VISION BÉATIFIQUE
suivi la même carrière, lutté contre les mômes obstacles, participe aux mêmes mérites? Pourquoi ces deux substances seraient-elles un instant séparées dans la récompense, quand elles ne l’ont pas été dans les travaux?
A ces inductions de la raison venaient s’ajouter des arguments puisés à la source de l’autorité. L’enseignement des anciens docteurs relativement à la rémunération des âmes justes n’était ni uniforme ni clair; on trouvait dans leurs écrits un égal nombre de témoignages qui déposaient pour et contre la jouissance immédiate de la vision béatilique. S’ils disaient que l’âme juste, au sortir de sa prison terrestre, transportée dans le ciel, y est mise en possession d’une félicité glorieuse, qu’elle voit l’Être éternel et se repose dans la sublimité du Seigneur, ils disaient aussi que l’âme, séparée du corps, n’est point couronnée, qu’elle est privée de la rémunération, que la vue de Dieu face à face est réservée pour l’étal où la résurrection devra placer les saints (1). On a cherché à concilier ces contradictions en supposant que les anciens docteurs entendaient, par la glorification des saints ressuscités, une augmentation, non un commencement de gloire ; une intuition plus parfaite de la nature incréée, non une simple initiation à ses mystérieux attributs; une consommation définitive en Dieu, et non une première immersion dans les profondeurs de son essence infinie. Mais celle explication, si plausible qu’elle soit, ne suffit point à dissiper tous les nuages, cl nul ne peut se flatter d’avoir saisi la pensée précise des Pères. Du reste, l'Église n’avait encore aucunement fait pressentir sa manière de voir à cet égard. Il est donc permis d’affirmer,
(1) Voir, cnlrc «litres, S. Chrysostomc, hom. XXVIll, in Epist. ad Hebr.; hom. XXXIX, in Epist. 1“ adCorinth; — S. Hilaire, in psalir.CXX; — S. Ambroise, lib. de Bono morlis, passim;— S. Augustin, in psalm. XLIII; de Civil. Dei, I. XX, c. xm.
sans crainte de se tromper, que, à l’époque où le sentiment de Jean XXII fut débattu, la foi catholique n’était ni dévcloj)pée ni fixée sur l’état des âmes justes immédiatement après la mort (I).
Ici l’on ne doit pas se méprendre sur le sentiment de Jean XXII, et croire que le pontife soutenait que les âmes des justes sont exclues du ciel. Bien avant de mettre au jour l’opinion que nous venons d’exposer, Jean XXII avait nettement enseigné, soit dans la bulle de canonisation de saint Louis, évêque de Toulouse, soit dans la formule de foi pour le roi d’Arménie, la présence dans le ciel des aines des justes après leur mort. « Ainsi, lors meme, dit le père « Bcrthicr, que le pape semblait incliner vers l’opinion du « délai de la vision intuitive jusqu’au jugement, il tenait « néanmoins sans aucun doute, et sans avoir jamais eu « besoin de justification sur cela, que les âmes des justes « étaient reçues dans le ciel, et qu’elles jouissaient d’une « sorte de béatitude; bien plus était-il éloigné de penser, « comme Calvin l’en a accusé dans ces derniers siècles, « que les âmes n’étaient pas immortelles (2). »
Jusque-là, sinon la croyance, du moins l’opinion des fidèles avait généralement été pour le sentiment que les âmes justes, admises dans le ciel après la mort, y jouis-
(1) Mosheim (iDStUutionum historiæ occlesiaslica! iintiquæ et rcccntioris, 1. IV, in-4°, Uclmstadt, p. 572) blesse donc la vérité et la bonne foi quand il dit : At sub vUa finem (Joannet XXH) in publieam prope univertæ Ecdtsiœ reprehensionem et animadversionem incurrebat. Le savant réforme ne pouvait ignorer qu'aucune définition doctrinale n'avail déterminé la croyance des chrétiens sur le point de la vision béatifique dont il est ici question ; que ce qui est aujourd'hui un article de notre foi était alors du domaine de l'opinion, et qu'ainsi un théologien pouvait, sans encourir le bUme de l'Église, défendre le sentiment énoncé par Jean XXII, surtout s'il était disposé, comme ce pontife, à se soumettre au.x décisions de l'Église.
(2) nUt. de l'Église gallicane, l. XIII, p. 192.