‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 59 sur 146 · LE LÉGAT BEBTHAND DE DEUX · texte numérisé non relu

LE LÉGAT BEBTHAND DE DEUX

OU avec un vicaire pontifical ou tout autre collègue, selon que les circonstances le permettraient. S’il ne se soumel- Liil point, le légat avait ordre de le priver de son office de directeur, de le frapper mémo d'excommunication, si les soupçons d'hérésie que l’on répandait sur son compte prenaient de la consistance ; d’exhorter le peuple romain à se détacher de lui, et de jeter l’interdit sur la ville. Dans ce dernier cas, et pour contraindre par les armes le trihun à la soumission , le pape annonçait à Bertrand de Deux qu’il avait nommé gouverneur des possessions ecclésiastiques Guichard de Camhronne, son neveu. Cette lettre portait la date du 3 novembre (I). .

Bertrand de Deux était du village de Blauzac, au diocèse d’Uzès ; il avait d’abord été archevêque d’Embrun, puis le pape Benoît XII l’avait élevé au cardinalat avec le titre de Saint-Marc. En 1333 il fut envoyé au delà des monts, en qualité de nonce, pour pacifier la Lombardie. En 1355 il reçut la mission d’aller à Rome réconcilier les Colonna et les Orsini, persuader aux Romains do n’admettre à l’avenir, pour le gouvernement de la ville, que des magistrats dépendants du pape, et recevoir le serment de fidélité de Robert do Naples. Depuis le meurtre d’André, il éUiit dans ce dernier royaume pour y faire respecter les droits du Saint-Siège et livrer au glaive de la justice les complices de l’assassinat du prince (2). Le cardinal Bertrand avait donc vieilli dans les légations ; c’était le politique le plus expérimenté du Sacré Collège ; il possédait à un degré supérieur l’art de cacher à ses adversaires les fils du réseau dans lequel il voulait les enlacer.

Les ordres apostoliques reçus, le légat se mit en devoir

(1) Raynald, ann. 15J7, n“ 17.

(2) Zephirino Re, p. 170. — Aubory, Hist. générale des cardinaux, t. I. p. 438.

184 HISTOIBE DE LA PAPAUTÉ, LIV. Vlll.

de les exécuter. Pour être plus à portée de l’état des choses, il quitta Naples et vint s’établir au Vatican. C’était l’époque où Rienzi, à la tête des milices de la ville, guerroyait hors des murs contre les seigneurs coalisés; le premier acte par lequel le légat signala sa présence fut d’envoyer au tribun une sommation de revenir aussitôt pour entendre les ordres du pape. Ces ordres étaient probablement ceux contenus dans la lettre du pape. Peut-être le légat n’avait-il pour but que de mettre fin à des hostilités que n’approuvait pas la cour pontificale. Or, soit que Rienzi pénétrât les vues du cardinal, soit qu’il eût à cœur de montrer qu’il pouvait braver son autorité, il ne revint â Rome que lorsqu’il lui plut. Alors il alla trouver le légat : « Vous « nous avez mandé ; qu’avez-vous à nous ordonner ? — « J’ai à vous communiquer plusieurs instructions de la « part de notre seigneur le pape, repartit le cardinal. — « Et quelles sont ces instructions?» reprit insolemment le tribun. Rienzi mit dans ces dernières paroles un tel air de dédain, qu'il ferma la bouche au cardinal. On se sépara sans rien ajouter (t). Rientôt la défaite des barons et la victoire du tribun anéantirent les projets de Rerlrand de Deux, qui se vit forcé de fuir à Montefiascone, et là d'attendre les événements (2). De cette ville il entretenait des rapports avec les barons, et s’entendait avec eux sur les moyens de renverser la tyrannie (3).

Cependant Rienzi, abusant de sa victoire, se précipitait dans tous les excès d’une administration arbitraire. Alors les murmures du peuple éclatèrent. C’était là ce qu’attendait le cardinal. S’armant aussitôt des foudres de l'Église, il lança contre le tribun un décret où celui-ci était excom-

(1) La Vila, c. xïsi. — Cron. di Bologna, p. 407.

(2) Chron. Estense, p. 443. — Cron. di Bologn.i, l. XVllI, p. 407.

(5) Zephtrino Re, p. 17t.

CnUFE DE RIENZl.

munie comme hérétique (1). En même temps il publia une adresse du pape lui-même, qui appelait le peuple romain à secouer le joug d’un aventurier extravagant et rebelle (2). L’autorité de Cola, déjà minée par tant de causes de ruine, fut tout à fait ébranlée parce dernier coup. Le tribun le comprit, et, pour éviter la catastrophe qui le menaçait, il s’efforça de revenir sur les actes qui avaient le plus indisposé contre lui l’autorité pontificale. Il abandonna ses prétentions et celles du peuple romain sur l’élection d’un empereur, retira sa citation des prétendants à l'Empire et des électeurs allemands, renonça à la souveraineté sur les sujets de l’Eglise romaine (3), déposa les titres ambitieux qu’il avait jusqu’alors affectés (4), Le vicaire du pape était revenu à Rome, il le nomma de nouveau son collègue au milieu d’une assemblée populaire tenue au Capitole (5). Mais un retour forcé à l’ordre ne réhabilite point les pouvoirs que la tyrannie a usés, parce que les gens de bien n’y ont pas foi, et qu’il mécontente les méchants. Rienzi ne trouva donc aucun appui dans ses réformes, et ce qui lui restait de popularité ne suflisait pas à le défendre contre les attaques que préparait le légat.

Il y avait alors à Rome un aventurier célèbre par ses antécédents : c’était Giovanni Pipino, comte de Minorbino et palatin d’Altamura dans le royaume de Naples. Son génie inquiet, factieux, et scs brigandages, avaient obligé autrefois le sage roi Robert à le faire renfermer ; mais depuis il avait été délivré de sa prison par le roi André, à la

(1) La ViUi, c. Hxvn.

(2) Raynald, ami. 1547, n>* 18 et seq.

(3) üiov.Vill., 1. Xll, c. CIV. '

(1) Papencordt, p. 204.

(5) Chron. Esteuse, p. 445.

186 niSTOlRB DE LA PAPAUTÉ, LIV. VIII.

suite des sollicitations de Pétrarque, envoyé par le cardinal Colonna à la cour de Naples (1). Après l'assassinat du malheureux prince, le ]>alatin s’était transporté en Hongrie auprès du roi Louis pour l'exciter à venger la mort de son frère, et il attendait à Rome l’arrivée de ce monarque en Italie. Tout récemment, le tribun s’était fait un ennemi de Minorbino en le citant devant son tribunal, pour qu’il vînt y rendre compte de certaines déprédations commises par lui sur le territoire de Terracine, et en le frappant d’un décret de bannissement sur son refus de comparaître. Altéré de vengeance, le comte était sorti de Rome, et avait couru à Montefiascone combiner une contre-révolution avec les Colonna et le légat (2).

Iæ 15 décembre, parut à la porte du château Saint-Ange une afGcbe dans laquelle Luca Savelli convoquait ses amis et ses partisans pour chasser le tribun. Ce dernier envoya déchirer cette affiche, et lit poser à la place, contre Luca Savelli, une citation con(;ue en ces termes : « Nous, Coladi « Rienzi, chevalier, lieutenant du pape, notre seigneur, « ordonnons à Luca Savelli de comparaître devant nous « dans l'espace de trois jours. » On emprisonna en même temps quelques partisans de ce baron (.5). I^a nuit suivante, les cris de : « Vive les Colonna ! mort au tribun et « à ses partisans ! » retentirent tout à coup dans la ville. C’était Minorbino, qui, après s’être fortifié avec cent cinquante cavaliers sous l’arc de San Salvadore in Fesoli, excitait le peuple à se soulever. Le tribun fit aussitôt sonner le beffroi du Capitole pour réunir ses défenseurs; mais les citoyens, naguère si prompts à voler au secours de Rienzi, entendirent le reste de la nuit et le jour sui-

(1) De Sade, l. II, p. 140 et 150.

(2) Zephirino Re, p. 197. — Giov. Vill., I. XII. c. civ.

(5) Chron. Estenïc, p. 446.

CHUTE DE RlENZl.

vant la cloclie sonner sans répondre à son appel ; cliacun se renfermait chez soi et s’y fortifiait (1). La situation du tribun devenait critique. Quelques troupes dévouées l'entouraient encore : il les envoya, sous la conduite d’un officier nommé Scarpelta, attaquer Minorbino ; mais celui-ci les reçut vigoureusement, tua leur chef et les mit en déroute. Alors une frayeur mortelle s’empara de Rienzi, il crut tout perdu; des larmes coulèrent de ses yeux, et, s’adressant au petit nombre de gens du peuple qui s’étaient rendus près de sa personne : « J’ai gouverné d’une mate nière irréprochable, dit-il; c’est par envie qu’on se O montre mécontent de moi ; reprenez donc ce pouvoir « souverain que vous me confiâtes il y a sept mois, » A ces mots, que des soupirs accompagnèrent, Rienzi monta à cheval, et, suivi de ses hommes d’armes, enseignes déployées, musique en tète, il descendit du Capitole, et alla se renfermer dans le château Saint-Ange, où sa femme vint le rejoindre, déguisée en habits de Frère Mineur (2).

La victoire du comte de Minorbino avait été si imprévue, que les barons n’osèrent d’abord s’y fier, et se tinrent éloignés de la ville pendant trois jours. Les Colonna vinrent les premiers; ils furent suivis par le légat, qui fulmina de nouveau l’excommunication contre Rienzi. On nomma trois sénateurs. Bertholdo Orsini et Luca Savelli furent les deux premiers ; le cardinal fut le troisième (3). Les choses reprirent leur cours accoutumé. Quelques jours suffirent pour effacer jusqu’aux traces de l’administration tribuniticnne.

(1) Giov. Vill., 1. XII, c. CIV.

(2) La Vita. c. xxxvm. — Ciov. Vill., loc. cil.

(3) Chron. Eatensc, p. 447. — La Vita , c. xxxvin. — Ghron. Rogiense, 1. XVIII, p. 66.

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