‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 67 sur 146 · JUGEMENT SUR CLÉMENT VI · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR CLÉMENT VI

naîtra que, s’il y a eu des pontifes plus saints, aucun ne fut meilleur que lui. On lui a reproché d’avoir prodigue les trésors de l'Église ; mais c’était pour soulager les pauvres (1), pour faire exécuter dès travaux utiles, pour relever de grandes familles tombées dans l’infortune, pour, venir au secours de la France, sa patrie, épuisée par la guerre (2). En pouvait-il faire un plus noble usage?

Matteo Villani est le seul qui ait soulevé, à propos des relations de Clément VI avec les grandes dames du siècle, des soupçons injurieux à la mémoire de ce brillant pontife (5). J’ai regreld’entendreMuratori, un écrivain aussi grave, renchérir sur les malignes allégations du chroniqueur rancuneux, et y ajouter des particularités dont il ne prend aucune peine de citer les sources, comme si c’était peu de chose d’accuser un pape (1). La plupart des contemporains ont au contraire exalté la vertu de Clément VI, et quelques-uns l'ont fait avec enthousiasme (5). Pétrarque lui-même, si sobre d’éloges envers les papes d’Avignon, rend hommage à sa clémence (6). J’ai parlé de la bonté de

(1) En 1346, Clément VI fil faire des distrikitions do pain, que la dis* lle la pins affreuse avait rendues nécessaires. Des pluies continuelles et .des inondations fréquentes avaient gMé les semonces et occasionné la disette. La genorosité du pontife remédia aux maux qu'elle causait en pourvoyant a la subsistance dos misérables. Le pain qu’on distribuait avait une forme particulière : elle ressemblait à la tiare des papes ou à une pomme de pin, et s'appelait pagnotta. Ce mot désigne encore un pain à Rome. (Manusc. de Teyssier, llisl. de la ville d'Avignon, t. U; p. 14.)

(2) Baluze, Vilæ paparum, p. 264 cl 278. — Malt. Vill., 1. Il, c. iv.

(3) Id. Delle femino non si guardo, ma trapasso il modo de' scculari giovanni baronni, c nel papato non se ne seppe contoncre , ne occultarc. (F»c. cil.)

(4) Muratori, ap. Rer. ilal.. Script., t. XIV, p. 606, in nota.'

(5) I* Vita Clemenlis VI, ap. Baluze, 1. 1.

Xiilli major inest clemcutia : iioracn ab ip;i,s Dignuin rébus babel.

(Carmen cardinali Joanni de Cobnnna, édil. B.i'il., p 100 )

‘iî2 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. IX.

son cœur; en voici un trait qui montrera que cette qualité n’ était pas seulement chez lui une heureuse disposition (le la nature, mais encore une vertu laborieusement acquise par la pieté. Un homme, de qui il avait reçu une grave offense, osa lui présenter un placet ; le pape l’ouvrit, et son premier mouvement fut de le jeter à terre et de le fouler aux pieds. Mais un remords le saisit aussitôt, et, relevant le placet, il s’écria de manière à être entendu de ses serviteurs : « Va, Satan, tu ne me forceras pas en- « core aujourd’hui à me venger!» Et il signa la grâce (ju’on lui demandait (1).

Lorsqu’il s'agit de donner un successeur à Clément VI, une pensée de réforme parut un moment s’em|)arer de ces cardinaux qui avaient partagé les magnilicences du pape d('*funt, et leurs vuo.> se tournèrent tout d'abord sur le général des Chartreux, Jean Üirel, personnage d’une haute réputation de sainteté. Peu s’en fallut que l’on ne vît alors se répéter le fait, peut-être l’erreur, du conclave de 129i, et qu’un autre solitaire comme Pierre Morone ne fût arraché au désert pour occuper le trône pontifical. Ce fut le cardinal de Talleyrand de Périgord qui ramena le conclave à d’autres idées. « Je m’aperçois, dit-il, mes frères, que « vous voulez élire le général des Chartreux. Sans doute, a nul mieux que lui ne mérite un si grand honneur; « mais vous n’avez pas fait une importante réflexion : « l’amour du monde et de sa gloire respire en nous, et « votre candidat a horreur de la gloire du monde. Une fois « élu, son premier soin sera de nous rappeler à la .simpli- « cité des nueurs antiques, de proscrire nos somptueux « équipages et d’envoyer à la charrue nos superbes che- « vaux. Ni la noblesse ni la puissance des personnes ne

(1) R iluze, ulii siipr», p. 264.

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