AMBASSADE DES ROMAINS
leur fil attendre sa réponse pendant deux mois. Elle fut telle qu’on pouvait le prévoir. Le pape accepta au nom du seigneur Roger, sans préjudice de scs droits comme souverain pontife, la charge de sénateur, qu’il fit exercer par Matteo de’ Figli d’Orso et Paolo de’ Conti ; il accorda la réduction de cinquante ans pour le jubilé séculaire, réduction qu’il consigna solennellement dans sa bulle Unigenitus Dei Filins du 23 janvier 13-13; mais quant à la question de son retour à Rome, il l’éluda, assurant les ambassadeurs que personne plus que lui ne désirait le rétablissement de la Papauté dans son siège naturel; qu’il saisirait avec ardeur le moment favorable de le réaliser, mais que ce moment ne lui paraissait pas venu (1). Pétrarque mit tout en œuvre, dans scs convci’sations particulières avec Clément VI, pour le séduire et détourner ses regards du coté de l’Ilalie; il n’en obtint jamais que des paroles évasives (2). L’aimable pontife n’était point disposé à quitter le beau pays de France, les vertes campagnes du Comlal-Venaissin, avec leur ciel riant, la cité tranquille et festoyante d’Avignon, pour aller habiter des campagnes mornes, des ruines illustres, à la vérité, mais des ruines, au milieu d’une population turbulente et indocile.
Décidé à imiter ses prédécesseurs, Clément VI poursuivit la construction du palais que Benoit XII avait laissé inachevé. Il fil bâtir la façade actuelle, la grande chapelle, la salle des audiences et les terrasses supérieures. C’est aussi à lui que l’on doit les belles peintures dont on voit encore des restes dans la salle du consistoire (."). Il acheva le pont qui unissait autrefois les deux rives du
(1) Accessum ejus ad urbem non posse Iudc, licet velte, sc asserens, ad tempus possibile reservavit. (Baluze, lit* Vita, p. 287.)
(2) De Sade, t. II, p. 51.
(3) Baluze, DVila, p. 261.
HISTOIRE DE LA rAPAUTÉ, LIV. VIL
Rhône (t). Plus tard, et lorsque Avignon eut étë acquis à l’Église, il commença cette élégante ceinture de remparts dans laquelle la ville est renfermée (2),
Sous le point de vue des faits politiques et des rapports de la Papauté avec ces faits, la position de Clément VI était difficile. Benoit Xll en mourant avait laissé les choses dans la confusion ; car, nous l'avons dit, ce pape, bien qu’animé d’intentions pures, manquait de la science des affaires. De nouvelles difficultés étaient venues s’ajouter aux anciennes: l’Europe offrait sur tous les points des situations critiques. En Espagne, les excès de Pierre le Cruel, roi de Castille*, l'ambition de Pierre le Cérémonieux, roi d'Aragon, les entreprises de tous les deux préparaient à la Péninsule des scènes désastreuses. La France et l’Angleterre, réunies un instant par la sagesse des négociateurs, mais toujours ennemies par la rivalité de leurs chefs, recommençaient les hostilités l’une contre l’autre. En Allemagne, Jean de Bohème était en armes contre Louis de Bavière ; tandis que celui-ci, toujours obstiné dans sa révolte contre l’Église romaine et protecteur d’une poignée de schismatiques, menaçait une seconde fois l’Italie. Naples, à la vérité, était encore en paix sous l’administration de son roi Robert; mais ce monarque, vieilli avant l’ûge, était sur le bord de la tombe, et déjà, parmi les siens, s’agitaient les éléments funestes d’une révolution.
Au milieu d’une telle complication, il fallait un pontife
(t) B*Iuze, II* ViU, p. 278
(2) Le pape flt tracer œs fortifications par Jean-Ferdinand d'Hérédia , chitelain d'Emposle, chevalier de Saint-Jean, qu'il fit général tant pour Avignon que pour le Gomtat-Venaissin. Ces provisions sont du 28 décembre 1547. Le pape voulut que l'enceinte de la ville fût vaste, et qu'on y renfermit les faubourgs avec le grand hôpital fondé par Bernard d'Atsas et par Marie Grossis, son épouse. (Manusc. Fornér)’, I. V, p. 454, bibliothèque de Carpentras.)
, rOLITIQUE DE CLÉMENT VI.
actif, énergique. Heureusement Clément VI se trouva à la hauteur de sa position; son coup d’œil lui fit juger de l’état des choses, et sa politique se mit sur-le-champ à l’œuvre. D’abord, il importaitde maintenir, entre la France et l’Angleterre, les traités dont l’une et l’autre se reprochaient la violation. Outre le dévouement du pape à la première de ces puissances et à 5on monarque, un autre motif le poussait à prévenir le retour d’une guerre où Philippe n’avait éprouvé que des revers : il comptait sur la France et son roi pour réaliser enfin le projet tant de fois conçu d’une expédition sainte. Ce motif semblait même le préoccuper uniquement, car il écrivait au cardinal de Palestrine, Pierre Desprez, et à celui de Ceccano, envoyés pour traiter avec les deux puissances : « Enhardis « par nos funestes dissensions, le Soudan d’Égypte attaque « l’Arménie, et les musulmans d’Afrique réunissent leurs <f efforts pour soumettre l'Espagne au joug de Mahomet. « Mettez tout en œuvre pour amener les rois à la paix ; déu clarcz nuis toutes les alliances et tous les traites conclus « pour fomenter la guerre; et, si les rois ou leurs con- « seils s’opposent à la suspension des hostilités, munis de « notre pouvoir apostolique, ordonnez-la, promulguez-la << vous-mêmes, et, s’il faut des anathèmes pour arrêter cc les préparatifs de la guerre, employez les anathèmes (1).»
L’armée française et l’armée anglaise étaient campées devant la ville deVannes. Les deux négociateurs « souvent « chevauchèrent de l’un ost à l’autre pour accorder les « partis ; mais ils les trouvèrent si durs et si mal des- « cendans à accord, qu’ils ne les pouvoienl approcher de <c nulle paix. » Mais l'intempérie de la saison ayant considérablement affaibli les forces des deux partis, et ralenti
(1) Raynald, ann. 1342, n° 11.
92 HISTOIRE DE LA PArAÜTÉ, LIV. VII.
dans les seigneurs l’ardeur de la guerre, « si commen- « cèrenl les cardinaux à traiter pour avoir trêves à durer « trois ans. Ce traite passa » et fut signé à Malestroit, le 19 janvier 1345, en présence des légats (1). Ce n’étaient là que des préliminaires ayant pour but de mener à un résultat plus positif ; car il était décidé que, pendant l’intervalle de la trêve, les deuxTnonarques enverraient à Avignon leurs plénipotentiaires pour traiter d’une paix définitive. Le pape devrait assister aux conférences, non comme arbitre, mais comme médiateur; les princes l’avaient ainsi voulu (2). Mais, quelque mouvement que se donnât le pontife, quelque puissant que fût chez lui l’art de séduire et de plaire, il ne put amener les partis jusqu’à la paix: les Anglais l’accusèrent même de partialité envers la France, cl l’on dut SC contenter de cette trêve de trois ans, qui ne fut pas même observée (3).
Clément VI réussit mieux à senir les intérêts de sa patrie en préparant le traité qui devait réunir le Dauphiné au domaine royal. Cette province avait alors pour souverain Humbert II, individualité médiocre et pourtant originale, réunissant dans son caractère les éléments les plus divers; renfermant à la fois dans son esprit les connaissances les plus étendues (4) et les idées les plus faibles cl les plus étroites : pieux jusqu’à l'extase, et se faisant excommunier par le pape pour ses résistances à l’Église ; dépourvu d’énergie dans ses mœurs comme dans sa fi-
(1) Froissarl, I. 1, c. ccxi. — Daluze, III* Vila, p. 284. — Du Tillel, Recueil de traités entre les rois de France et d'Angleterre, p. 223, édit, de 1617.
(2) Non ut judice sed ut privata persona et amico communi , non in forma, nec in figura judicii. (VValsingh., in Edward.)
(3) Raynald, ann. 1314, n° 61 , — Baluze, 111* Vite, p. 284.
(4) fiene litteratus. (Alb. Argent., p. 130.)