‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 23 sur 146 · POLITIQUE DE BENOIT XII · texte numérisé non relu

POLITIQUE DE BENOIT XII

des Gibelins, ce grand projet qui avait coûté à Jean XXII tant de sacrifices, n’était [nullement dans les goûts du rigide cistercien. Sa modération naturelle lui persuadait que l’autorité pontificale gagnerait davantage à se montrer pacifique, quelle imposerait plus elïicacement silence aux querelles. Bertrand de Deux, archevêque d’Embrun, et depuis cardinal de Saint-Marc, qu’il envoya dans ce but, déploya un rare talent pour les négociations. Par une trêve conclue à Bénévent, il suspendit pendant quelque temps la guerre ruineuse que se faisaient Robert et Frédéric pour la succession de la Sicile (1). A Rome, il décida les Colonna et les Orsini à faire une trêve de plusieurs années, et ramena la tranquillité dans la ville, en partageant le pouvoir entre ces deux familles. Les soins du même nonce rétablirent également la concorde dans le Patrimoine, le duché de Spolete, la Romagne et la Marche d'i^cone (2). Mais la renommée de Bertrand de Deux seule gagna à ce succès des vues politiques de Benoît XII. L’adoption d’un système pacifique n’est salutaire qu’autant qu’on a préalablement assis son autorité sur de fortes bases. Celle de l’Église en Italie était minée de toutes parts. La paix ne servit qu’à favoriser son entière destruction. L’on peut dire que ce fut à J’ombre de cette paix inopportune que les Malalesta à Rimini, les Ordélaffi à Forli, les Manfredi à Faenza, achevèrent de consolider une tyrannie qu’il fallut quinze années et des prodiges de talent et de courage pour renverser.

(1) La seconde et la cinquième Vie de Benoit XII, dans Baluze, p. 21i> et 254, partent d'une paix; mais ce mot ne peut signifler qu'une simple trére, attendu que les actes authentiques ne disent point qu'un arrangement dcBnitir ait jamais été conclu entre Naples et la Sicile du vivant de Benoit XII.

(2) Baluze, Vilæ, t. I, p. 234.

72 mSTOlRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VI.

Il y eut, sous le règne de notre pontife, de la part des Grecs, une tentative de réunion qui est devenue célèbre par le mérite personnel du négociateur qu’on y employa. Ce négociateur était Bernard Barlaam, né à Séminara, dans la Calabre ultérieure, mais Grec d’origine. Il avait embrassé la profession religieuse dans l’ordre de Saint- Basile, et, à l'époque où l’empereur Andronic le Jeune l’envoya à Avignon, il était abbé du monastère de Saint- Sauveur à Constantinople. Barlaam possédait de rares talents; il avait un esprit subtil, perçant, orné des connaissances les plus étendues et les plus variées. Il ne s’énonçait pas avec facilité, mais en revanche il avait la conception prompte, vive, et rendait avec une merveilleuse clarté ce qu’il avait conçu (1). Boccace, qui eut plus tard l’occasion de connaître à Naples ce moine fameux, dit qu’il était petit de corps, mais grand par son esprit. Il ajoute que non-seulement la Grèce n’avait pas alors un homme plus savant que lui, mais que, depuis bien des siècles, elle n’en avait pas fourni un semblable (‘i).

Barlaam produisit une grande sensation à Avignon ; il y fut bientôt lié de rapports et d’amitié avec Pétrarque, qui saisit avidement l’occasion d’apprendre la langue grecque sous un maître si distingué (ô). Quant à sa mission, elle ne réussit point et ne devait point réussir. La réunion des Églises n’en était que le prétexte ; son but réel était de hâter un secours que le pape avait fait espérer, et dont les

(1) ÀUu; Ji ysy.oai tJ »»! ri vctAivt* ixxvÛTZTc;. (CanUl-

euzeni Uist., I. II, c. xxm.) — Ingeiiio agilis, euuntiandis alTectibus lahorabat. (Pclrarcha, var. xi.)

(2) Nedum bis temporibus apiid Græcos, sed nec a multis sæculis citra. fuisse virum tam insigoi tamqne grandi scientia prædituni. (De Genealog. deorum, 1. XV, c. vi.)

(5) De Sade, Mémoires pour la vie de Pétrarque, 1. 1, p. 408.

LE MOINE B\RLAAM.

Grecs avaient le plus grand besoin contre les Turcs. D’ailleurs, Barlaam n’avait aucun pouvoir, ni de l’empereur, ni des patriarches, pour traiter. 11 demandait qu’on assemblât un concile auquel les quatre patriarches seraient convoqués, et où la question de la procession du Saint- Esprit serait de nouveau débattue. Dans la conférence qu’il eut à ce sujet avec le pape et les cardinaux, on lui répondit qu’on ne voyait pas la nécessité d’assembler un concile, vu que, la question en litige ayant été déjà irrévocablement définie par celui de Lyon, il était inutile de la soumettre à une discussion nouvelle (1).

Barlaam reprit le chemin de l’Orient avec cette réponse. Au fond, ce savant religieux ne partageait pas l’obstination de ses compatriotes sur les points controversés avec les Latins. Cantaeuzène, qui voyait dans l’Église romaine un ennemi bien plus dangereux pour l’Orient que les légions ottomanes, reproche à Barlaam d’avoir contribué à la ruine de l’Empire en y apportant l’esprit de cette Église si abhorrée des Grecs (2) .

De retour en Orient, l’illustre basilien exerça son talent contre les Palamites, sorte de contemplatifs quiétistes, les attaqua par écrit et de vive voix ; démasqua leur hypocrisie en montrant qu’ils ressuscitaient les pratiques obscènes des Massaliens, enthousiastes anciens qui, en fixant leur nombril et retenant leur haleine, s’imaginaient voir une lumière surnaturelle. Les disputes qu’il soutint avec leur chef, Grégoire Palanias, archevêque de Thcssalonique, sur la vision de la lumière incréée, produisirent un grand éclat. Palamas avançait que la lumière incréée était, non la substance divine, mais cette gloire, cette splendeur éma-

(1) Rayuald, aun. 1359, n"* 19 el seq.

(*2) Cantaeuz. Hiit., loc. cil.

nant de la substance divine, que les saints appellent déilé, et, de plus, que les anges, les saints étaient capables de contempler cette lumière, quoiqu’ils ne le fussent pas de contempler l’essence divine. Barlaam soutenait au contraire que la lumière incréée n’ctait ni l’essence divine, ni un effet de la substance divine, et qu’aucune puissance divine ne pouvait rendre les regards hutnains capables de contempler la déité. Si l’opinion de Palamas supposait une dualité de substance éternelle, le sentiment de Barlaam détruisait la vision béatilique après la résurrection des saints. Ce dernier fut condamné par un synode tenu en ^341 dans l’église de Sainte-Sophie, en présence de l’empereur et sous la présidence du patriarche de Constantinople. Cet échec acheva de lui dessiller les yeux : il abandonna la Grèce et le schisme, écrivit en faveur de la procession du Saint-Esprit et de la primauté du pape, et vint . chercher un asile en Italie, où il obtint l’évêché de Géraci (1). Les talents et la réputation de ce savant religieux exercèrent la plus grande influence sur la restauration des lettres en Occident.

Un des événements les plus célèbres du pontificat de Benoît XII est le couronnement de Pétrarque. Notre poète avait toujours vivement désiré cet honneur ; son désir fut satisfait. Le 23 août 1340, comme il était dans sa chère solitude de Vaucluse, occupé à composer son grand poème de l’Afrique, il reçut deux lettres, l’une du sénat romain, l’autre de l’Université de Paris, qui l’invitaient à venir recevoir la couronne poétique. A. Rome et à Paris ses amis littéraires avaient tout fait pour ressusciter en sa faveur ce triomphe, qu’on ne décernait plus depuis des siè-

(I) Gantaeuz. Ilist., I. Il, c. xxiix et xi. — Nalilis Alexandri Disl. cedes., t. VII, p. t05 et seq.

COÜROIWEMENT DE PÉT1L\RQUE. ‘ 75

des, et ils étaient parvenus à lever tous les obstades.

Il serait diflîcile de peindre la joie de Pétrarque à cette double invitation. Elle le jeta toutefois dans une grande perplexité, car il ne savait à quelle ville donner la préférence. « A Paris, écrivait-il au cardinal Giovanni Colonna, « il n’y a jamais eu de pocte couronné; je serai le pre- « mier; cette nouveauté me pique et je me porte de ce « côté-là. Mais la vénération que j’ai pour Rome, où les « plus grands poètes ont été couronnés, fait pencher la « balance de l’autre côté. Je regarde cette grande ville « comme ma patrie, et, à ce titre, je crois devoir la pré- « férer(l). » Il se décida en effet pour Rome.

Cependant, il ne voulut pas triompher avant d’avoir, dans un examen solennel, fourni les preuves de son talent, et pour juge de ce tournoi littéraire il choisit le roi de Naples. Robert d’Anjou n’était pas seulement le monarque le plus sage et le plus magnitique de son siècle, il en était encore un des hommes les plus lettrés. La beauté de son esprit, la variété de ses connaissances, la faveur dont il honorait les savants, avaient porté haut sa renommée par toute l’Europe. « Je ne connais, disait Pétrarque, « personne plus capable que le roi Robert de porter un « jugement sain sur mon esprit (2). » Quelle vanité ne trahissent pas de telles paroles !

Notre poète partit d’Avignon vers le milieu de février \ZA\, et arriva à Naples vers le milieu de mars. Le monarque l'accueillit avec des honneurs proportionnés à la profonde estime qu’il avait conçue de lui, voulut voir le poème de l'Afrique, quoique cette œuvre ne fût qu’ébauchée, et en désira la dédicace. L’examen de Pétrarque

(1) Pitrarc. oper. ed., Basil., t. tll, p. 5.

(2) Ubi tupra.

dura trois jours, il roula sur la littérature, l’histoire et la philosophie. Le poète y soutint merveilleusement sa réputation, et fut déclaré digne du laurier poétique. Le roi lui donna la robe qu'il portait ce jour-là, afin qu’il la revêtit le jour du couronnement.

Le 8 avril 1341, le son des trompettes annonça à Rome cette cérémonie. Elle fut magnilique. Un témoin oculaire en a écrit la relation (1). Pétrarque monta au Capitole précédé par douze jeunes gens pris dans les maisons de Fumo, de Frinria, dcCresccnzio, de Caffarclli, de Capizucchi, de CancelUeri, de Cmcino, de Rosci, de Papazurri, de Paparese, d’AUievi, de Lucii. Ces jeunes gens étaient vêtus d’écarlate, et récitaient des vers à la louange du peuple. Venaient ensuite six des principaux citoyens de Rome habillés de vert et portant des couronnes. 11 y avait un Savelli, un Conti, un Orsini, un Annibaldeschi, un Papareschi, un Montanaro. Pétrarque marchait au milieu d'eux. Lecomte Orso d’Anguillarn, sénateur de cette année, fermait le cortège, accompagne du conseil de la ville. Quand le sénateur eut pris place sur son siège, un héraut appela Pétrarque. Celui-ci SC présenta, cria par trois fois : « Vive « le peuple romain ! vive le sénateur ! que Dieu les main- « tienne en liberté ! » Puis, le poète s’étant mis genoux, le sénateur posa sur sa tète la couronne de laurier, en disant : « La couronne est le prix du mérite. » Après quoi le lauréat débita un magnifique sonnet à la louange des anciens Romains, et le peuple cria d’une voix unanime : « Vive « le Capitole ! vive le poète ! »

Pétrarque avoua alors qu’il n’avait point eu dans sa vie un jour comnie celui-là, où tout un peuple, dans l’élan

(1) Monaldeschi, ap. Vitale. Storia de’senalori di Roma. t. I, p. 264. — Voir aussi le diplôme qui se trouve à la page 259.

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