PIERRE ROGER DE BHAUFORT
personnel était incontestable. Les autres durent se contenter de simples bénéflces ou de quelque emploi dans la cour romaine. Quant aux laïques, aucun ne lui dut sa fortune. Il s’opposa môme à ce que son père acceptât une pension de GOO livres que le roi de France lui offrait en considération du pape, et il voulut que son neveu, auquel l’héritage paternel revenait tout entier, choisît une compagne dans un rang inférieur au sien (1). Sa sainteté éclata après sa mort par des miracles si nombreux, que le roi de France, le roi de Danemark, la reine de Naples, les évêques (le Languedoc et de Provence, sollicitèrent sa canonisation. En effet. Clément VII commença des procédures ; des infornw- • tions furent recueillies. Mais le malheur des temps empêcha l’Église de terminer cette affaire. Depuis, elle n’a plus été reprise. Urbain V a laissé quelques opuscules en vers et en prose et un volume de lettres dont le manuscrit est conservé au Vatican (‘2|.
La Providence voulut que le grand homme que l’Église venait de perdre fût dignement remplacé par le cardinal Pierre Roger de Beaufort, neveu de Clément VI. Ce pontife avait deux frères, Hugues Roger, que nous avons vu refuser si glorieusement la Papauté dans le conclave où fut élu Urbain V, et Guillaume de Beaufort en Vallée, seigneur de Rosière et de Chambon. Ce dernier eut en premières noces, de Marie de Chambon, dix enfants. Pierre Roger, le second de ces enfants (3), suivit la carrière ecclésiastiqye et devint successivement prieur de La Haye aux Bonshommes d’Angers (-1), notaire apostolique, archidiacre de l’église
(1) Baluze, 1. 1, p. 397.
(2) Df Sade, Mémoires pour l.i vie de Pétrarque, t. lit, p. 772. — Ruffi, Hist. de Marseille, t. II, p. 1o9 et 160.
(S) Baluze, (. I, ad notas, p. 831 et 1039.
(4) On voyait encore, au dix-septième siècle , sur la ebeminôe da la
llISTÜinE DE LA PAPACTÊ, I.IV. XII.
de Rouen, de Sens, chanoine de Narbonne, de Paris, doyen de Bayeux, cl enfin cardinal <lu litre de Sainlc-Marie-la- Nenve. Il avait à peine dix-hnil ans lorsque son oncle l’éleva à celte dernière dignité. Un mérite supérieur pouvait seul justifier une aussi précoce promotion ; celui du jeune Roger l’élaü en effet. De bonne heure il déploya, pour la ibcologie, la philosophie et la jurisprudence, des talents «|ui étaient comme héréditaires dans sa fiimille. Ces talents, cultivés par d'habiles mains et un travail assidu, le rangèrent plus lard parmi les hommes de son temps . les plus distingués dans la science (1). Tout cardinal qu’il éUiil, il ne crut point rabaisser la majesté de la pourpre en allant à Pérouse entendre les leçons du célèbre Raide des Ubaldis, que la voix publique proclamait alors le premier jurisconsulte de son siècle. Sous un maître si remarquable, Pierre Roger fil de tels progrès dans la jurisprudence, son jugement acquit une telle maturité, que Raide liii-mèmc interrogeait la jtenséc de .son discijtle, prenait son avis avant de répondre aux consultations qu’on lui adressait, et, s’étayant avec une noble modestie de l’opinion de Roger comme d’une autorité décisive, avait coutume (le dire eu pareille occasion : « Notre maître a parlé « ainsi sur celte loi (2). » .V ces rares talents de l’esprit, le neveu de Clément VI joignait les qualités du cœur, plus précieuses encore. Rien ne ternit jamais la pureté virgi-
salle, scs armes ; d'argent, à la bande d'azur accompagnée de six roses de gueules. (Duchesne, Ilist. des cardinaux français, p. 615.)
(1) Qui ila in muttis scienliarum gcncribus profuit, ul eniineolissimus scientiæ doctor a cunrtis Iiaberetur. (Baluze, t. 1, p. 478.) — Era Gregorio doctissimo en lodo genero de cicncia, y principalmcnte en dcreclio cauonico y civil. (Gonz.ilo lllesca.s, p. 58.)
(2) Sæpius ejus dicta allcgarct dicens : Dominus noster in hac lege sic dicil. (Baluze, t. 1, p. 479.)
IL EST ÉLU SOUS LE NOM DE CRÊGOinE XI.
nalc de son corps (1). Il à tout ce qu’il faisait un
parfum de pieté qui l’avait fait surnommer le pieux Pierre de Beau fort (2). Tous les historiens ont vanté à Tenvi son humilité, sa modestie, sa prudence, sa libéralité, sa douceur inaltérable, son affabilité (ô). La réunion de dons si rares lui avait acquis dans le Sacré Collège une réputation que ne lui disputait pas même la jalousie, l’ennemie née des mérites supérieurs, parce qu’il n’affichait aucune prétention et ne voyait autour de lui que des frères, non des rivaux (4). Il ii’y avait pas jusqu’à la faiblesse de la santé de Pierre Roger qui ne prêtât de l’attrait à sa personne. Il était, disent les biographes, pâle, d’une complexion délicate, maladive (5); et l’on .sait qu’il y a dans cette pâleur, cette débilité corporelle des hommes qui régnent par la beauté et l’énergie de leur intelligence, un charme secret qui séduit et captive. Ce fut ce jeune et brillant cardinal que le Sacré Collège, d’une voi.x unanime, donna pour successeur au pape défunt, le 30 décembre 1370, après avoir tenu le conclave une nuit seulement. Cette élection ne surprit et ne contrista qu’un seul homme, celui-là même quelle élevait à la première des dignités humaines. Long-
(1) Hic, ut famabalur, erat incorruptæ carnis. (Cornélius Zantfliet, ap. Harlennc et Durand, script. Voter. Collect., t. V, p. 294.)
(2) Diclus fuit pius Petrus de Belloforti. (Magn. Chron. Belg., ap.Pistor., t. lit, p. 546.)
(3) Voir ta note de Baluzo, 1. 1, p. 1060, et la p. 426.
(1) linmanus cl pius ab omnibus ut unicc diligerclur. (Platina.) — Era sommamente amado de todo cl mundo. (Gonzalo Illescas, p. 38.)
(5) Papa Gregorius a juventute satis debilis et vaictudinarius. {Baluze, t. I, p. 441.) — Vullu paliidus et complexionis admudum dclicataî. (Id., p. 479.) — Vir debilis complexionis cl frequenter languidus. (Cornel. ZanlOici, p. 294.) — Froissarl dit encore : Ce pape éloil de petite compleiion , el ressoingnoit tant peine que nul plus de lui , car il éloil tout maladieux. (L. 11, c. xx.)
temps il refusa d'accepler une charge qu'il jugeai! beaucoup trop au-dessus de ses forces ; mais enfin il fallut céder aux pressantes sollicitations des cardinaux et surtout à la considération du bien de l’Église. Il avait à peine quarante ans. Comme il n’était encore que diacre, il fut ordonné prêtre par le cardinal Gui de Boulogne, le 4 du mois de janvier, puis sacré évêque et couronné pape sous le nom de Grégoire XI. Dans la camkata qui suivit, selon l'usage, la cérémonie du couronnement, le duc d’Anjou, qui se trouvait à Avignon, servit d’écuyer au nouveau pontife (I).
Peu de jours après celte intronisation, le roi de Navarre, qui venait tout récemment de se réconcilier avec le roi de France, arriva à Avignon. pour complimenter le nouveau pape sur son élévation. Il y fut bientôt suivi par les ambassadeurs du roi d’Aragon, qui prêtèrent serment de fidélité, rendirent l’hommage lige au Saint-Siège et rcnouvelèrentles traités faits avec BonifaceVllI. Un des premiers soins de Grégoire fut de faire respecter les droits ecclésiastiques. Iæ roi d’Aragon opprimait la liberté de l’Église dans la province de Tarragone; le roi de Portugal avait enlevé à l’archevêque de Braguc le domaine de celle ville ; il écrivit à ces deux monarques de cesser de tels abus. 11 invita de même Amédée, comte de Savoie, à restituer à l’évêque de Gênes les privilèges dont il l’avait dépouillé (2). Il porta ensuite son attention sur l’Italie. Quoique Pérouse eût été réconciliée avec le Saint-Siège par Urbain V, Grégoire ,XI refusa de confirmer le vicariat qu’il y avait établi, malgré les instances des ambassadeurs florentins, qui demandaient celte confirmation. Le pape mettait pour condition sine qua
(1) CoDlin. Giilliel. de Nang., in Sjiicileg., l. III. — Baluze, I. I, p. 426 et 461.
(2) Baynald, ann. 1371, n”* 4, 5 et 6.
^ île
OCCUPATION DE PÉHOUSE. 403
non à ccl acte le rappel des exilés. Les envoyés de Pérouse s’obstinèrent à rejeter cette condition, et quittèrent Avignon sans avoir rien obtenu. Mais, pendant que les négociations duraient encore, le cardinal d’Estaing, que le feu pape avait établi gouverneur du Patrimoine, profita habilement d'une disette de vivres qu’éprouvait Pérouse, forma une intrigue avec les exilés cl leurs amis influents, et parvint à se faire déclarer seigneur de cette ville dont il prit possession au nom de l'Église avec une grande solennité (I).
Ce succès jeta l’alarme dans Florence. On n’y vit pas sans effroi cette extension subile de la puissance pontificale. La république s’en plaignit vivement. Grégoire XI, qui voulait maintenir ses bons rapports avec les villes de la Toscane, s’excusa, et ne trouva rien de mieux, pour faire droit à ces plaintes, que d’ôler au cardinal d'Estaing la légation du Patrimoine en le chargeant de celle de Bologne, d’où le cardinal Anglic Grimoard fut rappelé. Mais on eut soin de consener Pérouse. Philippe de Cabassole, promu au cardinalat par le feu pape, vint remplacer Pierre d’Estaing ; c’était là un excellent choix. Cabassole avait une haute probité, un noble caractère, de rares talents, une longue expérience des affaires : nul mieux que lui n’était capable de faire revivre la sage administration du grand Ægidius Albornoz. Mais il resta à peine une année à Pérouse. Son âge était avancé, sa santé ne put se faire au climat de l'Italie, et il mourut au mois d’août 1372. Girard du Puy,abbé deMontmajeurenTouraine, et parent du pape, succéda à Cabassole (2). Quelque temps après, Pierre d’Eslaing fut lui-même rappelé de Bologne, et remplacé par le
(1) Buoninscgni, llisl. fiorentina , in-8°, Florence, p. 5S1 cl 5ü2. — Baluze, t. 1, p. 427. — Spécimen llisl. Sozom. Pislor., l. XVI, p. 4091.
(2) Buonins., p. S52. — Specimen llisl. Sozom. Pislor., p. 4091. — De Sade. t. 111, p. 78S.
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cardinal de Saint-Ange, Guillaume Noellel. Celte rapide succession de légats, dont les deux derniers, étrangers aux mœurs de l'Italie, et sans expérience des affaires, n’étaient point au niveau de leur position, produisit de fâcheux effets au milieu de populations mal soumises, naturellement inquiètes, disposées à la révolte, cl déjà sous l’influence d’un secret méconlenlemenl.
Grégoire XI s’occupa aussi de la grande affaire qui avait ramené Urbain V d’Italie à Avignon, de la réconciliation de la France et de l’Angleterre. Ici la face des choses était bien changée. Depuis la rupture de la paix entre les deux gouvernements, le génie profond de Charles V et les talents militaires de Bertrand Dugucsclin avaient donné à la France, sur sa rivale, une prépondérance victorieuse. Ce n’élait^plus la France qu’il fallait sauver des mains de l’Angleterre, mais l’Angleterre qu’il s’agissait de .soustraire aux vengeances de son ennemie. Grégoire chargea de celte mission pacifique les cardinaux Jeau de Dormans’el Simon Langham. Pour manier des esprits aussi profondément irrités que ceux des deux monarques, il aurait fallu des négociateurs au moins désintéressés dans la querelle. En cela le choix du pape ne fut pas heureux. Il est vrai que c’était celui de son prédécesseur, et qu’il ne voulut point y déroger; mais il tombait sur les hommes les moins capables de mener à bout une mission si délicate. Tous deux avaient été les chanceliers et les amis personnels de leurs monarques respectifs. Dans les conférences qui s’ouvrirent en Picardie, ils montrèrent de la partialité : on ne put s’entendre; les conférences furent rompues, et les deux légats revinrent à Avignon sans avoir même pu faire conclure une simple trêve (1).
,M) Baluze, 1. 1, p. 427. — Raynald, ann. 1571, n° 1 . — DuTillcl, Recueil des traités, etc., p. 285.