‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. Christophe (volume 2)Chapitre 96 sur 146 · BATAILLE DE POITIERS · texte numérisé non relu

BATAILLE DE POITIERS

« il lui en pourroit bien mal prendre. » Nous voudrions pouvoir effacer celte réponse de l’histoire. Accablé de chagrin, le légal alla trouver une dernière fois le prince de Galles et lui dit : « Beau fils, faites ce que vous pourrez ; « il vous faut combattre. — C’est bien l’intention de nous « et des nôtres, repartit le prince; Dieu veuille aider le « droit (1) ! »

Il l’aida, en effet, dans le combat qui suivit, combat connu sous le nom de bataille de Poitiers (2), puisque douze mille Anglais y battirent près de soixante mille Français. Jamais, de la part de nos guerriers, bataille n’avait été engagée avec plus de présomption, et jamais bataille ne fut perdue avec plus de honte. Quelques heures suffirent aux Anglais pour disperser leur nombreuse armée. Sept cents hommes d’armes et six mille soldats restèrent sur la place; le roi, un de ses fils, une foule de grands seigneurs, furent pris (ô). Le résultat de celte journée était décisif. L’armée du roi, dispersée et sans chef, n’existait plus; la France était ouverte et sans défense. Si le prince de Galles avait eu plus de forces ou plus d’àudace, il aurait pu marcher droit à Paris et s’en rendre maître. Mais, étonné lui-mème de sa victoire, et n’osant se fier ;i sa fortune, il se replia sur Bordeaux, emmenant avec lui son royal ca|>lif, et la France fut sauvée (i).

La France entière jeta des cris de douleur et se couvrit de deuil ;i la nouvelle de cet immense désastre. Innocent VI, qui n’avait pu le prévenir, mit aussitôt la main à l’œuvre pour le réparer. Il écrivit à la fois au prince de Galles, au dauphin Charles, qui avait saisi les renes du

(1) Froissart, c. xx.viv. — Baluze, t. I, p. 329 et 330.

(2) 19 septembre 1356.

(3) Froissart, 1. l, c. xlïii.

gouvernement et à l’empereur. Tout en félicitant le premier de la victoire presque miraculeuse dont la Providence avait gratifié ses armes, il l’invitait à en user avec la modération d’un vainqueur sage et généreux. 11 consolait le second par des considérations chrétiennes, l’exhortait à travailler activement à la restauration des affaires et à s’entourer de conseillers prudents. Quant à l’empereur, il le priait de vouloir accepter le rôle de médiateur entre les deux puissances, et d’unir scs efforts aux siens pour les amènera la paix (1). Ce monarque avait convoqué à Metz la diète de l’Empire; le pape chargea l’ahhé de Cluny, Androin de la Roche, d’aller y négocier ce point important. Les cardinaux de Périgord et de Saint-Vital, qui avaient suivi le roi captif à Bordeaux, reçurent ordre d’y passer pour appuyer la mission de l’ahhé de Cluny. Les plénipotentiaires anglais s’y loiidirent de leur côté. On y vil aussi le dauphin Charles (2j. Mais là encore, malgré tous les efforts du médiateur, l’on ne put convenir de rien. La hauteur des prétentions avait passé avec l’enivrement de la victoire du côté d’Edward; et il fallait Lien que ces prétentions fussent exorbitantes, puisque, dans le besoin extrême que la France avait de la paix, on ne put pas même conclure une simple trêve (3). Ce fut le prince de Galles qui accorda à Bordeaux cette trêve à l’archevêque de Sens, Guillaume de Melun, au comte d’Eu et au sire de Tancnrville, parce qu’il en avait besoin lui-même pour conduire en Angleterre son auguste prisonnier (4).

Le monarque vaincu arriva à Londres le 24 mai t3o7.

(1) Raynald, ami. 15oC, n"* 7, 8. 9 et tO.

(2) Id., n"* tt, t2 et 13. — Du Tillcl, Recueil des traités, p. 247. — Renessii de Weitmil Chron., 1. IV, ar.n. 1357.

(5) Baluze, Vitæ, t. 1, p. 558.

(4) Daniel, Hist. de France, t. V, p. 174.

TBAITÉ DE BRÉTWMV. 319

el le superbe Edward put repaître ses regards de l'humiliation de son fier suzerain, devenu son captif. Les cardinaux de Périgord et de Saint-Vital se transportèrent à Londres. Les négociations recommencèrent, mais elles rencontrèrent les mômes difficultés qu’à Metz , et tout ce qu’on put obtenir fut une confirmation de la trêve passée à Bordeaux entre le prince de Galles et les commissaires français. Elle devait durer depuis la fête de Pâques 1357 jusqu’à la fête de saint Jean-Baptiste 1559 (i). Ce terme expiré, Edward recommença la guerre contre un royaume sans armée, ravagé par les compagnies, et dont les factions, soulevées les unes contre les autres, semblaient se disputer les lambeaux. Humainement, rien n’était capable d’empêcher le monarque anglais d’achever la conquête de la France. Le ciel prit soin de la défendre. L’armée ennemie, à qui rien no pouvait résister, fut presque écrasée sous les murs de Chartres par un orage (2), Edward reconnut dans cette catastrophe la main de Dieu qui châtiait son opiniâtreté ; et, cédant enfin, il songea sérieusement à la paix. Les négociations s’ouvrirent dans un village nommé Brétigny, situé à une lieue de Chartres. L’abbé de Cluny, Androin de la Roche, Marc-Hugues de Genève, frère Simon de Langres, docteur en théologie, y représentèrent l’autorité pontificale, et la paix fut conclue le 18 mai 1360. Cette paix, qui réduisit la France à quelques provinces et accorda à l’Angleterre une prépondérance si prodigieuse, fut, dit-on, l’œuvre d’ Androin de la Roche. L’état d’épuisement où se trouvait la France pouvait seul la justifier, et, toutefois, on la regarda alors comme un chef-d’œuvre de politique. 11 est permis peut-être aujourd’hui encore de le

(1) Raynnld, ano. 1557, n° 1. — Froissart, 1. I, part. Il, c. lv. — Voir la noie de B.iluze, t. I, p. 778.

(2) Froissart, c. envi.

croire quand on considère le besoin impérieux qu’on avait de la paix, les difficultés qu'il fallut vaincre pour y arriver, l’allégresse qu’elle inspira aux deifx partis, la reconnaissance dont son auteur devint l'objet, puisque Anglais et Français se réunirent pour demander an pape de récompenser l’abbé Androin par le chapeau de cardinal (I). Mais peut-on se dissimuler que l'influence de l’autorité qui avait, par tant de sacrifices et de négociations, obtenu un si faible résultat, n’eût fait un pas en arrière?

En Allemagne, l’empereur Charles IV donna un instant de sérieuses inquiétudes. Animé d'un zèle louable dans son intention, mais peu conforme aux règles de la prudence chrétienne, il s’imagina de réformer le clergé de l’Empire sans le concours de l’autorité à laquelle appartient le gouvernement de l’ordre ecclésiastique. Cette prétention éclata en 1359, à l’occasion d’une mission délicate que remplissait alors en Allemagne Philippe de Cabassole. F,a chambre apostolique se trouvait à celte époque dans la plus grande détresse pécuniaire. La conquête des domaines de rfiglise en Italie, la pauvreté on les routit'is avaient réduit la France par leurs dévastations, les rançons qu’il fallait payer .à ces brigands, la construction des remparUs d'Avignon, avaient épuisé le trésor, et le pape s’était vu dans la nécessité de recourir à la charité des fidèles pour en combler le vide. L’Allemagne ayant moins souffert que les autres pays des désordres de la guerre, ce fut là que l’évêque de Cavaillon eut l’ordre de se présenter (2). Gomme ce nonce avait besoin de l'autorisation de l’empereur pour

(t) Froissart, c. cxxvi el cuvii. — Du Tillcl, Recueil des traités, p. 230 et 251. — Rayuald, ann. 1560, n° 3.

(2) Il parait, en eOet, que la commission de Philippe de Cabassole se réduisait à une simple quête de dons volontaires. La Chronique de Mutins le donne à entendre.

AFFAIRE D-.VLLEMAGNE.

remplir sa mission, il alla le trouver, et lui en exposa l’objet. Charles IV n’accorda ni ne refusa, mais il convoqua à Mayence une diète, <à laquelle assistèrent les archevêques de Mayence, de Trêves, de Cologne, les ducs de Bavière, de Saxe, et un grand nombre de barons. L’ouverture de l'assemblée faite, le prince invita le nonce apostolique à s’expliquer sur le sujet de sa venue, ce que fit aussitôt l’évêque de Cavaillon. Mais à peine ce prélat eut-il cessé de parler, que l’empereur se leva : «Je m’étonne, dit- « il, que la cour romaine ose demander de l’argent quand « elle en fait un usage aussi mondain, aussi profane! Eli « quoi ! réformez plutôt votre clergé, montrez-vous, par une « bonne vie, dignes de Jésus-Clirist et de ses saints, et la « charité ira au-devant de vos besoins, avant même que vous « la sollicitiez. Voyez vos prédécesseurs et vos modèles, « avez-vous avec eux la moindre ressemblance?» 11 y avait là un chanoine de Mayence, nommé Cuno de Falkcnstein, qui était coiffé d’un bonnet de soie brodé d’or. L’empereur, se tournant de son côté, lui demanda ce bonnet, et, le posant sur sa tête, après en avoir ôté le sien, beaucoup plus simple, il s’adressa aux barons qui siégeaient dans l’assemblée : « Que vous en semble? dit-il ; n’ai-je pas plutôt « l’air d’un cavalier que d’un prêtre? » Et chacun de rire, tandis que le chanoine confus gardait le silence. Mais l’empereur, quittant le ton plaisant et prenant un visage sévère, s’étendit longuejnenl sur les devoirs des clercs et sur le danger où cçux-ci mettaient l’Église en affectant des mœurs étrangères à leur état. Puis, en finissant, il apostropha vivement l’archevêque de Mayence, et lui ordonna de ramener son clergé à de meilleures voies, de faire disparaître ce luxe ridicule d’habillements, ainsi que l’abus non moins indécent des festins et des jeux, de forcer ses prêtres à s’appliquer à la prière et à la mortification ; sans quoi il se

chargerait lui-môme de pourvoir les bénéfices d’hommes pieux et capables.

Le rôle que s’arrogeait ici Charles IV était bien aussi inconvenant que les abus qu’il signalait; mais, soit surprise, soit crainte, personne ne réclama. L’évêque de Cavaillon prit seul la parole, et s’efforça de montrer que l’empereur se faisait une idée fausse de l'administration pontificale; que le pape travaillait activement à corriger les relâchements, mais qu’il fallait du temps pour faire prévaloir le bien, et que, d’ailleurs, les hommes étant imparfaits de leur nature, on ne parviendrait jamais à bannir tous les abus de leur société (I).

Ces sages observations n’arrêtèrent pas Charles IV, qui, se croyant obligé par sa conscience à attaquer les désordres qui l’indignaient, se mit à sévir contre les prélats dont la conduite lui paraissait le plus s’éloigner des règles de la discipline, sans tenir compte des immunités qui affranchissaient l’ordre clérical de la juridiction civile. Mais, de la part de Charles IV, qui devait tant au Saint-Siège, une opposition quelconque ne pouvait être ni longue ni sérieuse. Ix; prince céda aux premières remontrances que lui adressa Innocent VI, et Philippe de Cabassole put tranquillement achever sa mission. Du reste, le souverain pontife mit luimême la main h l’œuvre de la réforme, et écrivit aux archevêques de Trêves, de Cologne, de Mayence et de Brême, des lettres pressantes par lesquelles il leur ordonnait d’exercer sur le clergé de leurs diocèses une surveillance plus active et plus sévère (2).

L’évêque de Cavaillon disait vrai quand il représentait à Charles IV le pape sérieusement occupé â restaurer la

(1) Gcrm. Chron., 1. XV. p. 898. — Naucicr., t. U, p. 405. — Anliquitatfîs Coslarienses, ap. Lcukfcid, p. 552.

(2) Rnyuald, ann. 1569, n™ 11, 12 cl 15.

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