LES COMPAGNIES PASSENT EN ESPAGNE
monarque refusait de les incorporer à ses troupes, de les embarquer à Venise sur les galères de la république et de les envoyer au roi de Chypre. Ici, je ne sais pourquoi ce dernier moyen, qui devait entraîner beaucoup moins d'inconvénients que le premier, semblait au pape et à l’empereur d’une exécution plus difGcile. Urbain V en écrivit au roi de France, qui entra parfaitement dans ces vues (1). On traita donc avec les chefs des compagnies ; mais, quelques promesses qu’on leur fît pour Tes décider à une guerre utile et honorable, ils n’y voulurent jamais consentir. Ces hommes, accoutumés à guerroyer pour le butin, refusèrent de s’exposer à des dangers sans profit. D’ailleurs, l’idée seule de combattre les Turcs, qui les feraient, disaient-ils, mourir de male mort, les frappait de terreur et leur ôtait toute envie de passer en Orient (2). De cette manière, tout espoir d'employer les compagnies contre les infidèles s’évanouit. Heureusement une voie s’ouvrit pour s’en débarrasser. Urbain V venait tout récemment de déclarer déchu de la couronne Pierre le Cruel, et d’inféoder le royaume de Castille à son frère bâtard, Henri de Transtamarc.Cc prince réclama le secours des compagnies. C’était aussi une croisade que d’aller délivrer l’Espagne d’un monstre qui la désolait par ses fureurs depuis vingt ans. On parvint à décider ces bandits, en leur donnant pour chef Bertrand Duguesclin, à passer les Pyrénées, mais ce ne fut pas sans leur avoir fait compter une somme de 200,000 francs d’or, que fournit la chambre apostolique (ô).
Peu après le départ des compagnies, Urbain V apprit à la fois la prise d’Alexandrie, la retraité de la flotte, et les armements que préparaient les infidèles pour se venger sur
(1) Rflynald, ann. 1565, n° 2.
(2) Froissant, lieu cité.
(.5) Id., c. cxcvui. — Uist. du Languedoc, t. IV, p. 329.
IllSTOmE DE U PAPAUTÉ, LIV. XI. rîIedcRIiodcsdel'insulteque les chrétiens leur avaient faite. 11 SC hâta d’écrire au roi Charles V, qui avait succédé à Jean, son pcrc, mort à I/)ndrcs, d’envoyer un prompt secours au roi de Chypre, lui représentant (juc Rhodes et Chypre étaient le boulevard de la chrétienté en Orient, qu’elle allait courir les plus grands périls si les Musulmans parvenaient à s’emparer de ces îles (1). Cette lettre ne produisit aucun effet. Charles Y, appelé au gouvernement d’un royaume ébranlé parles factions intestines, et désolé par les calamités récentes de la guerre étrangère, avait trop à faire chez lui pour songer à une expédition lointaine et aventureuse. La Hongrie et la république de Venise, auxquelles le pape avait également adressé ses exhortations, n’y firent aucune réponse {'1). Heureusement le roi de Chypre, avec la flotte qui avait pris Alexandrie, sut imposer silence aux menaces des Musulmans. 11 fit plusieurs descentes sur les côtes de Syrie, prit Tripoli, Tortose, Laodicée, les livra aux flammes, et le Soudan d'Égypte, qui avait d’autres ennemis à combattre, ne songea qu'à traiter (ô).
L’autorité d’Urbain V était plus beurcuse sur d’autres points. Un de ses premiers soins après son couronnement avait été de pacifier les comtes de Foix et d’Armagnac, qui se faisaient une guerre cruelle au sujet de la succession de la maison de Béarn. L’évèque de Cambrai se rendit alors près d’eux, en qualité de nonce, pour moyenner une réconciliation. L’influence de ce prélat ne fut point assez puissante, il est vrai, pour empêcher la sanglante bataille deLaunac; mais, après la victoire qu’y remporta le comte de Foix, il réussit à inspirer à ce prince une généreuse modération, qui amena enfin, le 1 i avril 1363, dans l’é-
(1) Raynatd, ann. 136ti, n° 15.
(2) Id.,n»10eM2.
(3) Hichaud, Ilist. des crotudes, t. V, p. 188, édit, de 1841.
ADMlNISTnATlON D’URBAIN V. 3S5
glise de Saint-Volusien de Foix, une paix définitive et sérieuse (i). L’année suivante, à la fin d’août, Urbain termina également, par l’entremise de ses nonces, l’archevêque de Ravenne et le général des Frères Mineurs, une autre guerre désastreuse que se faisaient Florence et Fisc (2). 11 eut encore la satisfaction de réconcilier les Vénitiens avec la maison de Carrara de Fadoue (5). Enfin, il trouva le moyen de calmer, entre l’empereur Charles IV et I^uis, roi de Hongrie, un différend que l’amour-propre des deux monarques envenimait, et qui menaçait de mettre l’Allemagne et la Hongrie en feu (4).
Du reste, l’attention d'Urbain ne se portait pas seulement sur les relations internationales des gouvernements chrétiens ; elle s’exerçait avec non moins d’activité et de succès sur l'organisation intérieure de l’Église. Dès les premiers jours de son pontificat il en avait entrepris la réforme et la poursuivait sans relâche. Quelques débris de Vaudois et de Regards, épars dans les Alpes, cherchaient, sous les dehors de la piété, à y ressusciter l’erreur; il les fit disparaître en appelant sur eux la surveillance des évêques et le zèle des inquisiteurs (5). Les coneuhinaires, tous ceux dont les mœurs étaient un scandale, surtout ceux qui déshonoraient le sanctuaire, éprouvèrent la sévérité de ses règlements, qui en ramenèrent un grand nombre à la pratique de la morale et de la discipline (C). 11 persécuta à outrance ces hommes odieux qui sucent le sang des peuples
(1) llist. du Lanf^edoc, t. IV, p. 320.
(2) Murat., Annal! d'ttalia, t. XII, ann. 136-i. — Archivio f:toriro ilaliano. n“ 24, p. 412.
(3) Mural., Annal! d'Itaüa, ann. 136.’>.
(■{) Raynald, ann. 1503, n° 11.
(3) Raynald, ann. 1303, n“ 27, cl 136;;, n" 17.
(0) Baluze, t. I, p. 394.
par des prôts usuraircs, cl l’on assure que les restitutions amenées par ses poui’suites dépassèrent, pour la cour de Rome seule, la sommede 200,000 florins. Les simoniaques, cette lèpre de l’Église, ces clercs qui achetaient et vendaient les bénéfices et trafiquaient des choses saintes comme d’une vile marchandise, il en purgea la cour romaine, où ils ne s’étaient que trop souvent introduits, et atteignit par des ordonnances sévères ceux qui comptaient se dérober aux yeux de l’autorité par l’éloignement. Il y avait des prélats courtisans qui abandonnaient le soin de leurs églises pour suivre la cour romaine ; il y en avait d’autres qui, sans rester à la cour, n’en étaient pas moins étrangers à leurs troupeaux. Il les obligea tous, sous les peines les plus graves, de garder la résidence. « Très-bien, Saint-Père, « lui écrivait sur cela Pétrarque; car que serait-ce si l’on « voyait les matelots quitter les rames et les cordages, « abandonnant la manœuvre pour venir sur la poupe en- « tourer le pilote et le troubler dans ses fonctions(l)? » Il réprima ensuite l’avidité de ces ecclésiastiques qui, ne pouvant se contenter d’un seul bénéfice, en accaparaient plusieurs, au risque de ne remplir les obligations d'aucun; tandis que des sujets de mérite languissaient de besoin, et il publia contre eux la célèbre décrétale Horribilis {'2). a Rien de plus juste, ajoutait le poète; n’est-il pas bon- « teux de voir des hommes sans mérite regorger de ri- « cbesses, pendant que des gens qui valent mieux qu’eux « meurent de faim (•))?»
Urbain crut devoir étendre scs soins à la réforme de certaines nouveautés prétentieuses que la vanité avait introduites dans le costume des religieux. Ainsi, les moines
(t) Senti., I. VU, cp. i.
(2) Baluze, t. I, p. 594 cl seq.
(3) Petrarch., toc. cit.