‹ Histoire de la nouvelle hérésie du 19e siècle :; ou, Réfutation complète des ouvrages de l'abbé de La MennaisChapitre 18 sur 24 · XXX -XXXI · texte numérisé non relu

XXX -XXXI

Le chapitre xxx célèbre par un chant de joie le réveil de la liberté universelle , dans le ton de l'idylle.

Celui d'après n'est encore qu'une invective

des plus amères contre les grands, comparés

à d^ arbres qui ne s'élèvent qu'au préjudice

du voisinage et du sol même où ils ont pris

naissance; tout ce qui croît autour d'eux est

frappé de stérilité (p. 170.).

842 nisTomE

Abattez donc ces beaux arbres où les oiseaux'du ciel et le voyageur brûlés par les feux du midi trouvent une ombre hospitalière, et souvent des fruits savoureux; livrez aux flammes ces antiques forêts d'oii sortent et vos maisons et vos navires. Ces montagnes, dont les cimes s'élèvent par dessus les plaines , images odieuses des grandeurs qui dominent dans la société , faites-les disparaître, et tarissez à la fois les réservoirs qui épanchent dans les vallons leurs eaux nourricières du pauvre comme du riche. Guerre aux palais, paix aux chaumières. Ces palais que les bras des pauvres avaient construits, c'est l'or du riche qui les paya : détruisezles j c'est vous qui jfirappez la terre de stérilité , vous qui privez le pauvre des ressources que lui donne son travail , anéantissez les arts , égorgez la société. Plus de palais, plus de temples érigés a la divinité. Les mêmes hommes qui parmi nous proférèrent le cri féroce : Guerre aux palais , paix aux chau-

mières , vous les avez vus chasser Dieu de ses sanctuaires ; et l'humble crèche du Dieu Sauveur ne fiit pas elle-même à l'abri de leurs sacrilèges flireurs.

Vous ne voulez plus de palais , plus de Louvre , plus de Vatican j il ne vous faut que des chaumières j ces chaumières , comptez-vous qu'elles ne seront habitées que par des Anges? Gain etNemrod n'eurent d^abord que des chaumières. Bientôt la nécessité fit naître des villes. Une même habitation ne suffit plus aux nombreux troupeaux que possédaient Abraham et Loth ; il faut se séparer (i). L'homme civilisé eut des vices; l'homme de la nature resta sauvage , oisif, sanguinaire , antropophage (2). Lequel vaut mieux ?

i< Qui est-ce qui se rassemble autour des

(1) Nec poterat cos capere terra ^ ut habitarent siinul ,et nequihant habitare communiter . (Gcn . xiil, 6.

(2) Voyez Robertson , hist. de l'Amer. , t. ii , p. 166 et 507

« puissans du monde? » demande M. l'abbé de La Mennais.

Réponse : « Ce sont les flatteurs , les « femmes perdues , les ministres infâmes de « leurs plaisirs secrets , les agens d'oppres- K sion.» (p. 170). Est-ce tout? Non ! Remarquons ce trait : Les fous qui distraient leur conscience , ou les faux prophètes qui la trompent.

Donc les Nathan , les Elies , les Jérémie , ne sont que des insensés , et de faux prophètes qui trompent les consciences ou les distraient par de fausses terreurs.

Parabole. « Un vieillard chargé d'un faix « de ramée regagnait lentement sa pauvre « chaumière; il s'arrête en pensant à ses w maux : je n'avais qu'un fils , se dit-il , ils « me l'ont pris , qu'une vache , ils me l'ont « prise pour l'impôt de mon champ. Comme « il était ainsi s'attristant , il est abordé par « un pèlerin qui , pour le consoler , lui dit : « mon père, Dieu vous éprouve par la main

246 msTOiRE

« des hommesj cependant il y a des misères « plus grandes que votre misère; ce n'est « pas l'opprimé qui souffre le plus ; ce sont a les oppresseurs. Ce que maintenant vous cr ne croyez pas, vous le croirez bientôt; et «^ l'ayant fait asseoir , il posa les mains sur « ses yeux , et le vieillard tomba dans un (v sommeil semblable au sommeil pesant , tf ténébreux , plein d'horreur , qui saisit « Abraham quand Dieu lui montra les mal- « heurs futurs de sa race ; et il lui sembla « être transporté dans un vaste palais , près « d'un lit, et a côté du lit, était une couronne, « et dans ce lit , un homme qui dormait , et « ce qui se passait dans cet homme , le vieil- « lard le voyait, ainsi que le jour, durant la « veille, on voit ce qui se passe sous les yeux. « Et l'homme qui était là , couché sur un « lit d'or , entendait comme les cris confus « d'une multitude qui demande du pain.

<f C'était un bruit pareil au bruit des flots « qui brisent contre le rivage pendant la

« tempête. Et la tempête croissait^ et le bruit « croissait; et l'homme qui dormait voyait « les flots monter de moment en moment , « et battre déjà les murs du palais, et il fai- « sait des efforts inouïs comme pour fuir, et « il ne pouvait pas , et son angoisse était « extrême.

« Pendant qu'il regardait avec frayeur , « le vieillard fut soudain transporté dans K un autre palais. Celui qui était couché là <f ressemblait plutôt à un cadavre qu'à un « homme vivant.

«( Et dans son sommeil , il voyait devant *< lui des têtes coupées; et, ouvrant la bou- K che , ces têtes disaient :

« Nous nous étions dévoués pour toi , et « voilà le prix que nous avons reçu. Dors , « dors, nous ne dormons pas, nous. Nous « veillons l'heure de la vengeance elle est <' proche.

« Et le sang se figeait dans les veines de « l'homme endormi. Et il se disait : Si au

« moins je pouvais laisser ma couronne à cet f< enfant : et ses yeux hagards se tournaient « vers un berceau sur lequel on avait placé « un bandeau de reine.

« Mais , lorsqu'il commençait .a se calmer « et à se consoler un peu dans cette pensée, « un autre homme , semblable à lui par les « traits , saisit l'enfant et l'écrasa contre la « muraille.

« Et le vieillard se sentit défaillir d'hor- « reur.

« Et il fut transporté au même instant en f< deux lieux divers j et, quoique séparés, « ces lieux , pour lui , ne formaient qu'un <> lieu.

« Et il vit deux hommes , qu'à l'âge près, « on aurait pu prendre pour le même : et il w comprit qu'ils avaient été nourris dans le « même sein.

ff Et leur sommeil était celui du condamné « qui attend le supplice à son réveil. Des « ombres enveloppées d'un linceul sanglant

« passaient devant eux , et chacune d'elles , « en passant, les touchait, et leurs membres « se retiraient et se contractaient, comme « pour se dérober à cet attouchement de la « mort.

« Puis ils se regardaient l'un l'autre avec « une espèce de sourire affreux , et leur œil « s'enflammait , et leur main s'agitait con- « vulsivement sur un manche de poignard.

K Et le vieillard vit ensuite un homme « blême et maigre. Les soupçons se glis- « saient en foule près de son lit, distillaient « leur venin sur sa face, murmuraient à voix » basse des paroles sinistres, et enfonçaient « lentement leurs ongles dans son crâne « mouillé d'une sueur froide. Et une forme « humaine , pâle comme un suaire , s'appro- « cha de lui , et , sans parler, lui montra du « doigt une marque livide qu'elle avait au- « tour du cou. Et , dans le lit oii il gisait , « les genoux de l'homme blême se choquè- K rent, et sa bouche s'entr'ouvrit de terreur,

2oO HISTOIRE

« et ses yeux se dilatèrent horriblement. « Et le vieillard, transi d'effroi, fut transes porté dans un palais plus grand.

«Et celui qui dormait là ne respirait qu'ace vec une peine extrême. Un spectre noir « était accroupi sur sa poitrine et le regar- « dait en ricanant. Et il lui parlait à l'oreille , i< et ses paroles devenaient des visions dans « l'âme de l'homme qu'il pressait et foulait <c de ses os pointus.

« Et celui-ci se voyait entouré d'une in- « nombrable multitude qui poussait des cris « effrayans :

(c Tu nous as promis la liberté, et tu nous (f as donné l'esclavage.

K Tu nous as promis de régner par les « lois, et les lois ne sont que tes caprices.

« Tu nous as promis d'épargner le pain <( de nos femmes et de nos enfans , et tu as « doublé notre misère pour grossir tes tré- « sors.

" Tu nous as promis de la gloire , et tu

« nous as valu le mépris des peuples et leur « juste haine.

«f Descends , descends , et va dormir avec « les parjures et les tyrans.

« Et il se sentait précipité , traîné par « cette multitude, et il s'accrochait a des « sacs d'or, et les sacs crevaient, et l'or s'é- « chappait et tombait à terre.

« Et il lui semblait qu'il errait pauvre « dans le monde, et, qu'ayant soif, il de- « mandait à boire par charité , et qu'on lui « présentait un verre plein de boue , et que « tous le fuyaient , tous le maudissaient , « parce qu'il était marqué au front du signe « des traîtres.

« Et le vieillard détourna de lui les yeux « avec dégoût.

« Et dans deux autres palais , il vit deux « autres hommes rêvant de supplices. Car , « disaient-ils , oii trouverons-nous quelque t< sûreté ? Le sol est miné sous nos pieds , « les nations nous abhorrent ; les petits cn~

Sië2 HISTOIRE

K fans même, dans leurs prières, demandent « a Dieu, soir et matin, que la terre soit <f délivrée de nous.

ff Et l'un condamnait a la prison dure, « c'est-à-dire à toutes les tortures du corps K et de l'âme et à la mort de la faim , des i< malheureux qu'il soupçonnait d'avoir pro- « nonce le mot de patrie : et l'autre , après « avoir confisqué leurs biens , ordonnait de « jeter au fond d'un cachot deux jeunes filles ff coupables d'avoir soigné leurs frères blesx ses dans un hôpital.

« Et comme ils se fatiguaient k ce tra- « vail de bourreau , des messagers leur ar- <(' rivèrent.

« Et l'un des messagers disait : Vos pro- « vinces du Midi ont brisé leurs chaînes , et « avec les tronçons elles ont chassé vos gou- « verneurs et vos soldats.

« Et l'autre : Vos aigles ont été déchirées « sur les bords, du large fleuve : ses flots en u emportent les débris

« Et les deux rois se tordaient sur leur f( couche.

« Et le vieillard en vit un troisième. Il « avait chassé Dieu de son cœur , et , dans <( son cœur, à la place de Dieu, était un ver « qui le rongeait sans relâche; et quand l'an- « goisse devenait plus vive , il balbutiait de « sourds blasphèmes , et ses lèvres se cou- « vraiént d'une écume rougeâtre,

« Et il lui semblait être dans une plaine « immense , seul avec le ver qui ne le quit- « tait point. Et cette plaine était un cimeff tière, le cimetière d'un peuple égorgé.

« Et tout-à-coup voilà que la terre s'émeut; «les tombes s'ouvrent, les morts se lèvent « et s'avancent en foule : et il ne pouvait « ni faire un mouvement, ni pousser un cri.

Et tous ces morts, hommes, femmes, en- « fans , le regardaient en silence : et après « un peu de temps , dans le même silence , (f ils prirent les pierres des tombes et les po- « sèrent autour de lui.

2o4 HISTOIRE

«Il en eut d'abord jusqu'aux genoux, puis « jusqu'à la poitrine, puis jusqu'à la bouche, i< et il tendait avec eflfort les muscles de son (' cou pour respirer une fois de plus; et (' l'édifice montait toujours , et lorsqu'il fut c< achevé, le faîte se perdait dans une nuée « sombre.

« Les forces du vieillard commençaient » à l'abandonner ; son âme regorgeait d'é- « pouvante.

(c Et voilà qu'ayant traversé plusieurs K salles désertes, dans une petite chambre, « sur un lit qu'éclairait à peine une lampe « pâle , il aperçoit un homme usé par les « ans

(Suit une page de points. )t^. 174 — 186.

On nous a dit que cette longue suite de points remplaçait , dans le manuscrit , une page d'injures contre un personnage auguste, tellement atroces, qu'elles avaient soulevé l'indignation de ceux à qui l'auteur

DE lA NOUVELLE HÉRÉSIE. 2SiS

en avait fait la confidence , et qu'ils en exigèrent la suppression. Nous ne croyons pas que le personnage désigné fut le Souverain Pontife. Le Journal des Débats (1) reconnaît également le Pape dans ce vieillard qui parle de justice^ en tenant d'une main une coupe empoisonnée , et caressant de Vautre une prostituée , qui l'appelle mon Père (pag. 161 ). Nous ne chercherons pas à pénétrer ici la pensée de l'écrivain. Quelle qu'elle soit , elle est toujours une calomnie sacrilège. C'est bien assez de ce qu'il nous en révèle dans tout le cours de son ouvrage, sans vouloir suppléer au silence de son abominable livre.

Cependant , nous nous voyons contraints de rappeler un extrait remarquable àeVAmi de la Religion, que nous avons cité plus haut (p. 80). Après avoir demandé si l'écrivain qui a tracé de pareilles images , a droit encore de se dire catholique : non , a-t-on ré-

(1) Journal des Débats du 24 juin 4834, p. 164.

pondu ; non. Il a cessé d'être catholique , le prêtre de l'insurrection et du mensonge. Et ce cri a retenti au loin et jusque dans le cœur de l'infidèle.

Quel est donc le crime de ce vieillard qui repose sur un trône fortifié par les ans ? Son crime , c'est d'avoir fait briller aux yeux de M. de La Mennais la foudre qui frappa le Réformateur de l'Allemagne. Il a vu son école se dissoudre j, et avec elle , cet espoir de régénérer le Catholicisme , dont son orgueil s'était enivré. Tout l'enfer a passé dans son cœur ; c'est l'Ange superbe, déchu du ciel , a qui il faut la ruine du genre hu-^ main pour combler sa vengeance. Ce qu'il demande , celui-là , dans ses rêves d'une sacrilège démence , c'est la destruction des Rois et des Pontifes.

Nous lisons dans l'histoire d'un Apostat célèbre que, pour anéantir dans sa personne le sceau du chrétien , il se fit descendre dans une fosse pour y recevoir sur sa tête le sang

des victimes. Cette cérémonie s'appelait régénération. Le prosélyte en sortait changé dans un nouvel homme (1).

Est-ce donc le sang des Rois et des Pontifes que convoite M. de La Mennais pour y retremper le Catholicisme et l'humanité ?

(1) Vie de Julien . par La Bletterie , p. 179.

ni.

«< Les maux qui affligent la terre ne vien- « nent pas de Dieu. » ( p. 189. )

De qui donc?

Son Ecriture nous répond : Arrwera-t-il dans la cité quelque mal qui ne vienne pas du Seifrneur(\ ) ?

Et encore : C'est moi^ dit le Seigneur, qui

(1 ) Si erit malum in civitate quod Dominus non fecerit? ( Amosiii. 0. ) Videlicet in pœnam culpœ. ( ni reg. ix, 0. ).

HISTOIRE DE LA NOUVELLE nÉRESIE. 2S9

ai fait la lumière et les ténèbres , moi qui fais la paix et crée les maux (1 ) .

Si M. de La Mennais n'entendait pas le sens de ces paroles , il pouvait en demander l'interprétation k quelques-uns de nos saints Pères; tous la lui auraient donné uniformément. Saint Basile , dans un discours exprès sur la question , lui aurait appris que « dans le langage de l'Ecriture , Dieu n'est « point d'une manière absolue , le principe « et la cause du mal ; il s'en sert et ne le « produit pas. Il fait les maux, c'est-à-dire, « ajoute l'éloquent évêque , il envoie au « pécheur les châtimens dus a son iniquité; <f par exemple , la guerre avec la longue (c escorte des calamités qu'elle engendre , « la maladie avec ses angoisses ; il fait tout « cela par un juste jugement de sa colère. « Rappelez-vous la vengeance exercée con- « tre Sodôme qui l'avait provoquée par les « crimes les plus infâmes; voyez la punition

(1) ^go Dominiis . pi non est altar formans htcetn et creans tgtiebras, faciens paceni, et creans malum : ego Dominus faciens omnia hœc. ( Isa. XLV. 7. ).

îiOi! HISTOIRE DK LA NOUVELLE HÉRÉSIE.

'< qui pèse sur Jérusalem renversée de fond « en comble , et sur son temple livré k la « désolation. D'où viennent ces maux, sinon « du déicide dont elle s'est rendue coupage ble ? Par là s'expliquent les maladies qui <( affligent les cités et les nations , les séche- « resses et autres fléaux de cette nature , « dévastations, désastres, naufrages, mas- « sacres. Le seul mal réel c'est le péché , « et celui-là est l'œuvre de Satan. »

Ainsi parlent Tertullien , Origène , saint Chrysostôme , saint Ambroise, saint Augustin , tous les Pères.

Ce que dit M. de La Mennais des deux cités , dans lesquelles se partage le monde , n'est pas exact, w Vous avez , dit-il au peuple <( Chrétien, à rebâtir la cité de Dieu. » (p.1 92) Il suppose donc qu'elle a péri. Les Donatistes le disaient de leur temps. Luther et Calvin l'ont répété après eux. Saint Augustin et Bossuet ont répondu k tous que les paroles de Jésus-Christ étaient inviolables, et l'expérience l'a prouvé .

« Satan qui est le roi des oppresseurs des « nations , leur a suggéré , pour aftermir « leur tyrannie j une ruse infernale. Il leur « a dit : Voilk ce qu'il faut faire. Prenez dans « chaque famille les jeunes gens les plus ro- « bustes et donnez-leur des armes, et exer- K cez-les a les manier , et ils combattront « pour vous contre leurs pères et leurs « frères ; car je leur persuaderai que c'est

V une action glorieuse ; je leur ferai deux « idoles qui s'appelleront honneur et fidé- « lité^ et une loi qui s'appellera obéissance « passive. Et les oppresseurs des nations « firent ce que Satan leur avait dit, et Satan « aussi accomplit ce qu'il avait promis aux «r oppresseurs des nations. Et l'on vit les « enfans du peuple lever le bras contre le * peuple , égorger leurs frères , enchaî- « ner leurs pères , et oublier jusqu'aux en- «f trailles qui les avaient portées. Je vous le K dis en vérité : Depuis la séduction de la tf première femme par le serpent , il n'y a (( point eu de séduction plus effrayante que « celle-là j mais elle touche à sa fin. Encore i< quelques jours, et ceux qui combattaient (( pour retenir dans les fers leurs pères, leurs (f mères , leurs frères et leurs sœurs pour les « opprimer,combattrontpour les affranchir. » Et Satan fuira dans ses cavernes avec les < dominateurs des nations. » (p. 196. 197.) Bossuel a flétri le faux honneur qui s'at-

tache à des vices éclatans. « Par exemple, est-ilrien de plusinjuste, demande-t-il, que de verser le sang humain pour des injures particulières, et d'ôter,par un même attentat, un citoyen a sa patrie , un serviteur à son roi , un enfant à l'Eglise et une âme a Dieu qu'il a racheté de son sang ? Et toutefois depuis, que les hommes ont mêlé quelques couleurs de vertu à ces actions sanguinaires, l'honneur s'y est attaché d'une manière si opiniâtre, que ni les anathèmes de l'Eglise , ni les lois sévères du prince , ni la justice rigoureuse d'un Dieu vengeur n'ont point assez de force pour venir h bout de l'en arracher (1).» S'agit-il de guerres légitimes entreprises pour la défense de la patrie et des lois : Vépée de Gédéon est Vépée de Dieu lui-même. C'est le Seigneur lui-même qui dresse aux comhats\ç.^Ti\2Sxï^ des David et des Mathatias(2). La honte serait de rester sous

(J) Sermons, t. IV . p. 474 , éd. in-8. Paris, Mil ("2) ludic. VII. 20. — Psalni. xvii. 3o.

264 UISTOIRE

sa tente, et de ne pas exposer sa vie quand toute l'armée d'Israël se met en marche comme un seul homme pour repousser l'ennemi (1). L'honneur véritable, de mourir, s'il le faut, pour une aussi sainte cause. C'est ce que disaient les généreux Maccabées.

« A Dieu ne plaise que nous fuyions devant « l'ennemijsi notre heure de mourir estar- <f rivée , mourons en gens de cœur pour nos h frères, et ne mettons nulle tache à notre (f gloire (2). »

Est-ce là une séduction de Satan ?

Qui outrage l'honneur, doit faire peu de cas de l'obéissance due a l'autorité , quand celle-ci est réputée tyrannie , l'œuvre de Satan. Que l'obéissance soit mise en problème : c'est déjà un commencement de révolte j qu'elle soit regardée comme servitude , flétrie des noms de servile abjection , l'instrument du despotisme et de l'arbi-

(j) Indic. IV. Ki. I Keg., xi, 7.

(•2) IMaccab., ui, JO.

traire : l'ordre public est renversé ; plus d'unité, plus de concorde et de paix dans un étiat. K Tout le peuple d'Israël dit à Josué : « Nous ferons tout ce que vous nous com- « manderez : nous irons partout où vous « nous enverrez. Qui résistera k vos pa- <f rôles et ne sera pas obéissant à a os ordres , '< qu'il meure (1 ). » Toute la force est transportée au magistrat souverain ; chacun s'affermit au préjudice de la sienne et renonce k sa propre vie en cas qu'il désobéisse. On y gagne , car on retrouve en la personne de ce suprême magistrat plus de force qu'on n'en a quitté pour l'autoriser , puisqu'on y retrouve toute la force de la nation réunie ensemble pour nous secourir (2). «Partout où l'amour de la patrie n'est pas un vain nom, tout homme est tenu de concourir, par tous ses moyens , k la défense commune, et tout citoyen est soldat. Que l'on refuse d'o-

(1) Jos.,i, 16, 18.

(2) Rossuet, Polit, sacrrr, liv. r, art. irr, p. 308.

206 lUsromE

béir aux ordres du général , que Ton se croie le droit de les interpréter au gré de ses désirs , tout va en confusion. Verser le blâme et le ridicule sur ces axiomes sacrés , les travestir sous les noms de servitude et d'idolâtrie , c'est violer toutes les lois divines et humaines.

La philosophie du dix- huitième siècle essaya de déraciner dans les cœurs ces principes sacrés. La force des choses eut bientôt triomphé de ses utopies. Notre France ne serait pas si fière de ses victoires, si elle n'avait eu à la tcte de ses armées que des philosophes qui comptassentpour rien l'honneur et la gloire j dans ses camps , des soldats sans discipline et sans obéissance.

Toute la licence des écrits les plus furieux de cette époque ne nous avait pas accoutumés à entendre des paroles telles que celles-ci :

<f L'on vit les enfans du peuple lever le -' bras contre le peuple, égorger leurs ff frères, enchaîner leurs pères. Quand on

« leur disait : Au nom de tout ce qui est sa- « cré, pensez k l'injustice, à l'atrocité de ce «( qu'on vous ordonne; ils répondaient : nous « ne pensons point, nous obéissons. Et quand i< on leur montrait les autels du Dieu qui a « créé l'homme , et du Christ qui l'a sauvé ; « ils s'écriaient : Ce sont là les Dieux de la « patrie. Nos Dieux à nous, sont les Dieux « de ses maîtres, la fidélité et l'honneur. » S'il en était ainsi , la doctrine de saint Paul n'est plus que superstition , l'évangile, que l'apologie du meurtre , de l'assassinat , du parricide. L'humanité s'unit à la Religion pour proclamer ensemble ce vœu de M. de La Mennais : « Encore quelques jours, <( et ceux qui combattaient pour les opprest< seurs combattront pour les opprimés ; '( ceux qui combattaient pour retenir dans <' les fers leurs pères, leurs mères, leurs frè- « rcs et leurs sœurs , combattront pour les « affranchir (p. 199). »

Le philantrope a changé de masque. Ce chapitre le présente comme recruteur au nom de la liberté.

A sa vue s'est offert un jeune soldat enrôlé sous l'antique drapeau de l'honneur, de la fidélité, de l'obéissance à ses chefs. Le dialogue s'engage : « Jeune soldat, oii vas-tu ? » (p . 201 . )Et celui-ci de répondre qu'il a quitté sesfoyerspour aller combattre les tyrans, les

oppresseurs des peuples, briser leurs chaînes et les chaînes du monde ; pour qu'il n'y ait plus au monde d'esclaves , plus de pauvres , plus de captifs gémissans dans les cachots; combattre pour affranchir en tous lieux la pensée, la parole, la conscience. — «Que tes armes soient bénies, sept fois bénies, ô jeune soldat!.) (p. 206.)

Je reconnais ici la voix de Jacob j mais les mains ne seraient-elles pas les mains d'Esaù(i)?

Jeune soldat ! dans quelles déceptions l'on vous entraîne ! Celui qui a dit : Bienheureux les pacifiques (2)^ n'a pas de bénédictions pour les cœurs altiers et superbes que le mot d'obéissance effarouche.

(1) Vox quidem, vox Jacoh est; sed manns, mw tins sunt Esaii, Gen. xxvii, 22.

(2) Matth. V. 9.

De l'indépendance et de la liberté.

« llfaiit se mettre dans l'esprit ce que c'est « que l'indépendance et ce que c'est que lice berté, » a dit Montesquieu (1 ). Ce que veut M. de La Mennais , ce ne fut jamais la liberté , mais l'indépendance. « Vous avez « abattu quelques tyrans , et il en est venu « d'autres pires que les premiers. Vous avez <( aboli des lois de servitude, et vous avez

(1) Esprit des Lois , liv. xi, ch. m, t. 1, p. 258.

mSTOIRE DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. 271

Tf des lois de sang , (1) et encore après, des « lois de servitude. » (p. 208.)

Nous ne croyons pas préjuger à faux , en voyant dans ces paroles une allusion aux événemens de 1830 Son journal de Vjfvenir n'a cessé de faire retentir les mêmes plaintes. Qu'on se rappelle les cris forcenés de cette multitude , reprochant qu'on lai avait promis la liberté et qu'on lui avait donné l'esclavage. (p. 181)

K La liberté ne consiste pas en ce que ce '( soit celui-ci qui domine au lieu de celui-là ; « mais en ce qu'aucun ne domine. » (p. 209.) C'est contre la généralité de ce principe que nous réclamons. Elle viole également et la nature et la Religion , tout ordre public et tous les intérêts individuels , sur lesquels repose la société, (f La liberté, >> continue l'auteur de V Esprit des lois, « est le droit de « faire tout ce que les lois permettent; et

(1) « Fils d'Adam, ces meules qui tournent et qui « broient , sont les lois de ceux qui vous gouver- « nent, et ce qu'elles broient, c'est vous. » ( p. 163.)

« si un citoyen pouvait faire ce qu'elles dé- « fendent, il n'y aurait plus de liberté , « parce que les autres auraient ce même « pouvoir (1). >»

M. de La Mennais ne fait grâce à aucun gouvernement , à moins que celui qui commande n'ait été librement choisi de tous pour commander, (p. 210.104)

Une telle proposition ne s'accorde ni avec les témoignages de nos Livres saints, ni avec les monumens de l'histoire. Cen'estpas l'élection du peuple qui a fait les Saiit, les David, les Salomon. Nous renvoyons sur toute cette matière aux publicistes qui en ont traité. 11 nous suffit de dire que, dans notre principe catholique , toutes les formes de gouvernement sont indifférentes , république ou monarchie , soit absolue , soit tempérée, n'importe. Le précepte de saint Paul s'applique a. toutes. La démocratie ellemême, contre laquelle M. de La Mennais

(1) Esprit des Lois, supr., t. I, p. 258.

DE LA NOUVELLE nÉRÉSIE. 275

avait naguère exhalé de si violens reproches, pour l'invoquer ensuite avec non moins de violence , ne méritait en soi ni ses censures , ni ses adulations. Le poète qui a dit que le pire des Etats c'est l' Etat populaire ^ exceptait sans doute les républiques de Lacedémone et de Rome dans leurs jours de gloire et de prospérité. Bossuet, parlant de la première , loue sa fermeté dans ses maximes et dans ses desseins (i ) ; de celle de Rome : « De (f tous les peuples du monde, le plus fier (c et le plus hardi , mais tout ensemble le (f plus réglé dans ses conseils, le plus con- « stant dans ses maximes , le plus avisé et « le pluspatient, ce fiit le peuple romain. De « tout cela s'est formée la politique la plus (c prévoyante, la plus ferme et la plus suivie ■( qui fut jamais (2). » Polybe , Thucydide, Montesquieu, Mably, Fénelon, ont parlé de

(1) Disc. surVHist. unir., iii^ part, p. 521,édilm-12. Paris, 1719.

(2) Ihid.,ip. 541.

T. lu. . >I8

même (i). Pas un de ces grands hommes n'avait soupçonné que les principes de l'athéisme et de l'anarchie résidassent dans la démocratie.

Nous voyons en quelques endroits de l'Ecriture l'autorité résider dans une communauté. Abraham demande le droit de sépulcre a tout le peuple assemblé; et c'est l'assemblée qui l'accorde (2).

Il semble qu'au commencement les Israélites vivaient dans une forme de république. Sur quelques sujets de plainte , arrivés du temps de Josué contre ceux de Ruben et de Gad , les enfans d'Israël s'assemblèrent tous a Silo pour les combattre j mais auparavant ils envoyèrent dix ambassadeurs pour écouter leurs raisons. Ils donnèrent satisfaction , et tout le peuple s'apaisa (3).

Un Lévite dont la femme avait été violée

(1) Disc, de révéq. H'Hermopolis séances des 25 26 mai 1828.

(2) Gen. , xxni, 35.

(3) .Tos., XXII, 11-14, 33.

et tuée par quelques-uns de la tribu de Benjamin , sans qu'on en eût fait aucune justice , toutes les tribus s'assemblèrent pour punir cet attentat j et ils se disaient l'un à l'autre dans cette assemblée : « Jamais il ne « s'est fait telle chose en Israël ; jugez et or- (f donnez en commun ce qu'il faut faire (1 ). » f< C'était, en eflfet, une espèce de Répu- « blique, mais qui avait Dieu pour Roi (2).»

(1) Judic, XIX, 30.

(2) Bosstiet, Polit, sacrée, liv. ii, art. i, propos, vi, t. VII, p. 329, 330,édit. m-4 , 1755.

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