‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 69 sur 146 · ÉLECTION D INNOCENT VI · texte numérisé non relu

ÉLECTION D INNOCENT VI

moitié (Je sa vie a laissé peu de traces ; il ne commença à .se faire connaître avec un certain éclat qu’en 13Ü5, à Toulouse, d’abord comme professeur en droit, puis comme juge-mage de la sénéchaussée de la même ville, d’où il fut tiré, en 13.j7, pour être promu à l'évèché de Noyon, qu’il échangea, en l.HO, contre celui de Clermont. L’annéesuivanle, une députation dont le roi de France le chargea près dé Benoît XII le lit connaître avantageusement de ce |)ontifc, qui l’aurait dès lors revêtu de la pourpre si la mort ne l’en eût empêché. Mais Étienne Aubert ne tarda pas à la recevoir des mains de Clément VI, avec le titre de Saint-Jean et de Saint-Paul d'abord, puis bientôt après avec l'évêché d'Ostie et de Velletri, et la charge de grand pénilencicr de l’Eglise romaine. Le nouvel élu reçut, le 50 décembre, la couronne pontificale des mains du cardinal Gaillard de la Motte, sans aucune pompe remarquable (1).

On dit qu’innocent VI, parvenu à la dignité suprême, qu’un autre que lui avait été si près d’obtenir, voulut alors dédommager son concurrent, en apparence moins heureux, et fil offrir le cardinalat à Jean Birel. Mais on ajoute que cet humble religieux, dont la paisible existence s’était jusque-là écoulée .si loin des pompes humaines, refusa cet honneur à sa vieillesse, et qu’aucune importunité ne put vaincre scs résisUinccs. Celte âme sublime, qui entrevoyait déjà les splendeurs éternelles, dédaignait à bon droit ces grandeurs d’un jour que le temps emporte et que la mort efface (2).

Il est des personnages sur lesquels l’histoire jette à peine un regard en passant, qui restent inconnus parce qu’ils

(1) Baluze, Vilæ |iaparum. 1. 1, p. 521, 919 et seq. — François Duchesne, Ilisl. des cardinaux français, l. II, p. .536 et suiv. — Frizon, Gallia piirpiirala, p. 74.

(2) Dorlandi, Chron. Carthus., 1. IV, c. xxii, p. 231 cl 232.

vivent étrangers à ce mouvement qui emporte la société humaine ; des personnages à la physionomie calme et sereine, et que l'on aime à contempler quand on les rencontre, parce qu’ils reposent les yeux fatigués du tourbillon des événements. Jean Rirel est un de ces personnages. Deux circonstances nous l’ont révélé comme par hasard ; sans elles il .serait à jamais resté enseveli dans l’obscurité d’une légende. Cependant la sainteté de Birel lui avait acquis une grande renommée de son temps. Une piété expansive, une douceur inexprimable, une charité sans bornes, formaient le caractère de cette sainteté. Elle avait cela de remarquable, dit son pieux biographe, qu’elle était également parfaite dans la contemplation et dans l’action (I). Quelquefois, au milieu de la ferveur de l’oraison , son âme .semblait se détacher de son corps, tant il paraissait étranger à tout ce qui l’environnait, et alors on aurait dit un ange plutôt qu’un homme (2). D’autres fois, il interrompait cette céleste contemplation pour se mettre en rapport avec les grands du siècle; et alors il écrivait aux puissants de la terre, aux .seigneurs, aux rois, aux cardinaux, au pape même, des lettres graves, fortes et terribles, dans lesquelles il leur disait des vérités utiles, leur recommandait la réforme d’eux-mêmes et des autres; et telle était l'autoritédu saint homme, que ces lettres étaient reçues comme des oracles du ciel (ô). Selon le même biographe, si Innocent VI ne donna point dans les abus du népotisme, s’il se montra plus diflicile dans la distribution des grâces, si les bénélices ecclésiastiques furent accordés sous son règne à des sujets généralement dignes, c’esl aux lettres

(1) Dorlandi, Chron. carlhus., toc. cil., p. 258.

(2) Rapiebalur enim plerumque vir seraphicuü in Um sublimem mentis evressum, ut non tam homo quam angetns viderctur. (Id. P. 238.)

{^) Id., p. 232.

JEAN BIREL. 22T

de l’homme de Dieu que l’Église en fui redevable (I).

Jean Birel ne survécut que peu d’années à la circonstance la plus éclatante de sa carrière. Sa mort fut sublime comme sa vie. Déjà entré en agonie, il trouva encore assez de force pour sortir de son lit et se traîner dans son oratoire. Là, prosterné à terre, il répandit une dernière fois ses larmes avecsa prière. Ramenédansson lit, il entendit la lecture de la Passion du Sauveur, relevant lui-méme les fautes du lecteur, et, quand on commença les Litanies des saints, il prit doucement son vol vers Jes deux, échangeant ainsi la société de ses frères contre celle des élus (2), Lorsque le pape Innocent VI apprit celte mort précieuse, il s’écria en versant des larmes : « L’ordre des Chartreux vient de perdre « le plus sainl"de ses religieux, et l’Église le plus excellent a de ses prêtres (-■>). » Et, lorsque peu après il se trouva à son tour sur le bord de la tombe, sur le point de paraître devant le souverain Juge, il répétait à ceux qui l’entouraient : « Âh ! plaise à Dieu que mon âme apparaisse de- « vanl lui aussi pure que celle du père Jean Birel (•{)! »

Le pontife qui rendait si sincèrement justice au concurrent de sa dignité était, à beaucoup d’égards, digne d'être placé à côté de lui. Sans avoir la piété sublime de Jean Birel, Innocent avait celle d'un prélat régulier, édifiant. Sa réputation était intacte ; sa vie avait toujours été simple, sans éclat ('>). 11 se distinguait par l’austérité de

(1) Dorlandi, Chron. carthus., p. 332.

(2) Id.; p. 259.

(3) lieu! inqiiit, sanctior religiosus, et tolius mundi præstaulior cleriens, modo defunctus est. (Id. p,. 259.)

(4) Utinam anima meataliter ante Deum appareat immiinis, qiialem credo nptimi Patris Joannis aniraam apparuisse I (Id., p. 259.) — Brévia Ilist.Cnrthns. jam citata, ap. Martenne et Durand, t. VI, p. 192.

(3) Fu papa- Innocenzio uomo di simplice e onesla vila , e di Imoua fama. (Matt. Vill., 1. Il, c. xfvi.)

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IIISTOmE DE L\ PAPAUTÉ, ÜV. IX.

ses mœurs, cl tous les conleiii|torüins ont remarqué son amour pour la justice (1). La cour romaine se ressentit bientôt de l'esprit qui animait le nouveau chef de l'Église. Sitôt après son couronnement il révoqua la constitution de Clément VI qui accordait aux dignitaires ecclésiastiques et aux cardinaux des bénéfices sur certaines églises cathédrales et collégiales, suspendit une foule de réserves et de commendes, s’éleva contrôla pluralité des bénéfiex^îs, et intima .à chaque bénéficier, sous peine d’excommunication, de garder la résidence, ce qui purgea la cour romaine d’une foule de courtisans inutiles quj ne s'y occupaient qu’à ourdir des intrigues et à satisfaire leur cupidité (2). Naturellement économe de son bien et persuadé qu’il devait l’être surtout de celui de l'Église, il bannit de sa cour la magnificence, diminua les dépenses (Jfi sa maison et retrancha de .sa famille tous les serviteurs qui n’y figuraient que pour le luxe. Le.> cardinaux furent forcés d’imiter la conduite du pape et de ramener la simplicité dans leurs maisons (5). Innocent sembla s’être proposé Benoît XII pour modèle. Moiiis les scrupules excessifs du cistercien, ce fut la même sévérité dans l’administration, le même zèle pour les réformes. Les saints ordres et les bénéfices furent conférés au mérite. « Les dignités ecclésias- « tiques, disait-il, doivent être le prix de la vertu et non « de la naissance (4). » Il ne craignit j>asde reprendre ouvertement les vices de quelques jeunes cardinaux qui abusaient de leur rang et de leur puissance pour satisfaire

(1) üatiize, Vit.T |),i|)arum, l. I, p. 545 et S.W. — Ilic rigidus cl jusins. (Rebdorfr, p. 441.) — llic jiistiis est rcpulatus. (Atb. Argent., p. 130.)

(2) Id., p. 557.

(5) Id., p. 337.

(4)ÎSovaez, Etcrocnli delta Sloria dei sonimi pontilici,' l. IV, p. 131 cl 132.

SITUATION DE LELTUU’E.

(l’imligncs passions, et les menaça même de les faire repentir (lu scandale qu’ils donnaient (1). Les historiens rendent en gémirai hommage ;i son instruction. Quelques-uns l'exalleni comme un grand canoniste (2). Fin effet, Etienne Aubert avait professé avec succès le droit canon à Toulouse. Maltco Viilani se trompe donc (juand il l’appelle un homme de petile science (ô). Mais que penser de Pétrarque, qui raconte gravement que ce pontife soutenait que lui, Pétrarque, était magicien parce qu’il lisait Virgile ( i) ? Quel conte ridicule ! Si le poëte a voulu nous prouver par là qu’innocent VI maïujuail de bon sens, il en a montré assurément bien peu lui-même.

A la mort de Clément VI, l’Europe se trouvait dans la situation politique la plus compliquée, et le nouveau pape allait être appelé à résoudre une foule de questions importantes et dirticiles. Au nord, la France et r.Angletcrre avaient romiui leur trêve et se préparaient, malgré tous les clïorls du cardinal Cui de Boulogne, à une troisième lutte plus dé.sastreuse encore que les précédentes. Au midi, la Castille, désolée par les fureurs de son monarque, Pierre le Cruel, offrait le hideux spectacle de l’Italie sous le règnedu plus sanguinaire de ses empereurs, L’Allemagne était tranquille. Là triomphait la politique de Clément VJ. Mais son chef, Charles IV, se préparait à aller hienl(Tl prendre la couronne iir.p('‘riale à Rome, et ce vovage pouvait devenir un événement dont il était diflicile de calculer les conséquences. A Naples, les deux souverains qui gouvernaient l’héritage du sage roi Robert,

(1) Matt. Vitt,, t. IV, c. ixxvi.

(2) ' Rotlevindi , Fasc. Temp., ap. Pislor. — Trith. Cron. Iliisaii};., p. ■237. — Gonzato de Itlescas, p. 53.

(3) Uomo... di non grande scienza. (L. lit, c. xuv.)

M) Senti., I. I. cp. ni.

HISTUIllE DE LA PAPAUTÉ, LIV. IX.

appauvris par la guerre, faibles et sans cousidéralion, avaient peine à se soutenir. Les deux grandes républiques maritimes de l'Italie, Gènes et Venise, toujours ennemies, toujours acharnées l'une contre l’autre, semblaient, pour s’entre-déchirer, puiser une nouvelle fureur dans leurs pertes réciproques, tandis qu’au milieu d’elles Giovanni Visconti, profitant de ces divisions pour accroître sa puissance, menaçait de renverser l’équilibre delà Péninsule. Mais, de toutes les situations, celle qui était la plus alarmante pour la Papauté était la siluatioii où se trouvaient les domaines de l'Église en Italie . Les tyrans les avaient presque totalement envahis. La défaite du comte de Romagne avait achevé d’y anéantir l’autorité temporelle des papes, et les choses en étaient au point qu’il n’y avait plus que la ville de Montefiascone, dans le Patrimoine, et celle de Montefalconc, dans le duché de Spolete, qui la reconnusseut encore (i).

Cette dernière situation attira tout d’abord l’attention d’innocent VI. Il ne s’agissait rien moins que d’entreprendre une conquête. Le pape s’y disposa résolûment. Mais, avant toutes choses, pour mener à bout un pareil dessein, il fallait en confier l’exécution à un homme capable, à un homme qui réunît en sa personne le double talent du guerrier et du politique. Heureusement cet homme se trouvait dans les rangs mêmes du Sacré Collège, et Innocent VI eut le talent de le découvrir. Cette découverte décida du succès de l’entreprise.

Ægidius Alvarez Carillo d’Albornoz, l’homme éminent dont il s’agit, avait reçu le jour à Cuença, quand? l’histoire ne le note point; elle dit en revanche qu’il tirait de son origine un sang royal, car son père, don Garcia d’Albornoz, descendait d’Alphonse V, roi de Léon, et sa mère,

(1) Balute, ViUi' |><t|iarum, t. I, p. 323.

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