ELECTION DE BENOIT XII
blait devoir s’opposer à son élection, quand ceux-là mêmes qui en étaient les maîtres, soit qu’ils eussent remarqué dans le candidat des tendances ultramontaines, .soit qu’ils fussent dupes d’une manœuvre secrète, déclarèrent qu’ils ne voteraient pour lui que dans le cas où il promettrait de maintenir le Saint-Siège en France. Cette condition révolta le cardinal de Comminges ; il répondit à ceux qui la lui imposaient que, bien loin d’acheter la Papauté à ce prix, il renoncerait plutôt au cardinalat, parce qu’il était convaincu que la Papauté, ainsi transplantée de son siège naturel, courait les plus grands dangers (I). La faction française s’obstina, et rien ne put fléchir l’héroïque résolution du cardinal deComminges, qui se donna lui-même l’exclusion.
Cet incident, auquel personne ne s’était attendu, jeta le conclave dans l’incertitude et la fluctuation. Aucun autre candidat ne réunissait les qualités de celui qui se retirait. Quelques voix prononcèrent alor^ le nom du Cardinal Blanc. Mais tant d’obstacles paraissaient s’opposer à son élection, que ceux mêmes qui le proposaient ne regardaient point sa candidature comme sérieuse, et ne voulaient qu’essayer des sufTragés perdus pour découvrir les vues des adversaires (2). Ce fut précisément cette manœuvre qui fit pape le Cardinal Blanc. Par un hasard singulier, la plupart des cardinaux ne crurent pas mieux perdre leurs voix qu’eh les donnant à ce prélat, et, au dépouillement du scrutin, il se trouva avoir réuni les deux tiers des votes (3). L’étonnement du conclave fut
(1) Giov. Vill., I. II, c. X.M.
(2) Quasi per gara non credendo elle venissc a fatlo missono al squillino, quelle di loro collegio, che era (enuto il più minimo de’ cardinali ; cio, fu il Cardinale Bianco. (Giov. Vil)., ubi supra.)
(3) Albert. Argent. Chron., p. 125.
grand à la vue d’une nomination si imprévue (1); mais aucun ne manifesta une plus grande surprise que le Cardinal Blanc lui-même : « Qu’avez-vous fait, mes frères? « s’écria-t-il, vous avez élu un âne (2)! » Quoi qu’en ait dit Pétrarque, l’homme qui témoignait une si basse idée de lui-même était loin d’être incapable (3).
Jacques Fournier, et non pas Dufour, comme quelques historiens postérieurs l’appellent, était né à Saverdun, petite ville du comté de Foix, alors du diocèse de Toulouse, et qui, plus tard, fit partie de celui de Rieux. Son père se nommait Guillaume, et exerçait, dit-on, l’état de boulanger. Toutefois, rien ne témoigne que l’attribution de cet état ait d’autre fondement que la signification de son nom, qui, dans le langage du pays, veut dire boulanger ou un homme qui a l’administration d’un four public. Ce qu’il y a de certain, c’est que Jacques Fournier était de basse extraction. Plus tard, il joignit à son nom celui de Novelli, en considération du cardinal .\rnaud Novelli, son oncle maternel. Comme lui, il embrassa, dans sa jeunesse, la profession monastique, dans l’abbaye de Bolbonne, au diocèse de Mirepoix. 11 ne s’occupa d’abord que de devenir un .saint religieux ; c’était là que se bornait son ambition, la plus noble de toutes les ambitions sans contredit. Une exacte observance de la règle, les effusions de la piété, faisaient son bonheur en même temps que l’édification de ses frères. Mais la Providence le poussait, sans qu’il s’en doutât, à devenir quelque chose de
- (I) Fragmenta hist. romanæ, ap. Murat., Antiquitates medii ævi, t. III, p. 276.
(2) Avete eleUo uno asino. (Giov. Vill., loc. cit.)
(5) Epiât. I*, aine titulo. L'abbé de Sade croit que cette lettre est adressée é l’évéque de Cavaillon , et qu'il y est question de Benoit XII. Platina apiieUe ce pontife très-savant, pontifex doctissimus, ad calcem.
ÉLECTION DE BENOIT Xll.
plus qu’un saint religieux. Arnaud Novelli, alors abbd de Fontfroide, au diocèse de Narbonne, l’attira d’abord dans ce monastère, puis l’envoya étudier dans l’Université deParis. La théologie captiva les goûts de Jacques Fournier plus qu’aucune autre science de l’époque; il y fit de merveilleux progrès, devint bachelier, succéda, en 13H, à son oncle dans l’abbaye de Fontfroide, et revint à Paris prendre le grade de docteur (1). Dès ce moment sa fortune fut rapide. Le pape Jean XXII le nomma, en t317, à l’évêché de Pamiers, d’où il le transféra, en 132G, à celui de Mirepoix. L’année suivante il le fit cardinal du titre de Saint- Prisque (2). Son élection à la Papauté eut lieu le 20 décembre 1334, seize jours après la mort de Jean XXII; il prit le nom de Benoît XII. Le 8 janvier suivant, la couronne lui fut donnée, .par le cardinal Napoléon des Orsini, avec la pompe accoutumée. Cette cérémonie eut lieu dans l’église des Frères Prêcheurs. A cette occasion, les cardinaux reçurent un présent de 100,000 florins (3). 30,000 florins furentexpédiésà Romepour la restauration de l’église de Saint-Pierre (4). Ce début semblait présager un règne libéral et magnifique. Nul pourtant ne devait l’être moins.
Entre le nouveau pontife et celui qui l’avait précédé, il y avait un contraste frappant. Jean XXII était petit, d’un
(1) Albert de Strasbourg dit que Jacques Fournier était grand théologien, mais nul en droit {theologorum summus, sed nullus tn jure). Je ferai pourtant observer que ces moLs : nullus injure, ne se trouvent que dans l’édition d'Urtizius, Francofurti, 1685. On ne les lit point dans l'édition de ‘ Bâle, 1569. Ptolémée do Lucques lui accorde la science du droit aussi bien que celle de la théologie : Magnut magisUr in legibus et in divinitate. (Baluze, t. I, p. 236.) — Gonzalo de Illescas (p. 19) l'appelle ; Persona Santa y de gran reputacion, doctissima en lelras divinas.
(2) Baluze, Vitæ, 1. 1, p. 198, 214 et 229. — Uist. du Languedoc, t. IV,
(3) Papyre Masson, in Behedictum XII. — Baluze, Vitæ, t. I, p. 220.
(4) Albert. Argent. Ghron., p. 125. — Baluze, ubi supra.
tempérament sec, bilieux, et ne s’exprimait qu’avec un organe faible. Benoît XII, au contraire, avait une haute stature, un tempérament sanguin, replet, un teint fortement coloré, une voix sonore et puissante. Le premier mangeait à peine; il fallait au second une table abondamment servie. -lean XXII, en homme qui avait pratiqué la cour, étalait des manières polies, une grande souplesse de caractère, se montrait prévenant envers les grands et facile à accorder des grâces ; Benoît XII, élevé dans les habitudes austères du cloître, en avait conservé je ne sais quelle roideur qui se trahissait dans ses relations ; son abord était sévère; il ne cherchait à plaire à personne, bien moins encore à se faire des créatures en dispensant les faveurs du pouvoir (1).
Cette rigidité éclata bientôt dans le gouvernement de l’Égl ise. Le lendemain de son couronnement, il refusa les pétitions qu’on lui présentait, disant qu’il voulait connaître les personnes qui lui demandaient des grâces. Dès les premiers consistoires, il révoqua toutes les commandes des églises cathédrales et abbatiales faites par ses prédécesseurs ; il n’excepta de cette révocation que les commendes faites en faveur des cardinaux et des patriarches. Un de ses premiers soins encore fut de renvoyer à leurs églises tous les prélats et les curés qui étaient en cour de Rome ; ce qui força une multitude d’évêques, d'abbés et d’ecclésiastiques à quitter la cité papale (2). Benoît XII aimait mieux . voir les pasteurs au sein de leurs troupeaux que de jouir du spectacle d’une cour brillante, mais inutile. Il attaqua impitoyablement tous les abus. C’était l'usage que les suppliques adressées au souverain pontife fussent signées et
(1) Albert. Argent.,, toc. cit. — Gualv. de Flamme, Opusculum , Murat. ■ Script., t. XII, p. 1009.— Ilist. rom. Fragmenta, ubi supra.
(2) Baluze, Vitæ, t. 1, p. 198, 214, 221 et 231.
CARACTÈRE DE BENOIT Xll.
présentées parles camcriers ou autres ofliciers du palais, ce qui était devenu la source d’une foule de gains illicites. Benoît mit fin à cet usage, signa lui-mème toutes les demandes, et voulut qu’à l’avenir elles fussent enregistrées par un secrétaire d’oflice et portées ainsi, par son clercjuré, à la chancellerie, dans un sachet fermé et muni du sceau pontifical (1). Il défendit encore de conférer des canonicals, dans les églises cathédrales, à des jeunes gens âgés de moins de quatorze ans (2). Une telle défense montre bien quels désordres s’étaient introduits dans la collation des bénéfices. La sévérité du pape à l’égard des bénéficiers était extrême. Avant tout, il exigeait d’eux la piété et la science. A ses yeux, tous les autres titres étaient insuffisants. Il nomma un examinateur, chargé spécialement de reconnaître la capacité de ceux qui sollicitaient de^ bénéfices, ce qui n’avait pas encore été pratiqué. Quelquefois, Benoît examinait lui-même les postulants, et leur donnait de terribles leçons. En voici un trait :
« Un religieux de Saint-Paul de Rome, nommé Monozella, s’était acquis une certaine réputation d’habilelédans la musique, et usait de son talent d’une manière complètement mondaine. Ayant été élu abbé de son monastère, il se rendit auprès du pape et lui annonça sa promotion. « Fort bien, lui dit Benoit, à qui les goûts futiles du nou- « veau prélat avaient été rapportés; mais savez-vous chan- « ter? — Cet art m’est connu, répondit l’abbé. — Dans ce « cas, répliqua le pape, je serais curieux d’entendre une « chanson. — Je sais des chansons, » reprit aussitôt l’abbé. Etle pape ajouta : «Jouez-vous aussi dequelque instrument? « Savez-vous pincer de la guitare? — Je sais pincer de la
(t) Baluie, p. 252j»
(2) Id., p. 251.
« guitare, » continua l’clu, de plus en plus enchanté de l’intérêt que le souverain pontife semblait prendre à son talent musical. Mais ici Benoit, changeant tout à coup d’air et de ton : « Quoi donc, dit-il, c’est un vil baladin « qui prétend devenir le vénérable abbé du monastère de « Saint-Paul! »Et il chassa Monozclla de sa présence (1).
Benoît XII ne fléchit jamais sur ce principe de ne donner les bénélices qu’aux hommes capables de les posséder dignement. Il poussa mémo la sévérité à cet égard jusqu’à l’exagération, tant il redoutait les méprises sur un point si essentiel. Un chroniqueur italien (2) dit qu’il retint jusqu’à trois cent trente bénéfices mitrés. Mais peut-être ne faut-il pas prendre trop au sérieux le chiffre de ce chroniqueur, non plus que certains autres de ses témoignages. Muratori l’appelle simplement calomniateur, et l’on pourrait appliquer la même épithète à d’autres écrivains qui ont parlé de notre pontife. Quoi qu’il en soit pourtant, il n’y a pas lieu de douter que Benoît XII n’ait laissé vaquer un assez grand nombre de bénéfices, faute de trouver, pour les occuper, des sujets qui répondissent à l’idée qu’il se faisait de la capacité d’un bénéficier. « Mieux va- « lait, disait-il, pour les dignités, de vaquer que d’être conc( fiées à des mains inhabiles (5). » Il avait raison.
Benoît XII aimait la justice par-dessus tout, et il ne négligea rien pour qu’elle fût rendue. En raison des mille difficultés qu’il faut surmonter pour aborder les grands, il arrivait qu’une foule de pauvres étaient dans l’impossi-
(1) Hist. romanæ Fragmenta, p. 278.
(3) GuaW. de Flamma, Marat., t. XII, p. 1009.
(5) Suo tempore multa bénéficia, dignitates et prœlaturæ quamplures diutius in vacatione permanserunl. Dicebat enim quod melius et securius erat quod vacarent quam si haberent malos vel minus'doneos prœsidentes. (Baluze, Vitæ, 1. 1, p. 310.)