DE VICTOR
LUTTES DE LA PAl'AUTÈ'POUR L'INDËFENDANCE DE L'ÉGLISE.
Puun|iiui nous ouvrons ce livre par le poutiticat de (Jlémont II. — Court pontilicat du pape Damase II. — (iiorieux pontificat de saint Léon IX. — Influence d'Hildcbranri dans rélection de Victor II; Etienne IX. — Nicolas II : état de l'Italie et de l'Allemagne. — Alexandre II ; l'antipape Cadaloû5 : CTuillaume-lo-Conquérant ; Hérold, roi de Norvège. — Election à runanimité d'Hildebrand qui f»rend le nom de Grégoire Vil. — En quels tenues est rédigé le procès-verbal de son élection ; véritable caractère du nouvel ilu. — Comment s'expriment les seigneurs delà Saxe dans leurs réclamations contre Henri. — Ht^union d'une Diète dont Henri et les Saxons seront justiciables. — Grégoire se dérobe aux ouvertures de Rodolphe qui est à la tête des mécontents ; sagesse et modération de sa ré- |H>nse. — Aux instmces do ces derniers, se joignent celles d'Henri, de sa mère Agnès, tliî la comtesse Matbilde (tour
que le Pape accepte d'être Farbitre du dittëreud. — Initiative de Grégoire en faveur de TEspagne et de l'empire grec ; son action apostolique en France. — En quelles circonstances (rrégoire entre en lutte contre la simonie et le concubinage des clercs. — C'esl des suites de la réforme féodale et religieuse que viennent à Terapereur ses principales forces contre ce Pape. — Henri, de sa propre autorité, dépose Grégoire. — Bulle d*e.xcoiamunication de Grégoire.
— Le ï^ape intercède pour l'empereur auprès des Saxons.
— Ce n'est qu'en 1070 qu'il lui oppose le duc de Souahe.
— Sa mort. — Ses idées sur l'indépendance de l'Eglise, sur la protection par les armes spirituelles des biens de l'Église.
— Sa bonté, sa prudence, et sagesse de gouvernement.
purquoi nous ou- ^ous |)laçous, à Touverlure de celle ère nouvelle
vrons ce livre par hit* ri 11 «f
le pontificat de pendant laquelle la Papauté lutta, de lulte déclarée et ouveile, contre la double plaie qui dévorait l'Église, rinconduite des clercs et leur asservissement au pouvoir séculier, Clément H :10A6- 48 1;, quoiqu'il n'ait fait que traverser le pouvoir pendant quelques mois, car il eut le temps, pendant ce rapide passage, de mettre la main à la cliarrue, d'assembler à Rome un Concile pour y provoquer une réforme générale ; il venait d'appeler auprès de lui l'homme le plus sage et un des plus saints
(l) Il est à remarquer que comme le continuateur de son œuvre, Grégoire VII, il fut nommé à Tunanimité des suffrages.
de son temps, lorsque la mort Tarréta dans les salutaires projets que nous allons voir r&pris par la plupart de ses successeurs, et surtout Grégoire Vil. Nous ne mentionnons que pour mén^re le pape coun iKimificat da
pape D&mase II.
Damase II (1048-49) qur ne régna qoe quelques jours, et aussi pour faire remarquer que sa mort Toudroyante n'est qu'un anneau de cette cliatue de morts semblables et qui arrêtèrent ceux qui, psrmi les Pontifes romains, furent soupçonnés d'appar^ tenir à la pensée impériale (1). Damfrse, en effet,
(Il Nous u'iiidibtons pas sur cette inëinuatioii. Le devoir de l'historien est quelquefois d'une délicatesse extrême. 11 est certain qu'il y eut, surtout à partir du moment où nous îKïmities arrivés, une recrudescence d'indépendance tantôt léodale. tantôt municipale à Home, qui se traduisit par des crimes qui se continuent pendant celte deuxième moitié du onzième siècle. Bennor n'est ovidcmment qu'un calomniateur, lorsqu'il fait mourir Damase par .le 'poison âdminislFé par Benoit IX, car pour ne pas s'attirer ce reproche de calomnie, il faut prouver lorsqu'on nomme; mais n'y a-t-il pas eu poison? Et faut-il, ainsi que Novaës, attribuer ^ la seule chaleur la mort si inopinée de Damase, après vingttrois jours de règne? On comprend notre doute, et s'il le faut, on l'excusera. Bennor, qu'il ne faut pa«, d'ailleurs, CGafoûdre avec saint Beunon» son contemporain, ne doit pas tare considéré comme un historien, mais comme un pamphlétaire.
avait élé désigné à l'électioo du peuple et du clergé de Rome par l'empereur Henri UL Glorieux poDiiticat Qe fut saus Tavoir consulté, qu'Henri III et la
de saint Léon IX. ^
Dièle réunie par lui à Worms, tous d'une voix, éliirent le successeur de Damase, Brunon, évèque de Toul» connu sous le nom de Léon IX (1 0/t9-5&]. Mais comme Brunon» se rendant à Rome, passait par Ciuny» il Tut affermi dans ses propres i)ensées par Ilildebrand, qui n'eut qu'à unir sa voix à celle de sa propre conscience pour lui montrer que ce n'élait pas à l'empereur mais h l'Église de Rome de choisir son chef. Il . ne se présenta donc à Rome que comme désigné au choix des Romains par l'empereur, et non pas comme nommé par lui, et ce ne fut qu'après une nomination vraiment canonique qu'il prit ce nom de Léon IX qu'il devait illustrer il, et qu'il quitta les habits de pèlerin sous
(l) Le lecteur voudra bien réunir celte tentative à celle qui précède et qui domina Télection de Damase, pour apprécier avec vérité le point où les choses en étaient arrivées. Voici deux Pontifes nommés sur l'initiative propre do l'empereur. Il n'est pas douteux qiBB l'élection des deux n'ait été approuvée par le clergé de Rome ; maïs celle de Damasi , très^robahlement, avec moins d'entraînement et d'unanimité, car nous n'avons pas la preuve qu'il y ait eu de la part de ce Pontife une reconnaissance aussi formelle et aus:^i
lesquels il avait t'ait uu voyage, eu compagnie d'Hildebrand. Le premier acte du Pontife Tut d'une grande vigueur. Godefroy, duc de la basse-Lorraine, dans l'entrainement d'une guerre d'ailleurs fort injuste et toute d'usurpation, venait de brûler la cathédrale de Verdun. Léon lança contre lui Texcommunication, et Godefroy en reconnut si bien la légitimité qu'il se soumit aussitôt à l'empereur contre lequel cette guerre le mettait en état de rébellion, et se hâta de revenir à Verdun pour y faire publiquement pénitence, et rebâtir la cathédrale.
L'obéissance était moins prompte dans la partie du clergé qui était déjà gangrenée. A uu concile de Mantoue (1053) , que le Pape présidait luimême, sa vie Tut gravement menacée par le.'; agents et les ser\iteurs de ceux contre lesquels allait être portée au moins la sentence d'avoir à se dessaisir des évêcbés et autres bénéfices ou usurpés ou achetés.
éclatante de la liberté du suflrage du peuple et du clergé do Rome. Que serait-il advenu si les» empereurs avaient mis la loain sur des caractères nsoins fermes ou des hommes plus axnbitieux?
!l SCI ail im|>ossible de donner dans une histoire aussi abrégée que celle-ci une idée suffisante d'un pontificat aussi rempli, car il faudrait suivre le Pontife de Rome où il vient de tenir un concile, à Pavie, à Reims, à Mayence, où il en réunît et préside d'autres, à Cologne, à Toul où il canonise saint Gérard, à Verceil où il renouvelle, au sein d'une réunion d'éveques, la condamnalîon qu'il a déjà portée à Rome contre l'Iiérésic de Béreuger, que Calvin n'a fait que reproduire, sur la présence réelle de Jésus-Christ dans TEucharistie. A peine l'avonsuous quitté à Capouc, Salerne, le mont Cassin, Bénévent, que nous le retrouvons à Worms, à Ratisbonne, attiré partout pour les besoins de l'Église. Cette cause sacrée ne remplit pas seule sa grande ûme qui veut arracher l'Italie aux Normands, et, pour cela, le pousse jusque dans la Pouille d'où parlent leurs menaces.
On vît, en ce temps-là, combien, dans cette uécessite si cruelle et si inexorable de la guerre, loi qui paraît devoir dominer longtemps encore nos mystérieuses destinées, d'adoucisst^ments pourrait introduire un pouvoir religieux. Léo{i avait accompagDé l'armée, composée de Grecs et d'Italiens, qui
marcltait contre les Normands : pendant la bataille, il priait à l'abri des murs de ClvilcHa. i-es Normands vainqueurs les forcent, et se trouvent en pré» sencc du Pontife qui va à eux précédé de la croix ; ils tombent à ses genoux et lui demandent sa bénédiction. Celui-ci se dirige vers le champ de bataille couvert de ses morts et de ceux de ^s ennemis. Le premif^r mouvement Tut pour les sieusv ceux qui rcntouraieut naguère. Il pleure et se lamente, les appelant par leur nom, disent les historiens contemporains. Il passa deux jours à prier pour tous, indistinctement, et à les faire ensevelir. Quand il revint à Bénévent, la population entière, qui était accourue à sa rencontre, crut voir la douce figure de la douleur et de la résignation chrétiennes personnifiées en la personne du Pontife.
C'est quelques jours après qu'il reçut la circulaire du patriarche de Cvonstantinople, Michel Cernlafro,- que Ton peut bien considérer comme te manifeste de Photifis parvenu à toute sa maturité. Léon répondit et envoya même des légats, sur TinviCition de Tempereur qni sentait bien qu'une telle scission ne rétablirait pas ses affaires en Italie; mais le saint Pontife avait reçu u» ooup au pius
profond dé sod àme et dont 11 ne devait plus se relever, sur le chainp de bataille dont nous venons de parler.
il avait pris toute nourriture en liori*eur et ne vivait plus que d'eau. Il voulut revoir Rome. Us Normands, leur prince Onfroy à leur télé, raccompagnèrent jusqu'à Capoue. A Home, il se (ail porter dans Téglisc Saint-PieiTe où il prie tout le jour, et le soir, à genoux auprès du tombeau qu'il s'était fait préparer , il prononça ces paroles : « Voilà ce qui nous reste de nos grandeurs, ce » cbétir marbre I Pierre bénie, ô ma com|)agne ! » reçois ma dépouille, et rends-la moi, pour le » triomphe, au jour>des récompenses, car je sais » que mon rédempteur est vivant et que je le verrai » au dernier jour. »
C'est pendant rinierrègne qui se place entre lui
et son successeur que les légats virent tous leui^
effoiHs, à Constantinople, venir .se briser contre
robstinatiou schismatique de Michel Cérubirc,
inniioiice <rniwe- Déjà Hildêbrand était maître de la chrétienté.
bjsfiud dans 1 clcc- **
EÏÏèffnVix!^'" Ce grand homme, qu'on se représente d'abord comme un moine fanatique, et plus tar4 C4>mtne un soliivei*ain d'usé ambition saiis meWe , s'offre
à iims, au motneni oii nous somuies arrivés, tel que nous le v^iTons dans toute la suite de cette histoire, d*uo esprit modéré et conciliateur. Ce qu'il veut, c'est l'union de l'empire et de la Papauté, cl ce qu'on lui atlriinie comme principe unique de toute sa conduite, le système de l'îisservissement complet et brutal de l'empire à la Papauté» est démenti par son premier acte à portée politique et générale, l'élection de Victor II (1055-57).
Tous les historiens s'accordent à Tattribner à son action décisive, malgré une ferme et sincère opposition du nouvel élu, ainsi que de l'empereur lui-même. Giieberard, cvêque d'Eiclistet, était le parent, l'ami, le conseil de l'empereur, et c*est à ce titre qu'Hildebrand pesa si fort pour le faire nommer. S*il y avait un danger,, ce n'était pas, dans un tel choix, celui de soumettre l'empire à la Papauté, mais celui de soumettre la Papauté à l'empire. Gucberard prit le nom de Victor II (1055-57;.
Il devait trouver en Italie une mort pt'ématurée, car, quelle qu'en fût la cause (1), l'Italie dévorait
il) Tout le monde connaît cette tradition populaire de ce calice dans lequel on avait versé du poison et qui devient tii pesant que la main du Pape ne put le soulever.
proinptement les Papes querAllemagnelui envoyait H n'avait régné que deux ans^ et !es avait employés eu grande partie à paciGer rAlleoiagneque la mort d'Henri m (1) venait de laisser en proie à la guerre que ce prince, par d'évidentes injustices, avait soulevée contre lui de la part de plusieurs de ses grands vassaux. Cependant son action avait pu s'exercer à Rome d'une manière fort efficace pour le rétablissenieut de la discipline ecelésiastiquie.
Quelques historiens ont vu dans le choix du successeur de Victor comme une injure jetée à la mémoire de Henri 111 et un défi à la cour de son successeur. Le peuple entier, en effet, par acclamalion, et par un entrainement qui parait aussi avoir pour cause la sainteté de l'élu, choisit le frère de ce Godefroy qui était en lutte avec l'empereur au
(l) G'esl à ce prince qu'il faut faire remonter une initiative dont les suites ne furent pas toujours heureuses. C'est lui, en elVct, qui changea, si ce n'est pas dans la forme, au moins dans le fond, la loi de succession à l'emplie, car en faisant reconnaître, avant sa mort, son fils comme empereur, c'était hien, par le fait, substituer l'hérédité à l'élection qui avait été jusque-là la loi de transmission de la souveraineté. li'élection avait donné d'excellents empereurs; le droit héréditaire va débuter par en donner un exécrable.
moQient de la mort de celui ci, et qui Tut sacre sous le nom d'Etienne IX (1057-58) (1).
Dès la première année du pontificat de Nicolas 11 ^'nJ,îue"ei cin^^^^ (1058-61;, nous avons à remarquer un fait fort ""^''^'"''
il) Le consentement clii jeune empereur, qui ne portait (fue le titre de roijusqu'ù sou sacre, quoiqu'il eût été reconnu comme empereur, ou plutôt celui de la régente, lîimpératricc Agnès, ne fut môme pas demandé. L'Église de Rome rentrait dans ses droits à la faveur d'une minorité, et on a tort de le lui reprocher, car il est permis d'user de toutes les circonstances légitimes pour rentrer dans un droit dont on a été exclu par la violence.
Ce pontife n'eut que le tempj? d'ébaucher un système qui aurait réuni dans des mains unies et fraternelles l'Eglise et l'Empire, ut c'était celui de l'aire nommer empereur son frère Godefroy. Quoique l'élection des évêques et des autres grands feudataires n'eût transmis la couronne de Germanie qu'à titre royal et non impérial, au fils d'Henri III, c'était hien la couronne impériale qu'on lui avait assurée , car succéder ù tout le pouvoir d'un empereur, à toutes ses possessions , c'est avoir le titre lui-même bien près de sa main. D'ailleurs* Télection comme roi n'était pas nécessaire, et surtout n'était pas nécessaire le consentement de tous les grands feudataires de l'Empire, le duc de Saxe, en particulier, qui avait fait une vive opposition. En réalité , par son projet, Etienne allait contre ce qui avait été fait, mais il pouvait se dire à lui-môme, et répondre à tous ceux qui auraient osé l'en blâmer, qu'il rentrait ainsi dans le droit primitif d'élection sincère, droit qu'on avait violé en le rapprochant de si près de celui d'hérédité. Quoi qu'il en soit, un tel système , dont le
jmportaot de notre propre histoire (1). Nous avons le procès-verbal du sacre de Philippe 1*% roi de France, par Gei vais, archevêque de Reims. Nous y voyons, par un discours du prélat consécrateur, que le pape Hormisdas avait délégué à saint Rémi, et en sa personne à tous ses successeurs, le droit d'élire et de êacrer le roi (2). C'est en se fondant sur ce pouvoir, issu du Saint-Siège, '4ue l'archevêque de Reims y est dit choisir le roi (â .
semblable était déjà venu s'échouer à Florence par la mort inopinée, et d'autres disent violente, do Victor II , devait y rencontrer le môme destin par celle non moins subite , et présentée aussi par quelques contemporains comme foudroyante, d'Etienne IX. Est-ce que déjà les terribles poisons de la renaissance sont entre les mains des grands de cette cité ? Nous ne nous permettrions pas cette observation, même sous forme de doute, si le prédécesseur d'Etienne , et son successeur, tous les deux après un règne de deux ans, n'avaient trouvé une mort subite dans la même ville. L'histoire doit être très-réservée en de semblables rapprochements ; cependant il lui incombe de peindre les siècles tels qu'ils sont, et de tels faits jettent une terrible lumière. £n ces temps-là , le désordre des esprits était partout le même en Italie : Rome rejetait ses pontifes , et Florence ne les recevait que pour les voir mourir aussitôt.
(l) Voir Longueval, tom. X.
{2) Qnomodo pertineret ad eum electio régis et consecratio.
(3) Elegit eum in regem. — Il est si vrai que l'élection est la base du pouvoir délégué à Philippe, que les archevêques.
Les 4é5pirAres éUtiçntarriYéjf.^ leur cofljWe dam toute r Italie et T Allemagne. A Rome,, un coift^e de Tusculum avait imposé un Pape ai; clergé et au peuple ; il était de la famîHç Couii, et régna v^nf mQJs SQU9 le nojn de Be.uoitX (1058). Les cardi-
évèqaes , abbéis, dacs et comtes , sont requis de donner leur consentement, et que le* peupie Itti-méin^ et le b^s cle^dé sont appelés à prendre leur part à cette élection, en joignant leurs voix à celles des pairs ecclésiastiques et laïques par ces mots : Nous approuvons , nous le voulons , qu'il en soit ainsi. Qu'on se le rappelle , pour le moment où nous verrons Grégoire VII rappeler cette origine du pouvoir royal à propos des prévarications de ce même Philippe !«''. 11 faut bien que l'on voie que tout ce que Ton s'est plu à eonsidérer et à pré^ senter comme les plus violentes usurpations du saint-siége, n'était que Texercice d'un pouvoir légitime et reconnu par tous.
Il est bien vrai qu'Henri I«% roi de France, en faisant sacrer et reconnaître pour roi son fils Philippe, en bas-âge, suivant en cela l'exemple que Robert et Hugues Gapet lui avaient donné, créait ainsi le droit héréditaire ; mais la formule ellemême du sacre était une protestation contre cette usurpation détournée, et Ton ne saurait reprocher à personne, pas plus à un pape qu'à un autre , de s'ôtre appuyé sur le droit reconnu, proclamé par ceux-là même qui préparaient les voies à un autre mode de transmission du pouvoir, mais qui étaient obligés, dès les premiers pas, à marquer leur route.
Lorsque Henri mourut , laissant la régence et par conséquent le pouvoir souverain à un homme de son choix, Grervaîs , le prélat consécraiteur de Philippe se considéra telle-
naux avaient protesté; c'est avee leur concours qu'Hildebrand avait pu assembler un Concile à Sienne, ob Nicolas avait été nommé.
Benoit se démit du pontificat, et il est probable qu'on doit le compter parmi les Ponttres légitimes; mais il ne Tallait pas que le scandale se renouvelât. Nicolas réserva Télection aux cardinaux, avec la réserve que leur choix fût soumis au clergé et au peuple.
ment comme obligé, par son droit de principal électeur et de délégué du pape, de ne pas s'isoler de Fadministration du royaume, qu'il écrivit à Nicolas pour lui demander ses instructions à ce sujet.
Il est si vrai qu'à ce moment historique, point de départ des diverses royautés de TEurope, toutes reconnaissaient la suprématie, même au temporel, du pontife de Rome, qu'Edouard I»*", roi d'Angleterre , écrivait en ces termes à Nicolas : « Au » Souverain père de l'Eglise universelle, Nicolas, Edouard, » par la grâce de Dieu , roi des Anglais , hommage et obéis- » sance..... Nous éprouvons donc le besoin de recourir à )) vous , comme à la pierre immuable , pour vous soumettre » toutes nos bonnes actions , vous en rendre arbitre , vous y 9 donner part , afin que vous confirmiez et augn^entiez les » grâces et privilèges que nous tenons de votre prédécesseur. «
C'est le moment aussi où éclata contre la papauté le plus formidable orage ; et il est bien nécessaire , s'il veut avoir une idée exacte de cette tourmente afTreuse qui parut devoir engloutir l'Église de Jésus-Christ, que le lecteur en remarque avec soin le point de départ.
Dans de tels dangers, il assura l'Italie contre les Normands en leur cédant la Sicile, et une grande partie de ritalie méridionale. En Allemagne, le désordre était général. Le pape Nicolas en écrivit avec beaucoup de sévérité à Annon, archevêque de Cologne, qui passait pour un des fauteurs les plus considérables de cet état de choses. Uorage éclata, et si deux témoins oculaires, l'un un saint, Anselme, évéque de Lucques, Tautre un scbismatlque, le cardinal Benuor [1], ne nous rassuraient, nous aurions peine à comprendre que la cour d*Heuri lY, car lui n'avait que dix ans, par les prélats nommés par le roi et en son nom, déposa le Pape et lui expédia un acte d'excommunication. Un tel acte révélait un ordre génér,al des choses terrible. Les auteurs contemporains prétendent que la mort de Nicolas, qui suivit à peu d'intervalle, en fut le résultat (2). Quoi quMl en soit, il
(i; Celui que nous avons opposé, dans une note précédente, à saint Bennon. C'est surtout contre Grégoire Vil qu'écrWit^Bennor que l'anti-pape Guibert, qui avait pris le iiom de Clément III, avait fait cardinal.
(2) Malgré notre crainte de fatiguer le lecteur en reproriuisant plusieurs fois la même réflexion, nous Tavertissons, dès maintenant, que pour dégager la vérité sur Grégoire VU
était bon de le Doter, afin que Ton ne mette pas au compte de celui que Ton est convenu d'appeler le fougueux Hildebrand, Tagilation extrême de cette seconde moitié du onzième siècle.
Akxandreii; l'ami Âlcxandrc II (1061-7â), qui succéda à Nicolas,
pape Cadaloiis ; \ / ' t
c^n^q^uS^Hé- «Ut un pontificat fort agité, surtout par suite de la
raid, roi de Nor- , . , i r^ i i # * « -*>
vëge. compétition de Cadaloiis, évéque de Parme, que
lui suscita la cour du roi de Germanie, sous prétexte que son élection faite en dehors de Tapprobation impériale était nulle (1). Ce débat se prolongea pendant presque toute la durée du pontificat d'Alexandre qui fut de onze ans et demi ; il fut
de tous les nuages dont on l'a enveloppée, nous ne cesserons de lui montrer qu'il ne fit que continuer la tradition des grands Pontifes qui lui avaient tracé la voie. Dans cet ordre d'idées, nous remarquerons que dans le décret pour la réforme de la nomination des Papes, que nous avons cité, Nicolas ne mentionna pas l'approbation de l'empereur. En cola, il ne fit que passer sous silence une usurpation, et l'abroger non par une négation directe qui eût paru une attaque à l'empire et une cause d'aggravation de la situation générale, mais par son silence à cet égard.
(1) Cette nomination d'un anti-Pape par l'initiative de la cour impériale doit nous suf&re pour apprécier à leur juste valeur les prétentions des empereurs ; elles allaient jusqu'à la nomination d'un nouveau Pontife et la déposition du légitime. C'était pousser bien loin le droit de simple agrément.
soutenu de la part de Tempereur à main armée, et CadaloUs en vint jusqu'à assiéger Rome. Heureusement que l'attention d'Alexandre fut attirée souvent au dehors et surtout par la transformation profonde que subissaient les affaires de TAngleterre par suite de l'invasion normande (1).
C*est dans cet esprit qu'était le danger ; et ce serait apprécier bien mal Grégoire VU, entre autres, que de juger qu'il aurait déployé tant d'efforts, et se serait exposé à de si grands dangers, pour assurer l'indépendance du Saint-Siège, si elle n*avait pas été si sérieusement menacée.
(l) Je remarquerai, à ce propos, que Guillaume-le-Gonquérant lui-môme, par un certain mélange de foi et d'esprit politique, demanda au Pape l'investiture de ce nouveau royaume, après l'avoir, il est vrai, sollicitée, sous un autre rapport, du roi de France, les trompant tous les deux, mais rendant hommage ici à son suzerain, et là à celui que l'opinion lui imposait comme le chef de la Chrétienté, sans le consentement duquel ne pouvait être changé rien de ce qui appartenait à l'état général des choses. Alexandre ne repoussa pas sa requête, car il est à remarquer qu'après s'être montrée fille soumise de l'Église romaine, l'Angleterre, depuis quelque temps, et à la suite de l'invasion Danoise, était devenue le tombeau de la vieille civilisation saxonne, beaucoup plus avancée qu'on . ne le croit généralement, et s'était couverte de toutes sortes de ruines, et surtout des mines de presque tous les monastères et presque toutes les églises. Le Normand produisit sa requête à la suite d'une citation adressée à son compétiteur au trône d'Angleterre, Harold, à comparaître devant -le tribunal du Pape, pour s'y
Une révolution qui dut être pour le cœur de ce grand Poniire une consolation bien plus pure et plus complète, ce Tut raffermissement de la foi dans ces contrées se])tenirionnales d*oii partaient, depuis plus de deux siècles déjà, ces Normands, ces liommes du Nord qui, après avoir pris le chemin de rOcéan pour se jeter sur la France, et plus tard TÂnglelerre, avaient pris celui de la Méditerranée pour disoler rilnlic. Lui-même écrivait à Harald, roi de Norvège, et créait, comme son légat dans ces régions, Farchevêque de Brème. Son attention était déjà aussi attirée vers la Sicile et les snccès récents des Chrétiens sur les Sarrasins, et Jérusalem où une troupe de plus de sept mille pèlerins,
laver de l'accusation de violation de serment fait sur les reliques des saints. Plus tard, Guillaume, pour le besoin de sa cause, déclara que ce Pape avait prononcé une sentence d'excommunication contre son rival ; mais jamais il ne put en reproduire le texte, et l'histoire non plus (Gorini, tom. IV, p. 462). Il nous suffit de constater cet hommage rendu au Saint-Siège et à s:i suprématie, même dans les affaires temporelles, par celui qui devait, déjà dos ces premiers temps, travailler autant que le lui permirent les dernières années de sa vie à nationaliser l'église d'Angleterre par des moyens qu'Henri VIII ne fit que reproduire on partie, en les poussant plus loin.
conduits par Sigefroy, archevêque de Mayence, étaient les avant-coureurs des croisades.
Une grande flgure traverse les quelques années du pontificat d'Alexandre, c'est celle de Pierre Damien (1). C'est surtout à son action incessante
(4) Comme Pierre Damiea lut Tami de Grégoire VIII, nous allons lui emprunter quelques paroles qui nous ouvriront un jour sur son caractère et celui de ce grand Pontife. N'oublions pas que Pierre Damien fut l'homme le plus sage, le plus instruit, le plus éloquent, et Tun des véritables saints du onzième siècle.
Qui le croirait, si toutes ses lettres n'en faisaient foi ? Le grand dissentiment entre Pierre et Hildebrand, c'est que celui-ci était trop mesuré, trop prudent, avec ceux que tous les deux considéraient comme les ennemis de rËglise : le roi Henri, et Guibert, chancelier d'Italie, ancien préfet de Rome, etc., car Grégoire étant lui-môme chancelier des Etats pontificaux, était chargé, nous dit son ami, sous le pontiticat de son prédécesseur, de presque toute l'administration de l'Église universelle.
Cependant Hildebrand était toujours resté à son poste de combat, tandis que son ami avait insisté tellement qu'il fallut le décharger de son évôché d'Ostie, et de toute autre administration, et lui permettre de se retirer dans la solitude.
G*est que les affaires générales de la chrétienté étalent daxLS un état affreux, et que les plus fermes courages y succombaient. Nous ne devons pas cesser de le redire, afin que l'on apprécie à sa juste valeur l'étendue de l'œuvre du grand Pape.
et uDiverselTc qu'il fkiit attribuer la cessâftianilu scliisme qu'avait commencé et qu^^siûrait pu conâomiDer l'élection deVanii-papcCûdaloUs.
«t La discipline ecclésiastique écrivait Pierre aux cardi- » naux (Ep. lib. Il, n* 4. — Lib. IV, n9 9), est universelle- » ment négligée ; les prêtres ne sont plus respectés ; les » saints canons sont foulés aux pieds. L'ardeur que Ton de- 1» vrait mettre au service de Dieu est employée à satisfaire » la cupi'lité. Partout on voit régner le brigandage et le vol. » Qui rougit du parjure, de l'impudicité, du sacrilège ? Il y » a longtemps que nous avons abjuré toute vertu, que le dé- » luge des vices nous inonde. L'esprit mauvais précipite » avec fureur le genre humain dans un abîme de crimes, et » souffle partout les haines et les jalousies qui divisent. Les » guerres, les armées, les invasions, se multiplient à un tel » point, que le glaive moissonne plus d'hommes que les » maladies et la vieillesse. Le monde est une mer battue par » la tempête ; les dissensions et les discordes, comme des » vagues irritées, agitent tous les cœurs. L'affreux honiicidc » sévit partout, et semble vouloir parcourir tous les climats » pour les transformer en déserts. »
Hildebrand insistait pour ramener un tel combattant au milieu d'une mêlée où de si grands intérêts étaient engagés^; sans doute avec véhémence et cet empire qui était dans tous ses actes et dans toutes ses paroles. Alors le saint religieux se plaignait, promettait, le tout avec un adorable mélange de fine gaîté et de douce tristesse d'être ainsi surmené : « Peut- » être ce tyran flatteur, qui s'est toujours apitoyé sur moi » avec une tendresse de Néron, qui m'a toujours cajolé avec » des soufflets et caressé avtc des serres d'aigle, va-t-il se » plaindre de mol et dire : Voyez, il slesquive, et sous pré-
nom
A Alexandre II succéda celui dont nous venons Election à lunani-
mited'Hildebrand
de retrouver la main dans presque toutes les 2e^(^^g°otreViî° affaires de TÉglise depuis près d*un demi-siècle, le
» texte de mortification, il cherche la fraîcheur de l'omhre, 9 pendant que les autres affrontent le feu du combat. £h » bien ! je dirai à mon saint Satan, comme Gad et Ruben à » Moïse : Vienne le jour du combat, et nous serons en amis » à la tête des enfants d'Israël. »
Il fallait que Tamour de TÉglise, qui remplissait Tàme d'Hildebrand et en débordait, le rendît bien véhément dans ce continuel appel au combat, pour que les plaintes du solitaire prissent cet accent : « Je prie humblement mon saint » Satan de ne pas tant sévir contre moi. Que sa vénérable » superbe ne m'épuise pas par de si longues llagellatioiis, D mais qu'elle s'adoucisse enfin à l'égard de son serviteur, ne » fût-ce que par satiété ; car mes épaules livides commenn cent à défaillir; mon dos sillonné de coups ne peut plus » résister, je suis à bout, je m'en vais. Mais je m'arrête ; je » veux encore espérer une tardive pitié. »
Voilà quel était l'ascendant du grand chancelier sur l'humble et doux solitaire ; voici quel avait toujours été celui du Diacre de l'Église de Rome sur le cardinal et évoque : < Dans toutes vos entreprises et dans toutes vos luttes, je vous o ai apporté le tribut de tous met efforts. Dans toutes vos » batailles et vos victoires, j'étais là, non comme un compan gnon d'armes ou un soldat qui suit son chef, mais comme » la foudre qui se précipite, car enfin quelle affaire avez-vous » engagée où je n'aie figuré comme avocat ou comme juge ? » Je n'y suivais d'autre autorité canonique que l'arbitraire 9 décision de votre volonté, car jamais je n'ai décidé d'après » mes lumières, mais tes vôtres. En quelle bénédiction votre
moiDe Hildebrand, sous le uom de Grégoire YIII (1073-85).
Hildebraud, coQime presque tous ceux qui sont appelés à des deslioées extraordinaires, fut élu par
» nom u'a-t-il pas été toujours sur mes lèvres ? » (Ep. 1. 11, ép. 8.)
En ce même temps, avant qu'il fût Pape, il lui écrivait ainsi :
Papam rUe colo, aed te proitratw adoro. Tu facis hune Dominum, te facit ipsê Deutn.
J'honopc le Pape selon mon devoir, mais devant vous je me prosterne et j'adore. Vous le Taites rogner, et il vous a mis en cette place où vous apparaissez comme un Dieu.
Ces citations nous font entrevoir (juel était Hildebrand, non pas aux yeux du vulgaire, mais pour le plus grand esprit de son siècle. Voici de celui que les événements vont lui donner comme antagoniste jusqu'aux derniers jours de sa vie, le portrait qu'en fait celui qui serait le plus grand de nos historiens ecclésiastiques, si les prooccupations de son siècle ne faisaient lléchir quelquefois son esprit. Tel est le portrait que fait de Henri IV Fleury, qui certes ne s'est jamais montré un des admirateurs passionnés de Grégoire VII :
a Le roi d'Allemagne, Henri, à l'âge de dix-huit ans, était » déjà un des plus méchants de tous les hommes. Il avait » deux ou trois concubines à la fois, et de plus, quand il en- » tendait parler de la beauté de quelque fille ou de quelque » jeune femme, si on ne pouvait la séduire, il se la faisait » amener par violence, quelquefois il allait les chercher lui- » même *la nuit, et il exposa sa vie en de telles occasions. Dès » l'année 1066, il avait épousé Berthe, fille d'Othon, marquis » dltalie, à peine âgée de quinze ans. Mais comme il Tavai
acdamation (1) unanime du clergé et du peuple. Euaueis
termes «si le procès-
tion; véritable cnractêre du nouvel élu.
L'acte par lequel fut enregistrée son élection ^2) est J^;*'*!^^^?^^^^à citer, car il montre que si ses hautes qualités u'avaient pas échappé à ceux qui Tacclamèrent,
» épousée par le conseil des seigneurs, et non par son choix. » il ne Taima jamais et chercha toujours à s'en séparer. Après » avoir abusé de femmes nobles, il les faisait épouser par 9 des valets. Ces crimes rengagèrent à plusieurs homicides, » pour se défaire des maris dont les femmes lui plaisaient. » 11 devint cruel même envers ses plus intimes confidents ; » les complices de ses crimes lui devenaient suspects, et il » suffisait pour les perdre qu'ils témoignassent, d'une parole » ou d'un geste, désapprouver ses desseins. Aucune personne » n*osait lui donner de conseil qui ne lui fût agréa])le. Il » savait cacher sa colère, faire périr les gens lorsqu'ils s'en » défiaient le moins, et feindre d'être affligé do leur mort » jusqu'à répandre des larmes.
» Il donnait des évôchés à ceux qui lui donnaient le plus » d'argent ou savaient le mieux flatter ses vices ; et après » avoir ainsi vendu un évôché, si un autre lui en donnait » plus ou louait plus ses crimes, il faisait déposer le premier » comme simoniaque, et ordonner l'autre à sa place. D'où il » arrivait que plusieurs villes avaient deux évoques à la fois, » tous doux indignes. Tel était le roi Henri, et la suite de » cette histoire le fera mieux connaître. »
{{) « Il fut élevé au pontificat du consentement unanime » des cardinaux, des évéques, des abbés, des moines et du n peuple..., et son élection fut confirmée par Henri IV, » dit Mosheim (t. Il, p. 404).
(t) Labbe, Cionc. t. X.
c'est surtout par ses qualités modestes et solides qu'il les avait attirés.
(( Notre Seigneur Jésus-Christ régnaot, Tau de
» la miséricordieuse incaruatiou 1073, le 22 avril,
» le jour de la sépulture du pape Alexandre II,
» d'heureuse mémoire ; ne voulant pas laisser plus
» longtemps la chaire apostolique dans le deuil
» de son veuvage, nous, cardinaux de la sainte
» Église romaine, clercs acolytes, sous-diacres,
» diacres et prêtres, en présence de vénérables
)) évêques, abbés et moines, et par le consente-
» ment du peuple, nous élevons pour pape Hilde-
)) brand, archidiacre, personnage recommandable
» pour sa piété, sa science et son amour de la
» justice, constant dans l'adversité et modéré dans
)> la prospérité, chaste, sobre, hospitalier, sage dans
» le gouvernement de sa maison, élevé dès son
)) enrance dans le sein de cette mère Église, et
» déjà promu par son mérite à la dignité d'archi-
» diacre, en un mot Hildebrand ; et nous voulons
^) qu'il soit désormais appelé Grégoire (1). »
(l) Ce juf^ement de l'église de Rome nous est d'autant plus précieux qu'en nous présentant ce portrait sérieux et sincère du nouveau Pape, il nous aide à on repousser un autre qui a
QODtro Henri.
Le nouveau Pontife avait alors soixante ans.
 peine Grégoire fut-il sur le trône pontifical que Torage éclata, et ce ne fut certes pas lui qui le déchaîna.
Le jour de la saint Pierre (1078), les principaux ^^^emiMJS'|îP;j; parmi les seigneurs Saxons avaient demandé à leunrècumali^s Henri une conférence afin de lui exposer leurs griefs. Le jeune roi prit plaisir à les exaspérer en
prévalu dans Thistoire moderne^ et même chez les historiens les plus systématiquement dévoués à Grégoire (Histoire de Grégoire VII, Voigt, livre 5), et qui consiste à faire de lui un homme de génie, à vaste système qu'il impose aux choses de son siècle jusqu'à les broyer. S'il en eût été ainsi, le jour où Grégoire fut parvenu au pontificat eût été pour lui le jour de la réalisation de tous ses rêves, puisque c'était le jour où il pouvait, d'une manière souveraine, et sans l'embarras d'un supérieur placé au-dessus de lui, mettre la main à la réalisation de son plan. Ses lettres, à ce moment, nous le monfcrent, tout au contraire, surpris et profondément affligé. Si le caractère de Grégoire a un trait saillant, c'est bien la sincérité, et c*est ce qui frappe à toutes les pages de son histoire. D'ailleurs, il ne se serait pas risqué à tromper sur ce point des hommes tels que Didier (Ëp. lib. L ep. 1.), abbé du mont Cassin, et Guibert, archevêque de Ravenne (Ep. lib. 1. ep. 3.), qui tous les deux le connaissaient fort bien.
Mais la grandeur de cette figure a tenté partout le roman
auquel, dans les grandes choses, ne saurait suffire la noble
simplicité. Ainsi, afin de rendre plus intéressante la longue
utte entre Grégoire et Henri, on s'est plu à faire de celui-
ne les recevant pas. Quelques jours après, dans une assemblée générale du peuple, Othon, duc de Bavière, monté sur un tertre, tint au peuple ce langage : « Braves Saxons, il en est parmi vous » qui connaissent les motirs qui ont porré vos » princes à vous réunir ici ; mais il est bon de les » redire pour que tous les connaissent. Le mal- » heur, l'ignominie, l'oppression que nous souf- » frons depuis longtemps, sont parvenus à leur » comble. Vous voyez les forts qu'on a élevés » dans notre pays. Il n'est pas vrai qu'ils aient élé » construits contre l'ennemi des frontières, puis- )) qu'ils fi'élèvent au cœur du pays. Quand toutes )> nos contrées en seront couvertes et qu'on y aura
ci l'élève d'Hildebrand, arraché pour cela à Gluiiy. Mais l'on ne réfléchit pas que ce dernier n'était déjà plus à Gluny, mais bien auprès de Léon IX, lors de la naissance d'Henri. On a voulu aussi, et c'est surtout les écrivains allemands, ( Voigt, liv. 5), présenter Grégoire, lors de son élection, comme ])risant avec la tradition de ses prédécesseurs immédiats et déclarant qu'il ne daterait son épiscopat que du moment de l'acceptation d'Henri. G'est bien méconnaître son esprit d'orthodoxie, sa passion pour la liberté de l'Église, et en faire dès le début un profond politique qui déjà prend ses mesures. Toute la suite de cette histoire montrera eQ lui Thomme droit, sincère, sans système préconçu, tout à son devoir tel que le lui ont tracé les règles de l'Église dans tous les temps.
» placé des troupes, ce ne sera plus des injustices > individuelles et dissimulées, mais le vol en « masse, Tétranger partout, partout Fesclavage. Et » la Saxe le souffrirait ! Ne vaut-il pas mieux » mourir avec honneur que de traîner une vie » deshonorée. Mais le valet que Ton paie sMnsurge » contre l'oppression, et vous, hommes libres, » vous la souffririez ! Mais vous avez prêté ser- >» ment au roi, et vous êtes chrétiens ! Quoi ! au » roi ! Oui, tant quMI s'est conduit en roi, je lui » ai gardé la foi que je- lui ai jurée; depuis qu'il » ne se conduit pas comme te^ je suis délié de » mon serment. Non I nous ne marchons pas contre » le roi, mais, contre l'ennemi de notre liberté, » contre l'ennemi de notre pays. C'est pour le pays » et pour la liberté que je prends les armes et que » je vous appelle aux armes. Courage ! levez-vous, » et transmettez à vos enfants l'héritage que vous » avez reçu de vos pères. Nous allons vous exposer » les injustices que chacun de nous a eu à suppor- » ter, et puis nous déciderons en commun si nous » devons les supporter plus longtemps. »
C'est ce qui fut fait, et quelques jours après, ce fat un des plus vieux parmi les seigneurs saxons,
Mai^rroi, qui Tut chargé d'aller exposer les plaintes de toute la Saxe réunie au roi Henri. La queslioD des rapports des sujets envers les souverains, telle qu'elle était comprise alors sur toute retendue de la chrétienté, est nettement posée par le vieux guerrier. Après avoir Tait Ténumération des griefs des Saxons contre le roi Henri, auquel ils avaient juré fidélité, il se résunie en ces termes :
« Le peuple saxon voua supplie, au nom de » Dieu, de prendre en considération ses demandes » et de ne pas le réduire à Textrémité. Si vous » êtes équitable à son égard, il vous servira autant » que des hommes libres le doivent. Ils portent le )) nom de chrétiens, et ils ne veulent pas le souiller )) en se soumettant à un Ivomme qui trahirait la foi » du Christ. Si vous voulez les réduire par la force » des armes, ils ont aussi des armes, et sauront » s'en servir. Ils vous ont prêté serment de fidé- » lité ; ils rempliront leurs engagements tant que » vous gouvernerez conformément aux lois et aux )> coutumes de leurs ancêtres, tant que vous con- » serverez 4 chacun son rang, s? dignité, ses droits. » Mais si vous rompez ce pacte, ils ne seront plus » liés par leur serment et ils auront le droit de
» vous faire la guerre comme à uo ennemi ; et tant )) qu'ils auront un reste de vie, ils continueront » de combattre pour la foi et la liberté. »
Le soulèvement de la Saxe surprit Henri ; il n'y était pas préparé. Tous les siens Tabandonnèrent. Il conçut alors un projet abominable, celui de s'appuyer sur les barbares des frontières de Tempire (1) contre ses propres sujets ; cela ne lui réussit point. Cependant la Germanie ne s'était jamais bien fondue avec la Saxe, hier son ennemie et sa vaincue. Henri s'adressa aux archevêques de Cologne et de Mayence, aux ducs de Souabe et de Bavière, espérant trouver en eut des juges prévenus contre les Saxons ; ceux-ci furent mandés devant une Diète qui se tint à Gorvey. Les Saxons posèrent encore une fois le débat sur le terrain de la législation générale de la chrétienté, dont la foi et la discipline chrétienne étaient le principal fondement.
Oui, dirent en se résumant les envoyés Saxons, » tels ont été ses attentais envers ses plus intimes r> amis, envers sa femme, envers sa propre sœur, » l'abbesse de Quediinburg , cnvcs*s ses plus
(l) Voigt, L 7.
» proches parents que, si Ton le jugeait d'après
)> les lois ecclésiastiques, il serait condamné à
» renoncer an mariage, au baudrier de la milice,
» et à tout usage du siècle ; combien plus an
» royaume (1 ? »
Réunion dune Diète La Diètc sc disocrsa sans rien terminer ; mais
dont Henri et les * ,
Si'î*"'"'^"" en décidant la formalion d'une autre plus complète
à laquelle le roi serait appelé, elle reconnut que
celui-ci restait justiciable de ceux qui l'avaient
élu.
Grégoire se dcroi« Dc ccttc Dlètc l'homme le plus considérable,
aux ouverlui-es de ^ ^ i j •*. » i-*^»
Rodolphe qui est surtout par la sagesse de son esprit et ses qualités
à la tête des mé-
TmSàli'^lonTe «loralcs, était Rodolphe, duc de Souabe. Il vînt ba réponse. ^^ Italie, demanda une entrevue au Pape. Si celuici avait eu en tête cette obsession qu'on ne cesse de lui prêter de la suzeraineté de TÉglise sur Tempiro, il se Tût hâté vers cette occasion qui pouvait ne plus se représenter. Tout an contraire, il s'expose à mécontenter Rodolphe et avec lui toute ta ligue des mécontents, qui déjà commencent à se grouper autour de lui comme élant le seal capable de diriger ce mouvement, en éludant la demande d'entrevue qui lui est Taite, et en se
(l) Lambert, ann. <073, Voigt, 1. 5.
contentant de répondre par écrit ces paroles qui sont celles d*un homme qai redoute un conflit et cherche à Téloigner : « Nous voulons que tous » sachiez nos dispositions pour le roi HenrL Nous » avons envers lui une triple dette : puisque nous » l'avons choisi pour roi ; puisque son père, d*ho- » norable mémoire, l'empereur Henri, nous a traité » à sa cour avec distinction ; puisqu'on mourant » il a recommandé son fils à l'Église romaine, en » la personne de Victor, de sainte mémoire (i) ; )) nous ne lui gardons aucun ressentiment ; il n'y » a pas un seul chrétien, grâce à Dieu, que nous » voudrions haïr. Mais comme cetle union du » sacerdoce et de l'empire ne doit rien avoir de )> factice, et qu'elle doit être tout-à-fait sincère, il » nous parait de la plus grande importance d'en » conférer, an* préalable, avec vous, avecl'impé- » ratrice Agnès, avec la comtesse Béatrix, l'évéqne » Renold et d'autres pieux personnages* Car de » même qu'il y a deux yeux dans le corps, pour » donner à l'homme la lumière matérielle, il y a » dans la société deux pouvoirs qui doivent s'har-
(1) Si Hildebrand avaitrété chargé de réducation d'Henri, le pape Grégoire n'aurait pas manqué de le dire.
» moDlser daos une parfaite pureté de vues reii-
» gieuses, pour illuminer le corps de TÉglise.
» Mais il faut que nous traitious de tout cela
» plus à fond. Quand vous aurez pesé ce que
)) nous voulons, si vous agréez nos vues, vous les
)> seconderez ; si vous trouvez qu'il y a quelque
» chose à ajouter ou à retrancher à notre plan,
» nous sommes prêt à nous rendre à vos remon-
» trances (1). »
Aux instances de ces Pendant qiic CCS graves affaires se traitaient en
derniers, se joi-
dXri'.'lie^sa Allemagne et que le Pape venait de faire rentrer ^im^Mathilde Ics épécs (laus Ic fourrcau, en appelant Taffaire à
pour que le Pape
bf^e^dû df^ndi son tribunal, sur la demande d'Henri lui-même (2) , de rimpératrice Agnès, la mère de Béatrix et de Mathilde (3), le reste de la chrétienté n'était pas négligée par l'active administration du nouveau Pontife.
Initiative de Gré- H touma SCS rcgards d'abord ^ra l'Espagne, et
goirc en faveur de
fEspagne et de sa maîu pnissaute sut y susciter une diversion efli-
1 empire grec; son "^ •'
Sn'FraSc?'*'"''''® cace au moment même où ce qui y restait de
(1) Ep. liv. I, ép. 19.
(2) Voir parmi les lettres de saint Grégoire la 29* du livre !•»•. — Oa verra à quel point Henri s'humilia pour obtenir la protection du Pape.
(3) Voigt, liv. VU.
chrétiens, à Toppression déjà fortement établie des Arabes, voyait s'ajouter les maux d'une nouvelle invasion, celle des Almoravldes d'Afrique (1).
(1) Ge vaste et beau royaume avait été soumis à la suzeraineté du Saint-Siège par le roi Ramîre III. Le titre en a disparu aujourd'hui, mais il devait exister au temps de Grégoire VII ; ii n'était pas dans les habitudes de ce grand pontife de s'appuyer sur le vide. D'ailleurs, un écrivain qui n'a été le flatteur d'aucune puissance, pas plus des papes que des rois et même de Tordre des Jésuites, auquel il appartenait, ni de l'inquisition alors toute puissante en Espagne, Mariana, en fait foi. (De rebiis hisp., cap. 7). Or Grégoire ayant permis au comte de Rouez d'entrer dans ce pays pour chercher à en déposséder les Sarrasins, rappela, à ce propos, qu^ c'était toutefois à la condition que les droits du Saint-Siège seraient laissés intacts par cette concession. On croit rêver lorsqu'on entend Bossuet s'écrier à ce propos : « Nous avons peine à com- » prendre pourquoi ce pape aime mieux que l'Espagne de- » meure à des infidèles, que de relâcher le moindre de sas » droits, bien ou mal fondés. Il est plus attentif à tondre la » brebis qu'à l'arracher de la gueule du lion quand elle pal- • pi te encore. »
Pour nous, il nous est bien plus difticile de comprendre comment certaines préoccupations ont pu à ce point voiler le juste et le vrai à un esprit aussi droit, et faire tomber une intelligence si saine et si forte en une pure et méchante déclamation. Non, le saint Pontife ne voulait ni tondre la brebis ni la laisser à la gueule du lion, mais il était dans son droit et il ne faisait que remplir un devoir strict en rappelant les titres du Saint-Siège que le comte de Rouez avait bien reconnus, et que d'autres conquérants, partageant
Vers ce même temps, son zèle se précipitait en Orient, au-devant de cette invasion de l'islamisme qui menaçait d*y renverser le dernier boulevard de la civilisation chrétienne. Or, voici quelle y fut son initiative, que nous trouvons admirable, et à
son œuvre de conquête^ n'avaient aucune raison de méconnaître.
La Ôardaigne avait été donnée au Saint-Siège probablement pa* Gonstantin-le-Grand (Voir la Vie de saint Sylvestre, par An? stase). On trouve saint Grégoire-le-Grand exerçant son droit de souverain sur cette ile, et plus tard Louis-le- Débonnaire, confirmant cette donation (Labbe, Gonc. tom. 7). Dans deux lettres consécutives, Grégoire VU remercie l'évéque de cette île, Orzoc, de la manière dont il a accueilli le légat qu'il lui a envoyé. Dans la seconde, il ajoute que plusieurs propositions fort avantageuses lui ont été faites successivement par les Lombards, les Normands et les Toscans, pour ramener à leur permettre de s'établir dans Tile ; qu'il ne Ta jamais accordée, et qu'il né l'accordera jamais tant que les habitants actuels continueront à être fidèles à leurs engage* ments vis-à-^is du Saint-Siège. Et Bossuet de s écrier : « On » voit bien qu'il s'agit ici de redevances et de tributs; c'était » pour les obtenir qu'après avoir d'abord employé des paroles » de douceur, il en vint ensuite aux menaces. » Mais est-co que le Pape menace en rappelant les propositions qui lui avaient été faites ? Oserioz-vous Taccuser d'avoir imaginé ces propositions ? Et si elles lui ont été réellement faites, n'avait-il pas le droit de le dire et môme de s'en faire un titre à la fidélité des habitants de l'île ? Lui refuseriez- vous aussi le droit de déclarer que si l'on manque à ses engage-
laquelle nous nous arrêterons, quoiqu'elle n*ait pas clé couronnée de succès.
L'empire Grec était dévasté par les Musulmans jusque sous les murs de Gonstantiuopie. Quoique Grégoire dût le considérer comme consommé dans le schisme, voici quelques extraits de l'Encyclique qu'il écrivit à ce sujet à toute la chrétienté.
(( Nous avons appris que la race des inGdëles a » fortement prévalu contre Tempire des chrétiens, » qu'elle a presque tout dévasté avec une cruauté » lamentable, et tout envahi avec une tyrannique » violence, jusqu'aux murs de Gonstantinople ; )) qu'elle a massacré des milliers de chrétiens » comme de vils animaux.
)) Eh bien ! si nous aimons Dieu, si nous recon- » naissons en nous des enfants du Ghrist, l'état » déplorable d'un si grand empire, l'affreux dé- » sastre de tant de chrétiens, doit pénétrer nos » âmes d'une profonde douleur. Mais une stérile » douleur ne sufiBt pas dans une telle circonstance ;
meutii vis-à-vis de lui, il pourrait bien se considérer comme délivré des siens? A tout prendre, Grégoire VII, pas plus que tout autre Pape, n'était qu'usufruitier du domaine de saint Pierre, et il avait le devoir d'en sauver l'intégrité par tous les moyens légitimés qui étaient an son pouvoir.
» olTrir noire vie pour la délivrance de nos Trères, » \o\\k ce qu'exige de nous Texemple de notre » Rédempteur, et la dette de la clis|rité frater- » nelle.
» Sachez donc que pour notre part, nous con- » fiant dans la miséricorde de Dieu et dans la » puissance de sa force, nous remuerons ciel et )> terre pour procurer au plus tôt un secours effi- )) c;;ce à cet empire chrétien. »
Fil cette même année (107&j, Grégoire menaça le roi de France, Philippe, de délier ses sujets dd serment de fidélité s'il ne renonçait pas aux mœurs scandaleuses dans lesquelles il avait entraîné et sa cour et une grande partie de son royaume, au commerce simoniaque qu'il faisait des évêchés et autres bénéfices ecclésiastiques, et s'il ne mettait pas la main à l'œuvre pour arrêter les brigandages qui désolaient ce beau royaume - 1). Le Pape devait se croire ce droit et ce devoir vis-à-vis d'un pouvoir jusqu'alors électif, et qui s'était toujours transmis en son nom et par l'autorité de l'archevêque de Reims, qui, dans le sacre des rois de France, n'élait que sou légat
(1) Lettres de saint Grégoire, liv. !•*•, lettre 35. — Livre lï, lettre 13.
Cepeudant les affaires precaient, en Âllemagtie, En quelles ciicoos-
taiioes Grégoire
la looruure la plus grave. Sïu.1mon"^^
Un moment Henri avait paru abandonné de tous, dereï.^'"'^ Plusieurs incidents, étrangers à sa politique, et dont quelques-uns naquirent de retendue de Taction réformatrice de Grégoire, le firent remonter ^ à une influence prépondérante et du liant de laquelle il put menacer la Papauté et Taire craindre un moment qu'il Teût vaincue* Les Saxons avaient pris les armes et obtenu satisfaction sur le principal de leurs griers contre Henri, ces forteresses à rintérieur quMI avait été obligé d'abattre ou de démanteler. Malheureusement cette guerre étant, de la part de la Saxe, une guerre populaire, se trouvait exposée aux mouvements violents et quelquefois odieux de toutes les guerres de cette espèce. Sur un Taux bruit que le roi complotait de relever les forteresses détruites, des bandes de paysans saxons se jetèrent sur celle de HarzlK)urg, brillèrent la chapelle qui était en bois, et dans laquelle étaient les tombeaux d'un Trère et d*un fils du roi ' et, dit-on, jetèrent les osseineuts au milieu des niioes. Henri fit retentir sa plainte dans toute l'Europe. Cependant il Tut obligé de dire droit aux
demandes des Saxons et de conclure la paix avec enx. Cette paix devint Tobjet d'une plainte contre ces derniers de la part de Rodolphe de Souabe et de tous lesautres qui avaient fait partie delà confédération primitive, et qui crurent pouvoir reprocher aux Saxons de s'être isolés de leurs anciens confédérés pour faire la paix à leur seul avantage. Il y avait, en ce même temps, un mouvement de rébellion contre Henri jusqu'au cœur de la Germanie elle-même, sur ce grief qu'il s'efforçait de substituer au pouvoir électif le pouvoir héréditaire. Gopendant la guerre n'avait eu lieu que contre la Saxe et la Thuringe, et les autres parties de l'empire, au lieu d'entrer dans l'action, s'étaient contentées de conserver une position expectative et neutre, menaçante toutefois pour Henri qui s'était trouvé ainsi isolé et n'avait certainement rendu si prompte justice aux réclamationsdes Saxons que parce qu'il ue se sentait pas en main une force suffisante. Néanmoins, (et tel est le danger de toutes les coalitions:, les allii^s qui n'avaient pas donné dans l'action se crurent lésés, lorsque dans la conclusion de la paix ils ne furent pas traités sur le même pied que ceux qui avaient tout exposé. Ceux de la Germanie qui
voulaient un roi électif fuœut irrités de ce qu'il n'avait pas été question de leurs droits, alors que cependant ilavait été impossible aux Saxons d'aggraver leurs réclamations en y ajoutant celles des Germains qui n'avaient rien fait pour les faire valoir. Rodolphe de Souabe, qui avait été parmi les premiers qui avaient appelé Henri devant la Diète, se croyait plus exposé qu'autrefois, et il craignait que, le voyant isolé, Henri fit porter sur lui tout le poids de ses armes. Tous ceux là deyaienl si: montrer d'autant plus empressés à faire éclat de zèle dans les affaires d'Henri qu'ils se sentaient plus exposés à sa colère.
Les choses enétaient à ccpoint, lorsque Grégoire porta une main résolue, et ses seuls ennemis disent téméraire, sur les deux plaies les plus irritables delà société chrétienne en ces temps-là, la simonie dans la transmission des charges ecclésiastiques et le concubinage des clercs. La simonie était à peu près inséparable de la manière dont se transmettaient les charges ecclésiastiques sous' le régime féodal. Tout bénéfice, comme dépendant d'un fief, ne pouvait se transmettre qu'en jurant foi et hommage ao suzerain qui donnait l'investiture du fief, fin
d'autres termes, le fief et le bénéfice étaient inséparables, car il n'y avait presque pas de bénéfice sans terre qui devait hommage et foi à son seigneur. Il est vrai que le seigneur laïque aurait dû se contenter de ne donner Tinvestlture du fier qu'après qu'aurait eu lieu l'investiture ecclésiastique de la charge spirituelle, évèché ou abbaye, qui reposait sur le fier laïque ; mais il aurait fallu pour cela un désin* téressement que l'on ne pouvait attendre de longtemps de ces seigneurs i^ peine sortis de la barbarie.
Les choses curent donc un cours régulier tant que l'autorité laïque se contenta de donner l'investiture réodale à celui qu'une nomination régulière et une consécration hiérarchique lui présentaient pour cette investiture. Ce n'est pas ce que pouvaient admettre longtemps les suzerains laïques, car ce qu'ils voulaient c'était d*avoir à leur disposition les fiefs ecclésiastiques afin de se faire des créatures, et d'élevor sur les nouveaux élus un impôt qui était leur plus grande ressource. Il faut avouer que la penle était presque irrésistible. Il n'y avait guère que les fiefs ecclésiastiques qui no fussent pas héréditaires et qui pussent offrir ce double
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avantage de créer des ressources à la pénurie eitrèwe des grands seigneurs et des souverains eui-iûémes, et d'étendre leur influence direcV? et réodale, qui était peut-être encore plus limitée pour la plupart des souverains que pour les grands vassaux de leurs couronnes. C'est pourquoi ils se hâtaient partout de faire précéder Téiection et la consécration canonique par Tinvestilure laïque. C'est ainsi que le suzerain laïque parvenait à désigner forcément celui qu'il en avait investi à Tacceptation de Tautorilé ecclésiastique, car elle se trouvait ainsi avoir les mains liées. Un indigne venait-il à être investi d'un fief attenant à un bénéfice ecclésiastique, ce dernier restait seul vacant et veuf à tout jamais, si Tacceptation de Tautorîté ecclésiastique ne suivait pas l'invesliturs laïque qui Tavait précédé. D'autre part, celui qui était investi d'un bénéfice ecclésiastique, devait foi, hommage, tribut, concours armé en temps de guerre à son seigneur laïque ; c'était, pour les bénéfices, surtout les plus considérables, placer les dignitaires ecclésiastiques sur le chemin des habitudes guerrières. Ge danger n'existait pas, on était fort rare lors-
que rélectioD était régulière, car Di les populations, ni le clergé, ni le Souverain-Pou tire, n'avaieut aucun intérêt à ce que le nouvel élu, au lieu des mœurs de son état, eût celles qui ne pouvaient que lo rendre Toppresseur des fidèles qui lui étaient soumis, et le scandale de T Église. C'était à cette usurpation qu'étaient dus la plupart des maux de Tépoque féodale. Le mal était presque universel. Presque partout, en effet, pour empêcher que l'élection canonique et la consécration précédassent Finvestiture civile du fief, les seigneurs ou souverains, aussitôt qu'était mort le titulaire d'un fief ecclésiastique, se faisaient envojfer la crosse et Tanneau, qui étaient donnés au nouvel élu conîme signe du pouvoir spirituel dont il venait d'être investi, empêchaient ainsi sa consécration, et forçaient les églises à accepter celui qu'ils lui envoyaient avec les signes de la juridiction ecclésiastique.
C'était donc toucher à ce qu'était devenu partout système féodal, à ses pratiques les plus chères, à ses prétentions les plus hautaines, que de loucher à la question des investitures. Lorsqu'une main souveraine ne se porte pas sur des abus aussi étendus et aussi enracinés, on ne peut rien attendre que
de la longue transformation des choses et presque toujours des révolutions les plus violentes. Tout cria dans la grande machine Téodale lorsque Grégoire eut rappelé à lui Tinvestilurc ecclésiastique par la crosse et Panneau , et quMl eut porté la main non-seulement sur les pratiques simoniaques à ciel ouvert, mais encore ce que Ton considérait comme des droits incontestables. Il en fui de même pour le concubinage des clercs. Il était à peu près général, surtout en Allemagne, en haut et en bas, et il n*y eut presque pas d'évêques de ce pays qui voulussent se charger de promulguer les canons des deux conciles de Rome qui avaient décrété contre ces deux abus. C'est ce qui jeta toute T Allemagne entre les bras d'Henri, et lui ouvrit tous les défilés des Alpes, car la réaction n'avait pas été moins vive dans toute la haute-Italie. Aussi ne faut-il pas se montrer étonné qu'Henri, abandonné à peu près de tous, se soit trouvé subitenieut à la tête de la presque universalité des forces de T Italie et de TAIlemagne, et que tout d'un coup il se soit vu dans cette position étrange d'oser déposer lui-même le Pape, ce qu'il fit par ces mots qui résiiment le manifeste violent qu'il adressa en cette année
1076, k celui qu'il appelle Hildebrand tout coart : (( J'ni suivi leur avis, dit-il, en parlant dcsévèques, » parce qu'il m'a semblé juste. Je vous renie pour »' Pape, et vous commande, en mn qualité de » patrice de Rome, d'en quitter le siège. »
C'cstàceTactum insolent que le Pontife répondit par l'excommunication suivante :
(( Saint Pierre , prince des Apôtres , écoutez » votre serviteur que vous avez nourri dès sonen- » Tance, et délivré jusqu'à ce jour de la main des » méchanls, qui me haïssent parce que je vous » suis fidèle.
)> Vous m'êtes témoins, vous et la sainte Mère » de Dieu, saint Paul votre frère et tous les saints, » que l'Église romaine m'a obligé, malgré moi, à » la gouverner, et que j'eusse mieux aimé finir ma )> vie dans l'exil que d'usurper votre place par des » moyens humains.
)) Mais m'y trouvant par votre grâce et sans )> l'avoir mérité, je crois que votre intention est » que le peuple de Dieu m' obéisse, suivant le pou - » voir que Dieu m'a donné à votre place de lier et » de délier au ciel et sur la terre. »
Suit la formule qui excommuoie Henri, et délie tous ses sujets du serment de fidélité (1).
L'effet fut immense, et tel qu'il n'y a pas de semblable dans l'histoire. Henri se trouve un moment abandonné de tons, et il était à tout jamais perdu, sans la miséricorde vraiment apostolique de Grégoire. Ce furent les Saxons qui prirent l'initiative de demander au Pape l'autorisation d'élever un autre souverain. Voici la réponse du Pape : « SI » vous avez bien réfléchi à rexcommunication » lancée contre le roi Henri, vous êtes fixé sur ce M qu'il vous reste à faire. Il en ressort qu'il est » enchaîné par les liens de l'anatbème, qu'il est » privé de la dignité royale ; que lé peuple, naguère » soumis à sa puissance, est dégagé de tout ser- » ment de fidélité. Mais comme nous ne sommes » animé contre Henri ni par l'orgueil du siècle, » ni par une vaine ambition ; comme la discipline » et le soin des églises sont le seul motif qui nous » font agir, nous vous demandons comme à des » frères de le traiter avec douceur ; non avec » cette justice qui enlève l'empire, mais avec cette » miséricorde qui efface les crimes.... Si, contre
(1) Voigt, liv. VU.— Labbe, Gonc, tom. X.
» notre désir et pour Tcxpiatiou des péchés d*uu » grand nombre, il ne revient pas sincèrement à » Dieu, trouvez un prince qui vous fasse la pro- » messe d'observer ce que nous venons de dire, » ce qui serait nécessaire à la conservation de la » religion chrélienne et au salut de l'empire. » Faites-nous connaître au plus tôt son nom, sa » position et ses mœur:^, afin que nous confirmions » votre choix par Tautorilé apostolique, et que )> nous le rendions ainsi plein de force, comme » nous savons qu'ont fait nos prédécesseurs. »
Les Saxons se montrèrent dignes de telles paroles et citèrent Henri devant une Diète qui devait se tenir à Ausbourg, et où ils devaient prier le Pape de venir, afin de juger de cette cause souveraine.
Mais c'est ce que Henri voulait éviter, d'être jugé devanl ses sujets, ses vaincus d'hier, eux qu'il avait humiliés profondément et qu'il jugeait incapables de lui pardonner.
C'est pour cela qu'il vint trouver le Pape à Canossa, pour porter sa cause devant une aulorité qui était trop généralement reconnue pour que ce recours pût l'humilier, et devant un homme dont
il connaissait le cœur. Grégoire leva VeicodttttHicatioQ personnelle qui pesait sur lui; niais ne put que réserver sa cause devant ses sujets, car il s*était déjà lié par les paroles que nous venons de lui voir adresser aux Saxons. Malheureusement, les retards inévitables d'un débat aussi grave firent traîner Tafiaire en longueur, et les inconvénients de ces délais furent augmentés par les rapports de coarloisie et de bonne amitié qu'il crut ne devoir pas interrompre vis-à-vis d'un empereur qui élait venn se soumettre à lui, et qui n'était pas encore déODitivemeiit jugé (1).
(1^' Tout le monde connaît l'entrevue du pape et d'Henri dans la citadelle de Ganosse. Les récits qu'on en a faits sont, pour la plupart, fort romanesques ; Grégoire avait l'esprit trop solide, ses principes étaient trop arrêtés, son cœur trop au-dessus des triom^>hcs de l'orgueil, pour qu'il ait voulu humilier aussi profondément celui qui était toujours pour lui un des deux yeux de l'empire chrétien, le pupille de son prédécesseur Victor II , le fils de son propre protecteur iienri III, et de sa dévouée l'impératrice Agnès, le parent de la g^rande comtesse, cette Mathilde qui, après Dieu, fut son plus solide appui dans les luttes extrêmes qui composèrent sa vie.
Je crois que voici la vérité que l'on peut dégager sur ce poiot qui intéresse si fort le caractère du grand Pontife.
Il reconnaît lui-même qu'il fut sévère à Tégard d'Henri
Sa mort Vôîcî le Fécît de sa mort que nous a transmis
Paul de Bernrîed.
(Ep. IV, [i ; VII, 3], mais nous ne devons pas oublier qu*il avait afifaire à un princo qui avait fait nommer et avait maintenu un anti-Pape pendant plusieurs années ; qu*il avait eu ;\ craindre de sa part un £^uet-à-pens dans lequel il aurait été assassiné, et que c'est pour cela qu'il s'était jeté dans la citadelle de Ganosse, sous la protection de la comtesse Mathilde.
Mais toute sa conduite postérieure prouve qu'il n'avait que le désir de soutenir la cause d'Henri. Or, Grégoire était un homme trop sérieux pour trop humilier et rendre ainsi méprisable le souverain qu'il voulait maintenir. Ne reconnaissait-il pas lui-même, dans une lettre adressée au rival d'Henri « qu'il avait des devoirs envers lui ? » (Ep. J, 29}.
Quoi qu'il en soit, le résultat fut qu'il y eut soumission de la part du roi et levée de l'excommunication de la part du Pape. Gelïfi-ci réserva la question du serment de fidélité de la part des sujets ; mais il n'est pas exact qu'il ait reconnu la légitimité du compétiteur d'Henri, Rodolphe de Souabe. Le lecteur vient de voir comment, dans sa lettre aux Saxons, Grégoire s'était réservé de traiter avec maturité cette question en présidant une Diète constituée à l'état de tribunal souverain à cet effet. Plus tard, et à plusieurs reprises clîfTérentcs, les Saxons voulurent l'entraîner à se prononcer ; mais il ne le fit jamais. Ceux qui voudront s^en convaincre n'ont qu'à voir dans la PatrologiCy tom. 147, col. 5G6, 571, 572, les diverses lettres collectives des Saxons à Grégoire pour se plaindre de ce qu'il ne veut pas se prononcer entn» Henri et Rodolphe. En outre, aucune d'elles ne s'appuie sur la sanction donnée à l'élection de Rodolphe par les légats
Il avait été forcé de s^enfuir de Rome qui était tombée au pouvoir d'Henri, vainqueur des Saxons,
comme s'ils la jugeaient définitive, et, à ce point de vue, ne la mentionne même pas. Ces lettres sont cependant toutes postérieures à l'élection, et lorsque plus tard, dans sa lettre de convocation à un Concile, en 1063, alors qu'Ucnri victorieux est sous les murs de Rome et que le Pape touche à la crise suprême, celui-ci écrivit ces mots : « Mais il est un » point que nous croyons important de vous notifier, c'est » que Rodolphe, qui a été ordonné roi par les ultramontains » {les Germains), n'a pas pris alors la couronne par notre » ordre ni par notre conseil. » (Lettres de saint Grégoire, Uvre IX, lettre 7), il ne fera que résumer très-exactement toute la suite de sa conduite eu cette affaire.
11 me paraît nécessaire de faire remarquer au lecteur que le Pape ne veut parler ici que de l'élection de Rodolphe et affirmer que par rapport à cette élection il ne s'était pas prononcé. Mais il ne veut pas dire qu'après cette élection, il ne soit pas intervenu dans cette question, par l'excommunioation lancée dar^s le septième Concile , en 1080, contre Henri.
Les légats avaient dépassé non-seulement leurs instructions, mais étaient sortis de la ligne que celui qui les avait envoyés n'avait cessé de tenir. La formule générale qui les accréditait : Quitus indiibitanter cvedere poteslis ne les y autorisant pas. Cependant, encore un coup, ils n'en étaient pas venus, tout en ne se réservant pas assez, à une élection défînitive de Rodolphe, car voici leurs propres paroles : « 11 H nous semble que ce serait le meilleur parti , si vous le » jiouvez sans péril, de diiïérer l'élection jusqu'à l'arrivée du » Saint-Père ; mais vous avez la responsabilité de l'État et
et qui venait de traverser l'Italie en triomphateur; il s'était relire à Salerne, ville alors forliflée, et qui
» l'autorité ; c'est à vous de juger. » C'est donc avec sa légèreté ordinaire que Voltaire a pu s'écrier : a Voilà donc » un homme convaincu par ses propres lettres d'avoir fait » un parjure. » (Essai sur les mœurs), — La réflexion de Bossuot, pour être revêtue d'une forme plus respectueuse, n'en est pas plus juste : a Nous croyons le Pape qui témoigne » par serment en sa proprt cause, mais il nous est difBcile » de ne pas attribuer à un légat ce que la voix de toute la » Saxo lui attribue. » (Def. 1. l. dict. 1. c. 7.) Jamais Grégoire n'ava't voulu confier à ses légats le pouvoir de décider en ■cmlilable matière d'une manière définitive, et jamais l'AHcmagno ne Taurait supporté. C/est probablement ce qui fit qu'un si grand nombre se déroba à cotte décision , cm portée par l'empressement de quelques-uns. Il est bien difficile de ne pas supposer, en outre, que ces derniers n'aient attribué aux paroles des légats un sens plus affirmatif que celui que des parties non intéressées lui auraient donné. Entre eux et le Pape, dont nous avons la parole formelle, nous n'hésitons pas. D'ailleurs nous avons un document qui nous prouve que Grégoire n'entendait pas que ses légats prissent sur eux de décider en dernier ressort, car, dans une autre circonstance, nous voyons qu'après les avoir blâmés d'une manière générale sur l'ensemble de leur attitude, sur une question qui n'avait certainement pas l'importance de celle dont il est question, il ajoute: «Nous voulons que dans l'affaire dos deux rois, » sur l'élection des évoques de Trêves, de Cologne et d'Aus- » bourg, pour toutes les investitures conférées par des mains » laïques, vous ne preniez pas sur vous de porter un juge- )> ment. » (Lettres de saint Grég. i. VI. Lettre 38).
possédait les reliques de saîDt Mathieu. Il ne tarda pas à s'affaisser sous le poids des Tatiguos de sa vie: (( Sa faiblesse toujours croissaute lui fit pressentir
Ccpentlant la coriJuile de Grégoire eut un inconvénient que B'issuct lui a trop aracreniont reproché, avec trop de rigueur, mais grave toutefois. Ta levant rexcommunication personnelle qui pesait sur Henii, plus tard en accréditant auprès de lui des légats, en refusant de se décider entre lui et Rodolphe jusqu'à ce qu'il eût conuu du fond de leur cause par un débat contradictoire, il fit preuve de justice, de générosité, d'abnégation personnelle, puisqu'il s'exposait à être accusé de légèreté en paraissant changer de conduite, quoique au fond il n'en fût rien, et quo la soumission d'Henri fût plus que suflisantc à expliquer sa conduite ; mais il manqua de ce que Ton est convenu d'appeler l'esprit politique. Les peuples se lassent dans les incertitudes, les ressorts se détendent, et il ne faudra pas s'étonner si à quelques années de là une nouvelle excommunication, lancée coutre Henri, ne produit plus aucun clTet. Cependant, qui oserait reprocher à ' Cirégoire ses hésitations à perdre tout à fait un empereur qui s'était humilié devant lui, le lils d'Agnès, le cousin de Mathilde, et d'avoir hésité, au milieu du trouble profond et général de toutes choses en ce temp«-là ; d'avoir redouté de trop se coniier aux Saxons, do trop accorder à des récits qu'il ne pouvait pas contrôler suffisamment; d'avoir craint de se prononcer à la légère dans un débat qui avait tout à fait changé de caractère à ses youx depuis la soumission dUenri ?
11 sera victime, lui, personnellement; de ces hésitations do sa conscience, de son cœur, mais la cause dt la Papauté u'en sera point atteinte, et ainsi que le type divin sur lequel
» sa fin ; il prononça encore ces paroles qui furent » les dernières : J'ai aimé la justice et j'ai haï » l'iniquité ; c'est pourquoi je meurs en exil (1).
il aies yeux constamment fixés, la cause pour laquelle il s'est sacrifié sortira glorieuse do son tombeau.
Ce n'est qu'en 1070, et en présidant le septième Concile, qu'il se décida enfin, lorsque les excès du roi de Germanie eurent atteint à leur point extrême, à l'excommunier et à désigner le duc de Souabe comme son successeur à TËmpire.
Dans cette sentence d'excommunication, largement motivée ( t dans laquelle le saint Pontife explique sa conduite jusqu'ici vis-à'Vis d'Henri, alors que celui-ci était vaincu, que Iiodolphe était vainqueur, il tient le môme langage qu'il, tiendia plus tard lorsque Rodolphe ne sera plus et qu'Henri le tiendra assiégé :
« Les évêques et les seigneurs teutoniques, apprenant qu'il » (Henri) ne tenait pas ce qu'il avait promis, et désespérant » de sa correction, élurent, sans mon conseil^ vous en éics » témoins, le duc Rodolphe pour leur roi, yt
Si Grégoire avait agi par cet esprit qu'on lui suppose, en ce moment il se serait fait une gloire d'avoir contribué à l'élection du victorieux et à la déposition du vaincu.
(l) Mais nous devons remarquer que pai*mi les paroles qui avaient précédé, nous trouvons celles-ci : « C'est là (en mon- » trant le ciel) que je monterai et que mes instantes prières » vous recommanderoi^ à Dieu. » Nous faisons cette observation afin que le lecteur puisse apprécier à sa juste valeur ce qu'ont dit tant d'auteurs sur le désespoir du grand Pontife à son dernier moment : o Toutes les âmes héroïques y> qui osèrent de grandes choses pour le genre humain ont
» Seigneur, lui dit un vénérable évêque, vous ne » pouvez mourir en eniU car, vicaire du Christ, » >oiis avez reçu d'en haut toutes les nations pour » héritage, et la terre entière pour domaine. »
Son corps Tut placé à côté de celui de Tévangélîste et apôtre saint Mathieu dont « la découverte, » ajoute Paul de Bernried, lui avait causé naguère )> tant de joie. »
Les événements qu'a traversés ou dominés sa vie montrent avec évidence quels furent les principes qui la dirigèrent ; mais comme il n'est pas, dans toute Thisloire de TÉglisc, un homme qui ait été à ce point un signe de contradiction, pour nous servir d'une expression qui a été à tout jamais consacrée, du moment qu'elle Tut appliquée à son divin Maître, nous allons jeter un coup d'œil sur sa vaste correspondance pour chercher à y saisir, au milieu de la variété des mouvements de son àme, les principes qui n'ont jamais varié en elle et l'ont dirigée dans les circonstances si multiples de sa vie.
» connu cette épreuve. » C'est dans un tel moment que
» Brutus s'écriait : » Vertu, tu a*es qu'un nom ; c'est alors
» que Grégoire VII disait : J*ai aimé, elc » (Michelct,
Histoire de France, t. II, 1. iv, c. 9).
sosijcesftnrrindo Lc prlncipc QUI, entre tous, n'a jamais varié,
ppiidance do l'É-
tll îfa'n''*'w '''ikis ^^"^ Vàme dc Grégoire, c'est que TEglisc de Dieu
armes spirituelles j.»». «i» j-j.» •
dvs imnsdeiK- doil ctrc indépendante de toute puissance temiH)relie (1). C'est ce qu'il avait exprimé avec beaucoup d'éloquence dans la plupart de ses lettres, et, entre aulres, dans celle-ci : « Quoi ! par toute la terreil » est permis 'à la pi us pauvre Temme de choisir son » mari à son gré, et selon les lois de son pays ; et » la sainte Église, l'épouse de rhomme-Dteu, notre )) mère, n'a pas la liberté de s'attacher à son » époux selon la loi divine et selon sa volonté ! Il )) Tant qu'elle subisse la loi des impurs et une dé- » testable eoulume ! Tu veux que les fils de la » sainte Église soient soumis à des intrus, à des » adultères, à des ravisseurs, comme s'ils étaient » leut-s pères ! C'est pour l'Église un outrage que » je n'ai pu supporter (2). »
(1) Ep. l. 1, ép. 3r..
(i) Parmi ses lettres, la Gi<^ au supplément.
Le sujet est trop important pour que nous ne nous y arrêtions pas avec tous les développements qu'il peut recevoir (laus une note.
Il est certain que Grégoire voulait l'indépendance dc l'Kglise, mais il n'est pas vrai qu'il voulût abolir rindcpendance du pouvoir civil, en tant qu'indépendance ordinaire et habituelle.
Ce qui le frappait, c'est que tous les oiaux de rÉglise venaient , principalement , jde ce que l'Église n'était pas libre , de ce qu'elle était ri-
II est vrai que Grégoire croyait- à !a suprématie du pouvoir direct des Papts sur celui des princes, et de toutes souverainetés temporelles, de quelque ordre qu'elles soient, suprématie qui peut et doit i< 'affirmer dans certains cas particuliers. (Ep. I. 1. 35, (52, 15, 60, — IX. 9, 11, 51. VIII. U. VI. 25.1[ Il proclame, en elîet le droit qu'a le Pape de les instituer, ce qui ôlait vrai de son temps où l'élection prévalait partout; et aussi do les déposer (Ep. VIT. 4. IT. 18, 32.) lorsfjue cela est exigé par le bien de la famille chrétienne (3. Ep. lib. V. 8. II. 1. A. IV. 1. etc.) Mais quant à ce dernier droit, le seul important à considérer depuis que riïérédité a remplacé l'élection dans toutes les monarchies chrétiennes, Bossuet lui-même, dans sa Défense de la déclaration, tout en aflirmant que le Pape n'a pas le droit de délier les sujets de serment de fidélité au roi par un acte de juridiction propre, no peut contester au h'aint-Siépre le pouvoir de le faire par une décision doctrinale ou par un aâle dr. pouvoir direetif. Du moment où le Pape a ce pouvoir, que ce soit comme conséquence do tel ou tel principe, qu'est-il besoin de discuter? Et en vérité, comment peut-on reprocher à Grégoire Vil sa conduite envers Henri IV, lorsqu'on voit îlincmar, archevêque de Reims, qui ne pouvait en cela se considérer que comme le délégué du Saint-Siège, écrire au rot Louis III : « Ce n'est pas vous qui m'avez » choisi pour gouverner l'Église; c'est moi qui, avec mes » collègues, vous ai délégué pour administrer le royaume. » Quel est celui qui, parmi les chrétiens orthodoxes, oserait refuser au Pape le pouvoir d'excommunier, de séparer de la
vée au pouvoir séculier, surtout par les investitures laïques. Il considérait celles-ci comme un fléau, uon pas en elles-mêmes etdaus la pensée qui
communion de l'Église, un chrétien quel qu'il soit, empereur ou roi, alors que l'évèque de Milan, aux applaudissements de tous les siècles, refusa l'entrée du sanctuaire au grand Théodose ? Et en est-il un seul, parmi les esprits qui ont conservé quelque calme, qui put approuver ces incroyables paroles de Fleury :
c On avait raison de tenir Henri pour excommunié, Grc- » goire pour Pape légitime, et Guibert pour anti-pape, et » de soutenir qu' 071 ne devait pas communiquer avec les excom- » munies; maison ne devait 'pas en conclure qu'//«/iri ne » diit plus être regardé eomme roi (Fleury. Tom. XIII. » p. 393). » Voyez-vous le roi avec lequel l'on ne peut plus communiquer et que l'on doit continuer à considérer comme roi ? Encore aujourd'hui, vous imaginez- vous un sultan chassé de la mosquée et continuant à recevoir l'hommage de ses sujets? un roi d'Espagne isolé des catholiques? un souverain de la Grande-Bretagne ne pouvant pas communiquer avec ceux dont il est le chef spirituel aussi bien que temporel ? le czar mis en dehors de Péglise russe ? Fleurj* dépasse les libres-penseurs qui ont quelque modération, car, en voulant tout à fait, sans laisser entre eux aucun lien, séparer le spirituel et le temporel, il fait œuvre de pure chimère que n'adoptera jamais un esprit sensé, quelque profession qu'il fasse d'indépendance vis-à-vis do rÉglisc. Écoutez M. ('e Rémusat (Vie de saint Anselme, 2" p. chap. !•»•) :
(( Le pouvoir indirect, celui qui appuie sa compétence unî- » vorselle sur l'universalité de la morale, celui qui atteint U ]> temporel par le spirituel, et qui, même en ne prononçant qite
les avaient créées, dans leur jeu régulier , lorsque Télection et la consécratioD canoniques avaient été pleinement indépendantes, mais dans le Tait général
» des peines canoniques, se fait le juge du monde^ celui lày » l'Église romaine, non plus qu'aucune Église catholique, n'en » saurait renier le principe ni désavouer la prééininence, »
Ces raisons sont d'un ordre général et dérivent du plus simple bon sens. Mais TAllemagne, et remarquez-le bien, l'Allemagne protestante, a été plus loin, et avec une pénétration profonde elle a reconstitué le moyen-âge. Dans une histoire politique et juridique de l'Allemagne qui est devenue classique dans ce pays, et qui y jouit d'une haute réputation, et incontestée, il est établi que le christianisme est UQ tout complet, qui repose sur une seule base, la puissance divine, qui doit lui assujettir tous les peuples, et dont les deux ramifications, la souveraineté spirituelle et la souveraineté temporelle, viennent se réunir en la personne du Pape, car c'est de lui, du Pape, que l'Empereur et les autres princes tiennent leur pouvoir. L'auteur qui est un savant historien, et plus savant encore jurisconsulte, car toute sa vie il fut professeur de droit, à Cologne d'abord, à Berlin ensuite, établit que l'Église et l'État ne forment qu'un seul et même gouvernement, une seule et môme société, le gouvernement chrétien, la société chrétienne. Malgré la diversité de mœurs et de rang, l'unité est profonde, et elle vient de la foi.
Raumer a été, dans ce siècle, un des plus profonds historiens et un des esprits les plus élevés, un des plus beaux caractères de l'Allemagne. Après avoir été persécuté pour ses opinions libérales, il fut un des représentants les plus autorisés de l'esprit allemand à la Diète de Francfort, dans
qui prévalait alors dans le monde féodal, et qui parvenait presque toujours, par une voie ou par une autre, à enlever les bénéfices à rélection régu-
divorses ambassades, enfui dans la chambre des Seigneurs. Voici ce qu'il dit de l'autorité du Pape : « Le Pape, comme » vicaire de Dieu sur la terre, était d'après les opinions » catholiques, libre de toute dépendance eccléfilastique et M au-dessus de toute chose terrestre, afin d'être, avec TÉglise » immuable de D'eu, une ancre de salut pour les faibles, un » sujet d'effroi pour les méchants, une force capable de puri- » fier le pouvoir temporel, un père pour consoler les esclaves » et los Qpprimés. *
Nnvalis n'était [«as un historien, mais un poète dont l'âme remplissait son pays. D'ailleurs, ainsi que tous les poètes de quelque valeur en Allemagne, sa poésie était soutenue par des études exactes et profondes. 11 a chanté Rome comme la résidence sacrée dit gouvernement divin sur la terre.
Cette conviction est tellement classique dans cette renaissance de l'esprit allemand dans notre siècle, que dans un ouvrage admirable: de la Nécessité d'un fondement théologique pour les sciences politiques, ouvrage dont le seul titre est une des aftirmalions les plus hautes, l'auteur après avoir dd?rit le système féodal tel que nous l'avons analysé d'après ËicbhroD, et dont la Papauté est tout à la fois le fondement et le couronnement, prouve que c'est bien là une œuvre, permettezmoi l'expression, une machine divine, car tous les louages de cette machine n'ont pu être montés, mis en jeu, soutenus que par la même main qui assemble les membres divers du corps humain, les unit, et leur communique un mouvement et une force d'ensemble.
Ceci parait nous éloigner de Grégoire VII; mais non.
lièrc <]ui esl la plus sérieuse garantie de la compéleuceet du droit de Télu. C*est de cet abus presque universel qu'il Taisaii découler ce fleuve de passions criminelles qui inondait la chrétienté (1), lesmceui-s mondaines du clergé (2j, leur cupidité, leur violence (3), et surtout, cause de tous les autres maux, leur soumission absolue à Tautorité laïque (li).
cela n^est pas, car Gréf?oire est la papauté dans son droit le plus simple, dans son idée la plus pure et la plus nette, dans son jeu le plus vrai.
(i) Kp. 1. II, ép. 2.
(2) Ep. 1. 2"», ép. 45;l"s, ép. 42.
l3)Ep. Vil, 2; VIII, 17.
(4) Ep. lib. i", ép. 20* ; 11, 9, 40, 49.
Je ne citerai qu'un seul fait, mais il suffira, ce me semble, pour faire apprécier par le lecteur à quel point l'investiture laïque était considérée par les princes comme essentielle à l'intégrité de leur puissance.
Il y avait près d'un demi-siècle que Grégoire avait soulevé avec énergie cette question. En Angleterre , Henri I*»' avait succédé à Guillaume-le-Rouz, qui lui-même avait succédé à Guillaume-le-Gonquérant. Jamais Grégoire, malgré ses menaces, n avait pu rien obtenir de ce dernier, et cette question avait continué à être considérée par tous les princes normands comme tellement capitale pour les prérogatives royales, qu'Henri s'écriait avec emportement qu'il ne souffrirait dans son royaume quelqu'un qui ne serait pas son homme.
Grégoire élait tout le contraire d'un esprit chimérique ; à plusieurs reprises, dans ses lettresfl), il revient sur la nécessité où se trouve l'Église d'être
(Vest sous cot aspect, remarquez-le bien, car tout est là, que cettequestiott seprésentait aux souverains. Et dans sa lettre au Pape, faisant allusion à cette prérogative qu'il croyait en jeu et qui était l'objet de la lettre et de l'ambassade qui l'accompaf^nait, il disait: « Que votre sainteté soit bien avertie que, » moi vivant et Dieu aidant, les privilèges et coutumes du I) royaume d'Angleterre n'éprouveront aucune atteinte. El )) si moi, ce qu'à Dieu ne plaise, je me laissais tomber dans un n tel abaissement, mes barons, bien plus tout le peuple d'Angh- » lèvre ne le souffrirait pas. » (Ep. 111, 47 et 48, Bromt, chron. ser. X, p. 777.
Dansdes temi)S réguliers, et sous le gouvernement d'hommes sages, cette situation avait pour l'Église tous les inconvénients de la servitude ; mais dans des temps troublés comme au dixième et au onzième siècle, surtout sur le continent, les inconv('nients étaient d'une violence désastreuse et précipitaient à la ruine immédiate. Voici ce qu'Alton nous apprend d'une époque où les princes se soumettaient, même pour l'investiture dos bénéfices ecclésiastiques, à la forme de l'approbation populaire. Dans son livre des soufjftrances de l'Eglise (en voir le résumé dans Ceillier, tom. 19), il raconte qu'il arrivait souvent que les princes élevaient des enfants à l'épiscopat pour en faire bénéficier quelques-uns de leurs courtisans, et qu'ils étaient amenés dans l'assemblée du peuple où on se contentait de leur faire quelques questions dont ils: avaient appris de mémoire les réponses.
(1) Lib. 1, ép. 7; 10,75; VI, 20.
appuyée , pour remplir sa mission ici-bas , et sur le devoir qui incombe à ceux qui ont chaîne de la diriger et de la défendre, de se servir de toutes les armes légitimes qu'ils ont entre les mains pour garantir ses propriétés contre la fraude ou la violence.
On s'est trop souvent arrêté et complu à préseoter r&glise et la Papauté comme unies dans leurs anathèmes contre les biens ecclésiastiques, par des vues de pur intérêt et de grossière attache aux biens de ce monde. Une seule réflexion devrait saffire, car personne n'ignore que c'étaient là aussi les biens des pauvres, et que, dans l'état social d'alors, ils n'en avaient pas d'autres. Telle était aussi la volonté des testateurs qui n'avaient pas entendu faire des fondations pieuses pour subvenir aux passions grossières de quelque homme de gaerre, ou à la corruption plus raffinée d'un courtisan. Souvent ils exprimaient, dans la charte même de fondation, cette préoccupation, et appelaient tous les anathèmes de l'Église sur ceux qui viendraient plus tard dénaturer ce qu'ils avaient fait, et détourner à des besoins rares et d'un autre ordre ce qu'ils avaient destiné à des nécessités sacrées et
urgentes. Il nous reste encore la charte (Je fondation du monastère de Cluny, dans laquelle ces sentiments s'expriment avec une grande vivacité et une profonde conviction de justice et de religion.
Ce sur quoi Grégoire revient le plus souvent, c'est sur T union nécessaire de F Église et de Tempire (1). Ceux qui nous ont suivis jusqu'ici ont pu voir à quel point cette conviction l'avait dominé dans sa lutte avec Henri, et avait contribué à le jeter dans ces atermoiements que lui ont reproché ceux qui ne voient que des nécessités politiques, et nullement ceux de la justice et même de la mansuétude chrétienne.
Aussi si l'on est étonné des craintes exprimées par Fleury et Bossuet sur les atteintes que ce grand Pontife aurait portées, d'après eux, au pouvoir souverain des rois, on est indigné lorsqu'on se trouTe en face d'allégations semblables à celle-ci : « Peut-être » vous étonnerez- vous. si je disque Grégoire VII, » l'homme de Dieu, vir Dei^ est un ancêtre de la )» Révolution française ; néanmoins, cela est évi-
(1) Ep. 1. I, op. 19, 62, 75, 35, — 11, 13, 31. ~ VUI, 20, 21, 23.
» dent (i)... Aucun livre ne donne Tidée de sys- » tèine de cet 'homme : Imaginez un terrorisme » moral, un 93 spirituel qui tient Tanathème en )» permanence suspendu sur lésâmes des suspects. » On peut dire que Téchafaud des révolution- » naires modernes est peu de chose en comparaison » de ce glaive de rexcoinmunication qui jetait » rbomme, le roi au ban de l'humanité et de Dieu » pour ce monde et pour Tautre. »
C'est cependant le même Pape qui a le plus res- ^*dw?œ?et «gettê treint. et adouci la peine de Texcommunicatiou ; ^««'*"^*'°®"®°^lisez et voyez si ce n'est pas une véritable impiété
(1) Cette citation et la suivante sont extraites du livre de M. Quinet : le Catholicisme et la Révolution française.
M. Quinet, de qui sont ces paroles, ne peut s'appuyer que sur la lettre si souvent citée de Grégoire à Hériman, évêquo de Metz (IV, 2. VIII, 21), et dans laquelle il oppose les origines du pouvoir des rois, qui a toujours commencé par la conquête et la violence, à celui dos Papes dont les origines sont bien autrement pures. Mais qui pourrait révoquer cela eu doute? Il suffit que Grégoire ait toujours prêché l'obéissance à un pouvoir que son établissement met sous la protection de Dieu, pour qu'on ne le confonde pas avec la Révolution française qui a toujours prêché le contraire, c'est-à-dire le droit du peuple à l'insurrection. Or, c'est ce que prouve toute sa vie; et que sa doctrine ait éié en rapport avec sa coaduite, la plupart de ses lettres le prouve aussi, et entre autres la 23«' du vin* livre, la ?• du vu», la 21« du vu», etc.
que de mettre son nom à côté de celui des membres du Tribunal révolutionnaire ou du Comité de salut public :
« Par Tautorité apostolique nous ne soumettons » pas au lien de Tanathème (pour cause de corn- » munication), les épouses, les enrants, les servi- » teurs, les servantes, c*est-à-cKre tout le domes- » tique, ainsi que le colon et les aides, et tous » ceux qui ne sont pas tellement intimes que les » criines soient commis par leur conseil, enGn » ceux qui communiquent par ignorance avec les » excommuniés, ou qui ont seulement rapport » avec ceux qui communiquent avec les excommu- » niés (1). »
Quant à la conduite de Grégoire envers les hérétiques, pour en avoir une idée suffisante vous n*avez qu'à lire, dans Mosheim (2), celle qu'il tint constamment à Tégard de Bérenger, celui de tous
(1) Labbe, conc. Rom. IV, ad ann. 1078.
(2) Hist, eccL, t. 2, p. 480 et suivantes. II est vrai que Mosheim, en vrai protestant, se rattrape et explique cetta charité par l'inclination qu'il aurait eue pour l'hérésie ellemême. En vérité, faire de Grégoire VII un complaisant d'hérésie, c'est fort plaisant, et il n'y a que les graves Allemands à avoir de ces idées là.
ceux de cette époque qui pouvait foire courir le plus de dangers à Torlhodoxie ; vous y verrez uoê douceur, presqu^une tendresse, bl&mée par plusieurs, et qui était certes fort au-dessus des mœurs du temps.
Bien n'est plus touchant que de voir ce grand Pontife, au milieu d'une si vaste administration, s'occuper d'une pauvre femme de Genève qu'on accuse d'adultère et que l'on n'admet pas à se justifier ; le voir intervenir au milieu des diverses guerres (1) qui s'agitent de son temps ; menacer
(l) C'est donc un faux point de vue que celui qui présente ce Pontife comme uniquement préoccupé de l'indépendance du clergé. Ce fut la principale, mais non pas son unique préocupation. Aussi faut-il rejeter absolument des apprmations comme celle-ci de M. Quinet (loc.cit.) : <c Etudiez les mouve- » ments de Grégoire VII ; vous arriverez nécessairement à ce » résultat que s'il a pensé de loin aux misères des peuples, il » s est contenté d'assurer et les droits et la liberté du prêtre... » Aux yeux de Grégoire VII, la société, l'humanité réelle c'est » l'Église, le citoyen , c'est le prêtre ; le reste est une ombre.» — M.Guizot va plus loin : d'après lui, ce n'est pas l'indépendance de l'Église que poursuivit Grégoire, mais sa domination sur le pouvoir civil : « L'idée dominante de Grégoire VII 9 avait été de soumettre le monde au clergé, le clergé à la 9 Papautt', l'Europe à une vaste et régulière théocratie. » Histoire de la civil: en Europe, leçon X«). Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit du partage vrai que
d'excommuDicatiou Philippe I", pour protéger la libellé des routes et la sécurité des voyageurs; eiliorter viveiùènl non-seulement Fcmperétir Henri,
faisait Gré|;oire entre les deux pouvoirs. Nous voulons seulement faire remarquer combien l'histoire a changé sur ce grand Pontife, depuis que Voltaire, dans son Essai sur Us mœurs, chap. 4, résumait ainsi sa pensée sur lui : a L'Eglise » Ta mil au nombre des saints, les sages au nombre des » foutf. 1 C'est surtout l'Allemagne qui a eu de beaux retours sur cette grande figure ; le lecteur sera à même d'ajouter ce qui manque à ces portraits ; voici d'abord celui de Voigt, qui ne voit guère qu'un côté de l'action de Grégoire : « L'unique » but de cet homme, le but où tendait chacune de ses pensées, » chacun de ses efforts, chacun de ses désirs, c'était la liberté » de l'Église. Cette pensée fut la pensée dcf toute sa vie, et » ses résultats rayonnent encore à travers le monde ; c'est le » miroir ardent où viennent se concentrer, comme en autant » de faisceaux lumineux, toutes ses actions, toutes ses pa- N rôles ; cette pensée résume toute sa vie ; il lui fait le sacri- » fice de tous ses jours ; c'était l'âme qui le fai^t vivre, » rîime qui le faisait agir. A l'imitation de lapuiss^Tace poli- » tique de l'État, qui s'efforce de former un tout en soi et par » soi, il voulut élever si haut le pouvoir de l'Église qu'elle » put jouir d'une liberté parfaite et dominer toute autre puis- » sance.
» On mt dira peut-être : est-il bien sûr que Ton trouve en D lui cette sincérité, cette intime conviction de la justice de » sa cause, de la vérité de ses motifs et de ses prétentions? » Ne s'est-il pas épuisé en mensonges et en fourberies ? N'a- » t-iL pas essayé d'établir la grande monarchie sur des faits » inventés, sur de fausses conséquences, sur de fausses in-
mais encore Wpzelin de %gdebourg, le fils de Raymond de Bérenger, en Espagne, à éviter ou dn moins adoucir, se)on leur pouvoir, les horreurs de
n terpré talions de la sainte Écriture ? Pour flétrir l'opinion » qu'il soutint comme une certitude, que le pouvoir qu'il » exigeait résidait dans la personne du Pape, ne faudrait-il » pas l'appeler l'hérésie d'Hildebrand ? N'est-ce pas en effet » un hérétique, un hypocrite, un fourbe ? A tout ceci nous » répondrons : Ou Grégoire est l'homme le plus abominable, n le plus infâme scélérat qu'on ait jamais vu sous le soleil, » ou il est t«l que nous le peignent ses paroles et ses actions. n Ses lettres nous fonrnissent en abondance des preuves de » la plus vive ardeur, du plus intime amour pour la religion, » dont il crut la divinité avec la foi la plus inébranlable. Elle » nous attestent la plus exacte fidélité dans les devoirs de sa > charge, la plus sainte, la plus ferme confiance dans la jus- » tice de ses actes, et dans la vérité de ses décisions. Il suffit » de les parcourir pour .voir percer la conviction qu'il avait » que les actions des hommes seront un jour récompensées 9 OU punies. On remarque surtout qu'elles respirent le senti- » ment de la sainteté, de la dignité, de la divinité môme de 9 son œuvre ; on y trouve partout le langage transparent » d'une conscience pieuse et d'une sainte disposition à se » sacrifier à ses nobles desseins. ■
Quant aux résultats de l'œuvre de Grégoire, voir l'appréciation d'un historien protestant qu'on a surnommé le père de l'histoire, Luden {Histoire du peuple allemand^ tom. 8) :
« Son cœur et sa raison le poussaient à maintenir rigou- » reusement le célibat ecclésiastique : son cœur, parce qu'il
• croyait fermement que l'Église, selon la volonté de Dieu,
* doit être libre «t dominer le monde ; sa raison, parce qu'il
la guerre ; étendre son bras jusque sur les mers et les côtes pour y proléger les naufragés, et exprimer enfin le fond de son âme dans une lettre écrite par
» (*tait convaincu que TÉglise ne pouvait ôtre libre ni domi- M nerle monde tant que ses serviteurs, c'est-à-dire les ecclé- » siastiques, demeureraient, par les liens du mariage, courbés » sous le joug des inténHs d'ici -bas, et sous la volonté des » grands de la terre. Cette mesure lui semblait juste, il l'es- » timait môme nécessaire. Ses yeux, franchissant le présent » sans inquiétude, allaient interroger Tavenir sur lequel ils » se fixaient. Il ne doutait pas de la victoire, et une défaite » lui paraissait impossible. Certes, la lutte pouvait être rude, » le succès pouvait flotter longtemps indécis; mais l'événe- » ment a prononcé en faveur de Grégoire, a montré claire- » ment qu'il n'exigea rien que de conforme à la situation de » son époque, dont sa parole exprima seule les besoins, et » sur laquelle il répandit Tesprit de vie. En tout et pour tout, » c'est le célibat du clergé qui nous a faits ce que nous » sommes, qui nous a donné ce que nous possédons, le génie, » la culture de l'esprit et le progrès du genre humain. 11 a » essentiellement contribué à procurer à l'Église l'unité, et » par l'unité, la puissance nécessaire pour résister à la puis- » sance brutale de l'épéç, et pour adoucir la tyrannie barbare n que le système féodal avait introduite dans la vie sociale. » C'est peut-être le célibat ecclésiastique qui a préservé le M monde germnnique d'un sacerdoce héréditaire.
» Ce sont les travaux et les sueurs de Grégoire VII qui » nous ont conquis ces conséquences et bien d'autres encore; » les services qu'il a rendus à l'esprit humain ont été encore » plus immenses que ceux qu'il avait compris dans son » plan sublime. Tout entier à assurer la liberté et la préémi-
lui à Augir, roi de Mauritanie, pour le remercier de ce qu'il avait affranchi des captiA»' chrétiens, par ces paroles devant lesquelles devraieot sMncHner tous ceux qui recherchent le nom de philosophes : a Le Dieu tout-puissant qui veut qoe tous les » hommes soient sauvés et que personne ne pé- » risse, n*aime rien tant eu nous que notre amour » pour les hommes (1). »
9 nence de TÉgllse, son courage le fit voler au champ de ba- 9 taille^ où Ton eût dît qu'il portait un cœur de bronze; et » pour donner à Tunivers la paix qu'il attendait de cette su- 9 prématie, il sut braver les luttes les plus sanglantes.
9 II ne savait pas encore si l'incendie allumé par son décret 9 relatif au mariage des clercs était éteint, qu'il lança sur le 9 monde de nouvelles foudres dont le passage devait être 9 aussi terrible ; il s'éleva encore une fois contre la simonie, 9 mais d'une manière toute nouvelle. Gomme on l'a dit, il 9 avait déjà porté à ce monstre une blessure profonde en 9 menaçant d'une égale condamnation les vendeurs et ici 9 acheteurs de charges et bénéfices ecclésiastiques. Mainte- 0 nant il était temps de mettre la cognée à la racine de » l'arbre. On ne peut nier que les décrets déjà en vigueur ne 9 fussent suffisants pour détruire la simonie qui se pratiquait » entre le haut et le bas clergé. Mais la simonie qui se pra- « tiquait entre les séculiers et les ecclésiastiques, comment » Tabolir tant qu'on croirait qu'il était nécessaire que les 9 etclésiastiques reçussent l'investiture de la main des sé- > culiers? »
(1) Ep. m,21. ,
Googk
Sa pradeDce et sa sagesse de gouvernement sont presque aussi inconnues que sa bonté et sa charité : « Grégoire VII était un réformateur par la voie du » despotisme, comme Charlemagne (1) et Pierre- » le-Grand (2 . » C'est la même pensée que développe M. Qufnet eu ces termi^s : « A quelques » égards, Grégoire VII est le Napoléon de TÉgUse ;
> il a fait le 18 brumaire du catholicisme
» Grégoire VII a, comme Napoléon, ses assemblées » muettes, ombre des anciennes délibérations. »
Dix Conciles ont été tenus à Rome sous le pontificat de Grégoire ; tous Turent absolument libres (3). Tous sont convoqués afin que le Pape soit c( entouré des conseils de la prudence f/t), » afin qu'unis aux membres « de Tépiscopat, il puisse » chercher avec un zèle éclairé, et exécuter ce » qu'exige le bien de la religion (5J, » Est-ce que
(1) Charlemagne n'est point un type du despote ; il n'y eut jamais un gouvernement paternel et passionné^ pour la justice comme le sien : le mettre en compagnie du czar Pierre !
(2) Guizot, Histoire de la civil, en Europe^ leçon XVII.
(3) Labbe, conc. ad ann. 1079.
(4) Ep. V, 42.
(5) Ep. n. !. ^
les despotes aimaient et provoquaient les assemblées de leurs sajets pour s'éclairer et agir de concert? Gharlemagne, oui, mais c'était tout Topposé d'un despote ; Napoléon, Pierre-le-Grand, non. Quel est le souferain qui ait convoqué vingt fois ses conseillers, dans un aussi court espace de temps que le pontificat de Grégoire ?
Que si Ton veut se résumer sur ce graud Pontire e( cette mémorable époque, Ton devra dire que Grégoire ne fit pas autre chose que ce qu'avaient fait la plupart des Pontifes ses prédécesseurs, qu'il n'introduisit pas une seule nouvelle maxime dans l'Église, qu'il se coutenta d'appliquer avec force, énergie, étendue, sans crainte, mais avec sagesse, douceur, grandes hésitations parfois, les plus pures et les plus élevées parmi celles qui avaient dirigé le gouvernement des Papes et des évéques, et que sa cause n'est pas la sienne propre, mais celle de l'Église entière (1).
(1) Telle est la conclusion de Touvrage de M> Gosselin, Pouvoir du Pape au moyen-âge, œuvre de sagesse, de modération, de vaste érudition et de noble indépendance.