‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 8 sur 146 · CARACTERE DE BENOIT XII · texte numérisé non relu

CARACTERE DE BENOIT XII

bililé de faire parvenir leurs réclamations aux oreilles du pouvoir, et restaient victimes de l’iniquité. Pour remédier à cet abus, notre pontife statua qu’à l’avenir un des officiers du palais serait occupé à recueillir les demandes en justice, et les examinerait toutes avec soin; puis il se réserva à lui-méme d’y faire droit (^ ). Tous les historiens ont loué la piété de Benoît XII, son amour pour l’Église, sa charité. C’est bien lui que l’on n’accusera pas d’avoir exalté sa famille aux dépens de l’Église. La chair et le sang ne lui avaient point communiqué leur faiblesse (2). « Un pape, disait-il, doit ressembler à Melchi- « sédech, qui était sans père, sans mère, sans généalo- « gie (3).» Aucun de ses parents ne grossit le Sacré Collège. Il nomma, il est vrai, à l’archevêché d’Arles, Jean de Bauzian, un de ses neveux ; mais, dans celte promotion, il céda uniquement aux instances réitérées des cardinaux, qui lui représenlaienlleméritesupérieurdu sujet (4). Quant à ceux qui vécurent dans le siècle, il les laissa à la médiocrité de leur condition. Plusieurs grands seigneurs demandèrent en mariage la seule nièce qu’il eût ; il répondit toujours aux postulants : « qu’il n’était point convenable qu’un « coursier si vulgaire portât une si riche selle (5), » et la refusa constamment. Il finit ensuite par la donner à un simple marchand de Toulouse, avec une dot proportionnée à la fortune du marchand (6).

11 y avait chez Benoît Xll un sentiment extraordinaire

(1) Baluze, p. 232.

(2) Huic autem sangnis et caro non revelavil amorem. (Baluze, p. 2t9.)

(5) Ægidius Viterbiensis, ap. Pagi Brevarium pontif., t. IV, p. 417.

(4) Baluze, p. 210 et 824.

(5) Negavit, dicens in vulgari sue quod non decebat talent equum banc habere sellant. (Baluze, p. 210.)

(6) Id., loc. cit.

du devoir, et ce sentiment, dans certaines occasions, prêtait à son caractère personnel une énergie dont on retrouve peu d’exemples. Lorsqu’il s'agissait du droit et de la justice, il n’avait égard h personne. Jamais les sollicitations importunes des grands nô le décidèrent à . agir contre sa conscience (1). Il méprisait souverainement une’ telle faiblesse, et ne concevait pas que des considérations humaines pussent l’emporter sur l’intérêt de Dieu. « Si j’avais deux « âmes, disait-il un jour au roi de France, je pourrais vous « en sacrifier une; mais je n’en ai qu’iine, et je tiens à « la conserver (2).»

Si Benoît avait montré pour les affaires autant d’habileté qu’il déployait de zèle pour le maintien de la bonne discipline, il aurait été, sans contredit, l’un des plus grands papes qui se soient assis sur la chaire de saint Pierre. Mais, en lui, la science des affaires n’égalait pas la vertu. Dans les relations politiques du gouvernement, la connaissance des .hommes et des choses semblait lui manquer. En général, chaque pape, en prenant en main l’administration temporelle de l'Église, apporte un système particulier de vues auquel se rattache l’ensemble de ses actes. La conduite de Benoît XII n’annonce aucun système de ce genre : elle fut constamment flottante. Il n’eut aucun goût pour ces combinaisons profondes par lesquelles la politique dirige ou maîtrise les événements. Peut-être jugeait-il que l’on s’était beaucoup trop préoccupé jusque-là de ces combinaisons ; peut-être, dans son esprit, fortement empreint de l’austérité cistercienne, jugeait-il que cette perpétuelle réaction de l’autorité spirituelle sur le domaine de la politique faisait contracter à la Papauté des

(1) Preces etiam importanas principutn sæculariuin el personarum ccclesiaülicarum totaliter sprevit. (Baluze, p. 230.)

(2) Id., p.211.

Page 1