CARACTÈBE DE JEAN XXII
d'Espagne, Philippe II, d’exemple d’une vie aussi retirée que celle de Jean XXII. Pendant un pontificat de plus de dix-huit ans, on ne dit pas qu’il se soit permis le plus petit voyage, qu’il ait même fait une seule promenade dans les environs si attrayants de sa belle résidence. Toute son existence semblait concentrée dans son cabinet. C'était là qu’on le retrouvait toujours quand les devoirs de la Papauté ne l’appelaient point ailleurs. Si l’absence d'activité extérieure alanguit le corps, en revanche elle favorise le développement de l'activité intérieure de l'àme. On se ferait à peine une idée de celle de Jean XXII. La masse d’affaires qu’il expédiait était immense; tout se décidait par lui ; sa main seule faisait mouvoir les ressorts qui agitaient le monde chrétien. Et ce qu’il y a de remarquable, c'est qu’en même temps qu’il soutenait sa gigantesque lutte contre Louis de Bavière, combattait les erreurs et le schisme des fralricclles, et écrasait les Gibelins d’Italie, il descendait aux détails les plus minutieux de l’administration , perfectionnait les anciens rouages , en créait de nouveaux, suivait des débats sur les questions les plus métaphysiques et les plus épineuses de la théologie et de la jurisprudence ecclésiastique; et, au milieu de ces soins si nombreux et si divers, trouvait encore des loisirs pour lire. Vers la fin de sa vie , lorsque l'affaiblissement des sens, joint à la multitude des occupations, ne lui perrairentplusde satisfaire avec la même facilité son ardeur pour la lecture, il se faisait dresser des tables analytiques des matières contenues dans les livres, afin de trouver plus facilement ce dont il avait besoin (1). .\ussi les connaissances de ce pape étaient-elles immenses: théologie, ju-
(-1) Joaones XXll, homo perstudiosus et vehemeDlioris animi... cum a legendo et scniuni et curarum varietas retardaret, gratissimus erat illi,
i HISTOIBE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VI.
risprudencc, histoire, il possédait tout. Les sciences naturelles lui étaient également familières, et l’on a de lui un traité en latin sur la transformation des métaux (1).
Persuadé que les vrais savants sont la force et la gloire de l’Église, un de ses soins les plus assidus fut de faire fleurir les bonnes études qui forment les savants. 11 nous reste de lui un grand nombre de lettres sur ce sujet intéressant. Celle qu’il écrivait, en 1 51 7, à TUniversité de Paris, est remarquable. Elle roule sur la manière dont les sciences y sont enseignées. Il s’y plaint de ce qu’on passe légèrement d'un livre à un autre par inconstance, sans en approfondir aucun ; condamne l’atlacbement qu’on affecte pour les opinions de la philosophie. Car, dit-il, cet attachement empêche l’intelligence de la sagesse divine, et la manie des subtilités nuit au respect de la foi. 11 reproche aux maîtres de conférer avec trop de facilité le titre de docteur, de souffrir que des professeurs négligent leur affaire principale, que des théologiens abandonnent les études solides pour se livrer à des investigations plus curieuses qu’utiles (2). Sa sollicitude ne s’exerçait jias seulement sur l’IInivcrsité de Paris : elle s’étendait encore à toutes les autres. Il confirma et augmenta les privilèges de celles dcToulousc, d’Orléans, d’Oxford, de Bologne, de Pérouse (3) et de Ronic. Il accorda à cette dernière une faculté que son illustre fondateur Boniface VIII ne lui avait point donnée : celle de conférer des grades (4). Les universités de Cahors et de
quisquis defloratos... libres siib breviloquio perstringerrt, redigcrelque in eas quas tabulas vocant, in quibus omne quod ex libris quærcrctur facillimum essel invcnlu. ( Tetrarca .1.11 Rerum memorand , édit. Basil., p.' 429.)
(1) Noie d'Oldüin, dans Ciacc., t. Il, p. 401.
(2) Raynald, ann. 1517, n" 15.
(3) Id., ann. 1317, loc. cit., et non. 1318, u° 26.
(1) Renaui, Sloria délia univ. di sludi di Roma, 1. 1, p. 92, et aux Piécts justificatives.
ADMINISTRATION DE JEAN XXII
Cambridge doivent leur origine à ce savant pontife (1).
Son zèle à maintenir la pureté de la foi n’a pu trouver de détracteurs que dans Louis de Bavière et les Franciscains apostats de leur ordre. Mais les accusations de ces schismatiques sont déjà jugées. Les soins de Jean XXII pour extirper du champ de l'Église l’ivraie de l’erreur remplirent le cours de son pontificat. Il ne condamnait pas seulement les novateurs, il se chargeait de les réfuter ; ses bulles contre eux renferment de véritables traités où les points attaqués sont défendus avec la plus grande supériorité. Disons encore qu’aucun des pontifes qui l'avaient précédé ne travailla avec plus d’ardeur que lui à la propagation du christianisme. Du fond de son modeste palais d’Avignon, son action puissante, comme une main invisible, se faisait sentir aux contrées les plus reculées du monde. Ayant appris qu’üsbeck, grand khan des Tartares, traitait favorablement les chrétiens de ses États, il lui écrivait, en 1318, pour l’en remercier et l’engager à embrasser la religion de Jésus-Christ (2). La même année, il créait un siège archiépiscopal à Sultanich, nommait à ce nouveau siège François de Pérouse, missionnaire de l’ordre de Saint-Dominique, et étendait la juridiction de ce métropolitain sur six évêques suffragants. Il faisait plus : il fondait en Arménie un collège romain où la jeunesse du pays viendrait apprendre la langue latine, soutenait de ses deniers le monarque de cette contrée dans ses guerres contre les Sarrasins, travaillait, de concert avec lui, à ramener son peuple au giron de l’Église romaine (3), et créait encore un siège épiscopal à Tiflis(4). Nous avons des lettres de
(1) CiaccoDÎus, t. II, p. 396. — Raynald, ann. 1318, n” 26.
(2) Raynald, ann. 1318. n" 2 et 3.
(3) Id., ann. 1318, n°" 4, 16 et 17; ann. 1323, n° 3.
(4) Id., ann. 1329, n°94.
6 mSTOlRE DE LA PAPAUTÉ , LIV. VI.
Jean XXII adressées à un Abuscan, roi des-Tartares; à un Mussaydan, empereur de la même nation ; .à un Elchigadan, souverain du Khoraçan, du Turqueslan, de l’Indoustan, et à d’autres khans moins considérables; toutes ayant pour but l’extension du royaume de Jésus-Christ (1). Une lettre encyclique du meme pape nous apprend qu’il avait envoyé des ouvriers évangéliques chez les Sarrasins, les Grecs, les Bulgares, les Goths, lesComans, les Ibères, les Alains, lesGazariens, les Ruthéniens, les Jacobites, les Nestoriens, les Nubiens, les Géorgiens, les Arméniens, les Mongols (2). En 1329, il ouvrit une mission dans l’Éthiopie (3) ou l’Inde orientale.
Ces expéditions saintes n’étaient pas accomplies sans succès. Nous pouvons attester que la foi chrétienne croissait de jour en jour en Tartarie, et en général dans tout l’Orient. Oderic de Frioul, qui en parcourait alors les régions, affirme que Jean de Montecorvino, ce célèbre missionnaire envoyé par Nicolas IV, créé archevêque de Khan- Balikh par Clément V, et qui avait prolongé sa carrière fort avant sous le règne de notre pontife, convertit à lui seul trente mille infidèles (i). D’où l’on peut conclure quels progrès faisait l’Église catholique parmi les nations asiatiques.
La pensée vint encore à Jean XXII de terminer le schisme des Grecs, qui continuait toujours malgré la réunion opérée en 1275 dans le concile général de Lyon. L’empereur Andronic l’.Vncien avait fait, en 1326, au roi de LVance, Charles le Bel, des ouvertures à cet égard. Par suite de ces ouvertures favorables, le monarque fran-
(t) Raynald, ann. 1521, n"* 1,2 et 5; ann. 1529, n° 97.
(2) Id., ann. 1518, n* 7.
(5) Id.. ann. 1529, n* 98, nom commun i l'Inde et i l'Abyssinie.
(4) Id., ann. 1555, n"’ 51 et 52.
ADMINISTRATION DE JEAN XXII
çais envoya à Conslanlinople un frère prêcheur, nommé Benoit de Cunis, pour s’assurer des bonnes intentions de l’empereur. Ce môme Benoît de Cunis avait aussi une mission du pape (1). Ce n’étaient là que des préliminaires. En H 354, Jean XXII crut les projets d’Ândronic assez sérieux pour lui écrire d’en hâter l’exécution, et faire suivre sa lettre de deux nonces chargés de concourir, avec les ambassadeurs du roi de France, à faire aboutir la chose. Mais les intentions d’Ândronic manquaient de sincérité. La politique seule l’avait engagé à proposer une pacification, la politique la lui fit abandonner, ües controverses entre les nonces et les théologiens grecs furent l’unique résultat de l’ambassade pontificale (2).
Jean XXII porta ses vues sur la discipline. Une des plaies de l’époque était la pluralité des bénéfices. Grand nombre d’ecclésiastiques mettaient leur ambition à cumuler des dignités, des prébendes, des prieurés, attentifs à en percevoir les revenus sans se soucier d’en remplir les charges. Le pape, dès les premiers jours de son pontificat, lança contre ce détestable abus la décrétale Exccrabilis (5). Tout porte à croire que la conspiration qui menaça sa vie dans ces entrefintes fut provoquée par les rigueurs qu’il déployait contre le relâchement. Jean punit les conspirateurs, et n’en continua pas moins son œuvre.
Il essaya d’une autre réforme : ce fut de multiplier lesdio- .cèses en divisant ceux qui étaient trop considérables. Son premier but en cela était d’amoindrir la puissance de certains prélats en diminuant leurs richesses, de rendre plus faciles et plus fréquentes les relations du troupeau avec le pasteur et du pasteur avec son troupeau, et la surveillance
(t) Raynald, ann. 1326, n"’ 26 et 27.
(2) Id., ann. 1354, n“ 2, 3 et 3.
(S) Eztrav., de Præbendis, tit. III. — Baluze, Vitæ, 1. 1, p. 157.
de celui-ci plus efficace en offrant à son activité une sphère moins étendue. Son second but était de favoriser le développement du culte divin, de rétablir les bonnes œuvres, de procurer aux peuples plus de secours et au roi plus de prières (1). Il fit, avec le consentement de Philippe le Long, le premier essai de ce système sur le diocèse de Toulouse, qu’il partagea en six diocèses, après avoir érigé en métropole l’église mère. Les provinces de Narbonne etd’Albi subirent ensuite un démembrement semblable, et donnèrent chacune deux nouveaux évêchés. Les diocèses d’Agen et de Périgueux furent également divisés. Poursuivant toujoui's son plan, il trouva trois évêchés dans celui de Poitiers. Ceux de Limoges et de Clermont en fournirent chacun deux. Il fit en d’autres lieux des changements plus ou moins notables, et son pontificat est remarquable par l’institution d’un grand nombre de nouveaux archevêques et évêques (2).
.lean XXU n’avait pas seulement ce génie vaste qui conçoit les choses grandes et utiles, il possédait encore cet esprit pratique qui sait les appliquer aux moindres détails du système administratif. La chancellerie romaine lui doit sa première organisation. La chancellerie est le lieu où les clercs pontificaux expédient les lettres apostoliques, sous la direction d’un chef suprême, nommé vicechancelier. Sans doute avant Jean XXll il y avait une chancellerie dans la cour papale. Nous en trouvons des vestiges très-distincts dès H81, sous le pontificat de Lucius IL Mais les éléments de cette institution étaient épars, flottants, incertains. Aucun des papes précédents ne s’était mis en peine de les réunir, d’en faire un système har-
(1) Voir les deux lettres du pape au roi Philippe le Long, daus P. de Marca, De Concordia sacerd. et imp., p. 42{.
(2) Baluie, ViUe, l. 1, p. 154. — Histoire du Languedoc, l. IV, p. 168 et 169.
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monieux et précis. Jean XXII tira, pour ainsi dire, ces éléments du chaos, leur donna une forme, fixa les attributions du vice-chancelier, dont la dignité devint dès lors la plus haute de la cour romaine, institua les abréviateurs, dressa enfin les premiers règlements de la chancellerie (1). Pour ne rien laisser à l’arbitraire et prévenir les exactions, il détermina le taux auquel devait s’élever l’expédition des lettres apostoliques. Les commentateurs des règles de la chancellerie parlent en effet de deux registres de tarifs très-anciens, dont le premier taxe la rétribution des officiaux chargés d’expédier les lettres apostoliques, et dont le second établit la valeur respective des bénéfices consistoriaux. Personne ne doute que le premier de ces deux registres ne soit du pape Jean XXJl, car il désigne dans les taxes un genre de monnaie étranger à Rome avant la translation du Saint-Siège au delà des monts. Quant au second, on conjecture, avec assez de probabilité, que notre pontife seul a pu en être l’auteur; car, dans ce registre, la valeur des bénéfices est estimée par florins, et l’on sait que Jean XXII est le premier pape qui ait fait frapper une semblable monnaie (2).
C’est encore sous le règne de Jean que commença à se montrer avec éclat le tribunal célèbre connu sous le nom de Rota, ainsi nommé parce que chaque membre de ce tribunal exerce son office à tour de rôle. Cette dernière institution, née du besoin que les papes ressentirent de bonne heure de se décharger sur des auxiliaires du soin fatigant d’expédier les affaires courantes de la justice,
(1) J«cobi Cohelii Nolitia cardinalalus, in-fol., c. ix et un. — Thomassin, Ancienne et nouvelle Discipline de l'Église, t. II, p. 271.
(2) Ludovic! Gomez Comment, in régulas Canccll., Lugd., 1575, in.®", p. 454. — Papa Giovanni fece bactarea moneta a simiglianza di fiorini d'oro. (Chron. ap. Baluze, Miscell., t. IV, p. 110 de l’appendice, édit. Hansi.)
niSTOlKE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VI.
celle inslilulion, dis-je, fui tellement modifiée par Jean XXII, que plus d’un écrivain l'en a cru le premier auteur (1). En effet, il faut les recherches les plus laborieuses de l’érudition pour en découvrir les traces dans les siècles antérieurs, tant elle est obscure! Elle existait néanmoins d’une manière confuse, comme tout le reste; mais elle ne sc dessine avec précision qu’au moment où parut la décrétale Ratio juris exigit, qui renferme sa première organisation. Les paroles du préambule sont remarquables : « Le droit et la « religion, dit le pape, exigent de tous ceux qui président « à la justice et aux jugements une vigilance studieuse, « une modestie exemplaire, un cœur pur, des mains nettes, a des conseils puisés aux sources de la sagesse, et de ceux « qui sont appelés à écrire les actes judiciaires, une capa- « cité suffisante, une vie irréprochable, du désintéresse- « ment, une bienveillance compatissante envers les pau- « vres.» Suivent les règles, au nombre de quarante. Elles ne sont que le développement des belles maximes énoncées dans le préambule. On devait les lire toutes les années, et chaque auditeur et chaque notaire devaient en avoir une copie (2).
Cette décrétale ne fixe point le nombre des auditeurs. Il varia beaucoup dans la suite. On trouve quelquefois jusqu’à vingt auditeurs et plus. Ce fut Sixte IV , vers la fin du siècle suivant, qui les réduisit à douze (3). Dans le fait, la eonstitution que Jean XXII donna à la chancellerie était encore bien imparfaite. Cette dernière n’atteignit sa pleine organisation et sa forme définitive que longtemps après. Chaque pontife devait y ajouter selon les circonstances et les besoins. Un bon système d’administration ne saurait être l’ouvrage d’un seul homme.
(1) Cohelii Nolitia card., c. xix.
(2) Bullar. Miign., ed. Lucemburg, 1727, t. I, p. 206.
(3) Cohelii Nolitia card., loc. cil.
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ADMINISTRATION DE JEAN XXII. U
Les finances sont un des points les plus remarquables du pontilicat de Jean XXll, et aussi un de ceux qui ont été le moins compris. En examinant les monuments anciens, on trouve que la Papauté, pour soutenir les charges du gouvernement ecclésiastique, avait plusieurs sources de revenus qu’on peut réduire à quatre principales : les offrandes des ûdèles, les tributs des royaumes qui s’étaient mis sous la protection de saint Pierre, les droits féodaux, les biens domaniaux.
1° Les offrandes des fidèles. Il s’en faisait une grande quantité à Rome sur l’autel, à la confession de Saint-Pierre, au palais et à la personne du pape, en monnaies, cire, calices, croix, encensoirs, bassins d’or ou d'argent, linges; pendant les messes, les offices divins, aux jours de fêtes solennelles (1). Il y a un don fait par le pape Victor II au cardinal Humbert des offrandes du Jeudi et du Samedi saints, dans lequel toutes ces richesses sont énumérées. Quelle ne devait pas être la somme de telles offrandes réunies quand celles de deux jours seulement sufGsaient à monter une église particulière (2) !
2° Les tributs des royaumes qui s’étaient mis sous la protection de saint Pierre. Ces royaumes étaient au nombre de sept, savoir : la Suède, la Nonvége, le Danemark, la Pologne, le Portugal, l’Aragon, l’Angleterre. L’ Aragon payait annuellement 250 massemutins ou oboles d’or (3) ; le Portugal, 2 marcs d’or (4); la Pologne, 1 00 marcs d’argent (5); l’Angleterre payait 1 ,000 marcs d’argent pour elle et pour l’Irlande ; outre cela, le denier de saint Pierre qu’on y
(1) Murat., Antiquitates itaUcæ mædii ævi, t. V, diss. lx, p. 805.
(2) Thomassio, Ancienne et nouvelle Discipline, t. III, p. 105.
(S) Raynald, ann. 1204, n° 73.
(4) Thomassin, t. III, p. 254.
(5) Id., p. 257.
percevait produisait 299 marcs (1). On conjecture que le denier du Danemark, de la Suède et de la Nonvégc pouvait être évalué à celte dernière somme.
3' Les droits féodaux. Il n’y avait d’Étals proprement dits fiefs du Saint-Siège que Naples, la Sicile, les îles de Sardaigne et de Corse. Or, Naples payait par année 8,000 onces d’or, qui, évaluées à 5 florins par once, donnaient une somme de 40,000 florins (2). La Sicile était taxée à 3,000 onces d’or (.■>). Les rois d’Aragon, à qui avaient été inféodées la Sardaigne et la Corse, devaient pour ces deux îles 2,000 marcs. Il faut ajouter aux revenus des droits féodaux ceux que les papes reliraient en accordant la seigneurie de certaines villes pour un nombre déterminé d’^mnées, et qui n’étaient pas la moindre ressource de la chambre apostolique.
4“ Les biens domaniaux. Le Saint-Siège possédait de nombreux domaines dans les États de l’Église. Pourtant les seuls dont les revenus soient positivement connus sont le duché de Spolcle, le comté de Narni et d'Amelia, cl la Sabine. Le duché de Spolele rendait annuellement \ ,080 livres, 1,058 solidi, 10 bcsants, et quelques autres valeurs en nature ; le comté de Narni et d’Amelia, 49 livres et 548 solidi nets, la portion qui revenait aux collecteurs défalquée; la Sabine, 154 livres et 10 solidi (4). Le Comlat-Venaissin , depuis son acquisition définitive, pouvait rapporter 10,000 florins, d’après l’évaluation approximative que nous fait supposer une pièce officielle, qui nous apprend que les habitants de Malemont payaient 60 sous tournois, ceux de Saint-Didier 50, et autant ceux
(1) Liber censuura. (Murat., Antiquit., t. V, p. 891 et 892.)
(2) Raynald, ann. 1515, n° 81.
(5) Id.’, ann. 1518. n”51.
(4) Murat., Antiquit. ital., t. V, p. 800 et aeq.
ADMINISTRATION DE JEAN XXII
de Beausset (1). Mais il y avait une multitude d’autres propriétés domaniales, disséminées dans tous les pays, et dont la location rapportait ü la chambre apostolique des rentes plus ou moins fortes, soit en argent, soit en nature. Toutes ces propriétés, avec leurs redevances, sont énumérées dans un registre célèbre, conservé aux archives du Vatican, appelé le Livre des cens (2), dressé en ^192, sous le ponlilicat de Célestin III, par le cardinal Cencius, alors trésorier apostolique (3).
Comme ces diverses redevances devaient être acquittées, les unes en objets de consommation, les autres en monnaies dont la valeur nous est aujourd’hui inconnue, il serait dilllcile, impossible même, de calculer, d’une manière approximative, quelle somme pouvaient former ces redevances réunies. Mais on ne peut douter qu’elle ne fût de beaucoup plus considérable que toute autre somme perçue alors. Au milieu de tels éléments de richesses, qui croirait que la Papauté était pauvTe? Rien de plus vrai pourtant. Les traitements des collecteurs, leur infidélité peut-être, les diflicultés de la perception, l’irrégularité des payements, les remises qu’elle finissait paramener, diminuaicntsingulièrementles revenus. Il n’en arrivait qu’une faible partie à Rome. Il y avait des royaumes qui étaient en arrière de cinq ans et plus du cens qu’ils devaient. A l’avénement du roi Robert, la dette de Naples envers le Saint-Siège était de 300,000 onces d’or et de 50,000 marcs d’argent, qui lui furent remis par la libéralité de Clément V (4). En général, on cherchait autant
(1) Recueil de litres, bulles, conceroanl le Comtat-Venaissin, in-4°, cité par l’abbé André, Monarchie ponlilicale au quatorzième siècle.
(2) Liber censuum.
(S) Ce registre a été édité par Muratori , au t. V de ses Antiquilates italicæ, p. 851 , et par Cenni. Monum. dom. pontif. t. 2.
(4) Rajrnald, ann. 1309, n"* 21 et 23.
niSTOlRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VI.
que possible à se dispenser de payer. De là, pour les papes, de fréquents embarras financiers. Un acte de l’année H93 nous apprend que les villes d'Orvieto, de Gubbio et deCasale avaient été engagées, par InnocentlF, pour une somme de 200 livres de deniers de Pavie (1). Un autre, de l’année H95, nous apprend encore que Citta di Castello avait été également engagée, par Adrien IV, pour 120 marcs d’argent (2). En 1265, époque de la conquête de Naples par Charles d’Anjou, l'Église romaine fut alors réduite à un tel état de détresse, que Clément IV écrivait à l’un de ses cardinaux : « Nous avons mis en gage les ri- « cliesscs de toutes les églises de Rome, à l’exception de « Saint-Pierre et de Saint-Jean-de-Latran; nous nous som- « mes obligé pour une valeur de 100,000 livres de reve- « nus, si toutefois nous pouvons trouver cette somme (5). » Ce pontife, dans une autre lettre, en signalant les dispositions des puissances chrétiennes, indiquait très-bien quelle était la cause de cette pénurie : « L’Angleterre, di- « sait-il, nous est contraire, l’Allemagne obéit à peine, la « France gémit et se plaint, l’Espagne ne se suffit pas à « elle-même; l’Italie, loin de nous venir en aide, nous « frappe (4). » Or, cet état de choses, au lieu de changer, allait s’aggravant davantage.
Alors commencèrentà s'introduire dans la cour romaine les taxes sur les dispenses, les exemptions, et d’autres profits inconnus dans les siècles antérieurs. On a blâmé In-
(t) Murat., Anliquit. ilal., l. V, p. 845.
(2) Id., p. 847.
(3) Possessiones ecclesiaruni urbis. eici-ptis S. Pétri et S. Joanois Laterani... obligavimus usqur ad centum millia libraruin proventnum, si ea poterimus inveoire. (Raynald, ann. 1263, n° 22.)
(4) Anglia adversatur, Alemannia vix obedit, Francia gémit et queritur, Bispania non sibi sufBcit ; Italia non subvenit, sed emungit (ce dernier mot est intraduisible). (Id., loc. cit.)
ADMIMSTRATION DE JEAN XXII
IS
nocent IV d’avoir le premier cherché dans ces moyens une source de revenus (1), comme si un pontife aussi grand par l’esprit et par le cœur qu’innocent IV avait pu abuser de sa haute position pour satisfaire une misérable cupidité. N’aurait-il pas été plus juste de supposer que déjà, à l’époque d’innocent IV, l’emploi de ces moyens était devenu nécessaire à la Papauté pour ne pas succomber à ses charges?
Cette gêne pécuniaire, déjà grande pendant le treizième siècle, s’accrut bien plus encore au quatorzième, après la translation du Saint-Siège au delà des monts. Car, d’uncôté, les domaines de l’Italie lui échappaient, et, de l’autre, les puissances censitaires devenaient bien plus difficiles à acquitter leurs obligations, par la crainte où elles étaient que leurs deniers ne fussent partagés par la France. Les papes se virent donc forcés , pour soutenir la splendeur de leur dignité, de recourir à des expédients. Clément V se réserva pour trois ans tous les bénéfices de l’Angleterre (2), et, de plus, il donna en commende tant d’églises patriarcales, métropolitaines, épiscopales et abbatiales, qu’il révoqua lui-même ces grâces comme un abus (ô). Par ces moyens et d'autres moins éclatants, il enrichit la chambre apostolique, et laissa à sa mort une somme de 1,074,800 florins (4). Jamais le Saint-Siège n’avait possédé un pareil trésor.
Les mêmes circonstances forcèrent Jean XXII de marcher sur les traces de son prédécesseur. Plus d’un canoniste a regardé ce pape comme l’auteur des annates. Cela n’est point exact. L’ annale est la réserve des revenus de la
(1) Uurter, Tableau des institutions et des mœurs de l’Église au moyen Age, t. I, p. 175. L'auteur était encore protestant.
(3) Walsingham, Hypodigma Neustriæ, ann. 1305.
(3) Raynald, ann. 1307, n° 38.
(4) Baluze, Vitæ, l. Il, p. 375.
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première année d’un bénéfice vacant. Or, nous venons de voir que Clément V s’étart déjà permis cette réserve. Mais Clément V lui-mème ne l’a point inventée. Elle existait longtemps avant lui. Des savants en font remonter l’origine au quatrième siècle, et disent que les évêques la comptaient généralement parmi leurs droits. Toutefois les papes, avant le quatorzième siècle, n’en avaient jamais fait usage pour eux-mêmes (I). Clément V fut le premier qui donna l’exemple, et tout porte à croire qu’il étendit à d’autres églises ce qui n’avait d’abord touché que l’Angleterre, car il y eut sur ce point une délibération assez animée dans le concile de Vienne. On y agita la question d’accorder à la cour romaine le vingtième des revenus sur les bénéfices de toute la chrétienté, afin de la mettre en état de supporter les charges de l’Église, à la condition qu’elle s’abstiendrait de percevoir les annates et les décimes. Mais on finit par laisser les choses dans l’état où elles étaient, de peur qu’on ne se vît obligé par la suite de payer les annates, les décimes et le vingtième (2).
Ainsi, JcanXXll ne fonda point un droitnouveau: il ne lit que réclamer, en faveur du chef de l’Église, ce dont les autres évêques jouissaient sans conteste. Seulement il en usa plus largement. En 1317 il établit les annates sur tous les bénéfices de l’Angleterre et de l’Irlande (3). Plus lard, en 1319, il étendit ces réserves à tous les pays de la chrétienté, invoquant, pour motiver celte mesure, les nécessités de l’Église romaine (4). 11 excepta toutefois
(1) Voir la savante disscrlalion du I’. Borthier, au commencement du t. XV de THisloire de l’Église gallicane. — Thomassin , Ancienne et nouvelle Discipline de l'Église, t. III, p. 1020 it suiv.
(2) Polidorc Virgile, De rerura Inventoribus, I. VIII, c. xi. — Cohelii Notitia cardinal., c. xx.
(3) Raynald, ann. 1317, n" 49.
(4) Pro Ecclesiæ romanæ necessilatibus.
ADMINISTRATION DE JEAN XXII
de cette réserve les grands bénéfices , c’est-à-dire les archevêchés, les évêchés et les abbayes, et la borna à trois années (1). Mais, comme il arrive toujours dans rétablissement des redevances, les exigences s’élargissent en proportion de la facilité avec laquelle on y satisfait. Ce qui n’avait d’abord été établi que pour trois années devint permanent, et ce qui ne devait concerner qu’un certain ordre de bénéfices s’étendit à tous.' Si nous en croyons Villani, Jean XXII ne confirmait l’élection d’aucun prélat; mais, quand un archevêché venait à vaquer, il y élevait un évêque et donnait le siège de celui-ci à un autre qui en avait un de moindre considération; ce qui occasionnait, pour une seule vacance, la translation de trois ou quatre prélats, qui tous payaient l’aunate. La même chose avait lieu pour les autres bénéfices (i). Nous ne doutons pas que ces nominations, ainsi réservées au pape, ne contribuassent puissamment à détruire la simonie, les brigues, les divisions qui s’étaient glissées, avec le temps, dans l’ancien mode des élections. Nous avons toutefois de la peine à croire que ce roulement continuel de prélats, qui passaient d’un siège à un autre, fût aussi favorable à la religion des fidèles, et que la piété y trouvât son avantage. Dans tous les cas, c’était un moyen ingénieux de subvenir aux nécessités de l’administration.
Jean XXII en avait un autre dans les grâces expectatives. L’expectative était une assurance que le pape donnait à un clerc d’obtenir un bénéfice dans une cathédrale désignée quand il viendrait à vaquer. Dans le principe, cette grâce se bornait à de simples recommandations, consignées dans des lettres qu’on appelait moniloires, et aux-
(1) Exirav. Comm., (. Il, 1. III, c. xi.
(2) Giov. Villani, 1. II, c. xix.
quelles les évêques déféraient d’ordinaire. Mais ces recommandations, en raison de leur fréquence, ayant été négligées dans la suite, les papes substituèrent aux lettres monitoires des lettres préceptoira, auxquelles ils en ajoutèrent de plus positives encore qu’on nomma exécutoires (l). On conçoit aisément combien de semblables lettres devaient être recherebées. Comme on se montra beaucoup plus facile à les délivrer à Avignon qu’à Rome, on vint aussi les y solliciter avec plus d’ardeur. Jean XXII en fit un grand usage. Alvarez Pélage, qui exerçait alors la ebarge do pénitencier du pape, témoigne que, pour obtenir ces lettres, les ecclésiastiques accouraient en foule à la cour romaine, d’où ils remportaient des bulles qui leur coûtaient 50 florins (2). Iaîs grâces expectatives devinrent en peu de temps une source abondante de revenus pour la Chambre apostolique. Aussi, le même témoin assure que, chaque fois qu’il lui arrivait d’entrer dans l’appartement du trésorier pontifical, il voyait des banquiers cl des ecclésiastiques occupés à compter des florins et à les peser (3).
Quand on pense que les sommes recueillies de celle manière étaient réservées aux plus saintes destinations, au soutien d’une infinité de bonnes œuvres, on ne peut être scandalisé de ces richesses. Elles étaient un impôt préievé sur les bénéfices, et il paraît juste que ceux qui vivaient de l’Église contribuassent aux frais qu’exigeait le gouvernement de
(1) Du Doutai, Histoire du droit public ecclésiastique français, in-4“,
(•2) Omiies veniunl ad romauam ciiriani. Nam cl frcqnenlcr pro ipsa bulla plumbea 50 floreni solvunlur. (Alvarez Pelag., de Planclu Eccics., 11“ (lartc, c. VII.) L’auteur montre dans ce passage un peu d'humeur.
(3) Quiim sæpe intraveriin in cameram camerarii D. papæ, semper vidi ibi niimmularios cl clericos compulanles et Irutinantes llorenos. (Id.,
с. vm.)
ADMINISTRATION DE JEAN XXII. 19
l’Église. Disons seulement que la source d’où émanaient ces richesses’ n’était pas sans danger pour la discipline. Alvarez Pelage met au nombre des plaies de l’Église l’emploi d’un moyen qui enflammait la cupidité des clercs. Et il faut bien qu’il eût de graves inconvénients, puisque la sagesse du concile de Trente a juge à propos de l’abolir.
Avec les annates et les grâces expectatives, il y avait encore les décimes. Comme administrateur suprême des biens de l’Église, le pape avait un droit incontestable d’appliquer une portion de leurs revenus au maintien de l’ordre général. Cependant, parmi les nombreuses décimes levées jusqu’à Jean XXII, nous n’en voyons aucune qui l’ait été directement au profit de la Chambre apostolique (1). Ce pontife est le premier qui ait employé cette contribution aux besoins temporels de la Papauté. En 1536 il ordonna, pour soutenir la guerre contre les Gibelins de la Lombardie, une imposition sur tout le clergé de France. Personne ne chercha à en troubler la perception, si ce n’est le roi ; mais il faut qu’il n’y ait rien eu de sérieux dans l’opposition du monarque, puisque la levée de l’impôt ne fut point interrompue. L’abbé de Sorèze seul paya, dans cette occasion, une somme de 250 florins (2).
Par tous ces moyens réunis et une économie sévère, Jean XXII put laisser, à sa mort, dans le trésor pontifical, toutes ses dépenses prélevées, tant en numéraire qu’en joyaux, une réserve qui a été diversement évaluée par les contemporains. Yillani la porte à 23,000,000 de florins (5). Un autre chroniqueur renchérit encore sur le
(1) Voir Thomassin, Ancienne et nouvelle Discipline de l’Église, t. III, p. 536 et suiv.
(2) Ilist. du Lanpedoc, t. IV, p. 202, et aux Pièces justiUcalives, p. 174.
(3) Un florin de l’époque nous a donné la valeur de 10 francs de notre
chiffre de Villani, et note 22,000,000 de ilorins, sans y comprendre les joyaux (1). Évidemment, ces évalutions ne peuvent être prises au sérieux. Elles sont invraisemblables. La plus grande partie du numéraire européen se serait de la sorte trouvée entre les mains du chef de l’Église. Je me délie à bon droit de Villani, et, quoique cet annaliste invoque l’autorité des trésoriers qu’on avait employés à faire l’inventaire des richesses de Jean XXII, je persiste à croire , avec un savant grave (2) , que les 25,000,000 de florins n’ont jamais existé que dans les dit-on populaires. La valeur historique d'Albert de Strasbourg ne suffirait pas même pour nous faire admettre le chiffre de 17,000,000 (5), Mais,, quand nous le réduirions à celui de 15,000,000, cité par Buonconte Monaldeschi (i), ou à une somme moindre encore, le pape aurait été de beaucoup le souverain le plus riche de l’Europe.
Et dans quel but Jean XXII, si simple, si peu magnifique, accumulait-il une réserve aussi considérable? Villani nous apprend, tout en ayant l’air d’en douter, que c’était pour subvenir aux frais d’une expédition sainte (5). Quand on voit dans les nombreuses lettres de ce pontife avec quelle ardeur il soupirait après l’affranchissement des suints lieux, il paraît peu possible de révoquer en doute
monnaie actuelle. Selon Leblanc, la valeur du llorin équivaut d 7 livres 9 sous et 6 deniers. — Giov. VilL, 1. II, c. xix et xx.
(1) Dimisit in Ecclesia duo et vigiiiti niillia florenornm, exceptis aliis thesauris indicibilibus. (Gualv. de Flamma, ap. Murat., t. XII, p. 1009.)
(•2) Francesco Ant. Vitale, Memorie istoriche dei tesoricri generali pontclici, Napoli, 178”2, in-4“.
(5) Albert. Argent. Chron., p. t-2î>.
(4) Buonconte Monaldeschi, ap. Murat., t. Xli, p. 537.
(5) 11 delto tesoro diceva papa Giovanni ragunava per fornirc il santo passaggio d’oltre mare. (Loc. cil.)
ADMINISTRATION DK JEAN XXII. 21
la sincérité de ses intentions à cet égard. Mais il y avait autre chose. Jean XXll voulait écraser le parti gibelin et rendre à l’Italie la Papauté triomphante et souveraine. Or, l’expérience lui avait appris ijue les seniccs des princes n’étaient ni sûrs ni désintéressés, et il comprenait que, pour qu’un tel dessein fût dignement et utilement accompli, il devait l’être parles forces memes de la Papauté ; que l’Église romaine ne serait vraiment puissante que lorsqu’elle aurait personnellement le moyen de faire respecter son autorité, et que ce moyen était dans un trésor abondant et toujours à sa disposition. Peut-être voulait- il encore, ce généreux pontife, en concentrant d’immenses ressources pécuniaires entre les mains de la Papauté, lui assurer le monopole des grandes choses, des nobles entreprises, la rendre de plus en plus la bienfaitrice des peuples, et élargir par là la sphère de son influence.
Maintenant, on s’étonne qu’avec la ressource d’un pareil trésor, celle de scs talents, et de son caractère, Jean XXII n’ait mené à bout qu’une faible partie de ses vastes desseins. Mais, comme il se rencontre parfois des circonstances heureuses qui donnent le succès à la témérité imprévoyante, de même il se trouve des difficultés inopinées contre lesquelles viennent échouer les combinaisons les plus sages de la prudence. Nous le voyons dans le projet que Jean XXII poursuivait contre les Gibelins d’Italie, I/on ne peut se dissimuler que les mesures n’aient été habilement concertées. Soldats, capitaines, alliances, légat, tout paraissait proportionné au but. Mais, au moment où tout semblait devoir réussir, une défection venait tout arrêter. La querelle avec Louis de Bavière ne fut pas le moindre obstacle aux succès. El, pour ce qui concerne cette querelle, on doit dire que Jean XXII la soutint avec une invincible énergie. Il aurait peut-être
triomphé, si la conscience de son droit lui eût permis de faire une concession. Jusqu’en \ 330, l’obstination de Louis, sa mauvaise foi, les moyens immoraux qu’il mettait en œuvre pour soutenir son titre usurpé, ont pleinement justifié la rigueur des procédures de Jean XXll, et l’on ne peut dire que ce pontife eût dû se conduire autrement qu’il ne fit. Voyons s’il eut tort plus tard.
Il est des situations impérieuses qui forcent les hommes les plus injustes à fléchir devant l’autorité du droit. Louis de Bavière se trouva dans une de ces situations, à son retour d’Italie, après les humiliations qu’il y avait essuyées, la défection des Gibelins, la honte d’un schisme qui s’était terminé par le ridicule. Alors il commença à sentir que la couronne impériale chancelait sur sa tète, et parut vouloir sérieusement se rapprocher du pape. Le roi de Bohême et l’archevêque de Trêves reçurent la mission de présenter à Jean une cédule où Louis sollicitait une réconciliation, à la condition de déposer son antipape, de révoquer tout ce qu’il avait fait contre la personne du pontife légitime, de reconnaître qu’il avait péché et encouru la sentence de l’excommunication; enfin, de s’en remettre à la miséricorde du Saint-Siège, pourvu qu’on le maintînt dans son état et dans sa dignité (I).
Jusque-là, aucunespropositions aussi graves n’avaient été faites, et il semble que Jean XXll eût pu, sinon les adopter, du moins en faire la base de nouvelles négociations; il les rejeta avec indignation. Le premier article de la cédule, concernant Pierre de Corbière, lui paraissait ridicule, vu que cet antipape avait déjà fait sa soumission de luimême. Puis il se plaignait qu’elle ne renfermât aucune mention de Michel de Césène, de Guillaume Occam et des
(I) Raynald, ann. 1530, n°35.
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DEHiMÈRES RELATIONS DE JEAN XXII AVEC LOUIS DE BAVIÈRE. 23
autres franciscains schismatiques. Au surplus, selon le pape, la condition première et indispensable de toute réconciliation était, pour Louis, la déposition de la dignité impériale. « Louis de Bavière, écrivait-il à Jean deLuxem- « bourg, ne sait point ce qu’il demande quand il stipule « le maintien de sa dignité, car c’est une chose impossi- « blc. Il est impossible qu’il soit maintenu dans la dignité « impériale sans l’acquisition d’un nouveau droit, attendu « qu’il ne possède réellement aucune dignité (1). »
Dans le fond, le pape avait raison ; la rigueur des principes qui servaient de base à la constitution de l’Empire n’était qu’incomplétement satisfaite par cette soumission conditionnelle de Louis. Ce dernier ne perdit point courage. Voyant la médiation des princes repoussée, il eut recours à une ambassade composée d’Arnold do Mumbacb et de maître Udalric d’Augsbourg, ses familiers et secrétaires intimes (2). Mais cette tentative échoua comme la précédente, parce ([ue les instructions des députés ne renfermaient que des excuses, des suppliques cl la demande de la consécration impériale. De nouvelles ouvertures, que le roi de Bohème essaya, dans un voyage qu’il fil à Avignon, ne furent pas plus heureuses (5). Une seconde ambassade, envoyée en 1333, revint encore sans avoir rien fait (4). Le pape était inflexible, et ne voulait ni plus ni moins, de la part de Louis, que la déposition de son titre.
Enfin, soit de bonne foi, soit dans le but d’on imposer, Louis, au commencement de 1334, laissa transpirer autour de lui qu’il voulait résigner la dignité impériale. Les
(1) Episl. Joannis XXtl, ap. Raynald, ann. 1330, n” 33.
(2) J. Georg. Ilerwart, p. 391 et seq.
(3) Raynald, ann. 1332, n° 11.
(4) Henrici RebdorlT Annales, ann. 1333.
S4 lllSTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VI.
ambassadeurs des rois de France et de Bohême apportèrent en toute hâte cette nouvelle à Avignon; elle y répandit la joie. Jean XXII écrivit au prince pour le féliciter d’une si heureuse disposition, et expédia en Allemagne deux nonces chargés de s’en assurer, et, au cas qu’elle fût sérieuse , de faire les préparatifs d’une nouvelle élection. Le pape voulait la faire tomber sur Henri, duc de Bavière, parent de Louis. Mais, dans l’intervalle, les rois de Hongrie et de Naples envoyèrent des ambassadeurs à Avignon pour s’opposer à ce que rien ne fût innové dans l’Empire, et les nonces, qui rencontrèrent, de leur côté, mille difficultés, en Allemagne, de la part des princes, durent renoncer à poursuivre leur mission (I). C’est ainsi que Jean XXII échoua, mais avec gloire, dans sa querelle avec l’Empire.
Ce furent des causes indépendantes de l’homme qui firent manquer une autre affaire : celle de délivrer les Saints Lieux. Comme, de tous les pontifes qui l’avaient précédé, une expédition transmarinc était le grand projet de Jean XXII, nous avons dit qu’une bonne partie de son immense trésor devait y être consacrée. Excités par scs chaleureuses exhortations, les princes chrétiens parurent un instant vouloirs’ébranler. Au mois de mars 1332, Philippe de Valois écrivait au pape qu’il s’engagerait par serment .à partir pour les Saints Lieux aussitôt que le passage général aurait été annoncé (2); et, sans plus attendre, le 30 septembre de la même année, au milieu d’une grande assemblée tenue à Saint-Germain-des-Prés, il reçut la croix des mains de l’archevêque de Rouen, Pierre Roger, avec les rois de Bohême et de Navarre et un grand nombre de
(1) Baluze, Vilæ, 1. 1 , p. 176. — Baynald, ann. 1354, n° 20 et sci(. — Uenrici RebdoriT Annales, p. 425.
(2) Epist. Pbilippi rcp'is, ap. Raynald, ann. 1532, n° 2.
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