SITUATION DE L’ITALIE. 20S
Furent étouQëcs (I). Pendant l’été, les chaleurs et les travaux de la campagne diminuèrent un peu le concours. Mais, vers la lin de l’année, et à mesure que le terme de l’indulgence approchait, il redevint aussi considérable que les premiers jours. Les gens du peuple étaient venus les premiers; ce fut alors au tour des grands seigneurs, des grandes dames. Rien n’était plus touchant que de voir, après un si grand désastre, tous les ordres de la société venir les uns à la suite des autres embrasser les autels du protecteur de l'Église, et demander grâce au Dieu qui frappe et qui guérit, qui punit et qui pardonne (2).
Pendant les années 1548 et 4549, l’épidémie occupe si exclusivement la scène du monde, que peu d’autres événements y ont trouvé place. L’activité humaine s’était pour ainsi dire arrêtée en présence<le cette gigantesque destruction. Mais, le fléau une fois éloigné, cette activité reprit son cours. Alors les domaines de l’Eglise, en Italie, attirèrent l’attention de Clément VI. L’autorité pontificale s’y trouvait dans les plus tristes conditions. Déjà faible avant le pontificat de Benoît Xll, elle avait été presque entièrement anéantie sous l’administration uniquement spirituelle de ce pape. Les .seigneurs auxquels le Saint-Siège avait naguère confié le gouvernement de ses villes s’y étaient rendus indépendants; d’autres avaient eux-mêmes usurpé la suprême puissance, faute d’être réprimés dans leur ambition. Ia!s Pepoli dominaient à Bologne, les Alidosi à Imola, les Manfredi à Faenza, les Pollenta à Ravenne, les Ordélalïi à Forli, les d’Este à Ferrare, les Malatesla à Rimini, le préfet Giovanni di Yicoà Yiterbe; Rome elle-même, quoique revenue un instant à l'obéissance de l’Église, après la
(I) Uenrici Rebdortr Annales, p. 440.
f (2) Malt. Vill., 1. 1, c. Lvn et seq. — Jacob. Meyenis, Annales Berum Flandrensium, iii-fol., I. XIII.
ÎU« HISTOIRE DE LA PAl'ALTÊ, LIV. 1\.
chute de Rienzi, était de nouveau retombée dans l’anarchie. L’esprit de révolte régnait de toutes parts (1).
Mais l'épidémie avait considérablement affaibli ces petits tyrans. Clément VI jugea donc qu’il lui serait facile de remettre sur leur tête l'autorité du Saint-Siège; le jubilé avait d’ailleurs laissé entre ses mains de grandes ressources pécuniaires; il ne lui manquait qu’un homme capable de les employer, et il crut l’avoir trouvé dans Hector de Durfort, son parent, qu'il venait de créer comte de Romagne. De j)rime abord, il lui confia quatre cents gendarmes provençaux, lui donna pour maréchal un gentilhomme nommé Rostaing, hardi et vaillant chevalier, et mit à sa disjwsition un trésor suffisant pour grossir cette petitearmée et l’approvisionner de tout ce qu’exigeaient les besoins de la guerre. Avec ces gendarmes, cet argent et son maréchal, Durfort quitta la Provence et se dirigea vers l'Italie. 11 sc rendit successivement à Florence et à Pérouse, où il prit à sa solde huit cents cavaliers et mille fantassins de bonnes troupes. Pendant ce temps, les lettres du pape sollicitaient les républiques de la Toscane et les souverains de la Lombardie d’unir leurs efforts .à ceux du comte de Romagne (2). En apparence, cette formidable expédition ne semblait menacer que Jean de Manfredi, seigneur de Faenza, dont la cour d'Avignon avait particulièrement à se plaindre (:l) ; mais, dans le secret de sa mission, Durfort avait l'ordre d'attaquer tous les autres tyrans { ). Ceux-ci le devinèrent, et, sc réunissant au seigneur de Faenza, se préparèrent tous ensemble à faire tète à l’orage. Depuis quelques années, un Allemand, ap-
(1) Ex ms. Valic.. ap. Rayiiald, t. XVI, ann. 1330, n" 6.
(2) Malt. VilL, I. 1, c. t.vm.
(3) Raynald, ann. 13.30, n° 6.
(4) Cron. di Rologna. l. XVlll, p. 413.
MISSION D'HECTOR DE DURFORT. i07
pelé par ses compatriotes Warner et par les Italiens Guarnieri, duc de je ne sais quelle contrée, s’était fait chef d’une troupe de bandits qu’animaient le goût des aventures, le besoin de la guerre et surtout la soif du butin. Le but de Warner et de ses soldats n'était point de fonder aucun établissement dans la Péninsule, mais uniquement de s’enrichir aux dépens des peuples. Les historiens ont donné le nom de grande compagnie à celte horde de barbares : ils nous apprennent aussi que la licence la plus effrénée régnait parmi ce ramas impur d'hommes formés au meurtre et au pillage, et dont le chef, pour inspirer plus d'effroi, prenait le lilre d’ennemi de Dieu et de la mhéric&rde (1). Les tyrans ligués prirent à leur solde celte bande sauvage (‘2).
Quant aux républiques de la Toscane, soit qu'elles se déliassent des entreprises du comte de Romagne, soit qu’elles vissent peu de profil à le seconder, elles ne répondirent point à l’appel du pape et gardèrent la neutralité. Les souverains de la Lombardie se montrèrent plus obséquieux et s’empressèrent d’envoyer leurs contingents à l’armée pontificale. Maslino délia Scala et les Pepoli fournirent chacun deux cents hommes, le marquis de Ferrare cent. Mais celui (le qui le comte reçut le secours le plus puissant, fut l’archevêque deMilan, Giovanni Visconti. Ce prélat venait loulrécemment de succéder .à son frère, Lucchino Visconli, dont l'habileté pendant un règne de douze ans avait prodigieusement étendu les domaines de sa famille. 11 dominait sur seize des plus grandes villes de la Lombardie (ô).
Depuis que la maison d’Anjou ne régnait plus à Naples que sur des provinces désolées par 1 invasion hon-
(1) Istorie Pistolcsi, l. II, p. ^89. — Murat. Annali d’Ilalia, t. XII, p. 84.
(4) Chron. Estense, t. XX, p. 436.
(5) MaU.ViII..I. III, c. n.
groise el livrées à l’esprit de révolte, la prépondérance, en Italie, avait passé aux mains des Visconti. Or, nul mieux que l’arclievèque n’était capable de l’y maintenir. Hardi, entreprenant, habile à saisir, au prolit de son ambition, les moindres circonstances, il était surtout armé de cette politique égoïste liéréditairecbez les Visconti; politique immorale, qui ne lient compte ni de l’iionneur ni de la conscience quand il s’agit de parvenir à un but. Naguère il s’était jeté dans le schisme de Pierre de Corbière, et avait accepté de la main de cet antipape le chapeau de cardinal uniquement pour plaire à Louis de Bavière. Puis, lorsque ce dernier cessa d'èlre puissant, il s’élail hâté d'abandonner le chapeau avec le pontife qui le lui avait envoyé. Bientôt nous le verrons se déclarer l’ennemi du Saint-Siège, parce que sa cupidité y sera intéressée. Mais, à l'époque dont nous parlons, il crut devoir seconder les projets de Clément VI, et envoya au comte de Bomagne cin(j cents barbules (I).
Muni de tous ces secours, Durfort partit d'Imola au commencement de mai el marcha sur Faenza. Son début fut heureux; un avantage qu'il remporta le rendit maître du pont de San-Procolo qui lui ouvrait l’Ktat de Faenza, et il forma incontinent le siège de Salaruolo (2). Mais, quand il avait entre les mains les moyens d’arriver au succès par la force, on le vit tout à coup entamer des négociations. Personne ne s’en étonna pourtant ; car les Pepoli, qui étaient r;ïmc de ces négociations, s’étaient acquis par toute l'Italienne telle renommée de sagesse, que l’on trouva tout naturel (jue le comte de Romagne s’ahandonn.àt l’inspiration de sesalliés. Mais personne ne prévoyait, à coup sûr, que ce fût l;i un jeu pour perdre les Pepoli eux-rnêmes.
(t) Malt. VilL, I. I, c. iviii.
(2) Id., 1. I. c. ivm.— Cron. di Bologna, l. XVIII, p. 416.
LES PEPOLl.
C’en était un pourtant. Dans le courant des négociations, le comte de Romagne témoigne le désir de voir Jean de Pepoli dans son camp: il veut, dit-il, conférer secrètement avec lui sur quelques points relatifs à l’afTaire qui se traite, et lui communiquer des dépêches importantes récemment arrivées d’Avignon. Malgré les représentations de son frère, (|ui semble entrevoir des embûches cachées sous cette amicale invitation, Jean de Pepoli se rend sans défiance, le 6 juillet, au camp de Salaruolo. 11 y est d’abord accueilli par Durfort avec toutes les marques de la plus vive sympathie. Mais, au moment oû les conférences allaient commencer, les soldats, à un signal du comte de Romagne, se précipitent sur Pepoli, s’assurent de sa personne et l’emmènent captif è Imola, où le comte lui fit dire qu’il ne recouvrerait sa liberté qu’en rendant Bologne ; et, sans plus de retard, celui-ci, levant son camp, marcha vers cette ville avec toute son armée, tandis que Mastino délia Scala, initié au complot, s’y portait de son côté (1).
Cet acte, qui avait l’air d’une perfidie, fit tort au comte de Romagne dans l’opinion publique, et compromit gravement l’honneur du Saint-Siège. Cependant, si nous en croyons des témoignages d’une grande autorité, les Pepoli méritaient leur sort. Le comte de Romagne aurait découvert que ces seigneurs, tout en paraissant servir la cause de l’Église en leur qualité d’alliés, favorisaient réellement ses ennemis par des négociations sans but; que, de plus, ils cherchaient, par leurs émissaires, à débaucher les soldats pontificaux, et que c’était par leurs intrigues secrètes que les troupes du duc de Guarnieri étaient venues renforcer les milices de Manfredi(2). Vraies ou fausses, ces
(t) Matt. Vill., 1. 1, c. ui et iin. — Cron. di Bologna, l. XVllI, p. 4t8.
(2) Raynald, ann. 1350, n°6.
lélonies furent alors énoncées publiquement, et, ce qui est certain, c’est que les Pepoli, à qui Clément VI reprocha plus tard de graves abus d’administration (1), n’avaient rien dans leurs antécédents qui pût les démentir. Par là serait expliquée et même justifiée la conduite du comte de Romagne. Il est vrai que ce seigneur fut accusé, à son tour, d'avoir déjà, avant l’arrestation de Jean de Pepoli, tenté de s’emparer de Bologne au moyen d’une intelligence, et d’avoir donné 50,000 florins à deux traîtres pour assassiner les frères Pepoli ; double complot qui fut, dit-on, découvert, etque les complices payèrent de leurs têtes (2). Mais ces faits ne sauraient résister au plus simple examen. En effet, qu’après une telle déloyauté les Pepoli, formés par une longue habitude de la politique à jouer tous les rôles, aient pu, sur les dénégations du comte de Romagne, paraître l’en croire innocent, et dissimuler leur juste ressentiment au point de conserver avec lui la bonne harmonie des rapports , cela se conçoit ; mais que les Pepoli, qu’on représente comme les plus avisés des hommes, aient pu, au mépris des règles les plus communes de la prudence humaine, se remettre seuls et sans défiance entre les mains de celui qu'ils savaient être leur ennemi mortel, c’est ce qui est incroyable.
Quoi qu’il en soit, la prise de Jean de Pepoli ne profila point au comte de Romagne. Bientôt une sédition éclata parmi ses soldats mercenaires, qui réclamaient 80,000 florins arriérés de leur solde; et le comte, qui n’était point alors en mesure de faire face à une telle demande, fut obligé de remettre aux mains des séditieux, comine garantie de ses promesses, ce même Pepoli, dont il avait es-
(t) Honilorium Clemeotis VI, ap. Rayuald, auo. 13S0, n° 7.
(ï) Cron. di Bologna, t. XVIll, p. 417.