‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 55 sur 146 · C. LXXXIX · texte numérisé non relu

C. LXXXIX

son très-cher ami. Le roi de Hongrie remit solennellement à son arbitrage le différend qu’il avait avec la reine Jeanne au sujet de l’assassinat du roi .\ndré son frère (I). Rienzi conduisit les hérauts du monarque hongrois devant le peuple assemblé, un jour où quelques malfaiteurs avaient subi leur supplice ; là, posant sur sa tète la couronne tribunilicnne, et prenant en main un sceptre surmonté de la croix : « Jejugerai, dit-il, les villes dans la justice, et les « peuples dans l'équité ('2). » Rienzi commen(;a, en effet, des procédures sur l’altenlat commis à Aversa ; mais il cul assez de prudence pour ne jamais prononcer de jugement (3). Un seul prince connut assez le tribun pour en faire le cas qu'il méritait : ce fut Philippe de Valois. R lui écrivit comme à un marchand, et envoya sa lettre par un archer (5).

On ne peut se dissimuler que Rienzi, dans les premiers jours de son gouvernement, n’eût fait de grandes et salutaires choses, et qu’il ne se fût rendu digne de la haute considération que les souverains et les peuples lui accordaient à l’envi ; mais il n’avait point cette modestie qui est l’effet d’une juste appréciation des circonstances cl de sa position. Enivré de tant d’honneurs, sa tète se troubla tout à coup au faîte du pouvoir ; il se crut grand lorsqu’il n’était qu’heureux, fait pour maîtriser la fortune lorsqu’il n’était que le favori d’un de scs caprices. Sa conduite changea, cl, dès lors, les hommes clairvoyants durent prévoir qu’il irait à sa ruine (.-)).

(1) Ilocscin, Gl'SI. ponlif. Leodiens., t. Il, I. II, c. xxxv.

(2) Psal. xcTi. — La Vita, c. xxii.

(5) 1(1., c. XXII et XXIV.

(4) Id., c. XXII.

(o) Giov. Vill., ]. XII, c. LXXMX, dit que les sages disaient ; Che U detla impresa del tribuno era un’ opéra fanlaslica e da poco durare.

IllENZI TRIBUN.

Le changement qui se manifesta en lui était d’autant plus choquant, qu’il contrastait davantage avec ses antécédents. On le vit, lui plébéien, lui sorti du sein de la pauvreté, lui dont l’éloquence avait si souvent exalté la simplicité des anciens Romains, on le vit affecter un luxe aristocratique, rechercher les festins somptueux, se faire un palais décoré avec une magnificence toute royale (1). Il donna à son épouse une garde, des dame.s d’honneur; et, lorsqu’elle allait par les rues de Rome, il la faisait précéder par des femmes dont l’occupation était de défendre, avec des éventails, son visage de l’importunité des mouches (2). Les litres de Irihun sévère el clément, de libérateur illustre de la ville, ne suffirent plus, selon son gré, à exprimer la dignité de sa mission ; il y ajouta ceux de candidat, de chevalier de l’ Esprit-Saint, de zélateur de l’Italie, d’amateur de l’iniivers, et de tribun awjuste. On trouve ces" dénominations emphatiques dans sa correspondance avec le souverain pontife (.3). (Voir aux Pièces justificatives, n° 1 0.) 11 fit battre monnaie à son effigie (4), ne marcha plus qu’environné de toutes les pompes de la royauté. Ixirsqu’il était assis sur son siège, il exigeait que tous ceux qui se trouvaient près de lui se tinssent debout, el que leur altitude exprimât le respect le plus profond. 11 .semblait se complaire dans l'humiliation des grands barons, et, cherchait à leur rappeler qu’il les tenait sous .son joug (o).

En même temps il méditait les plus vastes desseins : l’expulsion de la reine Jeanne, la soumission du comté de

(1) U Vita, c. XIV.

(2) lü., c. IX.

(3) tlocsem, c. mit.— Chron. Repense, p. 63.

(4) Ep. Clemenlis VI, ap. RaynalJ, ad ann. 1317, u” 14.

(5) La Vita, c. xx.

UISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. Vlll.

Provence et du royaume de Sicile au peuple romain, desseins pour lesquels il s’assurait, par des traités secrets, la coopération de Louis de Bavière et du roi de Hongrie (1).

Ce n’est pas tout ; il méditait encore la résurrection de l’unité italienne par la réintégration de la majesté impériale à Rome. Des monuments authentiques témoignent que des mesures pour l’accomplissement d'un tel dessein furent sérieusement tentées ; que Paolo Va'iani, clievalier romain, et Bernardo dei Possoli, de Crémone, furent choisis pour parcourir l’Italie, notifier à toutes les villes que leurs habitants avaient été élevés par lui la dignité de citoyens romains, et que l’élection de l’empereur appartenait au peuple romain ; leur déclarer que le choix du prince serait fait à Rome par vingt-quatre électeurs, et qu’elles eussent à y envoyer, à l'époque de l’Assomption prochaine, le nombre d’électeurs qui leur avait été accordé par les ordonnances déjà publiées à cet égard (2). L’ambition de Rienzi se démasquait ici : il voulait arriver lui-méme à l’empire ; plusieurs le crurent alors, et Clément VI ne craint pas de l’affirmer dans deux de ses lettres (ô).

Mais, pour mériter une dignité aussi imposante que celle d’empereur, il aurait fallu à Rienzi une considération toujours croissante, et le démagogue la perdait par des extravagances qui donnaient à penser que la suprême puissance avait dérangé son cerveau. Ses actes n’étaient plus qu’une série de fantaisies capricieuses, et chacune de

(1) Rayiiatd, ann. 1317, n" 13.

(2) Isloria Pislolcsi , p. 520. — Ep. Clcmenlis VI, ap. Raynatd, ad ann. 1517, n» 14 et 13.

(5) Certas voces in cleclione romani imperatoris obtulit vcl conces.«t... ut Favoreni vestrum et aliorum populornm Itnliæ per hujusmodi adulationes subdolas et derisoria blandimenla sibi allrahat, et ad fastigium cæsariæ dignitalis... asceudat. (Ep. Ctcm. ad poptiliim romanum, ap. Raynatd, ubi supra, n° 18.)

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RlENZl TRIBUN.

ces fantaisies devenait pour le public l’occasion d’un spectacle. 11 lui prit envie de se faire armer chevalier. Cette cérémonie eut lieu le t" août dans l’église de Saint-Jeande-Lalran, à la suite de festins somptueux. Elle s’accomplit comme les précédentes, au milieu d'une pompe symbolique et d’un concours immense. La veille, Rienzi avait voulu prendre le bain dans la conque meme où l’empereur Constantin s’était , disait-on, baigné autrefois après avoir été guéri de la lèpre par le pape saint Sylvestre, et, la nuit suivante, ill’avait passée dans l’église de Saint-Jean (1 ) .

Cette cérémonie était à peine achevée, qu’il en recommença une autre non moins solennelle et non moins ridicule, en se faisant couronner publiquement de six couronnes emblématiques (2). Ces folies furent complétées par une troisième plus misérable encore. Au milieu d’une messe qu’il faisait célébrer dans la chapelle du pape Boiiiface, il se leva tout à coup, et, s’avançant vers le peuple : « Sachez, dit-il, d’une voix forte, que nous citons de- « vant nous Louis de Bavière et Charles, roi de Bohème, « qui se font nommer empereurs, ainsi que les électeurs « de l’Empire, afin qu’ils viennent justifier, les premiers, « du litre qu’ils revendiquent; les seconds, du droit qu’-ils « s’arrogent de nommer à l’Empire, attendu qu’un tel « droit a appartenu de tout temps au peuple romain. » (Voir aux Pièces justificatives, n' H.) Ces citations, rédigées par la main d’un notaire, furent expédiées sur-lechamp. Après cela, tirant son épée, il frappa l’air par trois fois du côté des trois parties du monde, en disant : « Ceci est à moi ; ceci est à moi ; ceci est à moi (3]. w Le

(1) La Vila, c. xxv.

(2) Uoesem, 1. Il, c. XXXV. — Cron. Sanese, p. 108. — Chron. Eslcnsc, t. XV, p. 440.— Istoria Pistolesi, t. XI, p. 589.

(5) Qucslo c mio, questo é mio, questo è inio. (L* Vila, c. xxvi.) Le bio-

HISTOIRE DE LA rM'AlJTÉ, LIV. VIII.

vicaire du pape, Raymond d'Orvieto, était présent à cette cérémonie. Il demeura d’abord comme pétriüé de l’audace de son collègue; puis il essaya, par l’organe d’un notaire, de protester; mais Rienzi fit couvrir sa voix par le bruit des fanfares (1), et, peu après, il lui notifia qu’il voulait être seul maître et n’avait plus besoin de son concours (2).

Les citations du tribun furent reçues comme elles devaient l’être, c’est-ii-dirc avec mépris (ô) ; d’un autre côté, le peuple ne vit point avec son enthousiasme accoutumé celte scène indécente. L’opinion publique se partagea ; les uns taxaient Rienzi de témérité, les autres de folie (4). Une indigne perfidie, qu’il commit bientôt après, augmenta encore cette première brèche faite .à sa popularité. I.e 14 septembre (5), il envoie une invitation à Stefano Colonna pour dîner au Capitole. Sous divers prétextes, il mande près de lui les deux sénateurs, Pietro Agapito Colonna et Bertboldo Orsini, Gianni Colonna, Giordano Orsini del Monte, Rinaldo Orsini di Marino, Cola Orsini,

graphe et le m.inuscrit du Vatican, publié par I!zoviu.s, disent t[ue Ricnai cita aussi le pape et les cardinaux , et la plupart des historiens l'ont répété après eux; mais les noms du pape et des c.irdinaux ont été glissés dans le texte des anonymes après coup, et sur des bruits populaires ; car iU ne se trouvent point dans l'acte qui nous est parvenu de cette citation, et jamais cette folie n'a été reprochée par le pape à Rienzi, pas même dans son procès. (Voir la Dissertation de l'abhé de Sade, t. H, aux notes.)

(1) La Vita, c. xwi.

(’2) Id., c. XXI.. Le biographe ne suit point, dans son récit, l'ordre des temps. Selon lui, Rienzi se serait défait du vicaire pontiDcal avant la cérémonie de la citation; mais Raymond d'Orvieto, dans son acte de protestation envoyé à Clément VI, se nomme encore le collègue de Rienzi. (Voir Papencordt, Pièces justificatives, n°0.)

(3) Ilæ litleræ ubi pervenerunt in Germaniam ad principes. contempUe sunt ab omnibus. (Gerra. Chron., I. XXIV, ad caleem.)

(4) Pu taie che lo riprese di audacia , e taie disse che era fantastico e pazzo. (La Vita, c. xxvn.)

(b) Ep. Nicolai ad archidiac. Leod., ap. Ilocsem, I. II. c. xxxv.

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