VISION BÉATIFIQUE
sent sur-le-champ de la vision intuitive. Les discours du pape produisirent un fâcheux effet. Des murmures éclatèrent; on cria au scandale, à l’hérésie (I). Jean trouva ses adversaires surtout parmi les Frères Prêcheurs, et l’un des religieux de cet ordre, nommé Thomas Vallée, osa publiquement réfuter le pape. Ce n’était point à un simple moine qu’il appartenait de se poser en contradicteur du chef de l’Église. Aussi le téméraire dominicain fut-il arrêté, jeté en prison, et défense faite à tous les religieux de l’ordre de prêcher dans la ville d’Avignon (2). Ces faits se passaient en 1 ô31 . Or, soit que la sévérité du pape eût paralysé l’essor des esprits, soit qu’il n’insistât plus lui-même sur ce qu’il avait avancé, la question de la vision béatifique tomba pendant deux années dans un oubli complet. Mais à cette époque un incident la réveilla tout à coup comme un feu caché sous la cendre. Gérard Eudes, général des Frères Mineurs, et Arnaud de Saint-Michel, dominicain et pénitencier du pape (5), arrivèrent à Paris. Ils étaient chargés par Sa Sainteté de passer en Angleterre |)our y négocier la paix entre ce royaume et l’Écosse. Pendant le .séjour que ces nonces firent à Paris, en attendant l’occasion de remplir leur mission, le général des Frères Mineurs eut l’imprudence de soulever dans les Écoles le sentiment du pape sur la vision béatifique. L’Université de Paris était la plus savante, mais aussi la plus turbulente du monde. L’opinion du franciscain excita parmi ses écoliers une véritable émeute scolastique; on s’écria que le religieux n’avait été envoyé en France que pour y corrorn-
(1) Multos scandalizaverat. (Conlhi. Gullicl. Nang., ad ann. 1555.)
(2) Gobelini, Persouæ cosmodromium , ætate VI“, c. ixii. — Contin. Gulliel. de Nang., toc. cit. — Gualv. de la Flamma Opuscnlum , ap. Mural., (. XII, p. 1006.
(5) Wading., Annales Minornm, ann. 1555, n° 10.
IIISTOinE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VI.
pre la foi, que l’erreur de Gérard Eudes ne pouvait passer sans cliâliment. En vain Arnaud de Saint-Michel chercha à calmer ces passions émues ; il n’y réussit point. Les réclamations étaient arrivées jusqu’aux oreilles du roi. Gérard Eudes se rendit auprès du monarque pour se justifier. Philippe, craignant d’être séduit parles discours d’un homme rompu aux subtilités de l’école, ne voulut l’entendre qu’en présence de dix maîtres en théologie, dont quatre appartenaient à l’ordre des Frères Mineurs. Le roi demanda à ces tliéologiens, en présence du général, ce qu’ils pensaient de la nouvelle doctrine. Tous s’écrièrent à Tinslant qu’elle était fausse, hérétique, et la flétrirent de leur réprobation. Gérard Eudes, sans se déconcerter, s’efforça d’en soutenir l’orthodoxie (1); mais le roi, entrant en colère, lui adressa de vives réprimandes, et le menaça, s’il ne se rétractait, de le faire brûler comme un patarin ; ajoutant que, si le pape soutenait un pareil sentiment, il le regarderait comme hérétique (‘2). C’est peut-être lû tout le fondement de l’assertion de ceux qui veulent que le roi ait mandé au pape qu’il le ferait brûler sauf rétractation. 11 n’est pas probable qu’une pareille menace ait pu échapper au roi, même dans un moment de vivacité; à plus forte raison nel’est-il pas qu’il l’ait écrite. Elle n’était conforme ni aux mœurs du temps, ni au respect que le roi avait pour le pape. Au reste, elle ne se trouve dans aucune lettre de ce prince, et son existence repose uniquement sur le témoignage de Pierre d’Ailly, qui, soixante-treize ans après la mort de Jean XXII, la cita dans un discours prononcé en présence du clergé français, réuni à l’occasion du schisme (5).
(1) Contin. Gulliel. de Nang., toc. cit.
(2) Giov. Vill., 1. X, c. ccxxv.
(5) Le roi manda tors Jean XXII qu'il se révoclU, ou qu’il le feroit ardre.
VISION BÉATlFiyUE. 31
A la nouvelle de ce qui s’élait passé à Paris, Jean XXII se hâta d’écrire à Philippe de Valois une lettre pleine de modération, dans laquelle il justifiait l'opinion qui lui était attribuée, disant qu’il n’avait rien avancé de lui-même ; qu’il s’était borné à citer sur ce point, dans scs sermons, les textes de l’Écriture et des saints Pères ; qu’au reste, ses sermons étaient entre les mains de l’archevêque de Rouen, auquel il les avait remis pour les communiquer â Sa Majesté. Puis il l’exhortait à n’user ni de châtiment ni de menace contre les partisans du délai de la vision héatifiquc ; ajoutant qu’il fallait laisser les théologiens débattre librement leurs opinions sur cette matière jusqu’à ce qu’il plût au Saint-Siège apostolique de prononcer (1). Le pape témoignait assez parla qu’il n’avait aucun parti aiTêté sur la question en litige, et que, pour se décider, il désirait joindre aux siennes les lumières des autres. En effet, autour de lui, il ordonnait aux prélats et aux docteurs de rechercher avec soin tout ce que la tradition renfermait de témoignages divers sur la vision béatifique (2).
Cependant, malgré ces précautions, quelques-uns ne croyaient pas à une impartialité complète du souverain pontife sur ce point, et sa conduite était l’objet de commentaires malins qu’il s’efforçait de repousser. Philippe de Valois répondit à Jean. Sa lettre était respectueuse, mais il y suppliait le pontife d’abandonner de pareilles questions, parce que le chef de l’Église devait se contenter de terminer les disputes sur la foi, non les provoquer. Le roi de Naples lui écrivit dans le même sens (3). Sur ces
(Bourgeois du Chastenet, Preuves de la DOiivcllc histoire du concile de Constance. in-i°, p, 133.)
(1) Raynald, ann. 1333, u" 4G.
(2) Id., ann. 13SI, n"27.
(3) Giov. Vill., I. X, c. ccuviii. Non si conveniva a papa di muovere le
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entrefaites, l’université de Paris porta sa décision dans une célèbre conférence tenue au cliâteau de Vincennes. Tous les maîtres en théologie, tous les évêques et abbés qui se trouvaient à Paris y assistèrent. Deux questions furent soumises aux délibérations de l’assemblée, savoir : 1° les âmes des saints voient-elles actuellement la face de Dieu? 2° la vision qu’elles ont de l’essence divine finira-t-elle au jugement général pour être remplacée par une autre? L’assemblée tout entière répondit affirmativement sur la première question, et, sur la seconde, quelques théologiens seulement dirent qu’après le jugement général la vision serait plus parfaite. Sur la requête du roi, on rédigea un acte authentique de cette décision • trente docteurs y apposèrent leur sceau, et clic fut envoyée à Avignon (1).
Cependant cette querelle théologique, qui n’excitait en France que des mécontentements, menaçait en Allemagne de se tourner en révolution. Michel de Césène, Guillaume Occam, Bonagratia de Bcrgamc et les autres factieux réfugiés à la cour de Louis de Bavière, avaient vu avec une maligne joie le souverain pontife engagé dans une discussion dont s’alarmait la foi simple des fidèles. Cet incident réveilla toutes leurs espérances. A leurs yeux Jean XXII était un hérétique qu’il fallait dépouiller une bonne fois de la dignité papale. Louis, mécontent de l’issue de ses dernières tentatives de réconciliation près de la cour romaine, appuyait ces mouvements schismatiques. Il fut décidé qu’un concile serait convoqué sous le patronage de l’autorité impériale, et que, dans cette assemblée, Jacques de Cahors serait déposé. On devait inviter à ce
question! sospelte contra la fede catholica, ma che le inovesse, decidere et cslirpare.
(I) Contiu. Uulliel. de Nang., loc. cil.
MORT DE JEAN XXll, ' 55
concile les princes de l’Empire. D’irrécusables témoignages nous apprennent que le cardinal Napoléon des Orsini, cédant ou aux promesses de Louis ou aux inspirations d’une haine secrète contre Jean XXll, était entré dans cette odieuse conjuration; qu’il devait faire scs efforts pour entraîner les autres cardinaux, et, sans quitter la cour, y favoriser toutes les manœuvres de la cabale. De son côté, Louis de Bavière devait envoyer à tous les rois et princes et faire afficher aux portes du palais apostolique d’Avignon un appel de tous les actes de Jacques de Cahors, tandis qu’on rédigerait, au nom de l’archevêque de Trêves et de l’évêque de Wurzbourg,une citation solennelle. Tout paraissait s’organiser pour un nouveau schisme (1).
Mais, au moment même où s’ourdtsait cette trame criminelle, elle n’avait plus de but. Jean XXll, succombant, non aux infirmités, mais à l’âge et aux travaux, abandonnait le pontificat avec la terre. Les derniers jours de ce pontife célèbre furent dignes de tout le reste de sa vie'. Il ressentit les premières atteintes de la maladie dans la nuit du 1" au 2 décembre 1554, et, le lendemain, il se trouva assez mal pour être obligé de renvoyer un consistoire qui devait se tenir ce jour-là. Le 3,. sentant que l’heure de sa mort approchait, il manda près de lui les cardinaux. Tous s’y rendirent, à l'exception du cardinal Gaetani, absent pour cause de légation, et du cardinal Napoléon des Orsini, qui, depuis ses rapports avec les schismatiques d’Allemagne, ne voyait plus le pontife, et refusa nettement de venir. Alors, pour ne laisser aucun doute à personne sur son orthodoxie touchant la vision béatilique, le pape fit lire en présence de ces témoins une déclaration
(1) Raynald, ann. 1354, n°' 31 et seq., d'après un manuscrit du Vatican.
par laquelle « il confessait et croyait que les âmes, sëpa- « rées (lu corps et purifiées, sont dans le ciel avec Jésus- « Christ, en la compagnie des anges, et qu’elles voient « Dieu et l’essence divine face à face, autant que le coma porte leur condition; aflirmait que tout ce qu’il avait « dit ou écrit sur cette matière, il ne l’avait dit et écrit « que par /orme de conférence et non de décision, et soute mettait au jugement de l’Église et de ses successeurs « toutes ses paroles et toi^ scs écrits, tant sur la question « des âmes saintes que les autres questions (1) ».
Après cette déclaration, qui prouvait autant la force de son esprit que sa foi et sa piété, Jean XXII recommanda aux cardinaux les intérêts de J’Église, ceux de sa famille ; abolit les réserves qu'jl s’était faites sur les bénéfices, et, le lendemain, 4 décembre, après avoir entendu la messe et reçu la communion, il rendit à Dieu sa grande âme (2), laissant à l’Église de justes regrets, aux cardinaux un vide immense à remplir, à la postérité un nom à jamais illustre.
( Voir aux Pièces justificatives, n" 4 . ) Son pontificat avait durédix-buil ans quatre mois et deux joui's. On a de lui un mot remarquable sur l’opinion du vulgaire ; le voici : «Tout « ce qu’elle loue est digne de blâme ; tout ce qu’elle pense « est vain ; tout ce qu’elle dit est faux ; tout ce qu’elle im- « prouve est bon ; tout ce qu’elle glorifie est infâme (3) ! » Ce fut Jean XXII qui, le premier, conçut l’idée de construire à Avignon un palais digne de la majesté du Saint- Siège. Nous avons une bulle datée du 13 septembre 1318, par laquelle ce pape transfère à la chapelle de la Made-
(1) Raynald, aiio. 1554, n° 5T.
(2) Baluze, Vitæ, t. I, p. 178. — Giov. Vill., I. II, c. x«.
(5) Quicquid laudat vilapcrio dignum est; quicquid cogitât, Tantun ; quicquid loquitur, falsum; quicquid improbat, bonum; quicquid extollit iufame est. (Ap. Bzovium, ann. 1554, n° 2.)