SI
frères de tout ce qu'ils possédaient. Fra Moreale se rendit à Rome, soit que les barons l'y eussent appelé pour exploiter son ressentiment (1), soit qu'il se fût lui-méme déterminé à ce voyage pour réclamer le payement de sa dette. Rienzi le mande auprès de sa personne, et, sous prétexte de le punir de ses déprédations, le fait juger, condamner et exécuter à mort le 29 d’août 135'» (2). Sans doute Fra Moreale méritait son sort, mais on savait à Rome le service que le condottiere avait rendu à Rienzi, et l’on vit dans ce traitement moins un acte de justice qu’une noire trahison. Les esprits s’émurent d’indignation, et toute l’éloquence du tribun ne put suffire à les calmer (3). Encore s’il s’en fût tenu là ; mais le billot était encore sanglant du supplice de Fra Moreale, qu’il fut rougi d’un sang bien autrement pur, de celui d’un citoyen romain universellement estimé pour sa sagesse et sa probité, appelé Pandolfiiccio di Guido. Le tribun le fit saisir cl décapiter uniquement parce que la popularité de cet homme lui inspirait de l'ombrage (4).
A dater de celte exécution, la stupeur s’empara des esprits. Personne dans les conseils n’osailplus contredire la volonté du tyran : toutes les voix se turent (ô). Ce sombre silence, qu’il aurait dû regarder comme l’avant-coureur d’une grande colère, Rienzi le prit pour la marque d’une soumission sans bornes; il se crut tout permis afin d’intimider davantage, et chaque jour voyait traîner au Capitole
(t) Malt. Vill., 1. IV, c. xxni.
(2) La Vita, 1. II, c. xu et un.
(S) Id., I. II. .Morto questo valente uomo, li Rumani ne slavano forte efferati. (C. xiiu.)
(4) Id., I. II, c. XXIV.
(5) In loco consilU obtinebat omnom voluntalem, nullo consiliatore contradicente. (Loc. cit.)
de nouvelles victimes, auxquelles le tribun arrachait ou la liberté, ou la fortune, ou la vie (1).
Tous les tyrans ont une fin digne d’eux ; celle de Rienzi approchait sans qu’il s’en doutât. Les émissaires des Colonna et des Savelli, secrètement répandus parmi le peuple, la préparaient (2). Le 8 d’octobre 1554 (3), le tribun, encore dans son lit, se lavait le visage avec du vin grec, lorsque tout à coup le cri formidable de : « Vive le peu- « pic ! vive le peuple ! » frappe ses oreilles. Le peuple se rassemble, des hommes armés accourent des quartiers du château Saint-Ange, de Ripa, de Colonna, de Trejo. Alors cette multitude change le cri de : « Vive le peuple ! » en celui de : « Mort au traître Cola di Rienzi ! » Iæ palais du Capitole est bientôt investi ; les vociférations redoublent : « Mort ! ajoute-t-on, mort au traître qui a imposé la ga- « belle! » D’abord le tribun avait méprisé celte émeute ; il croyait l’apaiser en montrant les pouvoirs qu’il avait reçus du pape, et, dans celle confiance, il n’avait pas fait sonner le beffroi du Capitole pour appeler à sa défense le peuple des quartiers qui lui étaienldévoués.Mais, quandil entendit les clameurs de la multitude demander sa mort, il regarda autour de lui pour chercher un conseil, et il frémit de sa solitude, car, à l’exception de trois, ses serviteurs et ses ministres l’avaient tous abandonné. Dans celle extrémité, une pensée courageuse traverse son esprit ; il a si souvent maîtrisé les passions de la multitude par le charme de sa parole, pourquoi ne se présenterait-il pas dans ce moment à elle? pourquoi ne lui parlerait-il pas? Et soudain il revêt son armure, et, le gonfanon du peuple à la main, il se
(1) La Viia, loc. cit.
(2) Malt. Vill., 1. IV, c. zxvi.
(S) La Vita place ta mort du tribun au 8 septembre, Matteo Villani an 8 d'octobre. Cette date a été préférée généralenieiil.