AFFAIRE D’ESPAGNE
pour y rendre compte de leur étrange conduite, et adressa à Pierre, au nom de la religion et de la morale, d’énergiques reproches : « L’univers entier, disait-il, retentit du « bruit de vos désordres ; le scandale de votre vie n’est ' « plus un secret pour personne, il rejaillit sur votre « gloire; le .salut de votre âme, votre répuLalion, l’hon- « neur de votre royaume, la majesté de votre couronne.
« sont gravement compromis. 0 crime ! ô infamie ! Quoi !
« Dieu vous avait établi pour redresser les erreurs des peu- « pies, et c’est vous qui égarez les peuples ! Le glaive que le « Très-Haut a remis dans vos mains pour ch<âtier les mé- « chants et défendre les bons, vous le tirez pour persécu- « ter une femme innocente! O crime! ô infamie !.... (1) »
Des reproches si mérités, et qui tombaient de si haut, semblèrent produire quelque impression sur Pierre. Il eut à Toro, avec l’intcrnonce, une entrevue, à la suite de laquelle il promit de rétablir Blanche dans son rang d’épouse et de reine, et de quitter Jeanne de Castro ainsi que. Maria Padilln, à laquelle il était revenu. 11 ajouta que cette concubine, dégoûtée du monde, ne demandait elle-même qu’à se retirer dans un couvent de Sainte-Claire pour s’y livrer, le reste de sa vie, aux travaux de la pénitence. Mais ces promesses, qui séduisirent l'internonce, n’étaient qu’une feinte pour tromper la ligue des seigneurs dont la reine mère était chef, et qui tenait le roi comme prisonnier à Toro. Ayant de la sorte réussi à s’échapper de cette ville vers la fin de l’année l.j54, il retrouva avec k liberté ses scandaleuses amours, entra en guciTC avec ses sujets, prit de force Tolède, fit enfermer Blanche au château de Siguença, jeta dans les fers l’évêquede cette ville, qui avait osé prendre le parti de la reine malheureuse, et se vengea par
M) Ep. Innocentii VI, ap. Haynald, «nn. tSôA. n” 21.
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des supplices de l’opposition qu’il avait un instant rencontrée (t ) .
Le Saint-Siège s’en était d’abord tenu aux représentations ; mais, au récit de tant de perfidie et de cruauté, Innocent VI envoya l’ordre à son inlernonce de sévir si, à un terme désigné, le monarque n’avait fait aucune réparation. Dans cette circonstance, le clergé de Castille réunit ses instances à celles de l’évêque de Césènc, pour supplier le roi de se rendre aux remontrances du Saint-Siège ; mais Pierre, déterminé à tout braver, ne tint compte ni des unes ni des autres, et l’internonce, après les trois sommations canoniques, déployant l’autorité dê l’Église, prononça sur lui, ainsi que sur les deux concubines, la sentence de l’excommunication, cl lança l’interdit sur tous les États de Castille .{2). Cet acte de vigueur redoubla le courage et l’ardeur de la ligue et lui gagna un plus grand nombre de partisans, mais ne vainquit point l’obstina- .tion du roi. La Castille, peu d’années auparavant victorieuse, paisible et florissante, se vit, par les excès d’un seul homme, plongée dans la plus affreuse confusion.
Pierre le Cruel aurait des lors succombé à l’horreur qu’il inspirait si l’autorité qui avait fraj)pé un premier coup eût gardé la main haute ; mais Innocent VI, naturellement bon, trop bon pcul-êlrc, ne put soutenir le spectacle de la guerre civile, et, retournant aux voies de douceur, il voulut essayer si. par de nouvelles négociations, on ne parviendrait pas à amener le roi à de meilleurs sentiments, oubliant qu’avec les hommes sans foi les négociations font le triomphe do la perfidie. Il rappela donc l’évêque de Césène vers la fin de 1355, et nomma à sa
(1) Ferreras, Hisl. d'Espagne, t. V. p. 275 et 285. — Mariana, I. XVI, c. XX et XXI.
(2) Ferreras, p. 285 et suiv. — Raynald, ann. 1555, n" 29.