AFFAIRE D ESPAGNE
place, avec le titre de légat a latere, Guillaume de la Jugée, c.ardinal de Sainte-Marie in Cosmedin. Ce prélat, hâtant sa marche, arriva, le 24 novembre, devant Toro, qu’assiégeait Pierre, et ne tarda pas à lui déclarer qu’il venait en Espagne pour traiter avec Sa Majesté de l’incarcération de 1 évêque de Siguença, acte qui attentait aux immunités ecclésiastiques, de ses injustices envers la reine Blanche, de son commerce adultère avec Maria Padilla, de la discorde qu’il avait allumée entre lui et ses sujets, et demanda une réponse nette et franche sur toutes ces questions. Les paroles les plus explicites ne coûtaient rien à Pierre, résolu qu'il était de n’en tenir aucune; il donna au ‘même instant, sur chacun des points énoncés, les explications que désirait le légat, s’excusa de la captivité du prélat, s’engagea à le relâcher, promit de quitter la Padilla, de traiter Blanche en épouse et en reine, et jura, foi de roi, de faire la paix avec sa mère et ses frères. Satisfait d’un si heureux début, Guillaume révoqua les sentences portées par l’évêque de Césène, et se hâta d’informer le pape des dispositions favorables où se trouvait le roi. Mais, tandis que le pape, joyeux d’une aussi prompte soumission, écrivait à Pierre pour l’en féliciter, ce monarque avait déjà violé toutes ses promesses, et le légat remettait l’interdit sur la Castille. L’élargissement de l’évêque de Siguença fut l’unique résultat de cette négociation; les débauches, les cruautés de Pierre et la guerre civile continuèrent (t).
L’année suivante, le désordre s’aggrava encore par les brouilleries qui survinrent entre la Castille et l’Aragon. Innocent VI crut alors nécessaire la présence d’un second légat en Espagne, et y envoya, vers la fin de novembre, l’é-
(1) Ferreras, p. 286 et 287.— Raynald, ann. 1533, u“ 30 et 51.
vôque de Comminges, lui recommandant de s’entendre avec le cardinal de la Jugée pour opérer une réconciliation (I). Puis, profitant de la circonstance, il écrivit de nouveau à Pierre de mettre un terme aux scandales de sa conduite. Cette dernière exhortation fut inutile comme les précédentes; le monarque n’y répondit que par un surcroît de tyrannie à l’égard de l'Église, dont il extorquait les revenus et persécutait le clergé.
Cependant tout était en mouvement pour la guerre dans les deux royaumes. Le Castillan, comme le plus agressif, entra le premier en campagne dès le commencement de l’année 1357. Le roi d'Aragon accourut pour le repousser. Déjà les deux armées étaient en présence et le sang allait couler, lorsque tout à coup le cardinal de la Jugée s’interpose, va d’un camp à l’autre, suppliant, au nom de Dieu et de son Église, tantôt le roi d’Aragon, tantôt celui de Castille, de ne point en venir aux mains, de se souvenir que les Musulmans les contemplent, se disposant à profiter de leurs dissensions, et de ne pas livrer l’Espagne à ces ennemis du Christ. A la vue du vénérable prélat s’abaissant aux supplications, les courroux s’apaisent, les deux partis choisissent le cardinal lui-mème pour arbitre de la paix, et s’engagent par serment à se conformer à sa décision. Le cardinal régla en effet les conditions d’une trêve. Le roi d’Aragon, fidèle à son serment, s’y soumit; mais le roi de Castille, en qui les bonnes dispositions étaient courtes, refusa obstinément d’y souscrire (2). D’ennui et de dégoût, le cardinal de la Jugée quitta l’Espagne. L’éveque de Comminges continua encore, pendant toute l’année J 358, à tenter le Castillan pour l’amener à la paix et à la cessa-
(1) Raynald, ann. 1356, n° 37.
(2) Ferreras, l.V, p. 304 et 305. — Raynald , anu. 1357, n° 8 — Mariana, I. XVII, c. i.