DÉFAITE DES BARONS
devint malade de frayeur et perdit l'appdtit et le sommeil. Cependant il se rassura un peu, et, comme la masse du peuple ne l'avait point abandonné, il essaya de réchauffer son enthousiasme par le récit de visions prophétiques. Un jour il racontait que saint Martin, qui était fils d'un tribun, lui était apparu et l’avait assuré qu’il détruirait les ennemis de Dieu. Un autre jour, il di-aitavoir vu le pape Boniface Vlll et avoir appris de sa bouche que bientôt il serait vengé dcsColonna, qui avaient si indignement traité l’Église de Dieu. Ce stratagème lui réussit, et la foule manifesta un moment encore son ancienne confiance en son tribun (I),
Iæ 20 novembre était le jour fixé, dans le conseil des barons, pour l’attaque. Leur armée, partie à minuit, arriva avant le jour au monastère de San-Ijorenzo-Fuori-le-Mura. Le jeune Stefano Colonna, prenant les devants, se présenta à la porte ; « Je suis, dit-il à la sentinelle, un citoyen roc< main, ami du bon État; veuillez m’ouvrir, je veux « rentrer chez moi. » Mais, le commandant, Paolo Buffa, répondit que la garde était changée, que, pour lui, il n’ouvrirait point, et en même temps il jeta la clef par dessus la muraille, la porte ne s’ouvrant que du dedans. Pendant ce colloque, le beffroi du Capitole appelait le peuple aux armes. Stefano, jugeant que le coup était manqué, retourna vers les siens, à San-Lorenzo, pour le leur apprendre. Ceux-ci, forcés d’ajourner l’exécution de leur dessein, ne voulurent point se retirer sans honneur, et, partageant leurs soldats en trois corps , ils décidèrent qu’ils défileraient ainsi, musique en tête, devant la porte. Déjà les deux premières colonnes avaient passé quand tout à coup la porte s’ouvre devant la troisième. Gianni
(I) La Vita, c. xxxii.
Colonna, qui la commande, s'imagine que ce sont les amis des barons qui, redevenus maîtres du poste, accomplissent les conventions, et, n’écoutant que son ardeur, il s’y précipite bride abattue et la lance en arrêt. Le peuple fuit devant lui. Tout était gagné si les hommes d’armes de la troisième colonne eussent suivi leur chef; mais ils restèrent immobiles. Le courage revint aux Romains, et Gianni, exposé à leurs coups, périt sur la place (1). Dans ce moment, Stefano Colonna reparaît, il appelle son fils à grands cris ; il vient pour le secourir ou le venger. Mais seul encore il franchit le seuil de la porte, .\tteint d'un coup de pierre à l’instant où, jugeant tout effort inutile, il se retournait pour s’enfuir, il est renversé à son tour et massacré. Sa chute fut le signal de la déroute. Tous les barons se dispersèrent, emportés par la frayeur. Iæs Romains n’eurent que la peine de tuer ceux qu’ils purent atteindre (2).
Si quelque chose peut égaler la honte d’une semblable défaite, ce fut la stupidité avec laquelle Rienzi jouit d’une victoire qui ne lui ,avaii pas même coûté la peine d’en être spectateur. Au lieu de poursuivre son avantage, de fondre .sur les rebelles éperdus, désunis, et de les détruire, il s’amusa à donner au peuple le burlesque spectacle d’une procession triomphale, dans laquelle, le sceptre en main, la couronne en tète, il monta au Capitole et déposa dans l’église d’Ara-Cœli les insignes de sa dignité. Là, tirant son épée du fourreau et l’essuyant à un pan de son habit: « J’ai coupé, dit-il, les oreilles de quelques tètes que ni « pape ni empereur n’avaient jamais pu couper (5). w En-
(1) La Vita, c. xixtu.
(2) td., c. iMiv. — Cron. di Bologna, p. 407. — Giov. Vill., t. XII,
c. CIV.
(3) Uai moziata ’rccchia di taie capo, che non ta poteo tagliare papa ne’ mpcratorc. (La Vila, c. xnv.)