‹ Histoire de la papauté. Moyen-âgeChapitre 4 sur 23 · DE U PAPAUTÉ POUR LA LIBERTÉ DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

DE U PAPAUTÉ POUR LA LIBERTÉ DE L'ÉGLISE

Caractère héroïque et pacifique du pontificat de Victor lli.— Urbain II ; Panti-pape Guibert ; la première croisade ; saint Anselme de Gantorbery. — Goup-d'œil rétrospectif sur le onzième siècle. — Paschal II ; recrudescence de la question des investitures ; conduite du Pape envers le roi d'Angleterre et l'empereur Germain. — Comment était posée, en ces temps-là, la question du pouvoir souverain par Tempereur Henri. — Situation de Rome et de la Papauté, pendant le pontificat de Gélase II. — Le pape Calixte II termine la querelle des investitures et les différends entre Fempereur et le Saint-Siège ; premier Concile général de Latran. — Le pape Innocent II ; l'anti-pape Ânaclet; saint Bernard; le deuxième concile de Latran.— Le pape Eugène III ; Arnaud de Brescia; le livre de : Consideratione de saint Bernard ; la deuxième croisade; union essayée entre les deux empires. — Anaatase IV ; mort de salât Bernard. — Adrien IV^ mort d'Arnaud de Qrescia.

— Importance du pontificat d*Alexandre III ; Tempire universel et les légistes italiens ; paroles du 6énat romain à Frédéric Barberousse. — Idées des rois d^Angleterre sur le pouvoir pontifical. — Situation générale de l'Europe. — Dans quelles circonstances Alexandre excommunie Frédéric. — Dam quelles circonstances il se réfugie en France.

— Pourquoi Frédéric veut attirer Alexandre à Besançon ; vrai caractère de cette réunion. —Séjour du Pape à Paris ; fondation de Notre-Dame. — Oppression de l'Église d'Angleterre sous Henri II. — Véritable caractère de la lutte entre Henri et le primat. — Alexandre confirme Thomas dans sa résistance. —Les anti-papes VictorlIIet Pascal III; Rome rappelle Alexandre. — Appui que le Pape donne à Thomas en le créant son légat en Angleterre. — Opposition de caractère entre le Pape et le primat ; mort de l'antipape Pascal. — Belle conduite du roi de France à l'égard de l'archevêque exilé. -— Embarras qui entourent Alexandre de toutes parts. — Modération et courage du Pape dans la question du couronnement du roi d'Angleterre. — Mort d'Alexandre et de Thomas Beket.

cuaciiie hciniue Grégoîrc VII venait de mourir ; on diraîl que

el pacifique du

to"Yfi'*' ^<^ ^ '^- par sa mort la Chrétienté fût frappée de cette stupeur qui glace tous les mouvements. On fut près de deux ans à trouver un homme assez courageux pour oser prendre sa succession, et cel homme, un des plus considérables de son siècle, succomba presque aussitôt, écrasé sous ce poids.

C'était Didier, abbé du mont Gassin et cardinal de rÉglise romaine, le premier des trois que Gré-

goire arvait désignés lui-même comme les plus dignes de la Papauté (1086-88). C'était tout le contraire de Grégoire : autant d'hésitation, d'amour du repos que celui-ci d'héroïsme, d*ardeur et de résolation. La vie quMl avait menée depuis plusieurs années le montre tel qu'il est. Il aimait sincèrement Grégoire, Testimait surtout, lui en avait donné maintes preuves par paroles et actes et jamais par écrit, pour ne pas indisposer Henri. La suite de cette histoire vous montrera que ce n'était pas cependant une âme vulgaire, sans force ni élé- Tation ; mais il aimait les belles-lettres, il adorait les beaux-arts, il était abbé du monastère le plus célèbre de TOccident, et la Providence avait jeté vers lui les plus illustres épaves de Byzance que les Mahométans serraient de fort près. Sa destinée, la volonté de Dieu sur lui lui étail apparue sous cet aspect d'un asile donné aux beaux-arts, aux belleslettres et aux sciences fuyant une terre devenue inhospitalière, dans ce sanctuaire illustre et sacré qui avait été le berceau des Bénédictins ; c'est pour cela qu'il en relevait les remparts, l'environnait de défenses formidables. Déjà la Providence avait paru vouloir détourner de ce rivage de la Méditerranée

Tinvasion musulmane, par les Normands que Grégoire et ses prédécesseurs y avaient placés comme Teudalaires du Saint-Siégc, et qui, sur la côte de Syracuse, de Naples et de Gaëte, se montraient contre les Barbares du Midi, tels que sur les deux côles de la Manche, en Angleterre, en Normandie et en Bretagne, leurs compagnons et prédécesseurs avaient été : un rempart contre les extrêmes et dernières alluvions du Nord ; la Germanie qui s'était constituée, la Saxe qui se constituait, avaient été les premières lignes de défense de la civilisation de ce côté.

Didier ne voulait pas de Tépiscopat, ;ion par faiblesse m?As par esprit de sagesse ; Ton peut être modeste et sage sans lâcheté. La succession de Grégoire le faisait trembler ; elle en aurait fait trembler bien d'autres. Cependant, aux yenx des modérés et des amis prudents de l'Église, il était la seule solution à d( s . difficultés qui paraissaient inextricables. Ce qu'on appelait le parti des ardents ne pouvait le re|imisser ; il était d'une sainte vie, carditial de T Église romaine, d'une orthodoxie hors de soupçon ; la seule désignation de < irégoire, au moment de sa mort, aurait d'ailleurs suffi dob-

seulement à lever tous les doutes, mais même à cDtratner tous les choix. Il y eut cependant des oppositions, même de la pari d^homaiesNiufluents dans le parti catholique, et de ce nombre fut Hugues, archevêque de Lyon ; mais les passions humaines se mêlent k tout.

D'autre part, Henri devait voir de bon œil Télection d'un homme que lui recommandaient et sa modération vis-à-vis de lui et la confiance d'hommes aussi considérables que Roger, duc des Normands des Calabres, et qui d'ailleurs était animé du plus fif désir de ne pas lui déplaire. Mais malheureusement Henri était faux, et en outre il voulut profiter de cette circonstance pour rentrer dans ce qu'il considérait comme sou droit dans Télection des Papes. Celle de Didier s'était Taite sans son consentement ; pour se venger et se prémunir, il conserva cet aoti-pape qu'il avait opposé à Grégoire, Guibert, précédemment archevêque de Ravenne, et que nous avons négligé dans ce livre précédent, parce qu'il n'avait été qu'un instrument entre les mains d'Henri, ce dernier restant l'acteur principal dans cette lutte qui se termina par l'exil du saint Pontire. Didier, préconisé sous le nom de Victor III,

sans doute pour témoigner par le cboii de ce nom quMl voulait faire revivre sur la chaire de Pierre les traditions d'affectueux dévouement de Victor II pour la maison royale de Germanie, el en particulier pour Henri, Didier, afin de ne laisser planer sur la mémoire de son prédécesseur aucun doute et ne pas sortir de la ligne de conduite que celuici avait suivie, et, en outre, pour ne pas laisser debout, eu Tace de lui, un anii-pape qni aurait divisé la chrétienté, Didier, T homme sage, modéré, désigné pour cela même par Grégoire, choisi par Roger, fut obligé, par une circulaire qu'il envoya dans toute la chrétienté, de renouveler Texcommunication de son prédécesseur contre Henri et ses fauteurs (1). Henri s'en vengea en fomentant à Rome une émeute qui en chassa le nouveau Pape (2), malgré Tassistance de la grande comtesse Mathilde , accourue pour cela , Mathilde qu*Hugues de Lyon a voulu circonvenir, qui a hésité un instant, mais que son sens droit, son

(1) Bemold, anno 1087.

(2) Muratori, Trithème, Ptolemée de Lucques, n'hésitent pas à mettre la mort de Victor au compte d'Henri, qui, d'après eux, l'aurait empoisonné.

cœar inaltérable, ont rapidement ramenée dans la vraie toîe.

Le pape Victor n*était pas Tait pour de telles lattes : après avoir fait éclater Théroîsme de son &me, dirigeant sur TÂrriqne une armée quMI avait formée lui-même et qui vint y détruire les préparatifs d'une expédition formidable que les Musulmans y préparaient contre l'Italie, vaincu par une maladie cruelle il regagna sa chère solitude pour y mourir, ayant assez vécu pour montrer que les hésitations à accepter la Papauté ne lui étaient pas venues des défaillances de son cœur, puisqu'il tombait victime de son courage, mais d'une connaissance de lui-même qui était de la sagesse, et d'une préférence pour la solitude qu'aucun esprit droit et élevé ne saurait condamner. Son pontificat et l'interrègne qui l'avait précédé sont, sous ce rapport, un des ornements du piédestal sur lequel s'élève la grande flgure de Grégoire VII.

Cette figure est tellement dominante, à cette urbain iijiami-.

*^ ' pape Guiberl ; la

époque de l'histoire de l'Église, que le premier que S^.'SàiSÎAÏÏiSiê

de Gantorbéry.

vient de désigner le Pape mourant pour recueillir sa succession est celui que Grégoire avait désigné le second, Odon, évêque d'Ostie ; il succéda à Didier sous le nom d' Urbain II (1088-99).

Dès les premiers jours de son pontificat, Ton voit poindre à ï*horizon comme tin signe qui annonce les Croisades. L'empereur Alexis Comnène lui écrit sur vélin et en lettres d'or pour le prier de venir en Orient, lui laissant entrevoir une réunion des deux églises comme prix de son voyage (1).

Jusque-là, car le nouveau Pape avait été élu dans les premiers jours de mars, le seigneur Urbain avait résidé en Gampanie sous la protection des princes normands. En octobre, il vint à Rome, oii il séjourna, dit Bernold (2) « dans File située entre ï> les deux ponts. » Mais en Tannée suivante, 1089, Urbain ayant réuni un concile à Rome, malgré ce que sa situation matérielle présentait de précaire et d'humilié en face de Tanli-pape, seigneur sans conteste de Rome, les Romains, à la vue de cette afiluence d'évèques dont plusieurs appartenaient à

(1) C'est le grec du bas-empire qui promet et ment parce que le turc le serre de près. Nous le verrons plus tard avec une hypocrisie plus insistante, et ce qu'il ose d*asttices envers ceux qu'il prend pour des barbares naïfs. Un homme qu'il ne trompa pas, ce fut le normand Roger, car c'est lui qui jeta de l'eau sur le feu que le grec rusé avait alluma dans le cœur pieux du Pontife.

(2) Ghron. anno 1089.

la Germanie, se soulèyent, chassent Guibert, et portent le Pape légitioie en triomphe au palais de Latran. Mais ce ne fut là qu^un jour sans lendemain ; Henri avait réuni une Diète à laquelle il avait convoqué tous les évêques de la Germanie. Il paraissait assez disposé, lui, personnellement, à ne pas soutenir les clercs simoniaques et les concubinaires, gardant toutes ses réserves pour la question des investitures. Mais déjà les décisions du concile de Rome, et par dessus tout Tesprit qui Tavait animé, mis dans tout son jour par les lettres subséquentes du Pape, ne pouvaient laisser aucun doute sur le sort de Tanti-pape Guibert qui devait nécessairement disparaître pour Tunité de rËglise, et sur celui des évêques qui Tavaient suivi et reconnu et qui ne voudraient pas renoncer à leurs habitudes de concubinage ou faire une satisfaction suffisante sur leur intronisation simoniaque. Aussi l'opposition vint des ecclésiastiques et non des laîques^; mais elle convenait trop à Henri pour qu'il ne lui laissât pas tout son cours. C'est ce qu'il fit ; le contre-coup se fit ressentir à Rome, et Urbain, qui revenait d'une visite pastorale dans le midi de l'Italie, la trouva soulevée contre lui, par

les mains de Tanti-pape. « Rérugié dans File située » entre les deux ponts du Tibre (1), il s'y vit ré- )) duit par Guibert à de telles extrémités qu'il ne » dut la vie qu'à la généreuse protection d'un cer- » tain prince de l.éon qui le défendit avec une )) généreuse constance contre ses ennemis, et à la » généreuse charité de quelques dames pieuses qui » lui Taisaient parvenir quelques vivres par le » courant du Tibre. » Il se réfugia dans le château Saint Ange, mais il en fut chassé, au^ milieu des rigueurs de l'hiver, par l'astuce, disent la plupart des chroniqueurs.

C'est à Capoue qu'il se réfugia, ville qui était depuis quelque temps en la possession des Normands ; la haine des Italiens l'y poursuivit ; Capoue fut enlevé, le Pape chassé, et il eut la douleur, plus grande sans aucun doute, de voir, en les traversant, les campagnes italiennes ravagées et livrées au feu par la vengeance des Normands.

Cependant Guibert était tranquille et triomphant à Rome et y assemblait un Concile où il condamnait les simouiaques et les concublnaires. C'était là certainement la plus belle victoire de Grégoire VII,

(1) Pandulf, Viia Gelasii, H.

de voir Tempire et le schisme reconnaître la légitimité de la portion la plus notable de son œuvre, Tempire en l'adoptant, le schisme en la sanctionnant (1).

C'est dans sa fnile errante de ville en ville qu'Urbain, par une lettre (2) adressée aux évêques de la province de Reims, soutint Yves, évèqae de Chartres, dans son opposition au mariage que Philippe I", roi de France, venait de contracter avec Bertalde, malgré ses liens antérieurs (3).

(1) Annales Ottenburani, — Patrat., tom. 148.

(2) La 68« parmi les lettres d'Urbain. '

(3) Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire à ce propos les très-sages réflexions de M. de Maistre :

« Lorsque Philippe s'avisa d'épouser une femme mariée, » l'archevêque de Rouen, Tévèque de Senlis et celui de » Bayeux, n'eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange » mariage, malgré l'opposition d'Yves de Chartres.

Quand nn roi veut un crime, il est trop obéi.

» Le Pape seul pouvait donc y mettre opposition. Toute la 9 puissance de l'Église serait nulle si elle n'était pas concen- » trée sur une tétc étrangère et souveraine. Le prêtre sujet » manque toujours de force à l'égard de son souverain. La » Providence peut soutenir un Ambroise pour effrayer un » Théodose ; mais dans le cours ordinaire des choses, le bon » exemple et les remontrances respectueuses sont tout ce » qu'on doit attendre du sacerdoce. A Dieu ne plaise que je » nie le mérite et l'efficacité réelle de ces moyens 1 mais

C'est dans une situation si précaire qu'il mit la pre*mîère main à l'œuvre vraiment gigantesque qui devait à tout jamais immortaliser son pontifleat.

Pierre, connu daus Thistoire sous le nom de

» pour la répression dont il s'agit, il en fallait d'autres, et » les Papes furent choisis... Ils ont lutté sans relâche et pou- >i valent seuls lutter pour maintenir sur les trônes la pureté » et r indissolubilité du mariage, et pour cette raisoa seule » ils devraient être placés à la tête des bienfaiteurs de Thu- » maviité, car les mariages des princes, c'est Voltaire qui » parle, font dans l'Europe le destin des peuples ; et jamais » il n'y a eu de cour entièrement livrée à la débauche, sans » qu'il y ait en des révolutions et même des séditions. »

Nous devons mentionner ici pour mémoire, car il no fit que traverser la surface de l'histoire, le scandale quo donna d'abord à Gompiègne, d'où le chassa une sentence du concile de Soissons, plus tard à Chartres d'où il fut rejeté par Topposition de son vaillant évoque, Yves, et enfin en Angleterre d'où il fut expulsé, je ne sais pas par qui , un certain Roscelin qui attaquait le mystère de la Trinité dans des leçons adressées au public. Cette tentative d'hérésie ne survécut pas plus à son auteur quo colle de Bérenger, qui attaqua la réalité de la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, sous le pontificat de Grégoire VII et de ses deux prédécesseurs immédiats. L'hérésie de Bérenger n'eut d'autre éclat que celui de s'être attiré une réfutation de Lanfranc.

Quelle étrange situation, cependant, que celle de Rome ! Guibert n'y était resté que peu de temps sans inquiétude ; les appréhensions les plus vives l'assiégaient depuis que les armes de son maître avaient une fortune incertaine en Lombardie. Dans un moment de trouble, il courut reprendre con-

Pierre rHermite, venait à peine de lui retracer en termes déchirants Fétat des chrétiens d*Orîent, qu'il reçut de Conslantinople de nouvelles lettres qui le conjuraient de convoquer tous les princes et

fiance sous son drapeau. C'était le moment pour Urbain de revenir au centre de la catholicité ; il obtint, au poids de Tor, un asile dans une partie de la ville, dans le fort Sainte-Marie. Les partisans deGuibert (Ruinard, Urb. vUa.) occupaient toujours le château Saint-Ange et faisaient main-basse sur ceux qui traversaient le Tibre pour aller vers le pontife; ainsi il advint à Tabbé du monastère de Saint-Pierre, que Gebehard et Bertold avaient député au Saint-Père. Les clercs surtout étaient poursuivis ; aussi plusieurs fois durent-ils se déguiser en séculiers pour remplir leur mission. Voulez- vous savoir commentUrbainput rentrer dans le palais pontifical deLatran? c'est GefFroy, Pabbé du monastère de la Trinité à Vendôme, Geffroy , l'ami d'Yves de Chartres, qui va vous rapprendre : {Lettres de Geffroy y liv. !«', lettre 8").

a L'année môme de mon élection, j'appris par de pieux » récits que l'auguste pontife , retiré dans la forteresse des » Frangipanis, luttait courageusement contre les assauts des » schismatiques. Notre monastère était pauvre ; mais je crus » de mon devoir de voler au secours du Pontife, pour soula- » ger sa détresse et partager ses épreuves. Il serait trop long » de redire les pénibles péripéties de mon voyage; il fallut, » pour atteindre Rome, mo faire passer p:jur le dernier des » serviteurs; comme le pieux israëlite de l'Évangile, j'arrivai i» au milieu d'une nuit sombre auprès du représentant de » Jftsus-Ghrist. Je le trouvai dénué de toute ressource, et en » proie à une douloureuse anxiété. Je demeurai avec lui

tous les peuples de rOccident pour venir dodseulement au secours de Jérusalem et des Lieux saints, mais même de Constautinopic et de Tempire chrétien dont clic était là capitale. Des ambassadeurs portaient ces lettres ; Urbain convoqua un Concile à Plaisance où ils Turent admis 1 ).

Cependant, ce n'est pas probablement leurs paroles qui déterminèrent le grand Pontife, car ce ne fut qu'au concile de Clermont, et sous Timpres-

» tout le carême, et, s'il faut Tavouer, je supportai de mon » mieux les charges de la situation. Quinze jours avant » Pâques, Feruchius, que Guibert avait laissé gouverneur » au palais de Latran, fit proposer au Pape de le lui rendre » pour une bonne somme d'argent. Le Pontife communiqua » la proposition aux évoques et aux cardinaux qui Tentou- » raient, et fit apppel à leur dévouement. Mais quelle que fût » leur bonne volonté, ils ne purent réunir qu'une somme très- » insuffisante, car la persécution les avaient réduits à une » extrême misère. Remarquant alors les larmes qui s*échap- » paient des yeux du PontiiO : Saint Père, lui dis-je, il faut » accepter les offres de Feruchius. Dès lors, je mis tout en » œuvre pour réaliser la somme exigée : or, argent, mules, » chevaux, tout ce que je possédais y passa; mais finalement » le palais do Latran nous resta. Quand le saint Père fut V assis sur le trône où depuis longtemps n'avait siégé aucun » pape légitime, j'eus l'insigne bonheur de me prosterner le » premier à ses pieds. »

(1) Patrologie, v. 155.

sioD de celles de Pierre, quMl se décida et prêcha lui-même la guerre sainte (1). Nous tenons à le constater : le point de départ des Croisades ne Tut

(l) Nous n'avons pas le texte du discours qu'il y prononça, mais nous avons un document qui présente la question telle qu'elle était posée par Gonstantinople, une lettre que l'empereur écrivait au comte de Flandre et qu'il adressait en sa personne à toute la chrétienté, car telle en est la suscriplion : « Au glorieux comte de Flandre Robert, à tous les princes, » à tous les amis de la religion chrétienne, clercs et laïques, » l'empereur de Constantinople, salut et paix en Notre- D Seigneur Jésus-Christ, en Dieu le Père et le Saint- » Esprit. »

Cette lettre est très-remarquable en ce que l'empereur y dit en toutes lettres : a tle qui nous fait souhaiter que vous » ayez Gonstantinople plutôt que les païens » et cela à plusieurs reprises , au moins en termes équivalents. Il pnrlo aussi de tout ce que renferipe Constantinople, surtout du trésor impérial, des richesses môme des églises comm» detantêtre le prix de la victoire. Pour n'avoir plus à y revenir, nous dirons dès maintenant qu'une des causes qui fit avorter les croisades, fut la tactique soutenue avec laquelle le môme empereur et ses successeurs s'emparèrent de l'esprit de ceux des chefs croisés qui avaient le moins d'indépendance et do perspicacité pour les entraîner, et les autres par eux, à reconnaître leur suzeraineté sur toutes les nouvelles conquêtes, et à les tenir éloignés de Gonstantinople du moment où le premier effort de leurs armées eût obligé les inûdèles à se replier et à se concentrer plus loin. Un des motifs principaux des croisades, non pas probablement le plus influent sur les peuples, mais sur les princes, fut de secourir l'empire

pas UDC duperie, mais ud eutraioemeDl de foi (1). L'AngletetTc, au moios comme masse, s'était tenue en dehors de ce mouvement. Le roi Henri y continuait sa lutte contre Anselme, archevêque de Gantorbcry. Ceux qui ignorent ce que peut un seul

d'Orient, d'établir sur lui Tinfluence de l'Occident et d'arriver ainsi, en humiliant et en domptant le schisme, à une seule foi et à une seule église. Eh bien ! ce fut surtout par la main des Grées que fut menée l'œuvre des croisades. Bien souvent les habiles de Gonstantinoplc durent s'égayer aux dépens des dures cervelles des barons, comtes et princes de l'Occident,

(1) L'on ne saurait douter non plus qu'un des motifs principaux qui poussèrent Urbain à jeter ainsi l'Occident sur rOrieut, fut de détourner au loin cette fureur guerrière qui menaçait, en ce onzième siècle, notre civilisation d'une ruine complète. Cette pensée était tellement dominante en lui qu'elle se fit jour dans le discours par lequel, en l'année 1095, il inaugura la croisade, en la prêchant à une foule immense convoquée pour cet effet, à Glermont, en Auvergne : « Guer- » riers qui m'écoutez, s'écria-t-il, vous qui cherchez sans cesse » des prétextes de guerre, i éjouissez-vous, car voici une guerre » légitime. Le moment est venu d'expier tant de violences, » tant de combats. Tournez contre les ennemis du nom chré- » tien les armes que vous employez les uns contre les autres. » Vous qui faites si souvent la terreur do vos concitoyens, et » qui vendez pour un vil salaire vos bras aux fureurs d'autrui, » armés du glaive des Macchabées, allez défendre la maison » d'Israël. »

C'est dans ces' mômes montagnes qu'avait été inaugurée la Ligue de la paix, car nulle part ne sévissait autant cette ar-

homme, un homme éminent, doux, humble de cœur, qui ne demande que la solitude pour y prier et étudier, mais animé de Tesprit de fol, n^auraient qu*à étudier de près cette illustre flgurc, cet évèque seul, parmi tous ceux de l*ile, à dérendre la vraie

deur barbare. C'est là que ce fléau fut arraché, par la main d'un Pape, du sol de TËurope qu'il avait épuisée, pour être jeté sur celui de TAsle où il devait se trouver opposé à un autre plus redoutable encore.

Le lecteur voudra bien remarquer que ce motif de la part d'Urbain était tout-à-fait désintéressé et dans la seule direction du bien général de la chrétienté. Il voudra bien ne pas confondre cet aperçu avec celui de ces historiens qui présentent les Papes poussant aux croisades, par un intérêt particulier et pour augmenter leurs richesses et leur influence, et Urbain II, entre autres, pour appauvrir la cause de l'ennemi irréconciliable de la Papauté, l'empereur Henri lY ; rien dans l'histoire n'autorise de telles suppositions, et quant à Urbain en particulier, vous remarquerez que dans la croisade qu'il prêcha, non en Allemagne,' mais en France, il n'y eut presque pas d'allemands.

Mais pour le redire encore une fois, l'on doit surtout considérer les croisades comme le résultat d un entraînement de pi et une des œuvres les plus éclatantes de l'héroïsme chrétien.

C'est là sans aucun doute le point de vue principal auquel il faut le placer pour bien juger des croisés. Ils commirent des cruautés inouïes jusque sur les morts devant Antioche, ainsi que devant Ascalon, à Jérusalem même. La plupart t'étaient montrés barbares entre eux, de château à château ;

doctrine sur les investitures. Il vient à Rome pour y trouver appui et secours ; c'est sa noble constance qui entraîne enfin le Concile réuni en cette ville à des idées exactes sur la situation de Téglisc

comment aurait-il pu en ôtre autrement à l'égard d'étrangers qu'ils considéraient comme des oppresseurs dd leurs frères, des ennemis de leur pays et de leur religion ? Dans leur ensemble populaire et général, les croisades avaient été un entraînement de foi ; mais un mouvement de foi ne change pas le fond des mœurs ; ce n'est qu'à la longue, et par TefTet d'un travail soutenu, que la fol transforme complètement les mœurs d'un individu ; voyez combien plus long doit être ce travail lorsqu'il s'applique à une nation ! Cependant la première croisade, comme celles qui suivirent, firent briller du plus vif éclat les qualités chevaleresques et héroïques de la plupart des chefs, l'ardeur de la foi et la constance dans les fatigues de la plupart des croisés de tout ordre. Le résultat de la première, car nous n'avons à nous occuper ici que de celle-là, ne fut pas aussi décisif, et surtout aussi solide qu'il l'eût été si ce vaste mouvement avait obéi à une seule main. Mais lorsqu'on y regarde de près, c'était vraiment impossible. Il y eut cependant des résultats qu'il n'est pas permis à l'histoire de taire et surtout de nier. Gonstantinople est délivrée et rassurée ; Dorylée, Antioche et Ascalon sont des champs clos où, comme à Poitiers, l'Islamisme est vaincu par le Christianisme. La délivrance a'étend à la Syrie, à la Gilicie, à la Mésopotamie. Là se fondent des principautés chrétiennes qui serviront dt points d'appui aux nouvelles armées venues d'Occident. La conquête de la Palestine, de la Phénicie, rend à l'indépendance et à la sécurité les chrétiens du Liban, de Césarée, de Naplouse et de plusieurs autres cités*

d* Angleterre que voilent à dessein les lettres et émissaires du roi, et à des sentences qui ne peu* vent plus laisser aucun doute aux évêques qui ne veulent pas toutefois briser avec l*orthodoxie.

C'est dans la dernière année du pontificat d'Urbaio, mort le 29 juillet 1099, que nous devons nous arrêter un moment pour jeter un coup d*œil rétrospectif sur ce grand onzième siècle, siècle %°^tifM^p'uî'?i-

siècle.

qui, succédant au siècle de fer, le dixième, vit triompher la liberté de rÊglisc si odieusement opprimée pendant le siècle précédent, et frapper au cœur, dans son propre pays, Tennemi traditionnel de la chrétienté.

Un prélude des croisades que Ton ne remarque pas assez, fut rétablissement en Sicile des Normands, établissement que Nicolas II, Grégoire VII, Urbain II, Victor III, fortifièrent de toutes manières, en telle sorte que Tinvasion musulmane, détournée de la route des Pyrénées par Charles- Martel, et qui, depuis ce temps-là, avait pris celle de ritalie, y avait été arrêtée, après tant d'années de ruines et d'angoisses.

Le moment était favorable pour Tébranlement des croisades; en Espagne, surtout dans T Aragon

et dans la Gastille, les chrétiens, si longtemps opprimés» reprirent Toffensive, et refoulèrent, peu à peu, pas à pas, par des étapes héroïques, les Sarrasins et les Maures.

Ce siècle fut surtout remarquable par TexpIosioD de ferveur religieuse qui fit rétablir par plusieurs réformateurs la règle de saint Benoit dans toute ta sévérité ; nous devons citer la réforme deCluny, Citeaux, Yalombreuse, Grammont ; et comme plus austère, celle des Chartreux et des Gamalduldes.

Quant aux grands hommes et grands écrivains, qui fut jamaisplus grand que Grégoire VII, Anselme, Pierre Damien ?

Le pape qui succéda à Urbain (14 août 1099),

avait fait partie du monastère du mont Cassin, et

dSSeîiU dfir il porta, sous le nom de Pascal II (1099-1115),

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vesiiinres; con- sur la chaifc dc saint Pierre, toute la douceur de

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Ion aime à aller retrouver, au travers des âges, dans ces types inimitables qui apparaissent ça et U, résumant, dans ce qu'elle a de plus exquis, la vie monastique des premiers jours de notre civilisation chrétienne occidentale.

Pascal II est une figure historique qu'il faut

Paschal II ; recru

continaellemeot tenir opposée à celle de Grégoire YII, pour saisir dans toute sa graudeur et sa simplicité Tœuvre papalcu

En lançant avec une impulsion foudroyante la question de la liberté de TÉglise, et en rarrichant Tiolemment par cet effort souverain aux étreintes inextricables dans lesquelles la tenaient enlacée les mille réseaux du système féodal, Grégoire avait ébranlé les fondements de cette civilisation qui commençait. Il le fallait, car, sans cette forte secousse, la question n'aurait pas pu se dégager dans toute sa force et toute sa netteté. Cependant les choses chrétiennes, pas plus que les choses de la nature, ne vont par bonds, mais par allures douces et mesurées; car Tesprit qui les mène les atteint . toutes avec autant de force que de suavité. Pascal devait remettre dans une voie unie les mouvements violents qui avaient marqué la' fin du règne de Grégoire VII et s'étaient prolongés sous Urbain IL C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger avec vérité et justice, et partant avec fruit, l'action sociale et religieuse de ce Pape contre lequel l'on a été, plus que peut-être envers tout autre, souverainement injuste, par cela même

quMl n*a demandé à son temps que ce qu'il pouvait produire, plantant des jalons sur toute la roule à tracer, mais n'empiétant pas sur ce que devaient Taire les siècles futurs pour le complet achèvement de cette œuvre, le Christianisme, dont la consommation, pour parler le langage de TApôtre, se confondra avec la consommation des siècles euxmêmes.

La première concession qui ait été la plus critiquée de cet esprit sage et modéré , fut celle par laquelle il termina en Angleterre In question des investitures.

Afin que le lecteur saisisse bien le point capital de celte question, qui a été celle de la liberté de rÉglise, au moyen-âge, il est nécessaire que nous revenions sur ce que nous avons déjà dit des investitures, et par la nouvelle manière sons laquelle nous la lui présenterons, peut-être ajouterons-nous à la clarté de ce que nous avons déjà dit.

L'investiture comprenait, ou si vous aimez mieux, supposait trois choses: Télection, le serment d'hommage et le signe extérieur de l'investiture qui se faisait pour les fiefs ecclésiastiques par la crosse et l'anneau, du moins pour les principaux

qui ressortissaientau pouvoir sonferain, les abbayes et les évêchés.

Dans les commencements/ le pouvoir temporel n'avait qu'un droit de contrôle sur Télection ; bientôt il attira à lui Télection elle-même. Quant au serment d'hommage, c'est en lui que se trouve le nœud de la question. Ce n'était pas un serment ordinaire, comme celui qu'en vertu de divers concordats, et entre autres du dernier, nos évoques prêtent à nos souverains, mais un vrai serment de vasselage, qui faisait de celui qui le prêtait l'homme iige de celui à qui il était prêté.

Ceci est bien nécessaire à remarquer et à retenir, afin de comprendre pourquoi Urbain II, entre autres, avait condamné ce serment. La manière dont s'exprime à ce sujet ce Pontire , et que nous trouvons reproduite dans la Vie de Lonù-le-Grot, par Suger, prouve que ce qui effrayait Urbain , c'était de voir par ce serment les hommes d'église, dont les mœurs doivent être éminemment pacifiques, devenir vassaux d'hommes de guerre qui pouvaient abuser de ce serment pour les entraîner dans leurs disputes sanglantes et incessantes.

11 est nécessaire d'ajouter qu'il y avait à cela un

autre danger, à savoir qu'un tel serment devait insensiblement entraîner Télection, car Télection ne pouvait pas se risquer à mettre en présence du souverain qui allait devenir son suzerain un élu qui ne lui eût pas été agréable ; de là il devait arriver, pour que l'agrément Tût indiscutable, que l'initiative elle-même de l'élection Tût abandonnée au suzerain.

Le serment était donc un danger pour la liberté et rindé|iendance de l'Église ; Urbain II avait agi d'une manière apostolique en le condamnant. Mais personne ne pourrait prouver qu'en sacrifiant celte conquête d'indépendance, alors qu'on ne pouvait éviter cette concession, un Pape manquât à ses devoirs, du moment que d'autre part il prenait des mesures suffisant à conserver intactes toutes les autres garanties.

Or ce fut la seule concession que Pascal fit à la couronne d'Angleterre, car en permettant le serment, il lui fut restitué en compensation et le droit d'élection et le droit d'investiture par la crosse et l'anneau.

Quant à l'investiture par la crosse et l'anneau, il était peut-être plus important encore de la réserver

au pouvoir spirituel , parce que les peuples qui voyaient le suzerain laïque transmettre la mitre et la crosse devaient sMmaginer qu'il était pour quelque chose dans la collation du pouvoir spirituel dont ces objets étaient les signes. Or, en faisant cette dernière concession à t' empereur Henri Y, Pascal avait Tait une concession dont les événements subséquents montrèrent le danger et qu'il désavoua, mais à laquelle il s'était efforcé d'enlever son danger principal par l'engagement formel qu'il avait exigé d'Henri de rendre au clergé la plénitude de Télectioo : a 11 n'y a aucune hérésie, observe Baronius, )> à faire la concession faite par Pascal ; mais sou- (( tenir que cela est de droit, et que les laïques » doivent donner les investitures, ce que n'a jamais » dit Pascal, cela est une hérésie. »

D'ailleurs, pour celui-là même qui lit superficiellement l'histoire de cette mémorable dispute, il reste acquis que le Pontife romain avait mis tout en œuvre pour rappeler à lui l'intégrité du droit et qu'il n'avait reculé qu'après avoir touché, par cette coDtinnité d'efforts, à un schisme complet (1).

(1) Le péril extrême que voulut conjurer Pascal, par sa concession à l'empereur, est mis plus en relief, chez la plu-

L*on peut ajouter que jamais la volonté d'assurer la liberté de TÉglise, n'éclata eu aucun autre Pontire avec plus de force, puisque Pascal Tut le seul à vouloir lui faire le sacrifice de toutes les terres que possédait l'Église à titre de fief, offrant de les

part des historiens que le danger semblable que courait, dans le môme siècle, l'église d'Angleterre ; le lecteur voudra bien nous ] ormettre, à ce dernier sujet, quelques citations dans cette n:)te.

« Qiiond Guillaume apprit (Ëadmer, Hist. tiov,, 1. II) la » mort d'Urbain, il dit ; Que le diable emporte celui qui » s'en soucie... Et celui qui est Pape maintenant, quelle cs- » pècc d'homme est-ce ? Un bel esprit répondit : C'est le vrai » portrait d'Anselme. — Alors, par ma foi, reprit le prince, » il ne vaut pas cher ! Mais qu'il soit ce qu'il voudra, c'est » son affaire ; la Papauté, j'en jure par tous les saints et les » diables, ne me montera pas cette fois sur le dos. Me voilà » libre, libre je resterai. »

Ce n'est pas faire une injure à la mémoire de Pascal que de mettre en présence celle d'Anselme, d'autant plus que jamais deux hommes ne se sont autant ressemblés pour la douceur angélique, la foi inaltérable, la sagesse profonde, et les mille scrupules de la charité la plus délicate. Voici, cependant, résumée par son historien (Eadmer, liv. IV), la vie du grand archevêque de Cantorbéry, à qui l'on a fait identiquement Us mêmes reproches de trop d'atermoiements et jjas assez d'autorité décisive et péremptoire :

a Plusieurs disent qu'Anselme n'a rien fondé ni pour » l'Église, ni pour l'Etat, ayant tout entre les mains. Mais » que Ton considère tout ce qu'il eut à souffrir de la part du

rendre à Tempire pourvu que celui-ci voulût se déclarer désiutéressé dans la question des investitures.

Mais il advint ce qu'avait prévu le rusé et ambitieux Henri. A l'énoncé de cette renonciation, tous les évoques présents à Saint-Pierre se récrièrent vivement ; par leur refus d'y obtempérer, il se trouva dégagé lui-même.

Cependant il voulut être sacré, et sur le refus du Pape, il le fit jeter dans les fers et l'emmena prisonnier avec lui.

Parmi les meilleurs historiens de TÉglise, il en

» roi Guillaume et des siens. Pendant quatre ans, il fut en » butte à une atroco persécution ; la cinquième année, il fut » exilé, spolié ; et pendant trois ans, jusqu'à la mort de ce 9 prince, il vécut dans un complet dénùment. Durant ce » temps, il vécut d'emprunt, ne voulant pas être à charge à » SOS hôtes. Rappelé ensuite par le roi Henri, il trouva toutes » ses ressources dilapidées, et ses créanciers venaient. tous m les jours d'outre-mor ; qu'il fût paralysé par ces angoisses, » personne n'en sera surpris. Sa paix avec le roi ne fut pas » de longue durée ; pendant deux ans, il fut en proie à de 9 rudes vexations, et il lui fallut reprendre le chemin de n l*exil. Ce n'est que quatre an» après qu'il put revenir; il » ne survécut que deux ans à son retour, et à peine eut-il le » temps de payer les dettes qu'il avait contractées à Tétran- » ger. »

est qui reprochent à Pascal de n'avoir pas affronté en cette occasion le martyre, ce que lui imposait sa situation, disent-ils.

Mais cette dernière épreuve ne suffisait-elle pas à démontrer au Pape que les temps n'étaient pas mûrs pour obtenir cette liberté entière qui, achetée si chèrement par la Papauté pour elle-même, au prix d'une succession d'anti-papcs qui duraient encore, et de guerres qui pouvaient se renouveler, était désertée par ceuxià même pour qui elle était demandée et sans qui elle ne pouvait être appliquée?

D'ailleurs, il est bon d'aller au fond des choses et de voir la situation sous plus d'une Tace.

Oui, il est certain qu'Henri Y, continuant en

Comment était po-

îàVîîu'ÎSionT cela la politique de son père Henri IV, rêvait à son

pouvoir 80 Qverain , ,,,. «.« . . t%r^ ,

par l'empereur proGt Ic r établissement de lempire romain d Occident.

Ainsi que nous l'apprend Ekkehard (1), il data son règne de l'an de Rome 1058, et il se déclara le 82* successeur d'Auguste.

Voici, quant à ses prétentions et ses vues, comment le notaire de sa cour, Jean de Viierbe (2;, les résume :

(1) Anno 1106.

(2* Ghron. 17.

(( Uempereur est la loi vivante qui commande » aux rois. A celte vivante loi, sont subordonnés » tous les droits. C'est cette loi qui châtie, qui )) libère ou qui enchaîne. L'empereur est le créa- » teur de la loi et ne saurait être atteint par elle ; » c'est parce qu'il le veut bien qu'il s'y soumet. » Tout ce qui lui plaît sera un droit par cela seul. » Dieu qui lie et délie tout l'a préposé à l'univers. » La suprême puissance a partagé l'empire avec )) lui ; elle a donné les cieux aux immortels, tout » le reste à l'empereur. »

C'est l'empereur substitué à tout autre pouvoir, à celui du Pape comme à tous les autres.

C'est ce qui explique pourquoi Henri avait fait si bon marché de l'élection , et avait attaché une si grande importance à se réserver Tinvestiture par la crosse et l'anneau.

C'est aussi ce qui explique l'erreur de Pascal : conserver l'électTon au clergé et aux chapitres, c'était conserver à l'Église l'essentiel, le choix de l'élu ; la remise de la crosse et <lc l'anneau par l'empereur, lui apparaissait une simple formalité de la part d'une autorité laïque ; il n'avait pas aperçu que cette autorité avait des prétentions

au spirituel ; c'est là- dessus qu'on l'éclaira , c'est là-dessus qu'il reconnut avoir erié.

L'erreur donc de Pascal fut une erreur d'appréciation ; il n'avait pas vu ce que virent certains évoques mieux places pour juger le fond de la question. Il leur laissa le champ libre pour blâmer en In personne de Tempereur rinvestiturc par l'anneau et la crosse, à laquelle ce dernier attaciiait uoe portée si étrange ; pour lui il se considéra comme lié par ses engagements et ne consentit pas à anathématiser ce qu'il avait approuvé, même trompé par de fausses apparences, l/histoire, pour être impartiale à l'égard de ce grand et doux Pontife, doit voir surtout ce qu'il empêcha, à savoir les effets extrêmes de cet orgueil souverain qui n'allait à rien moins qu'à réunir dans les mêmes mains le sceptre du pouvoir impérial et celui du pouvoir pontifical.

A la distance où nous sommes placés, nous aurions peine à croire à de telles préventions si nous ne savions pas ce qu'Henri VIII a tenté et réalisé en Angleterre, et le czar dans toutes les Russies.

Pour en revenir à Henri, ajoutons qu'il considérait que Rome devait être le séjour d'une telle puis-

sance; c*est ce qu'il uous apprend lui-Dième (1), dans la relatiou qu'il adressa « à tous les fidèles )) du Christ et de l'Église » (2), pour leur notifier que ce à quoi il prétendait c'était à « la cession de » Rome à moi et à ma souveraineté. »

Ne Tallait-il pas à tout prix éviter cette calamité qui se serait traduite par l'intronisation d'un antipape créé par l'empereur et mis, pour y gouverner sous ses ordres, dans cette Rome qu'il convoitait et dans laquelle il n'aurait plus rencontré aucuue résistance ?

Nous aurons tout dit, du moins ce qu'il y a de plus important, sur le pontificat de Pascal, lorsque nous aurons ajouté qu'il cbercha à introduire la main du Saint-Siège dans les affaires des croisades, en réclamant, d'après le droit qui avait toujoui^s été reconnu aux Papes, la suzeraineté de toutes les terres enlevées aux infidèles, et cela en envoyant un légat à Jérusalem. N'était-ce pas, d'ailleurs, la Papauté qui avait suscité les croisades? En tous cas, c'eût été la paix, l'ordre, la justice introduites au milieu de tant de luitos et compétitions. C'est

(1) Scrip. Rer. Germ. 668.

(2) Ne parle-t-ii pas déjà comme le Pape universel ?

probablement surtout à ce point de vue, et pour sauver l'œuvre qu'il avait dirigée lui-même, que Godefroi, avant de mourir, avait reconnu ce droit et appelé le légat à Jérusalem (1). Mais des vues purement personnelles dirigèrent la conduite de ses successeurs.

Situation de Rome Nous voici afrivés à Télection du successeur de

et de la Papauté

r^frdîiKeli: Pascal (an 1118), Gélase II.

, Le clergé et le peuple de Rome l'avaient choisi des princes de Gaëte, chancelier de la cour romaine, et comme tel ayant été en relations habituelles avec Henri et les autres souverains. Cependant, comme son élection s'était Taite en dehors de Teuipereur, celui-ci la considéra comme nulle et fit nommer à sa place un de ceux de sa suite, Maurice Bourdiu. Ce que nous apprend Landuire-le-Jeune, dans son Histoire de Milan (2), à savoir que l'empereur se crut en droit de Taire cette élection sur ce que lui assurèrent le docteur Garnicr de Bologne et autres

(1) Fleury, XIV, 3.

(2) C'est un récit contemporain très-curieux pour les détails qu'il renferme. On en trouve plusieurs fragments* daiij; le tome IV de Vltalia sacra d'Ughelli. Nfuratori Ta comprise toute entière dans le tome V, De scriptoribiis rerum itaUcamm.

légistes, ajoute à ce que nous avons déjà dit des prétentions du pouvoir impérial à cette époque. Une si vaste matière arrêterait trop longtemps notre récit ; nous sommes obligé, même pour les éléments oécestaires, à renvoyer le lecteur à une note, qui, TQ Timportance du sujet, ne lui paraîtra pas sans doute trop disproportionnée à notre cadre (1).

(1) Avec le courant de nos idées modernes, nous avons peine à comprendre un roi de Germanie se croyant le droit de créer un Pape. Pour cela, il faut remonter à cet ensemble d'idées sur l'empire universel que nous avons développé un peu plus haut comme prédominant à la cour d'Henri Y et l'ayant entraîné lui-même. Mais comment placer de telles idées en plein moyen-àge, au sortir de la barbarie, alors que paraissent coupés depuis longtemps tous les canaux qui auraient pu les transmettre de l'ancien monde au monde nouveau ?

C'est à découvrir ces traces que nous allons consacrer quelques instants, car ce rêve païen d'un empire universel, soumettant non-seulement la Papauté mais encore tous les autres pouvoirs indépendants de Tunivers, a laissé sur son passage de telles ruines, surtout paVmi les choses de TÉglise, qu'il est du plus haut intérêt d'en rechercher l'origine et la marche.

« L'esprit croit naturellement, et la volonté aime naturel- » lement, dit Pascal (Pensées, IV, 3) ; de sorte que, faute de • vrais objets, il faut qu'ils s'attachent à de faux. »

De ce principe, l'on doit conclure avec quelle force des esprits neufs, ardents, naïfs comme ceux qui émergent sur le

C'était donc l'empire germanique reconstitué d'après les idées qui prévalaient à la cour de ces nouveaux Césars, en face de l'élection du pape

fond de ténèbres du moyen-âge, durent se laisser entraîner facilement à des ])erspectives aussi pfrandioses que celles qu'évoquaient du souvenir du grand empire d'autres esprits plus lettrés, servis par une certaine culture d'éloquence, et ayant le privilège d'études acquises et d'un grand renom scientJGque et littéraire.

Tout ce qui apparaissait avec l'empreinte du vieil empire , écroulé, était grand, indiscutable, sans comparaison avec le présent dont on sentait le poids d'ignorance.

Ce n'étaient ])as, même les esprits les plus lettrés du onzième siècle, qui pouvaient, au travers d'une écorce brillante, pénétrer jusqu'au fond vermoulu du vieil empire.

Ou ne voyait, dans sa réalité, que le présont hideux, composé de guerres, de brigandage, de servitude populaire, d'ignorance universelle ; le passé était tout enveloppé des sj)lendeur8 qu'évoquait l'imagination avec d'autant plus de force qu'elle était plus attristée par les choses du présent.

Cicéron a dit d'a«îmirables paroles (Tuscul. Il, 14) que je vais vous citer :

« La nature nous a donné un attrait, une passion pour le » be?.u ; dès que nous en apercevons un rayon, nous voilà » prêts à tout faire et à tout souffrir pour sa conquête. C'est » cet élan, cet entraînement de l'âme vers une splendeur et n une beauté idéale qui nous fait affronter les périls des

» combats Le vulgaire môme, l'infâme môme, subissent

» l'empire de l'idéal ; ils ne savent où le placer, mais ils s'en » rapportent à l'opinion générale, adoptant l'idole reçue>»

Au moyen-âge, dans cet état général des choses où chaque

Géla&e, Turieux de ce qu'elle s'est faite sans son consentement, et lui opposant Tanti-pape Bourdin.

chàteau-fort portait le drapeau de la division et de la lutte, où la guerre était littéralement en permanence, l'idéal c'était la paix, la paix pratiquée par la force et l'unité, c'est-à-dire l'empire universel.

Mais cette paix devait être imposée, naître de la force et non de la liberté ; de là l'apothéose de la guerre dont se servait la force pour imposer l'unité (Voir l'ouvrage intitulé le Peuple de Dieu, tom. VII et I", Lecoffre, 1859).

Ce qui frappe l'esprit d'un étonnement profond, c'est la similitude de destinées de l'Occident et de l'Orient, si le Christianisme ne s'était pas trouvé, pour l'arrêter en Occident, sur le passage d'un courant qui entraînait toutes choses.

En Orient, le mahométisme creusa le lit dans lequel coula le torrent, et se régularisa, si l'on peut appliquer cette expression à un ordre purement matériel. Partout les armes établirent l'unité de la servitude sous l'empire de la force.

La similitude se trouve en autre chose aussi, car il y eut en Occident, autant qu'en Orient, un courant universel vers la déification de la volupté.

Le Paganisme avait laissé complète et inachevée cette déification. «Le fléau, s'éfiriait Gicéron (De Senectute), le plus >» redoutable pour l'homme, c'est la volupté. Donc il faut la » populariser et l'embellir, la parer de grâces et la couronner o de fleurs ; il faut 'mettre sur ses lèvres le sourire, et à sa » main une coupe d'or ; il faut la montrer dans l'Olympe B avec les dieux, et lui dresser des autels sur la terre. Qui » transfigurera la volupté ? qui la créera déesse ? Les poètes » sont les sirènes qui chantent ses charmes et entraînent • ainsi Us hommes à leur perte. »

Il nous parait du plus utile enseignement de mettre en face de cet empire, restauré sur un plan si gran-

Homère avait chanté la force : « Muse, chante l'homme qui » envoya aux enfers tant d'âmes vaillantes de héros, et fit M de leurs corps la proie des oiseaux et des chiens (premier » vers de Vlliade). » 11 avait été aussi le créateur de cette poésie voluptueuse contre laquelle s'étaient élevés quelques philosophes moralistes, et entre autres Platon.

Veuillez bien suivre avec attention, en retenant ce que nous venons de dire, ce que nous avons à ajouter sur TOccident au moyen-âqe. Vous verrez l'influence qu'y exercèrent Homère et les autres poètes païens.

Voyons d'abord le moment du passage de l'ancien monde au nouveau :

« A l'exemple de Rome, dit Ozanam (tom. III, p. 329), » chaque colonie a ses maîtres de grammaire et de rhéto- » rique, rétribués, honorés. Une constitution de Gratien a suppose que toutes les grandes villes des Gaules en possé- )) daient. A Autun, à Glermont, à Bordeaux, à Poitiers, à 9 Auch, à Toulouse, à Narbonne, partout fleurissent ces » écoles innombrables dont Ausonne a porlé aux nues les » professeurs, lei grammairiens grecs et latins. Homère a » trouvé, dan$ une de ces villes, un nouvel Aristarque. L'île )) de Bretagne offre le même spectacle... En Espagne, le même » mouvement intellectuel se fait remarquer. Au temps de w Théodose, on voit fleurir tant de poètes et d'orateurs de » cette nation, qu'ils ne gagnent plus leur vie.. Il serait facile » de reconnaître une culture semblable sur toute la ligne du o Rhin. On pourrait en retrouver les monuments à Cologne, » à Bonn, à Rottembourg, à Trêves. »

Quel était donc remploi des grammairiens? Ozanam va

diose, la Papauté telle que Tavaient réduite, pour Taspect extérieur, les circonstances historiques qui

nous rapprendre : « La charge des grammairiens était de lire » et d'interpréter les poètes (tom. h^, 256). »

De récents travaux (Tiraboschi, Storia délia litteratura, — Glescbrecht, De litterarum studiis ; Ozanam, QEum^es complètes) nous permettent de montrer que ce que l'on est convenu d*appeler les ténèbres du moyen-âge n'avaient pas modifié profondément cet état des choses. C'est par erreur que Ton en recule l'explosion nouvelle jusqu'à la Renaissance.

« On a poussé trop loin, nous dit Ozanam (tom. II, p. 379), » le contraste, on a trop élargi l'abîme entre le moyen-âge » et la Renaissance. Il ne fallait pas méconnaître ce qu'il y » eut de paganisme littéraire dans ces temps où l'on attribue » à la foi chrétienne l'empire absolu des esprits. •

Vous savez ce que sont les grammairiens ; voici un aveu bon à noter : « Au dixième siècle, la bibliothèque de Bobio » possédait des écrits de Dcmosthènes et d'Aristote, les » poètes de VantiquUé latine, mais surtout une quantité in- » croyable de grammairiens (Ozanam, tom. II, 387). »

Voici la conclusion : a Le Paganisme avait laissé cet héri- » tage désastreux au moyen-âge, ou plutôt ce fut le Paga- » nisme qui vécut à côté du Christianisme pendant toute » cette époque, en soufllant toujours aux hommes son vieux » venin... Oui, dans cet effroyable mélange, tout ce qu'une » conscience chrétienne proclame mauvais a une origine » païenne, quelquefois cachée dans les ténèbres de l'histoire, » mais toujours réelle... Au contraire, tout ce qu'on est una- » nîme, parmi les gens sensés, à reconnaître au moyen-âge » de lumières et de vertus, découle du Christianisme (L. » Gauthier, Moyen-âgey p. 55 et 56). »

venaient de se développer. Nous avons Tinappréciable avantage d'avoir le récit d'un contemporain,

Voici le vrai champ de la lutte :

« 11 y a au fond de la nature humaine un paganisme im- D périssable, qui retourne toujours trop volontiers aux plii- » losophies païennes, aux lois païennes, aux acles païens, » parce qu'il y trouve ses rêves réalisés et ses instincts satis- » faits. Le grief éternel contre le Christianisme est d'avoir » étouffé le développement légitime de l'humanité en oppri- » mant la chair, eu njournant le bonheur à la vie future, en » détruisant ce monde enchanté où la Grèce avait divinisé » la force, la richesse et le plaisir, pour leur substituer un » monde triste, où l'humilité, la pauvreté, la chasteté, veil- » lent au pied d'une croix (Ozanam, t. 1, p. 6). »

Même les diverses formes du Paj^anisme subsisteront et continuèrent à vivre côte à côte avec le Christianisme :

u Lorsque les villes italiennes, renaissant à la liberté, » s*empressèrent de se constituer à l'image de Rome, lors- » qu'elles eurent des consuls, elles voulurent aussi dos jeux » publics ; mais les réminiscences de la luxure antique \in- » rent s'y mêler, et à l'exemple des fêtes de Flore, on donna » des courses de courtisanes. L'Italie du moyen-âge ne rc- D nonça pas non plus aux jeux sanglants... Des bandes de » citoyens s'enlretuaient pour le plaisir de la foule (Ozanam, » tom. 1, p. 175). »

L'étude du droit romain continuait parallèlement, et préparait les esprits à accepter la forme du vieil empire romain, en même temps que les grammairiens préparaient cet a%ènement en disposant les mœurs à cet effet.

a Ordonne, disait le poète Wippo cité par Ozanam (k>xxi. Il, » p. 366), à l'empereur Henri IV, ordonne quQ sur la terre

Pandulpbe, de Pise, et nous allons citer ce qai nous paraîtra appartenir à notre sujet dans sa vie du pape Gélase.

» des Teutons tout homme riche fasse instruire ses enfants » dans la littérature et leur inculque le droit impérial. Voilà » ce que font tous les Italiens, dos Tàge ou Ton quitte les n jouets. >

« Je dénonce, s^écriait dans le mA.me temps Pierre Damien B (Patrol, GXL, p. 306), les moines inutiles qui fréquentent » la tourbe des grammairiens ; qui délaissent les études » sacrées, et brûlent d'apprendre les inepties de la science » séculaire, qui, fort peu en peine de la règle de saint Denoit, » s'appliquent avec bonheur aux règles, etc.. ■

Afin d'en finir avec ces citations qui m'ont paru nécessaires pour enlever à cette appréciation, toujours inattendue au milieu de nos idées erronées sur le moyen-iVî^e, ce qu'elle ])Ourrait paraître avoir de personnel, je conclue avecOzanam (Les Germains, chap. 60) : « Quand les provinces gormaniques n chercheront à se donner une constitution puissante et du- » rable, elles voudront relever ce vieil empire Ilomain qui » ne fut jamais oublié. Elles exigeront que leur souverain » passe les Alpes pour aller au Vatican recevoir le titre » d'Auguste. 11 y aura des théologiens et des jurisconsultes » qui démontreront comment la monarchie universelle, né- > cessaire au monde, a passé sans interruption des Romains » aux Francs, les chroniqueurs rattacheront la généalogie 9 des Hohcnstauffen à celles des Césars, en remontant jus- » qu'à Dardanus et jusqu'à Jupiter. »

De cette fascination des choses de Home sur toutes celles de l'avenir, nous avons cette admirable parole de Jornandès {De rebm gesticis). a Rome a pu, enchaînée, mettre le monde

« A la nouvelle de réiection, Cerucio Frangîpaiiî

» (cher (iu parti impérial à Rome), dont la maison

» était voisine, poussa des soupirs de rage pareils

» à ceux d'un serpent blessé. S'armant de sa sinistre

» épée, il acconriil, rompit les portes, entra dans

» l'église, prit le Pape à la gorge, le frappa à coups

» de poing et de pied, jusqu'à l'ensanglanter de ses

» éperons ; puis le traînant par les cheveux et par

» les bras» il le mena dans sa maison, l'enctiaina

» et Ty enferma. Les cardinaux, le clergé et les

» laïques, assemblés pour l'élection, Tureut arrêtés

» de même par les soldats de Cerucio. On les jetait

» à bas de leurs chevaux et de leurs mules, on les

)• dépouillait, on les maltraitait ; quelques-uns

» regagnèrent leurs maisons à deini-morls, et mal-

)> heur à (|Hi ne put s'enfuir.

» Au bruit de cette violence, les Romains s'a-

» sous ses pieds ; et aujourd'hui même elle règne par Tima- » gi nation. »

N'avons-nous pas vu, dans nos temps modernes, sous une ré^iublique qui cherchait en la république romaine son type, les bœufs aux cornes dorées traînant le char de Cérôs, le Panthéon, rai»pellation de citoyen, le bonnet phrygien, et immédiatement après, sous l'empire qui lui succède, les tribuns, les consuls, l'empereur, les aigles, les légions, le sénat, etc.?

» semblent en Toiile ; Pierre, préfet de Rome, » Pierleone, avec les siens et plusieurs nobles, ac- » coururent avec leurs gens. On monte à grand » bruit au Capitole, et on envoie députés surdé- » pûtes aux Frangipani pour redemander le Pape. » Aussitôt épouvantés, les Frangipani le rendent; » Léon, l'un d'entre eux, se jette à ses pieds, lui » demande pardon avec d'hypocrites démonstra- » tions de repentir, et s'échappe ainsi du péril )t pour le malheur de l'Église.

» Le nouveau Pape, ainsi délivré, fut enlevé par » rcille bras, mis sur une haquenée blanche, et » mené, la couronne sur la tôle, par la rue sacrée » de Saînt-Jean-de-Latran, précédé et suivi de » bannières, suivant la coutume.

» Une nuit, un courrier tout hors d'haleine » vint annoncer que l'empereur H^nri était arrivé, » qu'il était dans le portique de Saint-Pierre avec » ses soldats... Nous ne pouvions, ajoute Pandul- » phe, ni rester dans la ville avec sûreté, ni nousen- » fuir par terre, les chemins étant gardes de toutes » paris. Le parti que nous prîmes fut de nous » confier à la mer. Nous descendîmes le Tibre sur » deux barques jusqu'à Porto. Mais là, nous troti-

» yftmes le ciel, la terre et la mer, tous les élé-

» menls conjurés contre nous Déjà les hordes

)> des barbares de T Allemagne lançaient contre » nous des flèches empoisonnées ; elles menaçaient » même de nous brûler sur nos embarcations avec » le feu grégeois, si now ne livrions pas entre » leurs mains le Pape avec nos personnes. C'en » était Tait de nous, je crois, si la venue de la nuit » et la' violence des vagues n'eussent entravé » leurs desseins pervers. Que dire, que faire dans » cette affreuse détresse ? Hugues, cardinal-prêtre, » prit notre cher Pontife sur ses épaules et le » transporta pendant la nuit jusqu^au chfttcrtU de » Saint- Paul, à Ardie. »

Henri est retourné en Germanie sans avoir pu mettre la main sur le Pape qui s'est confié de nouveau à la mer et est venu abriter la nacelle de saint Pierre sous la protection des forts du mont Cassin. Le départ de Tempereur a permis au Pape de revenir à Rome.

(( Il y vivait paisiblement, retiré dans une petite » église, sous la protection des forteresses de » quelques seigneurs fidèles. De là, il conférait » librement avec toute l'Église, sur les périls de la

» situation et sur TintrusioD de BourdlD. C'est » alors que Didier, cardinal de Saintc-Praxède, » eut la sinistre inspiration de l'inriter à venir » chanter lui-mcme dans son église pour la fête de » la sainte, le 21 juillet. Gélase accepta inconsi- » déromenl ; on lui représentait que celte église » était sous les forteresses des Frangipani ; mais il » compta sur Tappui d'Ëticune-le-Normand et de » Crcsccnce de Gaëte. L'oflTicc n'était pas encore » achevé, que les Frangipani parurent avec une » forte troupe de soldats et de vagabonds. Cepen- » dant Etienne et Crescence tiennent ferme, et » tous les autres, soutenus par leur exemple, ren- » voient énergiquement autant de traits qu'on leur » en décoche. Les épées se croisent, les lances » heurtent les cuirasses, les combattants tombent » de part et d'autre ; c'est au Pape que Ton en » veut, c'est le Pape qu'on protège... Le Pape, que » l'on cherchait des deux côtés, fut enfin décou-. n vert dans les champs, du côté de l'église Saint- » Paul, harassé de fatigue, navré de tristesse, et » poussant des cris plaintifs. »

U se réfugia en France et vint mourir à l'abbaye deCluDy, dontil avait été religieux dans sa jeunesse.

VkB de plus touchante destiiM^e qui traverse Thistoire I Pas de plus grand enseignement sur les misères extérieures et la grandeur intérieure de la Papauté ! Ce fugitif fut surpris par la mort au moment où il venait de parcourir plusieurs villes de France pour y rallumer le feu des croisades.

Sur l'indication même du cardinal Conon, évèquc de Palestine, que l'illustre mourant venait de désigner lui-même au choix des autres cardinaux et clercs qui composaient sa suite, afin de donner à la 1 apanlé un appui contre le retour de si tristes éventualités , on nomma Tarchevêque de Vienne, frère du duc de Bourgogne, oncle de la reine de France, cousin de l'empereur et du roi d'Angle- L« i»ai»e caiixtc II tcrrc, quî prit le nom de Calîxte II. Nous remar-

teriniae la ntie- . , ^ ,

relie des inve^^- querons, parmi les événements importants de son "^rÛi^î^ pontificat, qui va du 2 février 1119 au 13 décembre

siège ; premier

conoie général de 11 2i, d'abord uu Concile qu'il présida à Reims, oii furent jugées plusieurs causes souveraines, et de nouveau anathématisé Henri Y, et le retour paisible et honoré de la cour pontificale à Rome. Cest ce Pape qui termina la querelle des investitures en faisant accepter par l'empereur que rinvestiture par le sceptre fût substituée à l'investiture par la

crosse et l'anneau. La solution d'une question si importatite Tut promulguée dans un Concile général qui fut tenu à cet effet, principalement, et qui est le premier Concile général de Latran.

A Calixte 11 succéda Honorius H (1124-30;. Nous devons remarquer le Tait même de Télection de ce Ponlire, car ayant appris que les lYangipani ayaient opposé une autre élection à la sienne, il rerusa, pour le bien de la paix, et ne revint sur sa résistance que lorsqu'il apprit que le rival qu'on avait essayé de lui opposer, aussi désintéressé que lui, avait refusé de sou ccMé. Ce sont là les exemples que donne le clergé au moment où, par le fait seul de quelques seignjeurs romains , se ravivent les vieilles querelles entre la Papauté et les partisans de l'empire. Ajoutons que l'on voit en ce même temps ce mouvomeut des esprits tout païen , que nous avons signalé, éclater à Rome même, car ce n'est que par lui que l'on peut expliquer la nomination du cardinal Pierleone, que ses immenses richesses plaçaient i\ la tête de la noblesse romaine. Cet anti-pape, qui prit le nom d'Anaclet, réunit les voix de trois cardinaux, tandis que la commission nommée par le Sacré-CoUége toute entière posait

le diadème ponlifical sur la tête de Grégoire, cardinal de Saint-Ango, qui prit le nom d'Innocent II : 1130-48).

Lcpapçinnoccmii; Déjà RoDie sc constiluaît en république, sur le

I Hiiti-papa Ann- * r t »

nurV; r dcu^xu^^^ luodèlc dc l'anclenne ; rien n'y manquait, consuls,

me concile (le La- .1 > . 1 .

Iran. tribuns, pères conscrits, tout cela entre les luams

dc quelques familles iu^portanlcs. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à vous reporter à l'année 11/|2, où vous trouvez, après uno campagne contre Tibur, un villnij;e à ([uatre lieues de là, un char doré qui s'avance vers le Capilole, des dépouilles, des captifs enchaînes. Lorsque celai que cette faction a voulu donner pour chef à l'Église a l'ascendant d'une grande position de famille , comme l'antî-pape Anaclet, il est le premier dans cette farce grotesque ; s'il n'a que le titre de vicaire de Jcsus- Christ et le pouvoir spirituel sur le monde entier, ces valets le chassent, 1 1 c'est ainsi qu'Innocent II meurt, nous ne saurions pas vous dire où. C'est qu'en ce moment le successeiir de saint IMerre est réduit à rien pour le temporel ; il ne faut p:îs c(Mupt( r Rome, qui rêve de république ; le patrimoine de saint Pierre dans le Nord, y compris la récente donation de Mathilde, a été abanionné à la

Germanie , le Midi aux Normands des Calabrcs. Anaclet est mort, et le seul bénéfice de sa mort a été d'ouvrir les porles de Rome au Pape légitime ; mais en y entrant , il se trouve sans prestige temporel et livré sans dérense aux idées folles qui ont Termenté en son absence. La première partie de sa vie s'est passée à l'étranger, en iTance surtout. Là, Dieu avait préparé un défenseur au pouvoir pontifical, abandonné par toutes les circonstances historiques de cette époque , un saint, un héros, lin grand orateur. Le moine Bernard , créateur de la réforme bénédictine de Glairvaux, est. un des produits les plus saisissants de la pure civilisation chrétienne. Qu'on nous permette cette expression, qui ne paraîtra déplacée et inférieure qu'à ceux qui n'ont pas une idée parfaitement exacte de la chevalerie chrétienne considérée dans l'esprit même de son institution, Bernard est le chevalier chrétien qui s'élève jusqu'à la plus haute sainteté ; c'est le type virginal et austère qu'aurait dû reproduire tout chevalier prenant dans son vrai s«mis ses engagements, son ardeur contre tonte injustice, son dévouement à toute cause juste et sacrifiée ; c'est en plus la droiture d'intelligence de saint Jean

Chrysostôme, son feu d'éloquence et sa parole populaire, presque toujours noble cl divine. Jamais rOrient, et je parle de TOrienl chrétien, n'a eu de plus mystiques extases. Cette figure grandit loul à coup et occupe lout l'Occident ; il redresse les rois et conseille les Papes, en plus il a les peuples dans sa main. C'est Un dont Dieu se servît pour déjouer les folles visées de Rome , rede venue païenne avec son anli-pape, car c'est lui (|ui éclaire sur cette orgie, un à un, tous les royaumes chrétiens. Saint Bernard ne se vantait pas, et à la mort d'Anaclel il put écrire à Picrre-le-Vénérable 1; : « Ce triomphe de l'Église » est ma gloire et ma couronne ; il a fallu coni- » battre, il a fallu soulTrir avec notre mère..., )) mais le temps de l'oppression est passé. A cela il joignit d'èlre le restaurateur de la vie monastique (M) Occidenl. 11 est à peine croyable combien elle avait dégénéré eu (lueUjncs années. C'était un peu le fait des croisades ; elles avaient trop enrichi les monaslcres, ou |)ar dons et legs on par ventes. C'élair surtout reugouemeut des esprits pour les lettres païennes; elles avaient étouffé le feu s;icré sous leurs cendres. Sous deux hommes Irès-rennar-

(Ij Lcllrcs (li ^aIiU B'.'rnard, hniro 1 t'i.

quables (railleurs, Suger à Saint-Denis, et Pierrele-Vénérable ù Gluny, les deux maisons religieuses les plus importantes de notre pays marchaient rapidement à n*ctre que dMionorables et riches asiles pour d'honnêtes gens. Lorsque Innocent 11 fut reçu à Saint-Denis, il y eut un banquet donné sons les cloîtres et oii les nombreux convives étaient couchés sur des lits romains ; lorsqu'il remontait vers Cluny, on lui envoyait des équipages vraiment royaux ; mais lorsque plus tard, par reconnaissance autant que par liabile politique, il crut devoir honorer de sa visite le désert de Citeaux, il y fut reçu par des moines portant des croix de bois et chantant des psaumes, et sa table seule fut couverte de quelques poissons ajoutés aux légumes grossiers qui, même ce jour-là, furent la seule nourriture des frères et de l'abbé lui-même. Mois bientôt la plupart des monastères de l'Occident et saint Denis lui-même, qui avaient résisté au c hoc redoublé de la parole ardente du réformateur, cédèrent à l'entraînement de l'exemple.

La première étape d'Innocent II, fuyant Rome, avait été la ville libre de Pise. C'était le moment où, sous l'impulsion d'un mouvement généi*al etqui

est le titre liistorique le plus rccommandable du règne de Louis-le-Gros , raffrancbîssement des communes se généralisait en France. Ce mouvement avait précédé en Italie ; déjà les républiques les plus importantes étaient armées. Tandis qde Tempire et Rome elle-même étaient entraînés par ces rêves du passé qui les détournaient de la voie droite du progrès, ainsi que Ton nous raconte que parfois des caravanes entières sont détournées de leur chemin par des mirages qui les appellent et les entraînent dans des solitudes sans fin. Gênes, Pîse, Venise , ouvraient à leur activité des voies merveilleuses, et par le travail retrouvaient les vraies mœurs de la plus fière antiquité, f.orâque errant sans asile, le pape Innocent vint demander asile et protection aux habitants de Pise, ceux-ci lui dirent, prosternés à ses pieds :

« Cette ville est à vous ; nous sommes votre )) peuple ; nos bras el nos ressources sont à votre » service. Chez les Pisans vous ne trouverez pas » le oui et le non, le dévouement et Tapostasie, le » serment et le pnrjure. Ce n'est pas ici Phabitude % (le se piller, de se tuer les uns les autres, de se » battre au foyer domestique et de fuir devant

» Fennemi. Ici point d'esclaves, point de sci-

» gneurs ; nous sommes tous des frères ; nous

» nous lionorous mutuellement. Chez eux les Pisans ))'sont des agneaux, et devant l'étranger des lions.

» Vous voyez les vainqueurs de l'Afrique et des

» Baléares, les vainqueurs des infidèles et des

» pirates sur terre et sur mer. Nous avons amené

» leurs rois chargés de fers, et c'est de leurs dé-

)> pouilles que se pareut nos fêtes publiques pour

» fêter votre arrivée (1). »

Cette réception laissa un tel eflet dans l'âme du Tontife, que, lorsqu'après avoir parcouru une partie de la France oii il fut, d'ailleurs, reçu partout avec honneur, aprèà être revenu à Rome à la suite de Lolhairc qu'il y couronna et (jui lui arracha, sous promesse d'une protection qui fut toujours stérile, la cession des pays qui composaient la donation de la pieuse Mathilde,et après en avoir été chassé de nouveau, il voulut assembler un Concile dans un lieu sûr et hospitalier, c'est encore Pise qu'il choisit. Rien ne saurait vous donner une plus exacte idée de l'état du reste de rilulie, que

(i) Ernald, Vita S^i BernardL

Texlraîl suivant d'une lettre de Pierre-Ie- Vénérable au Pape (1) :

<( En revenant du Concile où Votre Sainteté nous » avait appelés, nous marchions sans défiance )) comme un troupeau du Seigneur, lorsque des » loups Turieux se sont jetés sur nous, nous ont » dispersés, blessés, emprisonnés, dépouillés; nous )) avions avec nous un grand nombre d'arche- )) vèques, d'évêquos et d'abbés, une légion de )) moines, une troupe nombreuse d'archidiacres et » d'autres ecclésîastiqnos. L'horrible spectacle que » de voir frapper, blesser, emprisonner et traiuer » avec violence des personnes si nécessaires à » l'Église! »

J'ai cité surloul ce passage parce qu'il prouve que la révolution, dont la lôtcélait à Rome, s'étendait à toute l' Italie, qu'elle était sous la main de l'anti-Pape, qu'il s'agissait de la résurrection de l'empire romain avec Rome pour capitale, et qu'on profitait, pour le lui opposer et lui Taire prendre sa place, des divisions de l'empire germanique.

Car Lothaire, nommé par la plupart des électeurs, ceux de la Saxe et de la Bavière surtout, et

{{) Parmi ses lettres, la XXVII* du livre 3.

sacré par le Pape, avait toujours sur les bras la Franconie et la Souabe qui suivaient les neveux d'Henri V, Conrad et Frédéric. Le lecteur doit remarquer avec attention que c'est ici le point de départ de cette fameuse appellation qui a traversé une pariie de Thisloire du moyeu-âge et de Tbistoire moderne, les Gueires et les Gibelins. Les Gibelins ou impérialistes, tirent leur nom du châ-teau patrimonial de Henii et de Conrad, et les Gueires de celui d'une Tamillc dont Lolhaire et son geindre Henri étaient les héritiers.

Pendant que l'empire se divisait ainsi, que T Italie cherchait une tête et un bras pour lui échapper et se substituer à lui, le Pape, ce fugitir de tout à l'heure, assemblait un Concile qui fut le deuxième Concile général de Latran , et où il se trouva à la tête de plus de mille évèques de toutes les parties du monde. Tant il est vrai qu'il ne faut à l'Église qu'un moment de repos et l'espace de quelques mètres pour y faire aussitôt preuve de catholicité ! Ce Concile ne diffère guère, pour les dispositions principales, du premier Concile général de Latran, car les mœurs générales de la chrétienté n'avaient pas sensiblement changé. On doit remar-

quer, d'une manière loule particulière, la condamnation d'Arnauld de Brescia, sur lequel nous retiendrons tout à l'heure, et qui était venu au secours des prétentions impériales, plus peut-être sans doute qu'elles ne le toulaient, en déniant au clergé le droit de posséder, car il Taisait ainsi, encore plus , les affaires des seigneurs laïques que celles de l'empereur lui-même.

Après la mort d'Innocent II, Gélestin If (1143 et Lucius II (ll/i/i-&5), ne firent que passer sur la chaire de saint Pierre, emportés par ce tourbillon révolutionnaire qui dévastait tout à Rome. Ces deux Pontifes moururent de chagrin, après quelques mois de pontificat chacun.

Lo pape Eugèneiii: H Y avait alors à Rome, en permanence, et logées

Arnaud de Brea-

''c'tiJuieraHone'' ^^^^ ^^^ couvcuts qui Icur avaicut été spontanéfa^'^xièmeT^i meut affectés, des députations de Cluny et de Clair-

flade ; union es- • . , ,

sayée entre les vaux ; c cst sur UH dcs moiucs dc cc dcmier mouas-

deux empires.

tère que tomba le choix des cardinaux ; la tiare n'avait alors plus rien d'enviable ; on chercha on moine étranger pour rencontrer ce courage» Bernard de Monte-Mayo, qui prit le nom d'Eugène III (lH5-5â).

La question romaine, pour nous servir d^une

expression moderne créée pour une situation Tort semblable à celle que nous essayons de peindre ici, s'était compliquée d*un nouvel élément. Arnauld de Brescia, déjà si secourable à la cause impériale par ses invectives contre le pouvoir temporel du Pape, lui avait apporté, avec Fentrainement de sou fanatisme ardent , un autre concours dans le sens direct de la révolution qui s'agitait à Tombre du Capitole. Celle-ci voulait enlever à la Papauté la direction des affaires publiques pour s*en emparer ; Arnauld venait à son secours en prêchant que toute immixtion dans le maniement des affaires politiques était aussi contraire que toute possession temporelle à la pureté de Tinstitution apostolique. C'était une figure austère , ascétique , tous les cx>ntemporains en font foi ; il ne mange ni ne boit , disait saint Bernard , et il ne se nourrit que dn sang des âmes. Baronius l'appelle le patriarche des hérétiques politiques; c'était un illuminé, vivant en dehors de la réalité des choses. Le domaine ecclésiastique, tant pour le Pape que pour les autres dignitaires de l'Église, entraînait avec lui une multitude d'inconvénients, l'histoire est pleine d'un tel récit. Mais privé de tout pouvoir temporel, le Pape n'était

qu*tin exilé erraot en tous lieux, vous venez de le voir ; ce qui est moins frappant, dans l'histoire de ces temps, car oo ne Ty rencontré que par exception, c'est que lorsque, par une circonstance ou pour une autre, une église venait à être dépouillée de ses biens, elle tombait dans le mépris de tous et dans une réelle servitude ; la richesse et même la force armée étaient absolument nécessaires, en ces temps-là, à qui ne voulait pas être écrasé sous le passage de tant de passions violentes et sans aucun frein. Saint Bernard avait autant de feu, d'austérité, de désintéressement qu'lrnauld ; mais son esprit éclairé par la sagesse, et son cœur mû par la charité, lui montraient que le remède n'était pas dans cette révolution radicale et violente, mais qu'il devait venir du libre mouvement de la Papauté, respectée, honorée et affermie dans la situation matérielle et sociale que la Providence lui avait faite par une suite harmonieuse d'événements historiques. 11 l'entreprit, et ce fut là le motif et le sujet de son livre : De Comideratione, écrit pour son fils et son père en Dieu, le pape Eugène (1).

(i) Dans le premier livre, il s'efforce d'établir qu'à l'exemple des grands Papes qui doivent être le type que les autres doi-

Cette parole était un glaive qui portait à tous les points à la rois. L'Europe, surtout dans le midi de la France et sur la lisière occidentale de la Germanie, était travaillée par un levain d'hérésie et agitée par un de ces grondements sourds qui prévent chercher à reproduire, il faut que le Souverain-Pontife ne se laisse pas absorber par le soin des affaires temporelles, mais qu'il réserve le meilleur de son àme et la part principale de son. temps pour l'étude, la méditatioû et la prière : f Quel abus d'entendre les plaideurs du matin au soir ; la » patience est une vertu ; cependant, je ne vous la souhaite » pas en pareil cas. Ayez horreur de cette servitude de la » pire espèce qui vient peser sur vous et vous écraser. Ne

• m'alléguez pas ce mot de l'Apôtre : Quand j'étais libre, je » me suis fait l'esclave de tous. Croyez-vous qu'il se mettait

• ;i la merci des ambitieux, des avares, des simoniaques, des » concubinaires, des sacrilèges, des incestueux et de cent » monstres de cette espèce, accoTirus du bout du monde pour » obtenir ou conserver, par l'autorité apostolique, les dignités » de l'Église? licoutez plutôt ce qu'il dit ailleurs : Vous avez » été achetés à un haut prix, ne vous faites pas les esclaves » des hommes. Quoi de plus servile, quoi de plus indigne » d'un souverain Pontife que de suer tous les jours et à toute » heure pour de telles affaires et pour de tels hommes. Et la

• prière, et Tiustructiou du peuple, et la méditation de la loi !

• Ah ! la loi, on ne parle que d'elle, mais c'est la loi de Jus- » tinien »

Dans le deuxième livre, composé l'année suivante (1150), après avoir exalté la chaire de Pierre avec des paroles magnifiques qui ne sont dépassées nulle part, il établit qu'une telle

cèdent les grandes éruptions des volcans ; déjà on entrevoit le protestantisme; ce sont les mômes négations à peu près, avec un reste d'arianisme. Bernard est partout. Les choses vont mal pour la chrétienté en Orient ; les Grecs trahissent les

pléaitudede pouvoir ne doit pas lui être uu prétexte à orgueil ot à doniiaatiou, mais à profonde humilité et complète abnéfUion.

t domme Pape, considérez qui vous êtes. Le Pape est assis » sur une chaire élevée, mais c'est pour voir de plus haut et • plus loin ; l'inspection qu'il a sur toutes les églises le voue » au travaihet non au repos. Voilà ce que Pierre vous ;i » lai.^sé, non pas de l'or ni-dc l'argent. Vous pouvez en avoir » à quelque autre titre, mais non comme héritier de TApôlre : » il n'a pu vous léguer ce (ju'il n'avait pas. »

Tout le troisième livre (1151) est admirable, et de l'éloquence la plus entraînante. Saint I3eruard y déplore que l'esprit apostolique soit tombé dans TÉglise, alors qu'il reste tant de païens à convertir, qu'il ait été remplacé par une ambition vulgaire. Il y signale, parmi les abus les plus répandus» les appels à Rome qui étaient devenus tellement fréquents que partout la vie chrétienne s'en trouvait erfibarrassée ou suspendue, et qui se terminaient presque toujours à l'avantage de celui qui pouvait corrompre ses juges.

Quant aux dispenses, il dit ces paroles remarquables : < C'est une plainte générale des églises qu'elles sont tron- » quées et démembrées. On soustrait les abbés aux évéque,-i, » les évèques aux archevêques, les archevêques aux primats. » Vous montrez par là que vous avez la plénitude de la puis- » sance, mais peut-être aux dépens de la justice. Il ne faut

Latins en tous lieux, et quelquefois même se mettent ouvertement du côté des Musulmans. C'est le roi de France qui prend la tête de ta croisade, mais c'est le moine de Glairvaux qui est chargé de soulever jusqu'à ce nouvel effort l'Europe représentée par plus de quarante mille hommes dans la campagne, car Yezelay, où a été donné le rendezvous pour prendre la croix, se trouve une trop petite ville pour cette foule.

• pas seulement regarder ce qui est permis, mais ce qui est » expédient. No m alléguez pas le fruit de ces exemptions. » Los moines en deviennent plus relâchés, et môme plus t pauvres ; ils se gênent moins, n'ayant personne pour les > reprendre, et ils sont pillés impunément n'ayant personne » pour les défendre. Les évoques, irrités du tort qu'on leur 9 fait, regardent en riant le mal que font ou que souffrent » ces pauvres moines. •

Le quatrième livre (1152) est consacré, tout entier à la réforaie de la cour romaine et à la régénération du peuple de Rome par la prédication évangélique et par la résurrection des travaux et des vertus apostoli([ues. Saint Bernard termine ces peintures et ces exhortations par cet élan où vous allez voir quelque chose de son émotion : « Ah ! supportez- 1 moi, et pardonnez-moi ! je ne. suis pas si hardi qu'on le t pense ; ma main tremble en écrivant ces choses. Mais je » suis animé d'un zèle jaloux, et plût à Dieu qu'il fût aussi » efficace qu'il est ardent. Je sais où vous habitez, au milieu » des incrédules; mais fussent-ils des loups, vous étos leur

• pasteur et ils peuvent redevenir brebis. »

Celte nouvelle croisade aurait dû commencer par prendre Coustantinople et s'y établir ; c'eût été un pivot solide d'opérations, au lieu d'un repaire de traîtres. Le soûl qui l'entrevit, ce fut Geoffroy, évoque de Langres, et il soutint avec force son avis dans le conseil que tinrent les chefs en arrivant à Conslanlinople (1 j.

(1) .le donne une partie de son allocution {Odon de biogilo, t. 111), qui suffira pour ouvrir un aperru sur toute cette situation : « Vous avez entendu les Grecs qui vous proposent de » reconnaître leur empire et de vous soumettre à leurs lois. » Ainsi la faiblesse commanderait à la force, la lâcheté à la » bravoure ! Qu'a donc fait cette nation pour afliclier tant » d'ori^ueil ? Je ne rappellerai pas les embûches multipliées » sur notre chemin... Depuis trop longtemps Constanlinople » nous ferme le chemin de l'Asie ; il faut dégager c<i » chemin.

» Les (irecs ont laissé tomber entre les mains des infidèles » le sépulcre de Jésus-Christ et toutes les villes chrétiennes » de l'Orient. (k)nstantinople sera bientôt elle-même la proie » des Turcs, et leur ouvrira le chemin de l'Occident. Les » empereurs de Byzancc ne savent ni se défendre ni soiilîrir » qu'on les défende. Ils ont toujours entravé les soldats de » la croix; naguère encore cet empereur, qui se déclare votre » appui, a voulu arracher Antioche aux Latins ; il complote » aujourd'hui de livrer les armées chrétiennes aux Sarrasins. » lîàtons-nous donc de prévenir notre ruine par celle des » traîtres ; ne laissons pas derrière nous une ville insolente » et jalouse qui ne cherche qu*à nous détruire. Faisons re-

Eh bien, qui le croirait, si ce u'est celui qui a approrondi ce que peuvent produire. sur l'iiitelligence les réyes de f ambition, c'est de cette croisade que l'empereur d'Allemagne rapporte celui de tout soumettre aux deux empires réunis d'Orient et d'Occident. L'Italie et Rome y accédèrent pour se débarrasser du Pape ; celui-ci fut entraîné, et ne put même pas renouer la politique traditionnelle de ses prédécesseurs, qui avait été l'alliance avec les Normands du midi de la Péninsule, alliance qui était un boulevard à la fois contre les Grecs et les Musulmans. Or ce fut Suger qui déjoua la politi [ue impériale, et qui se servit de l'épée du roi de Francje Louis Vil pour rompre ce filet jeté sur la liberté de tout l'Occident.

Pour introduire dans cette histoire, qui est si ^saSmmT'^'' obscure parce qu'elle est compliquée de mille événements qui se croisent en tous sens, quelque clarté, nous allons ne nous arrêter au pontifiait d'Anastase IV (H5S-5ft) que pour rappeler que ce fut pendant ce règne d'une année que s'éteignit la

» tomber sur elle les maux qu'elle nous prépare. Si les (irecs » accomplissent leurs perfides desseins, c'est h vous que » rOccident redemandera ses armées. »

grande lumière de l'Église, Bernard, abbé de Clairvaux.

A.ii.i. IV. mort Le succcsseur d' AnaslEsc, Adrien IV (1154-59\ '■'-'' esl le premier et unique Pape d'origine anglaise.

C'est Fùigène qui avait découvert ce grand esprit et ce ferme caractère dans un couvent près d*Avignon, à Saiut-Ruff, et Tavait mis en évidence en l'envoyant comme son légat en Danemark et en Norwége. Ce fut sons !e règne de ce Pape qu'Arnaud de Brescia mit eu pratique se§ idées sur le pouvoir temporel, en soulevant le peuple de Rome contre son souverain légitime ; il mourut comme il le méritait, misérablement.

impoiian . .1.1 pon Ccs dcux poutificats, ne sont que les ébauches

.irc'iii. lompircde cclui d'Alcxaudrc III, sous lequel nous veruni vorscioi loslo- ^

niufdu'sSio^ se continuer les événements tout à fait

uaZruussl. '" imporlauts que résument les noms de ce Pontife, de Frédéric Barberonsse, d'Henri II, roi d'Angleterre, de Thomas Bekcl, archevêque de Kanterbury, et ce que l'on a désigné sous le nom de ligue Lombarde.

C'est ici un point culminani de l'histoire de la Papaulé, et nous pouvons ajouter, sans aucune emphase, du monde, sommet sur lequel nous devons

faire converger tout ce que nous pourrons réunir de rayons lumineux.

L'idée la plus générale que Ton rencontre devant soi, avec des teintes différentes que lui communiquent les états divers des esprits, milieux qu'elle pénètre, c'est, et ici nous paraîtrons nous répéter, celle de l'empire universel.

Cette idée, que nous avons constatée plutôt à l'état de rêve intermittent parmi les derniers emi)ereurs, a pris une forme didactique et juridique, en passant par l'esprit des légistes italiens, et n'a plus le vague que lui avaient communiqué les rêveurs d'Allemagne. Cette forme nouvelle est ceci: Tempirc romain était la raison, la justice, la loi souveraine établie par la Providence à Rome, comme dans un centre d'où elle rayonnait sur Tunivers entier, personnifiée dans la personne des empereurs, et qui doit, dans le monde nouveau comme dans le monde ancien, prendre en main la direction universelle de tous les royaumes de la terre, aCn de les arracher à leur isolement et leur communiquer l'unité et une marche d'ensemble. « Qu'est-ce que l'empire romain ? dit un homme

» compétenl 1) , en analysant celle nouvelle légis- » lalion. Ce n'est pas un peuple particulier, c'esl » une administration et un gouvernement de droit, » destiné à tous les peuples. Ainsi Tout entendu » tous les légistes, et ils se sont efforcés de raln^ » ncr tous les pays où ils ont dominé aux for mes e( » aux iuslilutions de la Rome impériale. *

Âiusi, à répoque où nous sommes parvenus, la science juridique est arrivée à donner une forme pour ainsi dire correcte aux rêves qu'ont inspirés les grammairiens, les commentateurs de Virgile, d'Horace et surtout de Tite-Live, et mieux cl plus profondément qu'eux les débris admirables de ces aqueducs, lliéûtres, cirques, thermes, qui écrasent encore tout le sol de l'Italie, et que l'on peut suivre comme une voie merveilleuse des rires des mersj du Nord à celles de l'Occident et du Midi.

NaUirellement , Us Romains revendîquèrcal pour eux ce bénéCce, Lorsqu'on 1155, Frédéric Barberousse, ramenant avec lui Adrien IV, rerntj aux portes de la cité les ambassadeurs du peuple et du Sénat de Rome, Othon de Frisîngue 2) qui

(1) Coquille, Us Légistes, p. 89, 102, 103.

(2) Gesta Fred,

raccompagnait nous rapporte quMIs Ini parlèrent ainsi :

ce Vous voyez devant vous, grand prince, les » députés de Rome et la plus auguste portion de » Rome ; c'est le Sénat, c'est le peuple romain qui » nous envoie à votre majesté. Ecoutez avec séré- » nité et bienveillance les pnroles qui vous sont » adressées de la part de la maîtresse des nations » dont vous allez être vous-même le prince, Tem- » pereur et le maître. Elle vous dit par notre » bouche : Si vous êtes venu en roi pacifique, » comme je le suppose, je vous en félicite. Vous » ambitionnez Tempire de Tunivers, et moi je me » lève pour mettre la couronne sur votre front. »

Ainsi le peuple de Rome se considérait bien comme le véritable héritier de l'empire ; c'était lui-même qui devait ou le transmettre aux Germains ou le garder pour lui, car les ambassadeurs ajoutent, faisant toujours parler Rome :

« Je me suis enfin réveillée au profit de votre » gloire, pour restaurer l'auguste Sénat et Tordre » équestre. Les conseils du Sénat et les armes des » chevaliers rendront à l^ empire son antique » magnificence. N'est-ce pas là de quoi plaire à

» votre majesté ? N'est-ce pas de quoi mériter » votre leconnaissance ? Souffrez que je vous parle » de ma générosité : Vous étiez étranger^ je vom » ai fait citoyen; vous étiez l'enfant perdu (Tun » climat inhospitalier, et je vous ai établi cm- » pereur. »

Maïs ce qu'il y a de plus évident, c'est que Rome veut cesser d'ôtre la Rome des Papes, pour redevenir la Rome des temps passés : « Celui dont la » deslinée est de m' affranchir du joug éternel a été » Tobjet d'une si longue et si fidèle attente ! Qu'ils )) revienuen!, je vous en conjure, les temps anli- » ques ! Qu'elles reviennent, de grâce, les préro- )) gatives de l'immortelle cité ! Que la grande ville » reprenne les rênes du monde ! w

Certes, le Teuton ne s'y laissa pas prendre, et sa réponse est même à reproduire :

« Votre pauvre Rome a eu, comme tout le » reste, les vicissitudes des choses humaines ; elle » n'a pas eu le privilège d'échapper à la loi uni- » verselle. La gloire de votre cité a été d'abord » transportée à la nouvelle capitale de l'Orient. » C'est le Grec affamé qui s'est assis à son festin » pendant des siècles, Grœculns esuriens I l^

» Franc est arrivé à son tour, c'était un nobie » peuple que celui-là, son nom ledit. Il a glané ce » qui te restait de gloire ; pauvre Romain, sa forte i) main fa tout ravi. Voulez-vous avoir des nou- )) velles de votre antique gloire, de la gravité de n votre Sénat, de la valeur et de la discipline de » votre ordre équestre ? Regardez-nous bien : c'est » chez nous que tout cela se trouve ; tout cela est » passé entre mes mains avec Tempire. »

On serait porté à repousser ce langage comme peu vraisemblable dans une bouche auguste ; mais Frédéric fut forcé de quitter Rome quelques jours après. La pointe avait pénétré trop avant, et la vieille louve s'était réveillée sur les bords du Tibre.

En Angleterre, ce n'était pas la même situation m cues i.isaAn.

i;leicir<' sur lo

d'esprit, mais l'eflfct était le même, une aussi grande p > «voir ,k uifi. ai. difficulté pour le Saint-Siège. Les rois de la couquête se considéraient comme des élus de Dieu, et, chose incroyable si on n'était forcé de la constater, cela leur créait à leurs yeux une supériorité sur le Pape. Qu'était celui-ci, si ce n'est l'élu des cardinaux, d'hommes par conséquent? Aux yeux de ces barbares, la force était tout. Un jour qu'un

évêque portait devant Henri II une cause canonique el mettait en avant cet axiome de droit canon qu'uu évêque ne peut-être dépossédé que par le Pape : a Mais il peut-être chassé, s'écria le i*oi en éten- » dant la main... Ah ! vous prétendez en sophiste » vous appuyer sur Tautorité que le Pape a reçue » des hommes contre Tautorité royale que j'ai » reçue de Dieu ! »

siiuntioo générale Aîusl, dc toutcs parts, quoiquo par des chemins Europe. ^jjygpg^ j^jg souvcralus tendaient à ériger leur autorité en autorité de droit divin, devant laquelle tout devait s'incliner, même Tautorité ecclésiastique.

Cependant, de toutes parts aussi, la nature humaine, ainsi foulée aux pieds, se relevait avec un effort violent partout où elle n'était pas tout-àfait écrasée. Pourquoi, dira-t-on, le Pape n'appuyait-il pas le mouvement des communes en Italie et celui des Gallo-Saxons en Angleterre, en Ecosse et en Irlande ?

C'est qu'alors presque partout les peuples tendaient à se former en vastes agglomérations sous la forme monarchique. Dans la haute-Italie, comme à Rome, c'était une tendance au césarisme romain pour l'opposer au césarisme teutonique et vaincre

celui-ci. Dans les villes da littoral, c'étaîenl des défflocraties turbulentes, qui ne pouvaient se soutenir qu'en débordant à l'extérieur en entreprises lointaines, et trop agitées à leur foyer même pour qu'on pût leur confier la ^rque de Pierre. Dans les Iles Britanniques, les derniers temps de la domination saxonne et danoise avaient été désastreux pour l'Église. La Papauté devait planer au-dessus de tous les orages et ne se livrer à aucun.

D'autre part, il se produisait partout un mouvement qui poussait les monarchies à |)asserde l'état électif au droit héréditaire (1). Ce mouvement était

(1) M. Ozanam a parfaitement établi le vrai caractère de cette charte universelle du moyen-àgo : « La monarchie ainsi » régénérée a ce premier caractère qu'elle exclut môme la » pensée du pouvoir absolu ; tandis que les empereurs » romains font profession d'ôtre au-dessus des lois, le prince » désormais ne recevra l'onction qu'après avoir juré l'obser- » vation des lois ecclésiastiques et civiles. En second lieu, » cette autorité ainsi limitée est en môme temps consentie ;

• elle a son fondement légal dans Télection et dans Tassen- » timent du peuple. Je reconnais le droit public du moyen- » âge qui fait descendre de Dieu la sou-veraineté, maif. la fait » descendre dans la nation ou plutôt TÉglise, libre de la » déléguer à un seul ou à plusieurs, pour un temps ou à » perpétuité; troisièmement, la royauté est conditionnelle,

• et par conséquent amissible, puisque le serment du prince

providentiel ; jamais, sans l*hérédité royale, n^aurait pu se perpétuer et se développer la civilisation, si à chaque monde souverain, Tordre avait été remis en question par les hasards d'une nouvelle élection. On voit en toutes circonstances, les souverains Pontifes et tous ceux qui parmi les évèques ont quelque chose de Thomme d*E(at, se montrer favorables à ce droit nouveau qui s*iniroduisait sous le couvert des couronnements de fils de roi avant la mort de leur père. Cependant Tordre de choses qui tendait à s'établir ainsi devait rendre plus diOQcile Texercice du droit des souverains l^onlifes de délier les sujets de leur serment de fidélité. A Tépoque où nous sommes parvenus, le droit d'hérédité tend à s'établir partout, et cependant régnent partout et Topinion que les couronnes sont électives, ce qui retient le fait nouveau à Tétat de véritable usurpation, et

» devient la condition de rengagement du peuple, qu'il y a » contrat synallagmatique, et que Tinfidélité de Tun dégage » l'autre. Le siècle de Gliarlemagne l'enseignait ainsi ; trois a Conciles, le quatrième de Paris en 829, le deuxième d'Aix- « la-Ghapelie en 836, et celui de Mayence en 888, répètent » cette maxime de saint 6régoire-le-Grand, que le roi est » ainsi nommé de la rectitude de sa conduite, rex a reeti » agendOy que s'il s'écarte du devoir ce n'est pas un roi, mais 9 un tyran. » (Etudes germaniques, p. 347).

oelle qoe les Papes peuvent délier les sujets de leur serment de fidélité (1), ce que suppose un serment et par conséquent une élection, car il paraît vraiment illogique de prêter serment de fidélité à ce qui est imposé par le droit lui-même.

Comme ce sont là des éléments de ce chaos dans lequel se débat la Papauté, il Tant bien les mettre en relief, afin que le lecteur ait une juste idée des

(i) Notts trouvons, dans la deuxième moitié du xii* siècle, un témoin important de ces deux convictions des esprits au moment où nous sommes arrivés :

• C'est de la main de Dieu, dit Jban de Salisbury, dans B non cinquième livre du Polycratlque {Patroi^ GX,GIX), — » 9 c'est de la main de l'Église, dépositaire de tout pouvoir, que 9 le prince reçoit le glaive, car l'Église ne veut pas manier

• eite-méme le glaive de sang... Le prince est donc minisire

• do sacerdoce... Aujourd'hui» la préoccupation universelle

• est de léguer à ses enfants des places et non des vertus.

• Mais celui qui perpétuera le pouvoir dans sa postérité est

> précisément le prince qui s'en trouve indigne et qui le s garde à regret. Un empereur répondit à ceux qui voulaient 9 couronner son ûls encore enfant : C'est bien assez que j'aie 9 régné moi-même sans le mériter, la couronne n'est pas 3 due au sang. C'est être bien mauvais père que d'écraser la » tête de son enfant sous le poids d'un diadème. Laissez-le

• courir dans l'arène ; s'il arrive le premier, vous l'inviterez

> à monter^ et il se devra à vous ; je suis sûr qu'il aura tou- 9 jours une préférence. En effet, le fils d'un prince est tou- 9 jours un privilégié au trône, ai le père n'a pas démérité. >

difficultés qu'elle a à traverser, et apprécie à sa juste valeur la sagesse vraiment divine qui les dirige.

Personne ne doutait en Europe du pouvoir du Pape de délier les sujets de leurs serments de fidélité. L'Angleterre passe pour avoir vécu, depuis rinrasion normande, en dehors du courant d'idées qui prévalaient à ce sujet sur le continent, et c'est ainsi que quelques-uns expliquent la conduite de Grégoire VII vis-à-vis de Guillaume-le-Conqnérant, qui ne fut pas absolument semblable à celle que ce grand Pape avait soutenue, au travers de tant de luttes, contre tout ce qui faisait partie de l'empire. Anselme lui-même avait hésité et était venu à Rome pour s'éclairer et s'affermir. Eh bien ! aujourd'hui Thomas Beket non-seulement reconnaît au Pape ce pouvoir, mais il se Tattribue à lui-même comme primat d'Angleterre, et son secrétaire et son confident, Jean de Salisbury en établit la doctrine avec la plus grande fermeté.

L'archevêque de Kanterbury fut un de ceux qui s'impatientèrent le plus vivement de la lenteur que mettait le Pape à en user contre le. roi d'Angleterre. Ainsi des villes italiennes parce que l'empereur est

saxon et non pas italien ; quant aux Normands de la Sicile et de Naples, ils s'élèvent contre lui parce qu'ils le consîdèront comme Tennemi commun, tandis que la plus fervente partie du clergé réclame qu'on le frappe d'anathème , surtout parce qu'il (end à diviser TEglise eu deux par la créatiou successive de plusieurs anti-papes.

II ne fallait pas se laisser aller à ce courant, car c'était chose grave que de pousser à bout l'impétueux Barberousse et de briser les derniers liens qui unissaient l'empire à la Papauté.

Cependant il ne fallait pas prévarîquer et laisser se fondre le sel qui empêchait la corruption générale. 11 y avait non-seulement de hauts prélats que de gros intérêts rendaient les esclaves du César, maïs beaucoup d'honnêles moines, tremblants à tout vent d'orage, sages et lettrés, théologiens ' Diême, mais peu désireux d'encourir la colère impériale dont le moindre éclat pouvait les rejeter violemment dans l'état de leur pauvreté et austérité d'origine.

Pas même Grégoire VII ne s'était trouvé dans de plus nombreux embarras prêts à faire explosion de toutes parts. Alexandre, dont nous allons essayer

de reproduire pas à pas le pontificat, car il n'y en eut jamais de plus méritoire, et de plus grand par conséquent, prit un chemin tout différent, et il le fallait. La torpeur du monde chrétien était secouée; Tesprit Tavait agité ; c'est une main plus douce, mais également forte qu*il lui faut.

Lorsque Alexandre III monta sur le tr6ne pontifical, en f 159, Tltalie était en feu, Frédéric venait de livrer au pillage les biens des Milanais, et leurs personnes en esclavage, parce que, dit Voltaire (1), <c ils avaient voulu recouvrer un peu de liberté. » Arrêt qui ressemble plutôt à un ordre d'Attila « qu'à une constitution d'empereur chrétien. » A Alexandre, Frédéric opposa l'anti-pape Victor. L'année suivante, l'empereur fit excommunier le Pape dans le conciliabule de Pavie. L'ex-chancelier, alors archi^vèque^e Cologne, s'écria : « Puis- » que Roland (c'était le nom d'Alexandre avant » son nom de Pape) a méprisé l'appel de l'em- » pereur, qu'il soit méprisé à son tour. — Très- » bien, dit Frédéric ; et sur cela les applaudisse- » ments de ses Teutons s'élevèrent jusqu'aux » nues (2). »

(1) Annales de l'empircy années 1159 et 1160.

(2) Vincentiuspragens, — Watterich, II, 470.

A quelques jours de là, toujours dans le mois de fémer 1160, le 27, « Jean d*AgniaDi, envoyé » comme représentant du Saint-Siège par Aie- » xandre 111, excommunia dans la grande église » de Milan, de concert avec l'archevêque Obert, n Oclavien, Victor III et Frédéric II (1). » On voit quel compte tenait Milan de Tarrêt de l'empereur qui le mettait au ban de l'empire.

La iM'anceet l'Angleterre s'empressent de rcconnattre Alexandre, malgré un orage que la main de Frédéric suscita dans l'assemblée de Beauvais, réunie à cet effet. Les légats du Pape, conseillés par Ârnoul, évêque de Lisieux, crurent bien faire pour déjouer les menées de Tempereur et acquérir l'appui eflBcace du roi d'Angleterre, d'accorder les dispenses d'âge pour le mariage du fils de ce souverain avec la fille du roi de France encore en basâge, mariage auquel Henri tenait beaucoup, à cause de la livraison du Yexin qui était la dot de la petite princesse ; ils furent blâmés par Alexandre (2).

(1) EadulfMed,, Muratori VI, 1183.

(2) Si vous voulez avoir une idée de la (,'uerre à outrance du despotisme germanique contre les villes ou autres qui s'efforçaient de se dérober à ce joug, vous n'avez qu'à lire attentivement cette lettre de FVédéric (Watterich II, 452).

DaDE quelles cir- EicoDimuDié ct poiirsuivi par l*empereur, Vest

constances il se , - • -«r . .

rétugieen France, en Fraocc qu Alexandre se réfugia, \oici ce que lui écrivait, Tannée précédente, vers la fin de 1161,

« Les cicux sont dans la stupeur, la terre tremble et tow» » les éléments se troublent, au spectacle de cette abominable » rébellion, à la vue do cette perfidie commise par certaines » villes de Lombardie, Milan, Plaisance, Crémone. Bergame. 1» Brescia. Parme, Mautoue, Véron ne, insurgées contre notre » maj( nié et contre l'honneur de l'empire, sans aucun motif, » sauh aucun tort préalable de notre i)art. Nous croyons que » YoLi'o iidélité s'émeut et que toutes vos entrailles frémis- » senl d'un si horrible attentat, car ce n'est pas seulemeut • sur notre personne que retombe celte rébellion ; en rejetant » le Joug de notr$ domination, c'est l'empire ieutoniqite, fonde » et conservé jusqu'à cette heure par tant de labeurs^ par tant » de sacrifices ct par le sang de tant d'illustres guerriers, c'est » cet empire qu'ils veulent abolir. »

Tl y avait, en ce temps-là, des hommes du plus haut mérite qui traitaient de rébellion criminelle la tentative d'atlraiichisscmeut des villes d'Italie. Nous en avons une i»rciive c!: la personne d'Kberhard, le saint archevêque de Saltbourp. Go saint personnage ne cesse d'envoyer et même d'amener des contingents à Frédéric pendant le siège do Milan. Kn mémo temps, il était si fidèle au Pajie qu'il ne voulut mènu' pas voir ranti-]>apo. (îe fut lui qu'Alexandre choisit pour >t' réconcilier avec Frédéric. Eberhard était un saint, et cependant il maudissait la liberté naissante de l'Italie ; on doit remarquer que si le Pape ne la soutint pas de manière à ne pa«^ s'aliéner à tout jamais l'empire, ce qui eût été déroger a se-^ devoirs les plus sacrés, du moins il n'envoya jamais d«'> troupes contre les villes italiennes. En France, la position

Pierre de Pise, archidiacre de Saint-Agnao d'Orléans (1, : « J'en prends à témoin nos vénérables » légats qui l'ont vu de leurs yeux...^ Les prélats » des églises s'applaudissent de ces dissensions,

éUiit égalemont (UiYicile. Louis VIT «îtait presque un saint ; c'était, en tous cas, un Iioinmo jiist^o et même un clirétion austère. Cependant, lorsque le Pape ne veut pas se prononcer ouvertement pour lui, il fait des avances passionnées à Frédéric, c'est-à-dire au schisme ; entre temps , la force triomphait en Italie. « Les Milanais (Voltaire, Annales de l'empire, année » 1162; bloqués manquent de vivres ; ils capitulent. Les con- » suis et huit chevaliers, chacun l'épée nue à la main, vieu- » neat mettre leurs épées aux pieds de l'empereur, à Lodi. » L'empereur révoque l'arrêt qui condamnait les citoyens à » la servitude, et qui livrait leur ville au pillage. Mais à » peine y est-il entré qu'il fait démolir les portes, les rem- » parts, tous les édilices publics, et ou sème le sel sur leurs » ruines, selon l'ancien préjugé, très-faux, que le sel est » Temblèmc de la stérilité. Les llunç, les Goths, les Loin- » bards n'avaient pas ainsi traité lltalie. Les Génois, qui se » prétendaient libres, viennent priVter serment de fidélité, n On nous permettra, à propos de cette citation de Voltaire, de répondre à ce qu'il appelle un j»réjugé des* anciens. Ceux-ci étajjnt moins sots qu'il ne se l'imagine; l'étendue de leur esprit était moindre, mais non pas la finesse, ni même la subtilité raffinée. Ils savaient très-bien que le sel conserve les viandes dans l'état ou il les trouve ; en le répandant sur les ruines, ils voulaient exprimer, par allé.î^oriej comme ils le faisaient toujours, que les choses devaient rester dans le môme éuit, c'est-à-dire à l'état do ruines. (1) PatroL, c. c. 1364.

» car ils dépouillaient impunément leurs sabor- » donnés, et ils grevaient impitoyablement les » pauvres... Les évèques désirent la guerre (celle » avec l'Angleterre), parce quMIs comprennent que » la guerre avec TËgiisc romaine doit eu être la » conséquence. Le roi de lYance est dans le dé- » sarroi et va à la dérive. Comme il s'est livré à » de nouveaux favoris Tort inexpérimentés, il est )) bien à craindre qu'il tic vire de bord. »

Or c'est en ce style (i] que Frédéric écrivît, dans tout l'éclat de son triomphe sur l'Italie , au chancelier de ce roi de France qui va à la dérive et qui vient de recevoir le Pape :

« J'ai appris de bonne source que le ci-devant » chancelier Roland, qui n'a pas où reposer sa » têto eu Italie, s'est abandonné à la merci des » flots, avec toute sa séquelle, pour se rérugier en )) France et inrecler ce pays de son schisme... » C'fist un homme perdu de dettes,.. Conseillez » loyalement au roi de France de n'accueillir ni » lui ni aucun de ses prétendus cardinaux, Autre- » ment, il pourrait en résulter une telle rupture,

(l) Duchesue, scrip. IV, 579, ép. 47.

» entre notre empire et son royaume, que nous ne » saurions en prévoir les conséquences. »

Nous ferons grâce au lecteur de toute la comédie Pourquoi Frédéric de Besançon, que les historiens allemands conteni- Mn^ât^ni^

, ractère de cette

porams donnent comme une inspiration de génie réonion. de Barberousse. Il s'agissait d*attirer Alexandre, ainsi qu'Henri IV Tavait tenté pour Grégoire VU, dans un guet-apens et le faire juger par des évoques que Tempereur traînait à sa suite et qui faisaient cortège à Tanti-pape. Ce fut une vraie comédie de ces temps placés sur la lisière de la barbarie, joqée par Fiédéric avec une finesse d'aventurier, et Louis VU avec une simplicité vraiment incroyable, d'où le tira Alexandre avec la sage réserve d'un bomme droit, mais prudent, et dans laquelle l'on, yit aussi quelques fcudataires, comme le comte de Champagne, jouer un rAle chevaleresque, mais naïf. Il arriva alors ce qui n'est pas rare au moyen-âge : la disette et des maladies contagieuses mirent fin à ce triste et ridicule épisode.

Alexandre vint à Paris, et y rendit immortel son séiour du pape i

Paris ; foodation

passage eu posant et en bénissaut la première pierre d« Notre- Dame.

de Notre-Dame , gloire impérissable qui s'attache

aussi au nom de Maurice de Sully, évêque de celte ^

ville, à qui l'on doit la pensée et les premiers travaux (le celte œuvre sublime.

opprcnsion do lÉ- Cependant Thomas Beket, jusqu'ici conrondu BOUS Henri ir. dans la foule des courtisans que I ambition groupe autour de tout pouvoir souverain, venait d'être appelé au siège de fcanterbury par le choix absolument personnel d'Henri II. Comme ce prince ne manquera pas de l'accuser d'ingratitude et de rivalité de pouvoir, dans celte lutte qui va les conduire l'un à la mort et l'autre à une flétrissure indélébile, il s'agit de bien préciser quelle était, à ce momentlà, la position de l'église d'Angleterre,afin que Ton reste bien convaincu, car telle est la vérité, que le saint archevêque ne fut entraîné que par ses devoirs les plus essentiels.

vériubie caraci.re " Lcs tyraus qui opprimaient l'Angleterre de-

Hcnrietiepiiiimt. » puis uu sicclc, cious dit uu tcmoin oculairc ;1 s

» y avaient anéanti les droits lie l'Église. Henri II,

» marchant sur leurs traces, usurpa la haute dîrec-

)) tioii de toutes les affaires religieuses et de toute

» la hiérarchie. 11 conférait les évechés, les ab-

» bayes à qui bon lui semblait, et sous sa nouvelle

(l^ PatroL, c. XG, 08.

)> coDStitutiou, prêtres et clercs iodifféremment » étaient traînés devant les tribuuaux laïques. »

Ce fut celte oppression sur T Église qui eut, entre autres résultats , celui de susciter la révolte du pays des Galles, ainsi que Toppression du despotisme teutonique sur les libertés municipales de la haute-Italie avait été la cause de la ligue Lombarde.

Lorsque Thomas fut cité devant la cour plénière deNortbampton,ce ne fut pas pour une cause ecclésiastique, mais par suite d'une méchante querelle d'un gentilhomme des environs de Kanterbury, suscitée pour lui réclamer un domaine que cette église, disait-il, lui retenait injustement. L'archevêque déclina la compétence de ce tribunal laïque, et c'est ainsi que la haine, succédant sans transition à Tamitié dans le cœur orgueilleux et despote d'Henri, lui fit trouver, en cette affaire secondaire, un prétexte à l'accuser de félonie et de lèse-majesté et à le citer à son tribunal (1).

Thomas s'y présenta en archevêque et primat, précédé par la croix primatiale. Tous les évêques rabandonnèrent : « Fou il a été, fou il sera tou-

(1) PatroL, c. X, c. 897.

» jours, » s'écria Varchevèque de Londres (1). Sur le banc des pairs laïques, Ton entendait ceci : « Âli ! ah ! en voilà une dynastie qui s'entend à » mater ses évèques. Le conquérant a mis en » prison celui de Bayeux, son propre frère. Il a » jeté dans un puits et renfermé pour toujours » rarchevéquedeKauterbury,Slugard; le père du » roi actuel, Geoffroy, a fait un eunuque tFÂr- » nulf, évêque nommé de Léon, avec plusieurs de » ses ecclésiastiques, et il s'est fait porter les mem- » bres mutilés, le tout parce que Ton avait adhéré » à l'élection d'ArnuIf sans son aveu (2). »

Le Pape avait été naturellement prévenu contre Thomas. Lorsque celui-ci se présenta au consistoire de Sens, devant lequel la cour de Rome l'avait appelé pour s'y expliquer, et qui était présidé par les légats pontiGcaux, il se contenta de dire : « Sans » être d'une haute sagesse , je ne suis pas assez » étourdi pour avoir quitté sans motif le roi d'An- » gleterre, sa cour et ses faveurs. Si j'avais voulu » me conformer à ses volontés, je verrais encore » son royaume à mes pieds. »

(1) PairoL, c. XG.

(2) Patrok. c XG, 137.

Mis en demeure , par la même autorité souve- Alexandre oonfime

Thomu dau m

raine , de s'expliquer à son lour, Henri avait fait r*«i8tince. Tommler ses préleiilions sur T Église dans quelques propositions, à la réunion quMl tint à cet effet à Glarendou , et il donna à ces propositions le titre fort habilement jchoisi de coutumes d' Angleterre ; or, le fond de ces coutumes, c'était une pleine indépendance vis-à-vis de Rome, et toute la liberté de r Église soumise au bon vouloir du roi. Thomas remit un exemplaire de ces dites coutumes au Pape, alors proscrit en France et à Sens. En attendant, abandonné par les autres évêques , et n'ayant pas encore celte lumière d'évidence qui le flt revenir presque aussitôt sur celte adhésion, il y avait adhéré , ce dont le Pape le blâma et le releva par ces mots : « Vous avez apostasie ce jour là ; oui, » vous avez fait de l'Église une servante. Vous de- » viez mourir plutôt que de consentir à ce mal- » heur. Vous , mon frère , vous avez pour vous » votre repentir et aussi votre malheur. Vous ne » trouverez dans notre cœur qu'indulgence. » Cependant l'anti-pape Victor III était mort, et '^il/^rpiSri

ni ; Rome rap*

l'empereur lui avait donné pour successeur cet ptUeAiexaodra. autre anti pape qui est connu sôus le nom de

Pascal III. Rome ne gagnait rien à tout cela ; le départ d'Alexandre Tavait laissée à cette affreuse nudité sur laquelle ses illusions seules pouvaient voir la pourpre des Césars. Aussi dans un moment deMueur, en 1165, envoie-t-elle une dopulation en France pour prier le Pontife de revenir : a C'est à )> ffome que doit siéger le gouvernement de )> rÉglise; la ville qui fut la plus glorieuse au » temps du Paganisme doit rester la métropole de » la Chrétienté. Bien des princes ont voulu chan- » ger cette destination ; aucun n'a réussi. Votre » retour à Rome sera une garantie de paix pour » ntalie^ et la condition de la tranquillité pour » tout f univers (1). »

La présence d'Alexandre continuait à être toujours nécessaire en France ; le roi Louis YII était pieux et juste, mais son royaume s'en allait en lambeaux, tiré d'un côté par le roi d'Angleterre, de l'autre par l'empereur Germanique ; et dans ses moments d'ameitume, plus d'une fois 11 s'était tourné du côté du schisme. Quant à l'Angleterre, il fallait une telle prudence, et l'ardeur apostolique de Thomas avait un tel besoin et d'un soutien et

(1) Boso. — Patrol, c. 27.

d'un modératenr, quMI devenait nécessaire que, de ce cdté-là aussi, Alexandre déployât une sagesse et une force vraiment divines. Dans sa circulaire pour imposer au monde son anti-pape Pascal, et déclarer suspect tout clerc qui ne la reconnaîtrait pas, en cette même année du départ de Thomas pour le continent, Frédéric disait ceci : « Les nobles députés du roi » if Angleterre ont juré que lui et son royaume B maintiendraient notre Pape, et ne s'intéresse- » raient plus au schismatique Roland. » (l) Or, le même ambassadeur, le chancelier Arnold, archevêque de Mayence, qui avait négocié avec Henri II et avait obtenu ce résultat dont lempereur se vantait, avait été envoyé pour le même objet à Louis VII , et reçu avec une telle faveur qu'il croyait avoir réussi, lorsque Tarcbevêque de Reims survint Tort à propos et flt tout manquer (2). Cependant, plus tard , le faible et inconscient roi de France avait osé écrire à Alexandre qu'il se repentait de n'avoir pas suivi le premier mouvement (3j. Gomme pour apprécier les événements qui vont

(i) Water, 11, 550. PatroL CXG, 1059.

(2) Annal, Magdeb,, Watterich, 11, 547.

^3) Pah^oL, c. 1434.

suivre, il est nécessaire que vous ayez une juste idée de la moraMté de ces ennemis couronnés de r Église, il est bon que vous saehiez que cette aiême année 1165, pendant laquelle Frédéric avait fait sa circulaire, n'était pas écoulée, que ce quMl annonçait au monde, sous sa parole royale, était ainsi désavoué dans une lettre adressée par T archevêque de Rouen au cardinal Henri : « Au nom du seigneur » roi d'Angleterre, nous donnons toute assurance » qu'il n*a ni juré ni promis, ni par lui-même, ni » par délégués, de reconnaître Tanti-pape en se » séparant de TÉglise (ft). »

Ce sont, sans aucun doute, des motifs politiques qui avaient amené Henri à désavouer la parole jurée. Mais cela ne trompa pas le Pape qui , le sentant lié, malgré ses dénégations, par sa parole donnée trop récemment pour qu'il pût la violer aussitôt , et le soupçonnant tourné du côté du , ^ schisme par des raisons encore pins impérieuses

Lppui que le Pape "^ r r

eST crèMt'^'ïS 8ur son esprit , se résolut à appuyer la cause de

légat en Angle- ,, . , . • . -»

terre. Thomas par la plus haute, sanction qui Tût en son

pouvoir , en donnant à cet exilé les pouvoirs de

(4) PatroL. GXC, 671.

légat du SaiDt-Siége dans toute T Angleterre, te seul diocèse d'York excepté (1;.

Cependant, dans un autre ordre de choses, la conduite d'Alexandre avait été si sage et si ferme, (|ue, par le seul mouvement des choses générales, les Romains avaient été amenés à le rappeler. Voici comment Bosio nous décrit celte réception :

« Le Pape s'étant reposé à Ostie pendantla nuit, » le lendemain matin, 23 novembre, les sénateurs, » avec les nobles et une grande multitude de » clergé et du peuple , sortirent de la ville à » sa rencontre , lui offrant , comme au pasteur » de leurs âmes, T hommage de leur obéissance et » de leur respect ; puis ils le conduisirent, avec » des branches d'olivier, au milieu des acclama- » tiens, jusqu'à la basilique de Latran, oii tout le » clergé de Rome, revêtu des ornements sacrés, » attendait l'arrivée du Poniire, depuis longtemps 9 désirée. Les Juifs, avec leur loi en main, les X» gonfaloniers sous leurs bannières, les écuyers, j» les secrétaires, les pages et les avocats, étaient » accourus à l'envi, avec une foule innombrable de » peuple. C'est au milieu de ce pompeux cortège,

(1) Alex., épis. 374.

» fît au son de mille instruments, que le saint Père » fut conduit à l*église de Saint-Sauveur et au » palais de Latran, avec une solennité et une allé- » gresse dont il n'y avait pas ou d'exemple depuis » longtemps (1 •. »

Pendant qu'Alexandre était tout entier au bontieur de se retrouver auprès du tombeau de saint Pierre, « Frédéric, dit Voltaire (2), pour donner yt de la considération à son pape Pascal, lui fait » canoniser Charlemagne. Quel saint et quel Taiseur » de saints, » ajoute le satiriquo hisforien.

Henri II ne Taisait pas des saints, mais d'horribles choses dans le pays de Galles. Battu et séparé de ses bagages, pour se consoler il se rue comme une bète fauve sur les enrants des plus nobles familles de cette contrée , qu'il avait en son pouvoir comme otages, et parmi lesquels se trouvaient deux fils du roi Owen, arrachant les yeux aax garçons, et aux filles le nez et les oreilles (3).

C'est peu de temps après, en cette mêine année 1166, qu'Alexandre lui envoie l'archevêque de

(1) Water, II, 401. — Patrol., c. 28.

(2) Annales de Vempire, 1465.

(3) Linganl. Hist. d'Angl, U l•^

Rouen et Tévêque de Tours pour le menacer de rexcommuDication, ce qu'il n'avait fait jusque-

là (i).

Dieu le tenait alors sous sa main et le frappait surtout dans son âme ; il était malade : « Quand » les médecins le questionnent sur sa maladie, » écrit (2) un contemporain, • il répond : « Si la » médecine peut faire passer la colère et la haine, » elle me guérira... Sinon, non. »

Déjà, dès cette année, la seconde qu'il passait en exil, la cause de l'archevêque de Kanterbury était lumineuse, même pour ceux qui avaient désapprouvé le grand primat d'Angleterre comme n'ayant pas été assez souple sous la main de son souverain, de son ami de là veille> de son bienfaiteur: « Que » poursuivent les gens du prince, écrivait le Sou- » verain-Pontife (3), dans l'archevêque de Kan- » tcrbury, si ce n'est la cause de Dieu qu'il a prise » en main, sa loi qu'il a voulu défendie, la liberté » de l'Église qu'il a voulu maintenir... Ce qui est » en lutte, c'est l'iniquité des coutumes de l'homme » et la justice de la loi de Dieu. »

(2; Alex., ép. 402.

(3; PatroL GXG, 1033.

l^k) La 193* de ses letifet.

oppositiondecarac II îoiporte, néaDDioiDS, que le lecteur se fasse

ti're antre le Pape

ciienrimai;inort |ine îdéc ipès-exactc de Thomas BekeU Ce fut un

de lanli-pape

Pascal. grand homme et uu grand saint, mais un grand

homme, surtout remarquable par la force et Télévatien de son caractère, et un grand saint par sa fermeté apostolique.

Pour bien juger ces deux grands hommes et ces deux grands chrétiens, il faut placer Thomas à côté d* Alexandre, le simple primat d'Angleterre à côté du l\ipc universel. La modération patiente, héroïque, est du côté de ce dernier. Thomas sMmpatientait de son exil et de ce qu'il considérait comme des lenteurs timides du Pape ; Louis. YII, au moment de rompre avtc l'Angleterre, le comte de Flandre, écrivaient de leur côté Tort vivement à Alexandre qu'il eût à excommunier Henri. Jean de Salisbury, et tous les autres de la suite du primat d'Angleterre, étaient fort durs pour la cour de Rome, tout en réservant la personne du Pape. Cependant celuici venait à son tour d'être exilé, et il avait eu la douleur de voir l'anti-pape le remplacer sur la chaire de saint Pierre. Les descendants des Scipions s'étaient hâtés d'ouvrir leurs portes an Teuton, sous prétexte qu'il ne venait que s'interposer entre

les deux Papes, et quant à eux, leur rendre toutes leurs libertés. Barberousse avait commencé par mettre le Sénat sous ses pieds, et y introduire cinquante sénateurs de sa façon ; quant à sa promesse de ne pas se prononcer entre les deux Papes, il avait tranché la question en se faisant couronner, lui et Timpératrice, par les mains de Pascal. La peste Tavait rejeté au-delà de Tltalie, presque seul, laissant une partie de sou armée et de sa cour, composée à doses à peu près égale d'évêques et de laïques, dans les cimetières de Rome, et l'autre çà et là, sur la route.

C*est au milieu de ces diflScultés personnelles, de ces épreuves qui égalaient bien celles de Thomas, que, sans ressentiment contre des plaintes, et disons-le, des récriminations parfois si amères, il avait , pour ne pas rejeter une dernière demande d'Henri qu'appuyaient les noms de beaucoup d'évèques et des plus marquants, envoyé des légats en Angleterre pour s'y renseigner mieux, et, comme conséquence nécessaire, il avait défendu à Thomas de se servir, pendant cette nouvelle procédure , de ses pouvoirs de primat et de légat du Saint-Siège, qu'il ne retirait point mais qu'il suspendait pour

essayer de ce nouvel effort pour la paix. Les deux lettres suivantes , Tune adressée à l'archevêque et Tautre au roi» montreront s'il n'alliait pas la plus, inébranlable fermeté à la conduite la plus sage et la plus douce :

(( Vous savez quelles dures et affligeantes re* » quêtes le roi d'Angleterre nous a fait présenter, » en les appuyant de terribles menaces. Ckimme la » persécution n'a pas encore cessé et que la séré- » nité ne reparait pas au gré de nos vœux, nous )> avons voulu parer à ce coup, sans toutefois » exaucer d'iniques prières ; car nous redoutions » qu'il s'unit par quelque alliance, comme il l'a » déjà fait, pour empêcher la paix de l'Église, à » cet abominable tyran, ou qu'il ne trouvât pré- » texte à se séparer du Salnt-Slége. Nous lui )) avons donc fait une concession, en raison du » malheur des temps, et de l'avis des cardinaux, » mais avec la confiance qu'il vous rendra en re- » tour sa faveur et la libre direction de votre » Église. Vous ne devez lancer aucune censure » contre lui ni contre ses sujets, jusqu^à nouvel » avis. Nous lui donnons jusqu'au commenœnient » du Carême. S'il reste endurci, nous vous ren-

» dix>Ds alors voire liberté d'action, vous pourrez » pronoucer sans appel, en y mettant la gravité et » la sagesse d'un évèque (1). »

Et à Henri :

(c Votre majesté n'a pas oublié jusqu'où nous » avons porté la déférence pour elle, dans raiTairc » de l'archevêque de Kanterbury, et puissions- » nous n'avoir pas trahi la justice. Bien des fois )> nous lui avons fermé la bouche lorsque l'ana- » thème menaçait votre personne ou votre royaume, » dans l'espoir que Dieu inclinerait vers lui votre » cœur. Quoique les lois de TÉglise et la justice » même protestent déjà contre notre longue tolén rance, nous venons prier et adjurer encore une » fois votre majesté, et lui enjoindre, pour la rémis- » sion de ses péchés, de se laisser vaincre par Dieu » et d'abjurer son ressentiment. Cette guerre » contre une personne sacrée ne vous fait pas hon- » neur ; c'est au ciel même qu'elle s'adresse. Si » vous posez les armes, Dieu pour qui vous vous » serez humilié vous exaltera. Ecoutez, sur ce » point cl sur d'autres, les avis des deux hommes » de Dieu porteurs de ces lettres, noire vénérable

(t) Alex., ép. 482.

» frère Tévëque de Belley, et notre cher fils le » prieur de la Chartreuse (t). »

C'est à un tel pontife que, dans Texcès de sa douleur, Thomas écrivait ceci : c< Quant à moi, il » me vient à Tesprit une consolation ; elle est » pauvre, elle est latneulable, mais souffrez que » je vous la dise , c'est l'habitude de T Église » romaine de rémunérer de la sorte ses amis et » SCS serviteurs. Puisse le ciel faire plus et mieux » pour elle, pour Tégliso d'Angleterre et pour » nous (2; ! »

C'est pendant que le grand et doux Pontife avait à supporter et les plaintes du primat et les violences du roi d'Angleterre, qu'en l'année 1168, le 20 septembre, Tanti-pape Pascal III disparaît de la scène, consumé par sa lâcheté. Jean de Salisbury écrivait de lui quelques jours auparavant : « Gui de Créma n'ose sortir de la tour où il est )) retranché, et il craint mortellement le renou- » vellement des séuateurs qui doit avoir lieu le )) 1" novembre. Les sénateurs précédents Pont

II) Alex., ép. 480.

(2) S Thomae, ép. 11.

Digitizêd by LjOOQ IC

» accepté pour délivrer leurs prisonniers ; mais » les Romaius n*ont jamais été pour lui (l). »

Cependant, pei*sonne ne pouvait se méprendre sur le véritable caractère de la lutte que Thomas soutenait contre la couroune d'Angleterre. Ce n*est que devant le Pontife qui était son ami et son père qu'il laissait déborder les sentiments amers de son âme ; jamais Henri ne put le faire passer pour un homme violent aux yeux de ses contemporains. Il avait, entre autres tentatives de ce genre, essayé de mettre tous les torts du côté de Thomas, en lui Taisant, en présence du roi de France et des pairs de son royaume, des avances que celni-ci dut repousser. T^uis dut le croire obstiné et intraitable ; cependant, lorsque, ù quelque temps de là, le roi ^rofti^^Fra^œà

l'égard de l'arche-

d' Angleterre demanda Textradilion de son chance- vêqaeexîié. lier, le roi de lYance, pour Tordinaire si faible et si facile à tromper, lui répondit par ces mots, capables à eux seuls de faire oublier toutes ses fautes politiques et plusieurs de nos provinces perdues : tf Allez dire ceci à votre maitre : .sMI tient si fort à » ses coutumes, sous prétexte que ce sont des pré- » rogatives héréditaires de sa couronne, qu'il sache

(i) Ep. 26t.

» que j'ai aussi à mon diadème un diamant qui

» vient de mes aïeux. C*est une vieille tradition de

» la France d'accueillir les malheureux et les

» persécutés ; il n'y sera pas dérogé de mon

» vivant (1 . »

^»î!*'tn?î?"'®'i\ Si Ton veut se faire une idée exacte des embarras

toorent Alexandro

de toutes paru. ^^ ^^ ifouvait Ic Saiut-Père, Ion n'a qu'à méditer ces paroles d'un contemporain, Herbert de Borcbam : « I.e roi de l'rance écrivait, ses partisans » écrivaient, ses adversaires écrivaient ; et toutes » ces lettres, et tiiutcs ces prières ou exigences se » croisaient et se heurtaient autour du Saînt-Siégc. » Tous frappaient avec ins'.ance et vivacité à la )» porte de la justice et de la commisération apos- » loliquc. Le Poniife était dans un extrême embar- )> ras, dans un embarras plus grand que jamais. )^

Thomas, de son cftlé : « Il pourra se fuire, avec » le temps, que le Pontife romain ne trouve plus » dans foui le roy;uime un évèque qui veuille ou » ose lui obéir conlre le roi et les seigneurs (2 . >^

Et Henri : « Des envoyés du Pape sont venus » me trouver pour l'afTaire de l'archevôfiue de

(I) Patrol. CXC. Joanoos San.

(;2) Ep. tî).

n Kaaterbury. Leurs demandes étaient bien dures, » bien contraires à mon honneur ; mais enfin, par » respect pour le Saint-Père el par dévouement » pour le Saint-Siège, je les ai reçus avec honneur » et écoutés favorablement (1;. •

Le Pape continuait à avertir et à menacer, mais avec une grande fermeté : ti Toute notre affection, » écrivait-il (2) en cette année 1169, au roi Henri, » De nous empêchera pas d'appesantir sur vous la » main de saint Pierre, et nous ferons usage de » notre pouvoir pour maintenir intacts les droits n de r Église. »

Henri sMnclinait, témoin cette lettre (3) du Pape de Tannée suivante, 1170 : « Nos chers flis le doyen » de Salesbury, et les archidiacres de Rouen et de » Sens, nous ont présenté des lettres de créance 9 de votre part, et fait savoir que vous avez ac- » cordé à notre frère Thomas, pour Tamour de » Dieu et du Saint-Siège, de retourner en toute » sécurité à son Eglise et de reprendre possession » de tous ses domaines, lui et les siens. »

(1) Patrol. CXC, 1050. — Cette lettre était adressée à l'archevêque de Sens, légat du Saint-Siège.

(2) Alex., ép. 512.

(3) La 679* des Lettres d'Alexandre.

Modération et cou- Pendant quMl prodiguait ces promesses, le rusé

i-age du Pape dans

couronnlme'îifdu Nomiaud méditait un coup pour pousser à boul roidAngieteire. ,^ prioiat d'Auglcterrc, mettre de son côté toule l'apparence des torts, et cela en dérogeant à une des principales prérogatives du siège de Kanterbary. (|iii était de sacrer les rois d'Angleterre, s'appuyant sur une dispense qu'il prétendait avoir obtenue à cetefiet de lacour de Rome, pour se faire sacrer par l'archevêque d'York. Dès que le Pape connut cette prétention, pour couper court à tout, il écrivît . à la fois et à Thomas qu'il lui maintenait son droit, malgré toutes prétentions contraires (1), et à tous les évêques d'Angleterre pour leur notiOer cette décision (2).

Pour empêcher l'effet de cet interdit lancé contre l'archevêque d'York pour celte affaire, Henri porta l'édit suivant :

(( Si quelque religieux apporte des lettres dMn- » terdii, qu'on lui coupe les pieds ; si c'est un )> clerc, qu'on lui crève les yeux et qu'on le mu- » tile ; si c'est un laïque, qu'il soit pendu ; si c'est » un lépreux, qu'il soil brftié vif (5). »

(1) Alex., ép. 694.

(2) Alex., ép. 655.

(3) Patrol, GXC, 707.

Aussi fut-il couronaé par l'arcbevèque d'York ; mais peut-on reprocher an Pape d'avoir usé de ménagements envers cette bêle Tauvc ?

Cependant, par une lettre datée du 10 septembre 1170, ne voulant pas jeter l'Angleterre en plein schisme en anatbématisant Henri lui-même, Alexandre fit porter sa sentence d'excommunication contre le prélat consécrateur et les antres évêques qui l'avaient assisté dans cet acte. Ce qui rendait surtout nécessaire cette sévérité, c'est que tous les prélats présents au sacre d'Henri avaient juré fidélité à ces coutumes d'Angleterre qui étaient, comme on sait, le code de servitude de l'Église anglicane.

Lorsqu'enfin, parles soins d'Alexandre et comme couronnement de toute cette conduite de douceur et de fermeté, le primat d'Angleterre put rentrer dans son église, l'admirable Pontife lui écrivit (1) pour lui conseiller avec instances de faire taire la justice et de ne laisser parler que la miséricorde. il est de toute exactitue d'ajouter que Thomas se montra sévère contre ceux qui avaient trahi sa cause et celle de l'Église. Henri se plaignit au Pape avec emportement, celui-ci soutint le primat qui

(1) Pair. CXC, 992.

avait cependant tenu une conduite autre que celle qu'il lui avait conseillée.

Thomas avait longtemps usé de douceur et de modération, il avait cru que IMieure de la sévérité était venue; puis après, devant la menace, il ne voulut pas lever Tencommunication qu'il avait lancée contre les évéqucs prévaricateurs.

Mort d'Alexandre et Quaud Thcure dc Todicuse vengeance d'Henri

de Thomas Beket. ,, ,, . , .

Tut venue, il se dirigea, pour y attendre la mort, vers sou église, précédé de la croii primatiale d'Angleterre ; il reçut la mort debout, appuyé contre une colonne. Il passait, même dans l'exil, pour un homme Tastueui ; son cortège presque royal avait souvent irrité le roi son maitre. On le trouva, sous ses habits somptueux, couvert d'un cilice ; personne ne douta jamais de son austère sainteté. L'année qui suivit sa mort, Iq Pape le canonisa ; successivement le roi de France qui l'avait vu de près et désavoué parfois, le roi d'Angleterre, son ennemi irréconciliable, firent le pèlerinage à son tombeau ; sa vertu fut toujours incontestée. Lorsqu'Heuri VIII, insensé à force de colère et de despotisme, fit ouvrir sa bière, l'appela à répondre à son tribunal, condamna sa mémoire comme

rebelle, personne n'osa élever sa voix contre sa sainteté,

Uborreurdesa mort nous révèle la barbarie des mœars au milieu desquelles il eut à soutenir la cause de la liberté de rÉglisc. Le régime féodal avait complètement dévié, avec loutes ces invasions. Les seigneurs, qui suivaient leur ^suzerain dans Taventure d'une conquête, lui appartenaient comme les brigands appartiennent au cher qui les conduit ; c'est parce qu'Henri sMrrite et maudit, que quatre gentilshommes de sa cour se précipitent Tépée haute sur Tillustre victime. Henri jure n'avoir pas commandé ce crime, et il Tant Ten croire ; il avait de Thonneur, à sa maniènî. Jamais il n'avait voulu donner le baiser de paix à Thomas, car le mensonge lui déplaisait, et il sentait que son cœur n'était pas revenu à celui qui l'avait blessé dans ses pins profondes ambitions.

L'on serait tenté de supposer que cette victime de la liberté de l'Église étendit Tinflueuce de son sacrifice sur la liberté civile. Bile se releva en Italie, el le despotisme blessé au cœur en Angleterre en la personne du roi, qu'il avait deshonoré en en faisant un meurtrier, succomba en Lombardie sous

les coups de la ligue Lombarde. Frédé rie n'étaî rennemi d' Alexandre que par esprit de despotisme ; vaincu par la liberté, il se réconcilia avec la papaulé. Ce fut à Venise, et Alexandre révint mourir à Ronio dans la paix que lui avaient si bien mi^rité el sa force el sa modération (1).

(1) Voltaire résumo ainsi le pontificat d'Alnxandrn : « Il fallut que Fn^l^M'ic Barborousse pliât ; Venise eu^ » rhonneur de cette réconciliation (1117). L'empereur, le » Pape, une foule de princes el de cardinaux se rendirent » dans cette ville, déjà maîtresse de la mer, et une des nier- » veilles du monde. L'empereur y finit la querelle en recon- » naissant le Pape, en baisant ses pieds, et en tenant son » étrier sur le rivage de la mer. Tout fut à l'avantage de » l'Eglise. Frédéric Barberousse promit de restituer ce qui » appartenait au Saint-Siépre ; cependant les terres de la » comtesse Mathildc ne furent pas spécifiées. L'empereur lit » une trêve de six ans avec les villes d'Italie. Milan qu'on » rebâtissait, Pavie, Brescia et tant d'autres, remercièrent le ti Pape de leur avoir rendu cette .liberté précieuse pour la- » quelle elles combattaient ; et le saint Père, pénétré d'une » joie pure, s'écriait: « Dieu a voulu qu'un vieillard et qu'un » prêtre triomphât sans combattre d'un empereur puissant et » terrible. » (Essai sur les Mœurs, chap. 48).

Voici comment le même Voltaire résume sa pensée sur ce grand Pontife : « L'bojime peut-être qui, dans les temps » grossiers qu'on nomme du moyen-âge, mérita le plus du » genre humain, fut le pape Alexandre IIL Ce fut lui qui » dans un Concile, au douzième siècle, abolit, autant qu'il » put, la servitude. C'est ce même Pape qui triompha dans

» Venise, par sa sagesse, de la violence de Tempereur Barbe- » Tousse, et qui força Henri II, roi d'Angleterre, à demander » pardon à Dieu et aux hommes du meurtre de Thomas » Becket. Il ressuscita les droits des peuples, et réprima les » crimes des rois. Nous avons remarqué qu'avaut ce temps » toute l'Europe, excepté uu petit nombre de villes, était » partagée entre deux sortes d'hommes : les seigneurs des » terres, soit séculiers, soit ecclésiastiques, et les esclaves : n les hommes de loi qui assistaient les chevaliers, les baillis, » les maîtres d'hôtel des fiefs, dans leurs jugoments, n'étaient » réellement que des serfs d'origine. Si les hommes sont ren- » très dans leurs droits, c'est principalement au papeAlexan- » dre qu'ils en son t redevables, c'est à lui que tant de villes » doivent leur splendeur. » (Précis d'Histoire générale, œuvres complètes, 12 v. in-S". 1817, tom. 7, pag 998.

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