CLÉMENT VI
seur (le Jean XXII, (jui avait à cœur de s’entourer d’hommes supérieui’s, lui donna la pourpre avec le titre de SS. Nérée et Achillée, dans sa promotion du 13 décembre 1338, sans consulter le roi (I). Une dignité plus éminente encore l’attendait, car ce fut sur le cardinal Pierre Roger que se réunirent les suffrages du conclave assemblé ' pour donner un successeur tà Benoit XII. II prit le nom de Clément VI. Le Saint-Siège ne vaqua que treize joui*s.
La rapidité de cette élection, l’absence de brigues qu’on y remarqua, sa spontanéité, le personnage sur lequel elle tombait, donneraient à penser qu’elle avait été comme instinctivement arrêtée d’avance. Les cardinaux n’avaient supporté qu’avec peine le gouvernement austère du feu pape, ils aimaient tous le caractère aimable de Pierre Roger. Sa douceur leur faisait espérer une administration moins sévère (2). D’ailleurs, la Papauté, comme puissance temporelle, avait considérablement fléchi sous le dernier règne, et ils sentaient le besoin de la confier à une main capable de la relever. S’il est vrai que les cardinaux se soient laissé guider par ces vues, leur choix y répondit merveilleusement. Pierre Roger, par ses talents et son caractère, était bien l'homme qu’il fallait à la Papauté et au Sacré-Collége, dans les circonstances où l’on se trouvait.
S’il faut en croire une chronique du temps, la haute fortune à laquelle parvint notre brillant bénédictin lui avait été prédite d’une manière assez singulière. N’étant encore que simple moine, comme il se rendait à son monastère de la Chaise-Dieu, il fut attaqué au milieu de la forêt de Randan par des bandits, qui le laissèrent en chemise. Dans ce triste état, Roger alla frapper à la porte du
(1) Baluze, III* V'ila, p. 281.
(2) Papyre Masson, I. VI, p. 288.
presbytère du village de Turct. Celui qui l’habitait avait nom Étienne Aldebrand ; il eut pitié du pauvre moine, le recueillit et pourvut généreusement à ses besoins. « Quand « pourrai-je vous récompenser?» dit Roger à son hôte charitable, en prenant congé de lui. «Quand vous' serez « pape! » repartit ce dernier (1). Une autre fois, il était alors cardinal de SS. Néréc et Achillée, le marquis de Moravie, qui fut depuis l’empereur Charles IV, et lui, s’entretenaient ensemble avec le laisser-aller de la familiarité : « Croyez-moi, dit gaiement le cardinal au prince, vous se- « rez un jour roi des Romains. — A la bonne heure, ré- « pondit Charles sur le même ton, mais vous serez pape « avant cela (‘2).» Ce n’est pas la première fois que l’histoire signale de semblables anecdotes comme un prélude aux grandes destinées. 11 y a plus de sérieux qu’on ne pense dans CCS sortes de prédictions; c’est par elles souvent que l’opinion publique commence;') se former sur les hommes, et c’est l’opinion publique qui fraye la rouU! aux suprêmes dignités.
Le couronnement de Clément VI eut lieu le 19 mai, jour de la Pentecôte, dans l’église des Frères Prêcheurs d’Avignon, avec une pompe cpie l'on n’avait point encore vue. L;i raralmlu surtout fut magnifique. Le pape y éblouit les yeux par la richesse et l'éclat de sa tiare, que terminait un diamant semblable ;') une flamme. Jean, fils aîné du roi de France, les ducs de Bourbon, de Bourgogne, Humbert, dauphin de Vienne, lui servirent d’écuyeis ; une suite prodigieuse de barons, accourus de toutes parts, ornèrent cette marche triomphale, «pie termina un somp-
(1) PnpjTC Masson, I, VT, p. 291. — ClcmenlVI, devenu pape, lit Étienne Aldebrand archevêque de Toulouse, (üuill. Cattel, Mémoires de l’histoire de Languedoc, p. 921 .)
(2) Vita Garoli Lucemburgi, ap. l'reher, Rcr. bohemicaruro scriptores.
CARAaÈRE DE CLÉMENT VI. 8S
tueux festin. Le pontificat tout entier du noble bénédictin s’annonçait dans ce début splendide (1).
Entre Benoît XII et Clément VI, il y avait tout un siècle de distance. Le premier, né pauvre, et accoutumé dès ses premiers ans aux observances rigoureuses du plus austère des ordres monastiques, avait porté sur le trône pontifical la simplicité de son origine et la sévérité de son éducation. Le second, né grand seigneur, habitué dans son enfance au luxe de la richesse, gâté plus tard par les applaudissements que lui valaient ses triomphes oratoires, porté en quelques années, comme par enchantement, de dignité en dignité, fréquentant les palais des rois, où il avait ces rois- mêmes pour amis et pour flatteurs; le second, dis-je, aimait l’éclat, la magnificence, et en déploya toutes les pompes sur le siège pontifical. La cour romaine prit aussitôt sous ce royal pontife une face nouvelle. Le luxe des ameublements, des équipages, un ton de grandeur et de politesse remplacèrent la simplicité et la gravité anciennes (2).
Cette splendeur qui, dans notre siècle, soulèverait la critique, n’avait pas le même inconvénient au quatorzième, où dominaient les idées et les goûts aristocratiques. On trouvait naturel qu'un grand seigneur dans le monde le fût aussi dans l’Eglise, et l’on n’exigeait point qu’il fit à la sévérité de sa profession le sacrifice de ses habitudes. . ü’ailleurs, le grand cœur de Clément VI, sa générosité, sa douceur, sa libéralité et ses autres qualités aimables; effaçaient encore la pompe extérieure dont il s’entourait. 11 répétait souvent cette maxime d’un célèbre empereur : « que personne ne doit se retirer mécontent de la présence
(1) Baluze, lll* Vite, p. 283.
(2) Natte. Vill., I. III, c. xliu. — Alb. Arg., ap. Urtiz., p. 153.
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8« HISTOIRE DE LA l’ÂPAÜTÉ, LIV. Vil.
« du prince ; » et celte autre : a qu’il n’était pontife que pour faire le bonheur de ses sujets (1). » Il fut constamment fidèle à ces deux maximes. Personne n’implora en vain son appui ; rarement les solliciteurs s’en allaient sans avoir obtenu ce qu’ils avaient demandé; et, quand la nécessité l’obligeait à leur refuser, il savait les consoler, par la douceur de son refus, du refus lui-même. La première année de son pontilical, il publia une bulle par laquelle il invitait tous les clercs sans bénélices à se rendre en cour de Rome pour en recevoir. L’espace de temps fixé dans la bulle pour les sollicitations était de deux mois. Les solliciteurs affluèrent à Avignon, et aucun ne se retira sans avoir obtenu quelques grâces (2).
Jean XXII par son savoir-faire, et Benoit XII j)ar son économie, avaient enrichi le trésor pontifical ; quelques mois suffirent à Clément VI pour l’épuiser. Ses largesses atteignaient tout le monde. R ne voyait autour de son trône que des sujets qu’il devait associer à sa félicité. Pour fournir à sa libéralité, il se réserva les nominations aux abbayes et aux prélaturcs, déclarant nulles les élections conventuelles et capitulaires. Comme on lui objectait que ces sortes de nominations étaient abusives et que ses prédécesseurs se les étaient toujours interdites : «Ah ! répondait- « il en par rn' de ses largesses, mes prédécesseurs ne sa- « valent p.'s être papes (.î) ! » Comment n’aurail-on point pardenné quelques résenes inusitées à un pape qui ne .
(1) Cæsarianum illud meinorabile verbum coram semper habebat, quero- piam nou decerc vidclicet de præsentia principis non contentum abirc. Habebat insuper doclrinam illam... quod videlicet dum tempus habemu.s, ad omnes et maxime ad domesticos fldei bonnm operari lenemur. (Baluze, III* Vita, p. 282.)
(2) Baluze, 111* Vita, p. 284, et V* Vita, p. 3H.
(3) Prædecessores nostri ncsciverunl esse papa. (Baluze, V* Vita, p. 5H.)