‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 39 sur 146 · LA REINE ÉLISABETH A NAPLES. H · texte numérisé non relu

LA REINE ÉLISABETH A NAPLES. H

procurer un habit sans la permission de la reine (I).

Cependant la cour de Hongrie avait été renseignée sur ce qui se passait dans l'intérieur du palais de Naples. On s’y était surtout étonné que le couronnement du prince André éprouvât une si vive opposition, et, comme ce point, dans la situation des affaires, était de la plus haute importance, un voyage de la reine Élisabeth, mère d’André, fut jugé nécessaire pour en accélérer l’accomplissement. La veuve de Charles-Robert était une princesse de la plus haute considération, et l’on ne doutait pas que sa présence à Naples n’y changeât la face des choses. Élisabeth partit donc de Wisgrad au mois de juin de l’année l.)43, et fit son entrée à Naples le 24 juillet. Jeanne, avertie de .son arrivée, sembla s’étudier, par la magnificence qu’elle mit dans sa réception, à faire oublier à sa belle-mère ses torts envers son fils. Élisabeth ne se plaignit point; mais son premier soin, après avoir pris ses conseils, fut d’envoyer h .Avignon une ambassade honorable, composée de six personnages de la plus haute distinction : c’étaient Nicolas Palatin, Paul, intendant de la maison royale; Thomas Ruff, Thomas Petrowitz, l’évêque de Nitrie et l’archevêque de Bénévent. Leur mission était d’obtenir de Clément VI le couronnement du prince André. Le séjour d’Élisabeth à Naples fut de deux mois. Deux mois de contrainte pour Jeanne , c’était un siècle ! Sa dissimulation ne put aller jusqu’à ce terme. Un instant comprimés, ses vices ne tardèrent pas à se faire jour : sa légèreté, son indiscrétion, son peu de foi, le dédain pour son époux (que trahissaient ses manières ), son faste, son insolence, éclatèrent bientôt aux yeux de la grave Élisabeth. Celle-ci se permit d’a-

(I) Vis posset sine licentia regina; unara facerc robbam. (Doniinici de Gravina, p. 535.)

l-a) IIISTÜIIIF. DE LA PAPAUTE, LIV. Ml.

bord des observations douces et amicales, ensuite des réprimandes sévères (!}. Mais, voyant que la douceur et la sévérilé trouvaient égalemeiil le cœur de Jeanne insensible, elle prévit des malheurs pour son lils, et ne déguisa pas son dessein de l’emmener avec elle en Hongrie (2), sans attendre l’effet de ses négociations à la cour pontiCcale. Mais, pour prévenir ce coup, qui aurait eu un fôcheux retentissement, l'impératrice, la duchesse de Duras et plusieurs grands seigneurs de la cour unirent leurs efforts. Jeanne elle-même sut trouver, dans cette occasion, des caresses touchantes ; la reine céda aux promesses ; on répondait de son lils, et elle prit congé de lui. Infortunée, qui ne savait pas que ceux qui lui promettaient le salut du prince étaient précisément les loups qui voulaient le dévorer ! Elle n’avait pas quitté la Péninsule que Jeanne, à qui la politique avait imposé jusqu’alors quelque modération envers son époux, donna un libre cours à ses mauvais procédés envers lui, et distribua tous les emplois du gouvernement entre ses conseillers pervers (ô).

Il y eut toutefois un moment où ces humiliantes persécutions semblèrent toucher à leur terme. On apprit tout à coup à Naples, vers la fin d’août lôî’3, que le couronnement d’André avait été ordonné par le pape. Après de longues discussions sur la question do savoir si cette cérémonie devait être accordée au prince hongrois comme une faveur ou bien comme une justice (4) , les ambassadeurs d’Élisabeth avaient fini par l’obtenir à titre défaveur et au

(1) Thwrocz, Chron. Iliingaroruni , Ut* pars, c. iv. — DoiiQiii, Rerum ttiingar. Üecad., 1. X, dec. n*.

(2) Cognoserns nrqiiitiam suie nunis, cogitavit iitilius pro vila fitii secum fllium smitn rcporlare. (Dominici de Cravina, p. 535.)

(3) Id., toc. cil.

(4) Letlrc de Clcmcol VI, ap. Itaynald, ann. 4346. ii" 55.

ASSASSINAT DU KÜl ANDRÉ. • |0|

prix d’une réiribulion de 44,400 marcs d’argent (1), et un internonce spécial, l’évéqiie de Chartres, Guillaume .4.raici, se rendait à Naples pour accomplir celte cérémonie (2). Cette nouvelle rendit le courage à .\ndré; l’on, dit qu’il fit faire une bannière sur laquelle, à côté de ses armes, étaient peints des signes emblématiques de vengeance (â), et l’on ajoute que sa bouche laissa échapper contre ses adversaires d’imprudentes menaces (4).

Ceux-ci résolurent d’en prévenir l’effet. Le couronnement était fixé au 20 septembre, et l’internonce arrivait à Naples lorsque, le 18 , éclata le plus horrible des complots. I>a veille, les conjurés se présentèrent au prince, et lui dirent : « Seigneur roi, si Votre Majesté y consent, nous « irons demain du côté d’Ürticelli avec nos chevaux, nos « meutes et nos faucons, jouir des plaisirs de la chasse. a Nous nous rendrons ensuite à Capoue , puis à Aversa, « visitant ainsi, l’une après l’autre, les résidences royales « de la Ten’e de Labour. » Simple et sans mauvais soupçons, le jeune prince répondit qu’il y consentait. Le lendemain, de bonne heure, André, Jeanne, sa femme, suivis des seigneurs de la cour, étaient à cheval, et partaient pour la chasse. Le soir, on arriva à .Aversa. Après un joyeux festin, qui se prolongea assez avant dans la nuit,

(1) Thwrocz, cap. cil. — DonGni, Decad. cil.

(2) Ep. Clemenlis papæ. ap. Raynald. ann. 1546, n“ 44 el 45.

(5) In quodam vexillo suo regali fado de novo, pr,xlerarma sua regalia, depÎDgi fecit quamdam manaram et cippum quod omnibus publiée demonstravit. (Dom. de Grav,, p. 359.)

(I) Ipse, tanquam virtuosus et audax, verbo et facto monstrabal se velle punire aliquos quos videbat criminosos et male su habentes. (Baluze, 1* Vila Clemenlis VI , p. 246.) — Cum quidam e regni proccribus jam præcognitam sevcritalem regii juvenis el forte raerilam indignationcm limèrent, conjurantes in eum. iBoccacio, de Cas. vir. illust.)

les convives se séparèrent pour se livrer au repos. Déjà le silence .se faisait dans le palais, et il n’y restait plus que les gardes destinés à veiller sur le sommeil des deux souverains. Le prince André et la reine', retirés dans leur appartement, venaient de se mettre au lit quand une voix, partie du vestibule, appelle le prince, ajoutant que des nouvelles importantes, venues de Naples, réclament incontinent sa présence. Surpris, le jeune André se donne à peine le temps de passer une robe de chambre, de chausser des pantoufles , et .se rend dans le vestibule. Là, il trouve Gayjisse de Dyonisiaco, comte de Terlice; Charles Gambatezza, comte de Murcrone, gendre de la Catanaise; Robert de Cabanes, comte d’Évoli, son fils, grand sénéchal du royaume; Charles Artus, grand chambellan, et Bertrand, son fils ; Jacques de Cabanes, grand maréchal; le comte de Leonessa; Thomas Pace et le notaire Nicolas Miliczano, chambriers du prince. Mais ceux-ci, au lieu de parler d’affaires, se précipitent sur lui avec fureur. Le prince, agile et vigoureux, résiste d’abord à cette attaque imprévue, se défendant avec les mains, faute d’armes. Seul contre tous, la partie n’était point égale : il cherche à se réfugier dans l’appartement de la reine ; mais Nicolas Miliczano lui enferme la porte; il se retourne vers les autres issues, et les trouve interceptées. Alors il appelle du secours, mais sa voix retentit en vain. 11 recommence une lutte que l’épuisement de ses forces rend de plus en plus inégale. Bertrand le saisit par le milieu du corps, tandis que les autres lui passent une corde autour du cou; puis, tous ensemble, ils le traînent vers une galerie, l’étranglent, et précipitent dans le jardin son cadavre palpitant et défiguré par d’affreuses blessures. Les clameurs d’une femme hongroise , nommée Isolda , nourrice du prince .\ndré, que le tumulte de cette horrible scène avait

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