‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 22 sur 146 · SUCCÈS EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

SUCCÈS EN ESPAGNE

trois ans. Lui-même se rendit à Marseille en personne, afln de hâter les travaux de cè formidable armement (1). Et « le dit roi de France » ne s’en tint pas là, il envoya encore « grands messages par devers le roi de Honguerie, « qui étoit moult vaillant homme, en lui priant qu’il fût « appareillé et ses pays ouverts pour recevoir les pèlerins <( de Dieu. Ce roi de Honguerie y entendit volontiers et « dit qu’il étoit tout pourvu, et ses pays aussi, pour rece- « voir son cousin le roi de France et tous ceux qui avec « lui iroient. Tout en telle manière le signifia le roi de « France au roi de Chypre, monseigneur Hugues de Lusi- « gnan, et au roi de Sicile, qui volontiers y entendirent. » Si nous devons en croire notre chroniqueur, les républiques de Venise et de Gènes promirent également de seconder les nobles desseins du roi. Plus de trois cent mille personnes se croisèrent (2). Et, toutefois, ces brillantes espérances s’évanouirent. Ces gigantesques préparatifs n’aboutirent à rien. Philippe, de retour à Paris, ne songea plus qu’à combattre les Anglais, et le pape ne s’occupa qu’à empêcher l'emploi des décimes à des usages profanes.

Les généreux efforts de Benoit XII obtinrent en Espagne des résultats plus heureux. Là, son autorité triompha des obstacles soulevés par l’astucieuse politique. Il obtint d’Âlfonse XI, roi de Castille, la cessation du commerce criminel qu’il entretenait avec dona Éléonore de Gusman (3). Il rétablit ensuite la bonne harmonie entre ce monarque et celui de Portugal (4), imposa silence à toutes les discordes qui ensanglantaient la Péninsule, affai-

(t) Histoire du Languedoc, t. IV, p. 220.

(2) Froissart, 1. 1, c. lx et lu.

(5) Raynald, ann. ISSB, n° SI. .

(4) Ferreras, Histoire générale d’Espagne, trad. de M. d’Hermilly, t. V, p. 145 et suiv. — Uariana, de Rebus Hispaniæ, 1. XYl, c. v.

blissaient les forces chrétiennes et stimulaient l'audace des musulmans. En effet, ces ennemis du Christ, dans l’espoir de profiter de ces discordes pour étendre la puissance de .Mahomet, avaient appelé à leur aide les Mauras d’Afrique, et Alhoacen, roi de Maroc, préparait de l’autre côté du détroit une formidable expédition. Cette nouvelle, qu’un ambassadeur castillan, Jean Martinez de Leyba, apporta à .\vignon, y produisit une grande sensation. Le danger où se trouvait l’Espagne impressionna vivement l’esprit de Benoît XII. Quels malheurs n’allaient pas menacer la chrétienté tout entière si l’Espagne succombait dans la lutte désespérée qu elle soutenait depuis si longtemps! Quand l’empire grec, battu de tous côtés, n’offrait plus aux Turcs qu’une faible barrière; quand l’Allemagne, la France, l’Angleterre, étaient désunies; quand l’Italie ne présentait qu’un vaste champ de bataille, où Guelfes et Gibelins se disputaient une vaine prépondérance, que deviendrait la chrétienté, pour laquelle les Pyrénées ne seraient plus un boulevard? Et Benoît sentait toute la nécessité de renforcer la résistance en Espagne, en appelant sur ce théâtre la valeur des princes et des chevaliers de rEurope.,Non-seulement il accorda aux prières de l’ambassadeur Martinez de Leyba les indulgences des guerres saintes et les décimes, pendant trois ans, sur les biens ecclésiastiques de l’Espagne, il exhorta encore la république de Gènes, les rois de France et d’Angleterre, à venir au secours des chrétiens de la Péninsule, et lui-même s’engagea à fournir sept cents chevaux. La France et l’Angleterre gardèrent le silence; Gênes seule envoya quinze galères, encore la Castille devait-elle en payer la solde (1).

Cependant le péril pressait, les galères d’Alboacen jetaient

(t) Ferreras, t. V, p.t44. — Mariana, liv. XVI, c. vn.

VICTOIRE DE TARIFPA.

déjà sur la rive européenne d’innombrables soldats; car, par ordre de ce monarque, on civait public une guerre sainte depuis Maroc jusqu’à Tunis, et peu de mahomélans avaient cru pouvoir se dispenser de répondre à la voix du prince musulman. Mais quand à l’approche d’une grave circonstance une nation tout entière en appelle à son courage, et que tous se lèvent exaltés par le danger pour y faire tête, cette nation est invincible. Grâce à la bonne harmonie (|ue Benoît XII avait rétablie entre les trois souverains, l’Espagne put alors disposer de toutes scs forces pour les opposera l’invasion. Les cbcvaliers des deux ordres religieux de Saint-Jean de Calatrava et de Saint-Jacques, leurs grands maîtres, les barons, suivis de leurs plus vaillants hommes d’armes, accoururent se ranger autour des bannières de l’Église, qui flottèrent bientôt au milieu de quarante mille soldats. Cette armée, toutefois, n’était pas la huitième partie de celle des musulmans, que le calcul des historiens fait monter à quatre cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux. Mais elle se composait de l’élite des guerriers espagnols, marchait sous les ordres de deux héros, don Alfonse XI, roi de Castille, et don Alfonse IV, roi de Portugal, et ses opérations allaient être dirigées par les conseils d’Egidius Albornoz, archevêque de Tolède, légat du Saint-Siège, qui, dans cette mémorable campagne, jeta les fondements de celte réputation de sagesse et de courage qui l’éleva si haut dans l’estime de ses contemporains.

Les musulmans, avec toutes leurs forces, mirent le siège devant Tarifiii. L’armée chrétienne accourut au secours de la place pour la dégager. Ce fut sous les remparts de Tariffa et sur les bords du Salado, le 30 octobre 1340, qu’eut lieu un des chocs les plus sanglants dont l’hisloire fasse mention. La victoire, longtemps disputée

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par les musulmans, en raison de leur nombre, resta enfin aux chrétiens, qui passèrent par le tranchant du glaive deux cent mille de leurs ennemis. Les débris de cette formidable expédition, qui avait menacé l’Espagne d’une ruine entière, repassèrent précipitamment le détroit à la faveur des ombres de la nuit. Le lendemain, les chrétiens cherchèrent en vain leurs adversaires. Le roi de Castille envoya au pape, avec la nouvelle de cette prodigieuse victoire, cent chevaux, conduits par un nombre égal de Maures prisonniers, cent épées, autant de boucliers, et vingtquatre étendards, avec le coursier qu’il montait pendant la bataille, et la bannière qu’on portait devant lui. Une partie de ces glorieux trophées servit à orner les voûtes de la chapelle pontificale (1). Le pape, dont les soins paternels avaient si à projws rétabli la bonne harmonie dans la Péninsule, pouvait, à juste titre, revendiquer une part à l’honneur de ce brillant fait d’armes.

Du reste, aucun pontife n’eut moins que Benoit XII l’humeur belliqueuse. S’il faut en croire un chroniqueur, il avait déclaré dans le premier consistoire qu’il présida qu’il n’entendait point que, dans le cours de son pontiGcat, aucune Église, à commencer par l’Église romaine, soutînt ses droits par les armes (2). Aussi la pensée ne lui vint-elle pas d’intervenir militairement, pour le bien du Saint-Siège, au milieu des ambitions rivales qui se choquaient en Italie. Le triomphe des Guelfes' et l’abaissement

(4) Ferreras, t. V, p. 155 et suiv. — Mariana. 1. XVI, c. vu cl vni. — Uistoriæ romanæ Fragmenta, ap. Muralori, Anliq. italicæ mædii ævi, t. III, p. 320 et scq. — Baluze, Vitae, t. I, p. 204. — Garibay, Compendio historialdcliB chronicasde todoslosregnosdeEspana, fol. 1628, t. Il,p.16.

(2) Consistorium teuuit in quo decrevit et staliiit quod toto lemporc suo . Ecclesia romana vcl alla quaevis gladium martialem non ezcrccat vel faciat guerras contra quemeumque homineni. (Chron. Cornelii Zantiliet. ap. Martcne et Durand, Veterum script, ampl. Colicct., t. V, p. 208.)

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