COMMENCEMENTS DE PÉTRARQUE
de leur état ou qui désiraient faire fortune accouraient dans cette ville, dont l’accroissement devenait prodigieux. Le petit nombre des constructions ne pouvant d'abord fournir des logements à cette foule d’étrangers qui affluaient dans son sein, beaucoup d’entre eux se répandirent dans les villes voisines, et Petracco se réfugia à Carpenlras (1). Là, le jeune Francesco retrouva le maître sous lequel, avant son départ d’Italie, il avait étudié la grammaire. Ce maître s’appelait Convennole. Le goût du jeune élève ne tarda pas à se prononcer, et ce fut vers l’antiquité qu’il se dirigea. Pétrarque, quoique enfant, lisait Cicéron avec une ardeur incroyable. L’barmonie de ce style, qui contrastait si fort avec l’étrange barbarie où la latinité était tombée, charmait son oreille comme une ravissante musique.
Toutefois, des études simplement agréables ne pouvaient conveniivà un jeune homme sans fortune, qui touchait à l’âge où l’on embrasse une carrière. 11 fallut songer à de plus sérieuses, et Petracco envoya son fils apprendre le droit à Montpellier (2). Mais ce fut en vainque, pendant quatre ans, Francesco feuilleta le Digeste et les Pandectes (Je Justinien, qu’il suivit les leçons de Barthélemy d’Ossa de Bergame, un des professeurs les plus renommés de l’époque; il ne lit aucun progrès dans la science, et ne retira de ses labeurs qu’une horreur invincible pour le droit. A une imagination aussi vive, à une âme aussi éprise de l’amour dubeau, ce n’étaient point, en effet, d’arides gloses sur le Code qu’il fallait. D’ailleurs, Pétrarque ressentait déjà en lui le goût qui, de tous, rend le moins apte aux sciences positives ; le goût de la poésie.
(1) De Sade, t. F, p. 20 et 29.
(2) Id., p. 56.
Pelracco ne voyait qu’avec la plus vive peine le peu de succès de son fils dans une science qui seule menait ù la fortune. Dans, la persuasion qu’il ferait mieux sur un plus grand tliéàtre, il l’envoya à Bologne. L’école de celte ville était alors la plus célèbre de l’Europe pour l'élude du droit, et Jean André, Jean Calderino, Cino de Pisloie, qui y professaient, passaient à juste litre pour les hommes du temps les plus versés dans la science des lois (f). Mais en vain Pétrarque alla à Bologne, en vain il entendit les savants commentaires de Jean André, il ne réussit pas mieux qu’à Montpellier. Force fut donc de renoncer à la jurisprudence. Bientôt, Francesco perdit presque à la fois son père et sa mère. Réduit à un faible patrimoine dont les revenus ne |>ouvaienl suflire à son entretien, il entra dans l’état ecclésiastique, et reç;ul la tonsure. C’était à celte époque tout ce qu’il fallait jwur arriver aux plus hautes dignités de l Eglise (*2).
Qu’on se ligure un beau jeune homme, à vingt-deux ans, avec des talents agréables, et sans parents, conséquemment sans témoins de ses actions, au milieu d’une ville de plaisirs, où le luxe déployait toutes ses séductions, et l’on saura ce que Pétrarque faisait à Avignon. B consacrait une grande partie du jour à .sa toilette, puis il faisait la cour aux dames, fréquentait les assemblées et les lieux ou elles venaient étaler leurs vanités, cultivait quelques amitiés; le reste du temps se passait à composer des vers et à étudier les grands écrivains de l’antiquité. Une vie ou les éléments sérieux avaient si peu de place ouvrait la porte aux j>assions ; Pétrarque ne tarda pas à en ressentir les atteinle.s.
Le 6 avril 1327, étant entré dans une église pour y faire
(1) De Sade, Mémoires pour la vie de Pétrarque, l. I, p. 38, 41 et suiv.
(2) Id., p. 56.