de soulèvemens de peuples, de fléaux exterminateurs, comme devant être les commencemens des douleurs ; il parle de persécutions sanglantes ,
(1) Voyez Essai sur Vlndiffér. (introd. ), page 1. Ave7iir,u, 1»
910 nisTOins
de discordes parmi les frères, du refroidissement de la charité dans la plupart des cœurs, et du peu de foi que le fils de l'Homme trouvera encore sur la terre à son avènement , du soleil qui s'éclipse , de la lune couverte d'un linceul funèbre , des astres qui s'ébranlent et se détachent de leurs orbites pour tomber du ciel , de l'angoisse générale répandue parmi les nations , telle qu'il n'y en eût point de semblable depuis l'origine des temps. 11 parle de scandales inouïs, de séductions auxquelles les élus eux-mêmes n'échapperont qu'a peine , de faux prophètes et de faux Christs , de l'abomination de la désolation portée jusque dans le lieu /Saint. — Quand viendront ces jours de tribulation ? — Nul autre que mon père ne sait le jour et l'heure, non pas même les Anges du ciel , dit Jésus-Christ à ses Apôtres; et par celte déclaration il censure la téméraire curiosité qui cherche à pénétrer le secret de l'avenir. Il suffit a nos
DE LA NOUVELLE HÉP.ÉSIE. Sil
plus précieux intérêts que nous nous tenions disposés a la venue du fils de l'Homme (i).
Qui, de Jésus-Christ ou de M. de La Mennais , mérite mieux qu'on croye à sa parole ? Ecoutons maintenant celui-ci :
<r En ce jour-là, il y aura de grandes « terreurs. Les rois hurleront sur leurs « trônes ; ils chercheront a retenii', avec les « deux mains, leurs couronnes emportées « par les vents, et ils seront halayés avec «r elles. Les riches et les puissans sortiront « nus de leurs palais, de peur d'être ensevelis « sous les ruines. On les verra errans sur les « chemins, demander aux passans quel- « ques haillons pour couvrir leur nudité, « un peu de pain noir pour apaiser leur « faim, et je ne sais s'ils l'obtiendront. Et « il y aura des hommes qui seront saisis de «f la soif du sang et qui adoreront la mort, « et qui voudront la faire adorer j et la « mort étmidra sa main de squelette comme (1) Matth., XXIV, 6-30. Luc, xxi, 9-36.
2ll HISTOIRE
« pour les bénir, et cette bénédiction des- (f cendra sur leur cœur et il cessera de cf battre.
« Et les Savans se troubleront dans leur « science, et elle leur apparaîtra comme « un petit point noir , quand se lèvera le ce soleil des intelligences.
« Et a mesure qu'il montera , sa chaleur « fondra les nuages amoncelés par la tem- <f pêtej et alors, jamais le ciel n'aura été si (f serein, ni la terre aussi verte et aussi ff féconde ; et au lieu du faible crépuscule , « que nous appelons jour, une lumière vive « et pure rayonnera d'en haut, comme un « reflet de la face de Dieu , et il n'y aura « ni petits, ni grands (p. I'â9-130). »
Ainsi, l'objet du futur avènement de Jésus-Christ , sur la terre , c'est une guerre d'extermination dénoncée aux grands et aux riches; c'est la le dénouement du drame, la régénération qui, dans trois jours, attend le monde !
On croit entendre Voltaire et Diderot féliciter a l'avance la postérité , que , grâce à la nouvelle philosophie , il n'y aurait bientôt plus dans l'univers , ni rois , ni prêtres.
Hymne en l'honneur de la Providence, sous la forme d'une parabole que la piété anime de la plus douce onction et de« plus suaves couleurs.
Ne retranchons rien k ce tableau ravissant , et ne mêlons au plaisir qu'il nous donne que le regret de n'en pas jouir plus souvent.
« C'était une nuit d'hyver ; le vent souf-
raSTOIRE DE LA NOUA ELLE HÉRÉSIE. fild
V fiait au dehors, et la neige blanchissait les « toits. Sous un de ces toits, dans une «r chambre étroite, étaient assises, travailla lant de leurs mains , une femme a chei< veuxblancset une jeune fille. Et de temps
V en temps la vieille femme réchauffait , a «f un petit brasier ses mains pâles. Une <f lampe d'argile éclairait cette pauvre de- « meure , et un rayon de la lampe venait « expirer sur une image de la Vierge , sus- « pendue au mur. Et la jeune fille levant les «yeux, regarda en silence, pendant quel- « ques momens , la femme à cheveux blancs ; « puis elle lui dit : ma mère , vous n'avez ^ pas été toujours dans ce dénuement. Et il « y avait dans sa voix une douceur et une « tendi^esse inexprimables. Et la femme à «c cheveux blancs répondit : ma fille , Dieu i< est le maître; ce qu'il fait est bien fait. « Ayant dit ces mots , elle se tut un peu de « temps; ensuite elle reprit : Quand je per- « dis votre père , ce fut une douleur que je
« crus sans consolation ; cependant vous « me restiez ; mais je ne sentis qu'une chose t< alors. Depuis, j'ai pensé que s'il vivait et « qu'il nous vît dans cette détresse , son âme «' se briserait ; et j'ai reconnu que Dieu avait « été bon envers lui. La jeune fille ne ré- K pondit rien ; mais elle baissa la tête , et « quelques larmes qu'elle s'efforçait de ca- « cher , tombèrent sur la toile qu'elle tenait « entre ses mains. La mère ajouta : Dieu « qui a été bon envers lui a été bon aussi ence vers nous. De quoi avons-nous manqué , « tandis que d'autres manquent de tout ? Il « est vrai qu'il a fallu nous habituer a peu, et « ce peu le gagner par notre travail ; mais « ce peu ne suffit-il pas ? et tous ne sont-ils « pas, dès le commencement, condamnés « a vivre de leur travail ? Dieu , dans sa « bonté , nous a donné le pain de chaque « jour; et combien ne l'ont pas? un abri, et « combien ne savent où se retirer ? il vous « a, ma fille, donnée a moi : de quoi nie
« plaindrais-je ? A ces dernières paroles, la « jeune fille tout émue tomba aux genoux « de sa mère , prit ses mains , les baisa. Et f< se pencha sur son sein en pleurant , et la K mère faisant un effort pour élever la voix : « ma fille , dit-elle , le bonheur n'est pas « de posséder beaucoup , mais d'espérer et <( d'aimer beaucoup. Notre espérance n'est « pas ici bas , ni notre amour non plus , ou K s'il y est, ce n'est qu'en passant. Après « Dieu, vous m'êtes tout en ce monde ; mais « ce monde s'évanouit comme un songe , et « c'est pourquoi mon amour s'élève avec « vous vers un autre monde. Lorsque je (( vous portais dans mon sein , un jour je « priai avec plus d'ardeur la vierge Marie , « et elle m' apparut pendant mon sommeil, « et il me semblait qu'avec un sourire cé- »* leste , elle me présentait un petit enfant. « et je pris l'enfant qu'elle me présentait, et « lorsque je le tins dans mes bras, la Vierge « Mère posa sur sa tête une couronne de
218 niSTOl&E DE L^ NOUVELLE HÉRÉSIE.
V roses blanches. Peu de mois après, vous « naquîtes, et la douce vision était toujours « devant mes. yeux. Ce disant, la femme « aux cheveux blancs tressaillit , et serra sur w son cœur la jeune fille. A quelque temps c( de Ta , une âme sainte vit deux formes « lumineuses monter vers le ciel, et une « troupe d'Anges les accompagnait , et l'air « retentissait de leurs chants d'allégresse. »
Rien de remarquable dans celui-ci , à moins qu'on ne veuille^^aire a Técrivain un mérite particulier du bon sens qui l'a dicté.
Paraphrase du mot de saint Paul que la vie présente n'est que l'enfantement d'une vie meilleure {\)^^v:ys\q de réflexions dont plusieurs ne sont pas d'une justesse rigoureuse : celle-ci par exemple : k Cette terre si riche, si (i) Rom., viir, 22.
« verdoyante n'est que le pâle suaire de la
t( nature ; car la nature , déchue aussi , est
« descendue comme l'homme dans le tom-
« beau. » Ce qui la suppose morte , et dans
l'impuissance de produire. « Elle en sortira,» dit l'auteur.
Quand viendra cette métamorphose dont M. de La Mennais a seul le secret?
L'homme subit dans le sépulcre la peine du péché qui est la mort , pour ressusciter un jour et rendre compte de ses œuvres : est-ce que la terre, est-ce que la nature ressusciteront pour être jugées?
Celui-ci nous transporte bien loin des riantes images que présentaient quelquesunes des précédentes pages.
Sommaire de la vie de Jésus-Christ, pour mettre en opposition le peuple et les grands, et faire tomber sur ceux-ci tout le mal qui se commet.
i< Qui est-ce qui se pressait autour du « Christ pour entendre sa parole? qui est-
SâS HISTOIRE
w ce qiii le suivait sur la montagne , au dé- « sert , qui le demandait pour roi , et , le « jour de son entrée dans Jérusalem , lui «f rendait hommage comme au fils de David? « le peuple. — Au contraire, qui est-ce qui « se scandalisait a cause des malades qu'il «f guérissait le jour du Sabbat ?{qui l'interro- « geait insidieusement pour le perdre? C'é- (f taient les Scribes et les Pharisiens , les « docteurs de la loi, le roi Hérode et ses « courtisans , le gouverneur romain et les « Princes des Prêtres (p. 145-145). »
La colère et la haine sont de mauvais conseillers.
Les flatteurs du peuple , car il a aussi les siens, et plus dangereux encore, dit Bossuet, que les flatteurs des Princes, pourront se prévaloir du témoignage du Prêtre La Mennais, pour dire que partout le peuple est bon , sensible , reconnaissant à l'égard de ceux qui lui font du bien. L'Evangile lui répond que le même peuple qui suivait Je-
DE LA NOUVELLE HÉRÉSCE. SlS
sus-Christ au désert , le poursuivait sur la route du Calvaire par des cris de fureur, par d'homicides imprécations, et arracha sa sentence de mort à Pilate qui voulait le sauver. L'histoire de l'Eglise lui montre ses Apôtres et ses Confesseurs , des miUiers de martyrs immolés , par qui ? par la cruauté sanguinaire des peuples. Qui est-ce qui se précipitait en foule dans l'amphitlréàtre pour s'y repaître du sang des victimes que l'on y entassait? Qui est-ce qui allait y jouir de l'agonie et de la mort des innocens qu'on y égorgeait? Et ce cri barbare , les Chrétiens au lion y qui est-ce qui le faisait retentir d'une extrémité à l'autre du monde?
Trop d'expériences nous ont appris ce qu'il faut attendre d\m peuple abandonné à ses passions naturelles.
On avait mis en question, chez un peuple voisin , s'il est des cas où- le peuple ait le droit déjuger et de punir son Souverain. Bientôt la mort tragique de Charles P"-, ré-
224 IIISTOIKE
solut la queslion et fit voir dans les principes républicains le plus haut point de l'extravagance et de la sédition.
J'emprunte ici les paroles d'un philosophe anglais à l'occasion de ce procès célèbre , il ajoute : k Le- gouvernement est insti- « tué pour restreindre la furie et l'injustice « du peuple , et son fondement étant tou- «r jours l'opinion , non la force , il est dan- (c gereux d'aflfaiblir par de téméraires spé- « culations le respect que le peuple doit à «l'autorité (1).»
(1) Hume, Hist. de la maison de Stuard. (trad. franc., t. 111, p. 429,430.)
Contre l'intolérance.
L'auteur de V Essai sur V Indifférence avait dit : « une philosophie hypocrite fait re- (( tentir au loin les mots séduisans de modé- « ration , d'indulgence , de mutuel support •t et de paix; le miel perfide de ses paroles K déguise mal l'amertume des sentimens que « son cœur nourrit (1). «
(1) Essai sur t'indiffcr., introd., p. 25.
Nous poumons citer vingt passages du même auteur où là tolérance est jugée avec la même sévérité. Sans entrer dans le fond de la question , quoi de moins tolérant que V Essai sur V Indifférence et les ouvrages qui l'avaient suivi jusqu'à la publication des Paroles d'un Croyant? Quoi de plus acerbe que chacune des feuilles de son Avenir y et de plus opposé à l'Esprit de Jésus - Christ qu'il reconnaît essentiellement un esprit de paix, de miséricorde et d'amour? Comment accorder ces sentimens avec les éternelles provocations a la révolte , à la haine , a la vengeance qui remplissent chacune des pages de ce livre séditieux? Si tolérant a l'égard des peuples , M. de La Mennais est inplacable contre les rois et les riches : est-ce que les devoirs de la miséricorde et de la charité ne s'étendent pas sur eux aussi bien que sur les pauvres et sur les peuples?
« On ne commence à persécuter que (f quand on désespère de convaincre j et qui
« désespère de convaincre , ou blasphème i( en lui-même la puissance de la vérité, ou « manque de confiance dans la vérité des « doctrines qu'il annonce (p. 1.48). »
Mais ne peut-on se faire d'illusion à soimême? Manquons-nous de faux prophètes, qui , sous la peau de brebis , cachent des loups ravissans y et de docteurs de mensonge, qui vont disant parmi le peuple gue le mal est bien, et que le bien est niai; qui donnant aux ténèbres le nom de lumière, et à la lumière le nom de ténèbres (i)l Les démasquer et les combattre, c'est le droit et le devoir de la vérité , quand elle se renferme dans les bornes de la modération , que saint Paul commande a l'égard de tous (2). Et quels admirables modèles de ce sage tempérament d'inflexibilité contre l'erreur, et de charité envers les personnes, ne trouvonsnous pas dans la vie et dans les écrit? d'un
(1) Matth., VII, 16. Isa., y, 20.
(2) IITim..ii.25.
♦228 iiiSTOinE
saint Basile , d'un saint Jean Chrysostôme ,
d'un saint Augustin !
Ces savans et pieux Evêques étaient-ils persécuteurs ^ quand ils disaient aux Hérétiques de leur temps : Vous propagez des doctrines dangereuses ; votre secte trouile l'ordre et la paix publique ? Violateurs des lois et ennemis du genre humain , vous ébranlez l'empire et la société tout entière.
Vous nous dites : « Que demandaient les « premiers Chrétiens , au temps des persé- « entions? La liberté (p. 151). »
Ouij mais ils ne la demandaient pas avec la menace de combattre à outrance pour l'obtenir, si on la leur refusait. Appelaientils aux armes , a la force , a l'insurrection , pour briser les résistances, et faire triompher leur doctrine par tous les moyens possibles? « Je n'oserais plus lire à mon peuple les « actes de nos martyrs , disait saint Augus- « tin, si, a la suite de leur glorieuse confes- « sion , j'avais à raconter l'histoire de leurs
« combats, entrepris pour résister aux persé- « cuteurs (i)? «
« Malheur à qui profane l'Evangile, en le « rendant, pour les hommes, un objet de « terreur (p. 150)! »
Et nos dix-huit siècles chrétiens ajoutent : Malheur a qui profane l'Evangile, en faisant de ce divin livre une bannière de révolte et d'anarchie !
« Jésus- Christ ne choisit pas pour Apô- « très des bourreaux. »
JXi des conspirateurs.
(1) Epist. XXVII ad Comit. Marcell.
XXYIII.
L'auteur ne fait que répéter ici ses invectives accoutumées. H s'en prend aux richesses, qui" produisent les discordes, les procès. 11 se garde bien de dire que, si les richesses sont des obstacles de salut pour ceux qui en abusent, elles sont en même temps des moyens de salut pour ceux qui en font un bon usage , des sources fécondes de bienfaisance ouvertes par le Créateur.
11 accuse les mauvaises lois(^. 154), et suppose qu'il n'y en a pas d'autres dans le monde. Nulle exception en faveur des lois ecclésiastiques, pas même de celles qui ont été rendues parles Evêques, les Panes et les Conciles, assistés de l'Esprit Saint.
« Lesenfans du Christ, s'ils ont entre eux (< quelques différends, ne doivent pas les i< porter devant les tribunaux de ceux qui ^< oppriment la terre, et qui la corrompent « (p. 155). »
Mais l'Apôtre saint Paul connaissait sans doute l'esprit de son divin Maître; et cependant il ne fit pas difficulté d'en appeler a César.
Un prophète nouveau, qui n'a point sa place parmi ceux dont nos annales sacrées ont conservé la mémoire, se lève non plus sur Israël ou Juda, mais sur tout le genre humain. Il prophétise , non pas comme ceux d'autrefois, lesévénemens futurs, mais les événemens passés ; révèle comment s'est établi le partage des terres et l'inégalité des conditions; comment chacun a convoité la part de l'autre, et tous se sont mis a s'culrc
HISTOIRE DE LA XOtJVKLLE HÉUÉSIE. 255
égorger pour se dépouiller mutuellement ; et avec le sang qui coulait, ont écrit sur un morceau de papier : Droit; et sur un autre : Gloire (p. 150).
Nous connaissons désormais toute l'histoire des législations , de la jurisprudence des peuples, des empires et des conquérans.
M. de La Mennaisa-t-il inventé ce qu'il raconte à ce sujet? Non.
Imbus de cette doctrine répandue dans l'Allemagne par les prédications de Luther, les Anabaptistes , sous la conduite de Muncer et de Storck , disaient : k Nous sommes « tous frères- nous n'avons qu'un commun « maître dans le ciel , qu'un commun père (f sur la terre. D'où vient donc cette dilFé- K rence de rangs et de biens que la tyrannie <f a introduite parmi nous et les grands du « monde? Pourquoi gémirons-nous dans la « pauvreté, et serons-nous accablés de maux, (f tandis qu'ils nagent dans les délices? N'a- « voiis-nous pas droit à l'égalité des biens,
!î^4 HISTOIRE
« qui, de leur nature, sont faits pour être
« partagés sans distinction entre tous les
« hommes? Rendez-nous , riches du siècle ,
« avares usurpateurs, rendez-nous les biens
« que vous retenez dans l'injustice. Ce n'est
« pas seulement comme hommes que nous
« avons droit à une égale distribution , aux
<( avantages de la fortune , c'est aussi comme
(( Chrétiens^ A la naissance de la Religion,
« n'at-on pas vu les Apôtres n'avoir égard
« qu'aux besoins de chaque Fidèle , dans la
« répartition de l'argent qu'on apportait à
« leurs pieds? Ne verrons-nous jamais re-
'' naître cestempsheureux?Ettoi , infortuné
' « troupeau de Jésus-Christ, gémiras-tu tou-
« jours dans l'oppression? Le Tout-Puissant
« attend de tous les peuples qu'ils détruisent
« la tyrannie des magistrats , qu'ils rede-
« mandent leur liberté les armes à la main ,
" qu'ils refusent les tributs, qu'ils mettent
« leurs biens en commun. Oui, n'avoir rien
« en propre , c'est l'esprit du Christianisme
V a sa naissance j et refuser de payer aux « Princes les impôts dont ils nous accablent , « c'est se tirer de la servitude dont Jésus- « Christ nous a affranchis (1). »
Muncer s'érigeait en prophète. Le nouveau Samuel écrivit aux villes et aux Souverains que le terme de l'oppression des peuples et de la tyrannie des Princes était arrivé , que Dieu lui avait ordonné d'exterminer tous les tyrans, et d'étabhr sur les peuples des gens de bien , élus et nommés par eux. Par ses lettres et par ses Apôtres, il porta le feu de la sédition dans la plus grande partie de l'Allemagne , dans la Hollande et les Pays-Bas, où il trouva un grand nombre de partisans.
Les Vaudois, disciples de Valdo, riche marchand de Lyon, répétèrent les mêmes leçons^ et formèrent, vers l'an 1156, une secte qui se rendit également redoutable,
(d) Catrou, Sist. des Anahaptist., liv. i. Sleidan, Comment., \ï\. x. V]uquet, Dictiorin. des ffêrèsies.
*2ôC> nisTOiRE
sous le nom de pauvres de Lyon. Ils prétendaient être la vraie Eglise, parce que, seuls, ils pratiquaient et enseignaient la pauvreté évangélique. Les progrès de ces fanatiques furent marqués par d'incroyables désordres.
Quel autre langage M. de La Mennais nous a-t-il fait entendre ?
Mais voici ce que n'avaient imaginé ni Muncer, ni Stork, ni Valdo.
V Deux spectres » ( l'un apparemment est le droit ou la justice ) ff se glissent dans (< l'ombre ; ils parcourent les campagnes K et les cités. L'un, décbarné comme un « squelette , ronge un débris d'animal im- « monde ; l'autre a sous son aisselle une « pustule noire , et les cbacals le suivent en « hurlant (p. 160) » (la gloire sans doute qui plane sur les champs de bataille ).
« Mais quel est ce vieillard qui parle de « justice , en tenant d'une main une coupe f< empoisonnée , et caressant de l'autre une
uji f.A \orvEf.T.r, iiLUKfiiE. iir»7
(f prosllluce qui rappelle mon père? 11 dit : « C'est à moi qu'appartient la race d'Adam. (f Qui sont parmi vous les plus forts, et je la « leur distribuerai? Et ce qu'il dit, il le fait j « et de son trône , sans se lever, il assied gne à chacun sa proie ( p. loi, 162). >'
Une curiosité maligne a essayé de lever le vbile qui couvre cette peinture d'un vieillard, voué à l'opprobre par un homme de sa tribu. On s'est livré à des allusions. Les paroles : C'est cl moi qu' appartient la race d'Adam y ont rappelé la décision rendue par le Pontife romain, peu après la découverte du Nouveau-Monde. Le Pape , consulté par les Piois de Portugal et d'Espagne sur la légitimité de la conquête , leur donnait, en vertu de sa souveraine puissance, tous les pays découverts ou a découvrir. Voulant éviter que la concession faite a Ferdinand et à Isabelle ne contrariât celle qu'il avait déjà faite au Portugal, le Pontife établit pour limites entre elles une ligne
qu'on supposait tirée d'un pôle à l'autre, et passant a cent lieues a l'ouest des Acores, accordant de nouveau , par la plénitude de son pouvoir, aux Portugais tout ce qui était à l'est de cette ligne , et donnant aux Espagnols tous les pays a l'ouest (1). Nous avons , en effet, la Constitution pontificale qui détermine ce partage. La demande fut moli-vée par le désir d'étendre la foi chrétienne parmi les régions infidèles; et dans la Bulle, cette raifon est donnée comme la principale de celles que fait valoir le Pontife , parlant comme Vicaire de Jésus-Christ. On nomma en même temps un Vicaire apostolique et des missionnaires en grand nombre , pour se dévouer à l'instruclioji des naturels du pays. Projet louable j, dit l'historien de l'Amérique , le protestant Robertson (2) , en ce qu'il avait pour but non-seulement d'ar-
(1] Herréra, Décad. I, lib. ii, ch. iv. [V) f\ohexis,on, Hist. de l'Amer. , trad. franc., 1. 1, p. 463.
racher des peuples idolâtres U leurs superstitions , mais de modérer, par l'influence de la Religion, les passions des vainqueurs, et de calmer les ressentimens des vaincus.
M. de La Mennais, s'il eût vécu dans ce temps, eût applaudi k la sagesse de la mesure.
Quant aux paroles qui suivent, nous n'y répondons pas. S'il est vrai que la conjecture qui les applique à l'église chrétienne soit plausible , c'est trop de les avoir transcrites. Plaignons le prêtre catholit{ue romain d'avoir mérité un aussi odieux soupçon. 11 y a long-temps que ces grossières paroles ne se rencontraient plus sous la plume des ennemis les plus opiniâtres.
La vision du prophète se termine par un chant de triomphe, où les nouveaux Spartiates , enlans de la nature , se saluent réciproquement par cette déclaration : « Quand (f nousvous voyons, etque nous sommes près K de vous , il se passe en nos âmes quelque « chose qui n'a de nom qu'au ciel (p. 167). »
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t'; Au reste , s'il put été possible de se méprendre sur le sous de tout ce chapitre, la philosophie moderne s'est empressée d'en fournir l'explication. Ecoutons l'un de ses oracles nous révélantle secret du Réformateur qui est venu exécuter ses complots de destruction contre le christianisme : « M. de La « Mennais , nous dit-elle , n'était pas fait w pour s'enterrer dans les rangs inférieurs (f d\me orthodoxie surannée. Laissez chantf ter le poète divin ; laissez-le devenir la r proie fatale et l'harmonieux écho d'un w génie qui ne s'appartient pasj écoutez (f tous, rois et puissans de la terre, votre ju- (f gement et votre sentence ! Société égoïste «f et corrompue , tu seras traînée aux pieds V d'un prêtre pour entendre ta condamna- « tion; les usages, tes lois , tes superstitions (f et tes préjugés seront flétris. Vous êtes «f muets d'un étonnement stupide, parce que « ce prêtre a jeté sur vous l'anathème (i). » (1) Revue des deux Mondes, ï''^ ic]i\.. 1831, p. o62.