‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 74 sur 146 · AVENTURES DE RIENZI · texte numérisé non relu

AVENTURES DE RIENZI

portée par celte révélation inattendue vers ses anciens projets de grandeur, lui persuada de suivre la vocation divine (1). (Voir aux Pièces justificatices, n° 12.)

Toutefois, son cœur n’en était pas si fort préoccupé qu’il ne se sentît attiré vers cette Rome pleine de ses souvenirs, et il y reparut dans la première moitié de l’année 1350. Cette année, comme nous l’avons vu, ramenait le jubilé séculaire, et Rome, encombrée de la multitude des pèlerins qui accouraient visiter les tombeaux des saints apôtres, faisait sans doute espérer au tribun une occasion favorable d’organiser une révolution. Il y eut, en effet, deux hardis coups de main tentés par Rienzi. Le premier fut l’attaque du palais du cardinal Annibal de Ccccano; le second un attentat sur la personne même de ce légat (2). Ces deux coups de main manquèrent. Alors Rienzi, excommunié de nouveau et craignant de tomber entre les mains de ses adversaires, quitta Rome pour la troisième fois, et, déguisé en religieux cordelier, se mil en roule pour Prague, où il arriva vers le milieu de juillet 1350 (5). Il parut devant l’empereur cl lui dit qu’un ermite du Monle-Majella, nommé Fra Angelo, l’envoyait auprès de sa personne. Charles le pria d’exposer l’objet de sa mission. Rienzi annonça alors pour une époque fort rapprochée une grande persécution contre le clergé, la mort du pape, et à sa place l’élection d’un pauvre qui bâtirait à Rome un temple au Saint-Esprit, plus beau que celui de Salomon; puis, aii

(1) Leltrc de Cola à Charles IV, dans Papencordl, aux Pièces juslîGcalires, p. 568. Pour les prophéties, voir les détails curieux qu'en donne Papencordl, p. 226.

(2) Fragmenta, 1. Il, c. i et n. — Raynald, ann. 1330, u” 4.

(3) Anno Domini 1331 (il faut lire 1330), venit Nicolaus Laureiilü de mense jiilii, olim tribunus romanus, Pragam incognilus inibi. (Alb. ,\rgent., Rerum germ. Script. Urliiii, p. 157.) — Papencordt, p. 23t.

24Î ’ HISTOIRE DE lA PAPAÜTÉ, LIV. IX.

bout de quinze années, lu réunion du monde entier dans une même foi et sous un même p.asleur; enfin, le pape, l’empereur et Rienzi, offrant l'image de la sainte Trinité sur la terre, Charles devant régner en Occident et Rienzi en Orient. En attendant, il s’offrait à l’empereur pour aller en Italie lui frayer le chemin à cette merveilleuse domination (1). Charles n’entendit pas sans étonnement cette étrange prophétie, et, fixant avec attention le personnage singulier qui la lui débitait : « Serais-tu celui que je pense? dit-il. « Que pensez-vous que je sois? répondit Rienzi : — Je « pense que tu es le tribun de Rome, répliqua l’empe- « reur (2). — Oui, sérénissime prince, dit alors avec assu- « rance le tribun, je suis ce Cola di Rienzi à qui Dieu a « fait la grâce de gouverner dans la paix, la justice et la « liberté Rome et son territoire; qui a eu sous son obéis- « sance la Toscane, la campagne de Rome et les côtes ma- « ritimes ; qui a humilié l’orgueil des puissants et ré- « formé les abus ; mais que Dieu, pour le punir d’avoir « changé la verge de fer en roseau, a livré aux persécu- « tions des puissants (3). » L’empereur promit à Rienzi la sécurité et le pardon, parce qu’il était venu avec confiance. Il le pria ensuite de rédiger par écrit tout ce qu’il avait dit. Mais les doctrines tic l’ex-tribun ayant paru étranges aux archevêques, évêques et théologiens de la cour, Charles crut devoir le rèmettre, comme suspect d’hérésie, entre les mains de l’archevêque de Prague, Arnest de Parbubitz, pour être rigourcusenaent gardé, et informa Clément VI de

(t) Papencordt . ji. "229 cl 230, et, aux Pièces juslificativM, la lettre de Cola à Charles IV, p. 369.

(2) Si lu eolui, il quale io penso? — Che' pensate voi ch' io sia? — lo

penso che tu sia il tribuno di Roma. (Polisthore, ap. Murat., Rerum ilil., t. XXtV, c. iiivi, p. 819.) '

(3) Fragmenta, 1. Il, c. xii.

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AVENTURES DE RlENZl.

celte incarcération (t). Le souverain pontife fut ravi d’apprendre que ce fik de Bélial, cet homme si funeste à l’Église et tant de fois excommunié, était enfin entre les mains de l’empereur, et il pria le monarque d’aider l’archevêque à l’empêcher de recouvrer la liberté jusqu’à ce qu’il pût être envoyé à Avignon (2). On obéit, et Rienzi fut transporté dans la forteresse de Radnitz, où on le renferma dans une étroite caverne fermée avec des serrures et des verrous (5). Au mois de juillet de l’année Charles l’envoya à

Clément VI (4). .

Son entrée à Avignon ne répondit guère à la renommée qu’il s’était acquise, lorsque, au temps de sa gloire, il semblait traiter de puissance à puissance avec Clément VI. « Cet homme, écrit Pétrarque, autrefois tribun redouté, (( maintenant le plus malheureux des hommes, a été conte duit ici comme un captif. Cet homme qui faisait trem- « hier au loin les méchants, qui comblait les gens de bien « des plus belles espérances, est entré dans la cour romaine « humilié et méprisé ; celui que suivait le peuple romain , « et auquel les plus grands seigneurs d’Italie s’empres- « saient de faire cortège, marchait entre deux satellites. « La plèbe se pressait sur son passage pour voir celui dont « elle avait entendu si souvent parler avec admiration. » (Voir aux Pièces juslifmlires, n” 13.) Il parut ainsi devant le pape et essaya de se justifier. Clément VI l’écouta froidement, puis, pour toute réponse, il le fit conduire en

(1) Polislhore, p. 849. — Papencordt, p. 234.

(3) Raynald, ann. 1330, n° 3. — Benessii de Weilmil Chron., 1. IV.

(3) Specus iiervo tricameratus séria vcclibusque pergrandibus commu* nitiis. (Lettre de Cola à Fra Angelo, dans Papencordt, Pièces justifleatires,

(4) Fragmenta, 1. II, c. xni. — Polisthore, p, 819. — Je suis ici la date assignée par Papencordt.

prison. Cette prison existe encore. C'est une case assez étroite pratiquée dans la partie supérieure de la tour de Trouillas. On y attacha l’ex-lribun par le pied avec une chaîne qui descendait de la voûte. Les habits dont on le revêtit étaient en rapport avec sa situation. Du reste, il fut traité avec douceur. Sa nourriture était abondante et ne différait pas de celle du souverain pontife. Il avait témoigné l’envie d’avoir des livres, on lui en procura; la Bible et les Décades de Tite-Live étaient ceux qu’il préférait à tous les autres; il les lisait sans cesse (1).

D’après la lettre qu’il écrivait du fond de sa prison de Radnitz ;t Fra Ângelo, il n’est guère permis de douter que Rienzi ne fût pénétré de la vérité des prophéties qu’il avait exposées à l’empereur, et que la doctrine des Fratricelles sur la réforme de l’Église et l’avénement de l’Esprit-Saint ne fût entrée fort avant dans sa conviction (2). Toutefois, nous ne voyons point qu’il en ail été question à .\vignon. Charles IV, selon toute apparence, ne communiqua rien au pape des plans et des doctrines de son prisonnier (5). Il ne faut pas confondre l’erreur lrè.s-réelle dont il s’agit ici avec • l’hérésie qui avait été reprochée à Rienzi vers la lin de son tribunal. On ne sait trop en quoi celle dernière consistait. Clément VI, dans sou adresse au peuple romain, semblerait avoir voulu la réduire à celle proposition : que la ville de Rome et l’Église catholique n’étaient qu’une même chose (4). Mais un grief de si peu d’importance ne méritait pas d’être pris sérieusement pour une hérésie. En effet, Pétrarque nous apprend que les juges nommés

(t) Fragmenta, 1. II, c. xiii.

(2j Lettre de Cola i Fra Angelo, déjà citée.

(3) Papencordt, p. 275.

(4) Raynald, ann. 1547, n° 19. Dnirersalem Ecclesiam blasphemare non nietueus, pcxlalam Ecclesiam civitateroque romanam idem esse asseriiii.

ABSOLUTION DE BIENZI.

pour instruire le procès de l’ex-lribun n’en firent pas même mention, et n’examinèrent que deux chefs d’accusation : le premier, d’avoir voulu soustraire la ville de Rome à la domination du pape; le second, d’avoir soutenu que l’empire romain, l’élection à cet empire et le gouvernement de cet empire appartenaient au peuple de Rome (I) La première de ces accusations ressortait de l’acte même de Rienzi appelant Rome à la liberté; la seconde était exprimée textuellement dans la citation que le tribun avait faite à son tribunal des princes de l’Empire. Il faut le dire, ces griefs étaient terribles pour Rienzi. On crut un instant qu’il y succomberait; car il lui fut interdit de choisir des défenseurs, et scs amis ne voyaient d’autre moyen de le sauver que de provoquer le peuple romain à le réclamer (2). Mais, si l’on en croit Pétrarque, une circonstance imprévue dissipa tout à coup leurs craintes. On découvrit que Rienzi était un grand poète (3), et ses juges se firent scrupule de condamner à mort un grand poète (4). Cette singulière découverte ne pouvait faire illusion qu’au peuple; personne de sensé ne dut y croire, pas même Pétrarque. Rienzi n’avait jamais fait un seul vers (3). Il faut donc supposer que le motif unique de son acquittement fut la clémence du pape. On rendit la liberté au tribun (C), sans lui permettre toutefois de sortir d’Avignon, où ses démarches durent être activement surveillées. Mais

(1) C'est le sens que de Sade donne à la lettre de Pétrarque, t. III,

(2) Sine tilulo, ep. iv.

(3) Famil., I. XIII, ep. vi.

(4) Ep. VI, loc. cit.

(5) Id., ibid.

(6) Fragmenta, 1. II, c. xm. Le texte est formel : Fu assolato e fii scapolato.

la morl de Clément VI, l’élection d’innocent VI et les dernières révolutions de Rome changèrent tout à coup sa position.

Innocent ayant appris rusurpation de Baroncelli en même temps qu’il formait )e projet d’affranchir l'Italie de ses tyrans, conçut la pensée d'opposer l'ancien tribun au nouveau; il espérait que, formé à l'école de l’adversité, Rienzi aurait renoncé à ses idées romanesques, et pourrait employer avec succès ses talents supérieurs à combattre les foctieux. Ce sont les paroles du pape .à son vicelégat Ilarpajon. 11 brisa donc les derniers liens de sa captivité, et, après l’avoir dégagé des censures, il l’envoya au cardinal .Vlbornoz (l). Rienzi, dans le camp du légat, à Monteliasconc et à Viterbe, se trouva en présence de ses compatriotes ; car, quand on sut qu’il était de retour, on s’empressa de le visiter. Sa vue, ses paroles, réveillèrent dans cette multitude curieuse le souvenir de son gouvernement ; on SC mit à le presser de revenir à Rome, l’assurant qu’il y serait reç-u comme un libérateur ; « Reviens dans « ta Rome, lui disait-on; rends-lui sa vigueur première; « sois encore notre seigneur; nous t’offrons pour cela « aide et puissance; ne crains rien, nos cœurs sont à « toi (2). » 11 n’en fallait pas tant pour aiguillonner l’ambition de Rienzi ; mais ceux qui lui adressaient ces exhortations ne pouvaient lui procurer les moyens de ressaisir le pouvoir. De son côté, le cardinal Albornoz, qui n’avait plus besoin de Rienzi depuis la chute de Baroncelli, et à qui le tribun n’inspirait qu’une médiocre conflancc, se mon-

(1) Lettre d'innocent VI, ap. Itaynald, ad ann. 15SS, n° S. — Fragmenta, 1. II, c. XIV. — D'après la Vita, Rienzi serait parti avec Albornoz lui-même; mais la lettre du pape, datée du 13 septembre, contredit cette circonstance.

(2) Fragmenta, 1. Il, c. »v.

FRA MOREALE.

Irait peu ardentà lui en fournir; il ne voulutmême pas qu’il allât à Rome, et il le relégua à Pérouse avec un petit revenu, suffisant pour le faire vivre, incapable d’être une ressource pour son ambition. En vain Rienzi s’adressa à la commune de Pérouse, en vain il déploya les charmes de son éloquence pour en gagner les conseillers, ceux-ci n’osèrent jamais prendre sur eux de favoriser un projet que n’approuvait pas le légat (1). L’ ex -tribun aurait peut-être fini par y renoncer lui-même quand une lueur d’espoir s’offrit à ses regards.

Il voyait à Pérouse deux gentilshommes languedociens, de Narbonne (2), nommés l’un Arimbald et l’autre Brettone, tous deux frères d’un certain Fra Moreale, qui jouait alors le rôle de condottiere. Ce Fra Moreale était chevalier (Te Saint-Jean et menait une vie peu conforme à sa profession. On l’avait vu d’abord sous les drapeaux du roi de Hongrie pendant l’invasion du royaume de Naples et son vicaire à Aversa. Forcé de rendre cette place en 1352, il avait passé au service de l’Église contre le prefetto Giovanni di Vico ; enfin, en 1353, il s’était mis à la tête d’une compagnie, avec laquelle il avait pillé une grande partie de l’Italie et ramassé d’énormes capitaux qu’il faisait valoir dans les banques de Pérouse (3). Arimbald et Brettone étaient occupés dans cette ville à surveiller l’emploi de ces capitaux. Rienzi se lie avec eux ; il découvre qu’Arimbald est doué d’un esprit vif, qu’ il est facile à exalter et sensible au charme des lettres. C’est à Arimbald qu’il s’attache; il lui peint avec les couleurs les plus séduisantes la puissance, la gran-

(1) Fragmenta, toc. cit.

(2) On lit Narba dans la Vita (ce ne peot être que Narbonne), mais, dans les lettres d'innocent , on lit Aibarno (ce pourrait être Auban , lieu non loin de Narbonne). (Note de Zephir. Re, p. 282.) Peut-être aussi Albas.

, (3) Zephir. Re, p. 282. — La Vita, 1. II, c. xv.

deur des anciens Romains, el la gloire qui reviendra à lui, Arimbald.età ses frères, s’ils veulent concourir à relever la majesté de Rome. Et Ârimbald, entraîné par ces discours, ne voit plus bientôt que Rome, sa république et sa gloire. Rienzi achève de le gagner en lui promettant de le faire citoyen romain et grand ca'pilaine, dignité qui devait l’élever au-dessus de son frère Rrettone. Arimbald lui promet 3,000 florins de sa propre caisse, s’engage à en tirer 4,000 autres du banquier de son frère Moreale, et écrit à ce dernier pour en obtenir lu ratification de cet engagement et la permission de s’associer au projet. Moreale, cédant à l’enthousiasme de son jeune frère, consent à tout{l).

Rienzi n’a pas plutôt obtenu ce qu’il souhaitait, qu’il rffvêt, en tribun, des habits brodés d’hermine et brochés d’or, chausse des éperons de chevalier, et, dans ce costume théâtral, va fièrement, suivi des deux frères, se présenter au légat à Monleliascone, et le prie de le faire sénateur de Rome. Albornoz, voyant d’une part les sympathies du peuple pour le tribun, de l’autre les désordres des seigneurs romains et l’insuffisance du sénateur Guide d’Isola pour les réprimer, se détermine à faire Rienzi sénateur et à l’envoyer à Rome (2). (Voir aux Pièces justificatives, n° -14.) Celui-ci, au comble de scs vœux, prend à sa solde deux cent cinquante cavaliers et deux cents fantassins que Malatesta de Rimini venait de congédier, et, à leur tète, s’avance vers Rome (5).

La nouvelle de son approche réveilla un moment tout l'ancien enthousiasme du peuple pour lui. La cavalerie romaine se porta à sa rencontre jusqu’au mont Mario. Des rameaux d’olivier étaient dans toutes les mains en signe

(1) La Viia, 1. U, c. xv.

(2) Epist. card. Albornot. ad liinoceutem.

(5) La Vita, 1. II, c. xvi.

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RÉINTÉGRATION DE RFENZI. 2J»

de victoire et de paix. La foule, ivre de joie, se pressait sur ses pas; on aurait dit un autre Scipion l’Africain. On dressa à la hâte des arcs de triomphe sur le pont, sur les places et dans les rues qu’il devait traverser. Les femmes se dépouillaient de leurs parures pour les orner. L’allégresse était partout. On étendait des tapis sur son passage; on les jonchait de fleurs et de feuillage. Comme autrefois à l’entrée de Jésus à Jérusalem, les airs retentissaient de cette acclamation ;« Béni soit le libérateur « qui vient à nous ! »Sa marche jusqu’au Capitole ressembla plutôt au triomphe d’un ancien dictateur, revenant après une glorieuse expédition, qu’au retour d’un proscrit (I ). Arrivé au Capitole, le tribun se retourna du côté de la foule et se mit à la haranguer. S’inspirant avec talent de la circonstance, il parla de cet exil de sept ans qui l’avait séparé de sa patrie et de sa famille ; ajouta que, grâce à la Providence, il se voyait rétabli dans sa puissance première, et décoré par l’autorité du pape de la dignité sénatoriale ; qu’à la vérité sa capacité était loin de répondre à la grandeur de son mandat ; mais que ce mandat suppléerait à tout, et qu’il allait travailler au rétablissement du bon Ëtat.

Ce discours achevé, il nomma capitaines et gonfaloniers de la république romaine les frères Arimbald et Bretlone, créa chevalier Francesco de Pérouse, son conseiller, et lui donna un habit brodé d’or, pour marque de sa dignité. Il s’occupa ensuite de notifier une si heureuse restauration aux villes du territoirede Rome (2).

Après les vicissitudes politiques qu’avaient subies les Romains, si Rienzi eût eu la modération du pouvoir

(t) La Vita, 1. Il, c. x\u.

fi) Id., loc. cil. '

aw aiSTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. IX.

comme il avait eu l’art de le reconquérir, il aurait pu gouverner longtemps et avec bonheur; mais le pouvoir était pour lui comme un breuvage enivrant qui troublait sa raison; il ne l’eut pas plutôt entre les mains, qu’oubliant les leçons de sa propre expérience, il commença à en abuser. Peu de jours s’étaient écoulés depuis sa triomphante réintégration, et déjà le peuple pouvait entrevoir, aux satellites armés qui environnaient son tribun, qu’il n’avait recouvré qu’un tyran. Il en fut tout à fait convaincu quand il vit le changement qui s'introduisait dans ses moeurs. C’est en vain qu’on cherchait dans lui cette sobriété dont il avait donné naguère de beaux exemples ; il était devenu passionné pour la bonne chère, buvait outre mesure, n’observait aucune règle dans l’heure d(! ses repas, excusant ces excès sur le besoin de réparer les privations de l’exil. Ce régime immodéré développa bientôt chez lui une obésité qui rendit son corps difforme ; sa face se couvrit d’une hideuse rougeur, ses yeux s’enflammèrent d’une ardeur fébrile et se teignirent d’une couleur de sang (I) ; le moral même s’affecta, scs pensées ne se suivaient plus ; il n’était pas rare de le voir renoncer, sans motif, l’instant d’après, à ce qu’il avait résolu l’instant d’auparavant. Ses profusions insensées épuisaient le trésor de l’Étal; le sien n’avait pas tardé à l’être. Pour en combler le vidé, il im{)osa, sous le nom de subside, une taxe nouvelle sur le vin, sur le sel cl autres denrées. Ixî peuple commença à murmurer (2).

Ce n’est pas tout : loin de se mettre en devoir de rembourser à Fra Moreale ses 4,000 florins, Rienzi trouva le moyen de lui en extorquer ^ ,000 autres, et dépouilla ses

(t) La Vila, 1. Il, c. xviii.

(S) Id., 1. Il, c. XXIV.

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