CARACTERE DE RIENZI
avec eux comme s’ils eussent été vivants; il exprimait le regret de n’avoir pas vécu de leurs jours, et s’écriait souvent, au milieu du dégoût que lui causaient l’abaissement de Rome et la triste impuissance de ceux qui la gouvernaient : « Où sont-ils, les anciens Romains? Ijeurs vertus,
« que sont-elles devenues? (1) »
Or, il arriva qu’à force de voir passer ces grands hommes dans ses souvenirs, il crut qu’il était possible de les faire revivre, et que lui, Rienzi, était né pour réaliser ce • prodige. Il ignorait que la puissance du génie ne va pas jusqu’à tirer un peuple de son tombeau ; il ne voyait pas que les personnages glorifiés par son imagination ne pouvaient plus avoir de vie que dans l’histoire, et que, sur les ruines des monuments de leur civilisation, de leurs mœurs, de leur domination, s’élevaient lentement une autre civilisation, d’autres. mœurs, une autre domination. Mais, si Rienzi manquait de puissance pour ressusciter le passé de Rome, il possédait quelque chose de ce qu'il fallait pour y changer le présent, pour devenir un grand révolutionnaire. La nature l’avait doué d’une belle figure, d’un port noble et majestueux. Un sourire magique reposait sur ses lèvres : ses traits mobiles exprimaient les moindres émotions de son âme ; sa voix était forte et sonore ; et l’on sait l’influence dominatrice qu’exercent sur la multitude ces dons extérieurs (2). A ces avantages physiques, Rienzi joignait le talent, rare alors, de rendre ses idées sur-le-champ avec facilité, d’une manière saisissante et passionnée (3).
11 écrivait avec non moins de distinction , et son style bril-
(1) La Vita, c. i. Dove sono questi buoni Romani? Dov'é loro somma giustizia ? Poterammi trovare in tempo che questi Qoriscano ?
(2) La Vita, c. i.
(S) Vir faciindissimus , ad persuadendum efficax et ad oratoria prumptus. (Petrarch., Rer. Fam., 1. VI, ep. xin.)
lait surtout par l’élégance et la couleur (1). Ajoutons à cela une audace incroyable de desseins, une sagacité peu commune dans le choix des moyens destinés à leur exécution, de l’astuce au besoin, et un art tout particulier de revêtir les vues intéressées de son ambition du manteau du bien public. Mais de grands défauts se mêlaient à ces éminentes qualités, et pouvaient en neutraliser les effets. Son caractère était inconstant, capricieux, son imagination ro- . raanesque, sa vanité extrême, son jugement laiblc. .Admirateur passionné d’un monde qui n’était plus, il manquait de ces idées positives que donne la pratique du monde réel, ainsi que de cet esprit systématique qui les lie fortement entre elles et les subordonne à un but.
Malgré ses talents reconnus, l’on ne voit pas que Rienzi eût acquis, parmi .ses concitoyens, aucune célébrité politique avant l’année ^344 : à cette époque, il n’avait encore que la réputation d’un savant antiquaire (i). Mais alors il perdit un frère par un assassinat. Ix désir de venger ce meurtre, dont il poursuivait en vain le châtiment, lui inspira l’idée de sortir de la vie privée et de délivrer sa patrie de l’odieuse tyrannie qui la désolait (5). Une occasion favorable se présenta ; les treize notables ou bannerets qui régissaient les treize quartiers de la cité se disposaient .à envoyer à Clément VI une seconde ambassade pour l'engager de nouveau à revenir dans la capitale du monde chrétien, Rienzi réussit à se fiiire nommer ambassadeur, et vint à Avignon. (Voir aux Pièces justif., n° 6.) Ce fut là qu’il vit, pour la première fois, Pétrarque ; et l'on conçoit tout ce que durent réciproquement s’inspirer de sympathie ces deux naît) Pcirarch., Rcr. Fam., I.VI, ep. xiii.
(2) Diario ex ms. Vatic., ap. Biov., n° 4.
(5) Pensa lunga mano vindicare '1 sangue di suo fraie ; pensa lunga mano dirisare la cittate di Roma male guidala. (La Vila, c. i.)