LE DAUPHINÉ ACQUIS A LA FRANCE
gure (1), et sachant au besoin trouver des vertus guerrières. Nature complexe, à la fois ascétique et chevaleresque, mais inconstante par-dessus tout; soupirant vers le cloître, et cherchant des aventures ; parcourant successivement tous les degrés les plus divers de la conditionsociale sans s’arrêter à aucun; personnage enfin le plus bizarre de l'histoire, apres avoir été le prince le plus singulier de son siècle.
Depuis que l’unique héritier d’Humbert était mort au berceau, et que tout espoir de le remplacer s’était évanoui, ce prince, embarrassé de ses États, cherchait autour de lui à qui il pourrait les remettre. 11 jeta d’abord les yeux sur le roi de Naples, Robert d’Anjou, et envoya en Italie Tête-Grosse,- l’un des officiers de son conseil, pour communiquer au monarque les conditions auxquelles rl prétendait céder sa couronne. Mais, soit que les demandes d’Humbert fussent excessives, soit que Robert se défiât du caractère inconstant du dauphin, les négociations n’eurent aucun résultat (2). On l’apprit à la cour de France, el l’on chercha aussitôt à tourner les intentions d’Humbert au profit du domaine royal. Philippe de Valois réussit ;i l’attirer à Paris ; le dauphin y vint sans défiance. Mais, lorsqu’il se rendait chez le roi, un affidé lui dit à l’oreille : « Faites tout ce qu’on vous demandera (5).» Introduit dans le cabinet du monarque : « Mon oncle, lui dit ce dernier, je « vous donnerai de l’argent, el vous ne vous opposerez « point ;» ce que je veux (4). » Humbert comprit aisément
(1) Facicm quasi muliebrem habens. (Albert Argent., toc. cit.)
{i} Valbonnays, Histoire du Dauphiné, I. I, p. Stt.
(3) Quidam eum salulans in transita dixit ei : Pacitc quicquid petetur a vobis. (Alb. Argent., p. 130.)
(4) Avuncute, cupio quod rccipias pecuniam, et sis servitor meus, an- Duens omnibus factis mois. (Id., loc. cit.) — C’est là une llattcrie. Humbert
OÙ l'on en \onl.iit venir; il fit des réponses évasives, et s’échappa de Paris le plus vite qu’il put. Il croyait s’être mis ù l’abri des serres du vautour : il se trompait. Avignon allait devenir pour lui plus dangereux que Paris. Soigneux •<le gagner les bonnes grâces des papes, le dauphin s’était fait une habitude d’aller grossir le nombre de leure courtisans. Avignon ne Larda pas à le revoir; c’était le moment où Pierre Roger deveuaitClémenl VI. 11 trouva là et les caresses séiluisantes du nouveau pontife, dont le cœur ne faisait qu’un avec celui du roi (1), et le duc de Normandie, qu’avait attiré la cérémonie do couronnement, et les sollicitations recommencèrent. Humbert, si puissamment attaqué, ne fut plus maître de lui-même. D’ailleurs, accablé de de,tles et ne pouvant subvenir à ses dépenses, il avait un besoin impérieux d’argent. On lui proposa des avances considérables sur sa succession, et il finit par accepter. Le roi, informé de l’éLal des choses, envoya promptement des commissaires pour terminer l’afiiiire. Ces commissaires étaient l’évêque de Clermont, Guillaume Flotte, chancelier de France; Pierre de Cugnières, avocat du roi, et Béranger de Monthaut, archidiacre de Lodève. Humbert eu nomma de son côté. Ces commissaires réunis tinrent plusieurs conférences en présence du pape, et la cession du Dauphiné fut résolue en faveur de Philij)pe, duc d’Orléans, second fils de France, ou de tel autre des enfants
n'éuil point oncle de Philippe de Valois : il n'élail que son cousin, étant lils deBéatris de Hongrie, tille de Charles Martel, oncle du roi de France. , (1) Cujus et regis Franciœ unnm cor crat. (Alb. .\rgent., p. 15t.) — Je lis dans le Manuscrit de Fornery, 1. V, p. 407, que Clément VI avait d'abord voulu traiter avec Humbert pour acquérir le Dauphiné au Saint- Siège, mais que, examinant qu'il allait .s'attirer bien des alTaires, et que scs trésors ne lui fourniraient pas la somme sufOsante pour payer le vendeur, il travailla pour la France. Je n'ai pu découvrir sur quoi éUiit fondée cette assertion.
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du duc de Normandie, à son défaut (1). Cet acte important fut accompli au bois de Vincennes, le 25 avril 1343(2).
Toutefois, le traité définitif de cession ne fut pleinement ratifié que six ans après, au mois de mars 1349, î\ Romans, où se rendirent de nouveau les commissaires du roi. On changea une partie des dispositions du traité de 1343, notamment celle qui concernait le successeur du dauphin, qui ne dut plus être Philippe, duc d’Orléans, mais bien Charles, fils aîné du duc de Normandie (3). Ainsi, grâce aux bons offices de Clément VI, le monarque français, au milieu des pertes que l’Angleterre faisait essuyer à ses domaines, acquit, d’un trait de plume, une des plus belles provinces de France. Humbert, qui n’avait eu d’abord en vue que d’assurer à la maison de Valois une succession, ne tarda pas à donner son abdication pure et simple, dans une assemblée tenue à Lyon, le IG juillet 1549 (1); puis, le lendemain, il entra dans le couvent des Frères Prêcheurs. Quelques jours après, le souverain du Dauphiné n’était plus qu’un simple moine (3). Plus tard. Clément VI l’ordonna évêque et le fit patriarche d’Alexandrie, avec l’administration de l’archevêché de Reims, qu’il garda jusqu’à sa mort (0).
Pendant que le pape servait ainsi les intérêts de la France, il ne perdait point de vue les autres parties de la monarchie chrétienne. Il adressait à Magnus, roi de Suède, pour sa conduite personnelle et la bonne administration de ses États, des avis sages, dont l’oubli attira sur ce nio-
(t) Valbonnays, Hist. du Dauphiné, t. 1, p. 526, et t. II, preuve ciixvi.
(2) Voir la preuve clxivi.
(3) Id., t. II, preuve cclxhv.
(4) Id., l. Il, preuve cclixv.
(o) Id., preuve ccLxxiix.
(6) Id., l. I, preuve r.r.cui. .
mSTOinE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VII.
narque la colère de son peuple et le précipita du trône (1). D’un autre côté, le cardinal de Rhodez, Bernard d’Albi, se rendait en Espagne pour réconcilier les rois de Castille et d'Aragon (2). Le cardinal Aymeric de Chàtelus était déjà dans la Toscane pour y calmer les dissensions (3). Enlin le cardinal Gurtil descendait en Lombardie, pour relever, dans cette portion de la Péninsule, l’influence pontificale (i). De toutes les missions, celle du cardinal Curtil était la plus difllcilc et la plus importante: la plus difficile, car la Lombardie ne renfermait pas seulement les partisans les plus nombreux, les plus puissants, les plus actifs du parti gibelin; comme elle était la porte de l’Italie du côté de l’Allemagne, Louis de Bavière la travaillait encore par ses intrigues, afin de s’en faire un point d’appui pour une seconde expédition. 11 s’agissait donc d’y neutraliser l’action de ce prince, d’y éteindre, s’il était possible, toutes les discoixles, d’en réunir enfin les souverains et les peuples par les liens d’une même amitié, d’un même intérêt, et d’opposer ainsi une puissante confédération aux entreprises probables du Bavarois. Cette mission était encore la plus importante parce que de son succès dépendait le succès des procédures que Clément VI préparait contre Louis ; il voulait une bonne fois en finir avec ce prince schismatique ; trouvant intolérable que, depuis trente ans, Louis eût résisté à deux papes et .s’apprêtât à en braver un troisième.
En effet, plus que jamais Louis de Bavière donnait au Saint-Siège de sérieux motifs de se plaindre de lui. Pour se venger, sans doute, des échecs répétés qu’il avait éprou-
(1) Ibynald, aiin. 15.15, ii° 41.
(2) Id.', ann. 1545, n" 28.
(5) Id., ann. 1512, n»22.
(4) Id., ann. 1542, n° 19.