AFFAIRES DE SICILE
l'Église et les armes de Naples, tandis que le contre-coup de cette révolte se faisait ressentir en Espagne. En Italie, Venise, Gênes et Pise étaient en guerre. La Toscane s'agitait, émue par les Noirs et les Blancs, factions nouvelles sorties de Pistoie, et qui envahissaient les villes avec la rapidité d'un torrent.
Boniface VIII se mit à l'œuvre. Son but était de rétablir la paix partout, afin de lancer ensuite contre les infidèles les forcesdes princes chrétiens, unis désormais dans une même pensée et un même zèle. Il s'ouvre de ce projet à Edward, dans une lettre datée de Velletri, le 5 des kalendes de juin (1). Mais les haines réciproques étaient trop vives pour céder aux exhortations pacifiques du père commun des fidèles. Les efforts du pape échouèrent partout d'abord, excepté en 4 ra g° n - Par la médiation de Boniface, un traité de paix fut conclu entre Jacques, roi d'Aragon, et Charles II, roi de Naples, à la condition que Jacques reconnaîtrait le tribut annuel de trente onces d'or que son aïeul avait consenti envers l'Eglise romaine; qu'il prendrait part à l'expédition sainte, prêterait son concours pour faire rentrer la Sicile sous l'obéissance de son légitime seigneur, et commencerait d'abord par en retirer les corps auxiliaires aragonais. En dédommagement, Boniface promit secrètement à Jacques la souveraineté de la Sardaigne et de la Corse, deux anciens fiefs du Saint-Siège, souveraineté qu'il conféra solennellement à ce monarque l'année suivante, i297 (2).
Une allégresse générale éclata à la nouvelle de cette paix ; mais elle dura peu. Les Siciliens n'avaient point été appelés aux négociations. Quand ils en apprirent le résul- 11) Raynald, t. XIV, ann. 1293, ii° 43.
(2) Raynald, ann. 1297, n° 2. — Mariana, de Rébus Hispani.e, 1. XIV, c. xiv et xvn.
82 HISTOIRE DE LA PAPAUTE, L1V. ï.
lat, les grands du royaume, indignés dfe retomber sans leur aveu sous une domination qu'ils détestaient, députèrent au roi d'Aragon pour le supplier de ne pas abandonner ses fidèles sujets, et, sur le refus constant du monarque de manquer à la foi des traités, ils se préparèrent à proclamer roi de Sicile Frédéric, son frère (1).
Pour prévenir ce coup, qui brisait ses plus chères espérances de pacification, Boniface avait déjà essayé de gagner le jeune prince par de brillantes promesses (2). Il lui écrivit alors des lettres pleines des exhortations les plus sages pour l'inviter à ne point accepter un titre qui ne serait qu'une odieuse usurpation. Deux légats furent chargés de porter cette lettre à Frédéric, et de recueillir sa réponse (3). Le pape avait un tel désir de la paix, que les deux légats devaient offrir aux Siciliens de tracer euxmêmes, sur un parchemin blanc revêtu du sceau pontifical, les conditions auxquelles ils mettaient leur soumission. Mais les grands de l'État rendirent ces nouvelles avances inutiles. L'un d'eux, Pietro d'Ansalone, déclara aux représentants du Saint-Siège que les Siciliens avaient définitivement résolu de proclamer Frédéric roi, et, tirant son glaive : « Ce n'est point, ajouta-t-il, avec du parchemin, mais avec le fer que les Siciliens cherchent la paix. » Puis il leur intima, sous peine de mort, de quitter l'île (4). Quelques mois après, Frédéric était couronné à Païenne.
C'est ainsi que la Sicile retomba dans les horreurs de la guerre. Mais Boniface lui-même ne devait pas tarder à renoncer, pour ce qui le concernait, aux projets pacili-
(1) Mariana. 1. XIV, c. xvn. — Nicolai Specialis rerum sicularum, I. II, c. xxn.
(2) Mariana, 1. 11, c. xxi.
(3) Raynald, ann. 1296, n" 8 et 9.
(4) Nicolaï Specialis, 1. II, c. xxiv.
ques. Les factions, un moment endormies, se réveillaient à Rome. Une querelle du pape avec les Colonna était la cause ou le prétexte de ce mouvement, qui menaça bientôt le Saint-Siège de toutes les fureurs d'une réaction gibeline. Quoique les Gaetani appartinssent de longue date au parti des empereurs (1), Boniface était Guelfe plus encore par principe que par sa position. En effet, l'idée de la domination de l'esprit sur le corps, de ce qui est divin sur ce qui estbumain, de l'Église, en un mot, sur les pouvoirs terrestres, devait naturellement sourire à celte âme, dans laquelle respirait une intelligence si haute el si fière. D t ailleurs, les vues du parti gibelin étaient tellement opposées aux intérêts de l'Église, tout récemment le Saint- Siège s'était si mal trouvé de l'alliance qu'il avait faite avec lui, qu'un pontife du caractère de Boniface devait, moins qu'aucun autre, lui être favorable. Les chefs de ce parli s'aperçurent bien vile qu'ils n'avaient jamais eu de plus grand adversaire. Aussi, jamais pontife n'en fut-il plus détesté. Les écrivains païens n'attaquèrent pas les chrétiens avec plus de haine que les historiens gibelins n'ont attaqué Boniface VIII. Pour cela, les calomnies les plus atroces ne leur coûtent rien. Nous verrons en effet que, pour nuire à celui qu'ils regardaient comme le plus grand fléau du parli, tout moyen leur paraissait légitime.
Toutefois, quelque prononcé que fut Boniface contre les Gibelins, son intention n'était pas de rompre ouvertement avec eux. Il savait que, dans la pratique du gouvernement, il faut faire quelquefois, pour éviter des embarras, le sacrifice de ses répugnances aussi bien que de ses sympathies, et Ton ne doit nullement lui imputer la guerre
{i) La famille des Gaetani avait suivi le parti «le Manfred. (Luigi Tosti, t. I, p. 30.)
qui éclata lout à coup cnlrc lui et les Colonna. L'origine de cette guerre est obscure ; pourtant il n'est pas impossible de la débrouiller. Déjà, du temps de son cardinalat, un démêlé grave, sans que l'on dise pour quelle cause, s'était élevé entre lui, Benedetlo Gaetani, et les deux cardinaux Jacopo et Pielro Colonna. Trop faible pour lutter avec avantage contre la puissante maison des Colonna, il avait été assez sage pour dissimuler son ressentiment et étouffer une affaire qui aurait pu amener la ruine des Gaetani. Les griefs s'étaient même si bien accommodés dans cette circonstance, qu'une amitié réciproque en était sortie, et que, pour la cimenter , les Colonna et les Gaetani s'étaient unis par des alliances. Les choses en étaient là quand les suffrages réunis des Colonna et des Orsini portèrent Benedetlo à la Papauté (1). Or, tout permet de croire que, dans les premiers temps qui suivirent, les bons rapports continuèrent; car Boniface témoigne lui-même, dans une de ses bulles (2), qu'il avait accepté une invitation des Colonna au chAteau de Zagarolo, où ceux-ci le traitèrent avec une royale magnificence. Mais ils eurent peu de part à la distribution des grâces ; aucun sénateur ne fut choisi parmi eux. Ils comprirent qu'ils n'avaient point la confiance du pape, et leur lierté s'en indigna (5).
Dans cette disposition des esprits, il ne fallait qu'un prétexte pour raviver les ressentiments anciens. Les Colonna fournirent ce prétexte. Plus de quarante années avant , Giordano Colonna était mort, laissant pour héritiers de ses nombreuses possessions cinq fils, savoir : le cardinal Jacopo, Giovanni, Oddone, Mattheoel Landolfo.
(\ ) Francisa Pipini Chronic, aji. Mural., t. IX, 1. IV, c. xi.v. (2) Huila : Lapis ahscissus, ap. Raynald, 1297, n° 37. ("m Francisei Pipini Chron., loc. cit. : Nullis cos honoribus seu gfatiis promoveliat
Chacun de ces héritiers avait une part déterminée dans la succession. Mais, d'un accord unanime et par un acte passé entre eux le 28 avril 1252, ils laissèrent l'administration de leur patrimoine commun à Jacopo, l'aîné (1). Celui-ci le régissait encore en 1296, bien que Giovanni fût mort depuis quatre ans, et qu'il eût laissé pour recueillir sa portion six fils, savoir : Pielro, déjà cardinal, Stefano, Giovanni, Jacopo, Oddone et Agapito. Or, Jacopo, au lieu d'user en bon père de famille du bien dont il avait la garde, le détournait à son profit, ainsi qu'à celui de ses neveux, au détriment de Matlheo, d'Oddone et de Landolfo, réduits à la pauvreté. Ces faits parvinrent au pape, qui ne put tolérer une pareille injustice, et interposa ses bons offices pour mettre un terme à la tyrannie du cardinal, et faire restituer aux parties lésées ce qui revenait à chacune d'elles des biens paternels. Pour faciliter un arrangement, il imagina d'offrir de grands avantages aux six neveux. Mais ces hommes rapaces, incapables de comprendre le procédé généreux du pontife, refusèrent d'y consenti!*, et les deux cardinaux, frémissants de colère, sortirent de sa présence et n'y reparurent plus (2).
Parmi les frères du cardinal Pietro, il en était un du caractère le plus odieux : c'était Jacopo. On l'avait surnommé Sciarra, c'est-à-dire dispute, à cause de son humeur intraitable et querelleuse. Malheur à qui l'avait offensé! il éprouvait tôt ou tard les effets de sa haine ; cet homme violent ne ménagerait rien quand il s'agirait de se venger. Profondément irrité du jugement porté par Boniface, et brûlant de le lui faire expier, il saisit le moment où douze chevaux transportaient à Anagni le trésor de ce
(4) On peul voir cet acte dans Luigi Tosti, docum. N. (2) Bulle : Prœteritorum, ap. Raynald. 1297, n° 29.
pontife, et, de concert avec Stefano, son frère, il attaqua le convoi sur la route et le dévalisa (1).
Cet acte était celui d'un brigand. Toutefois, telle était la magnanimité de Boniface, qu'il ne s'en plaint même pas dans la bulle (2) où il récapitule les injures des Colonna envers le Saint-Siège. Mais ceux-ci ne s'en tinrent pas là : ils lièrent des intelligences avec le tyran de la Sicile, Frédéric, et reçurent les émissaires secrets que ce prince envoyait à Rome dans le but de s'y former un parti (3) .
Instruit de ces connivences perfides, Boniface employa tantôt la douceur, tantôt la menace, pour engager les Colonna à les cesser, mais toujours en vain. Alors il crut devoir leur ôler les moyens de nuire à l'Etat ; et, usant de son droit de seigneur suzerain, il envoya aux deux cardinaux Jacopo et Pielro l'ordre d'ouvrir aux garnisons pontificales les portes de Palestrina, de Colonna et de Zagarolo, de peur, disait-il, que ces places ne devinssent l'asile des ennemis de l'Église (4). Mais les deux cardinaux opposèrent un refus formel à cette sommation. Ils allèrent encore plus loin, et, non contents de braver l'autorité du pape, ils cherchèrent à soulever dans le public des doutes sur la légitimité de son élection. On ne pouvait blesser plus sensiblement Boniface. Aussi, à ce dernier trait, ne songeat-il plus qu'à punir. Le 4 mai 1297, un clerc de la maison pontificale se rend auprès des deux cardinaux Jacopo et Pietro Colonna, et les cite à comparaître le lendemain en présence du pape et du sacré collège, pour s'expliquer sur leur conduite, et déclarer nettement s'ils reconnais-
(1) Ma;;. Chronic. belgicum. ap. Hislor. rer. Germ. script., édit. Ratisb., I. III, p. 297.— Francisri Pipini Chron.. 1. IV. c. xlv. (•2) Bulle : Prœteritonim.
(3) Bulle : Prtfteritorum, n° 28.
(J) Bulle : Pneteritorum. n° 29.
sent dans Boniface le légitime vicaire de Jésus-Christ (1).
Les deux cardinaux n'obéirent point à la citation. Boniface s'y attendait sans doute, car le 6 mai, c'est-à-dire le lendemain, parut contre les coutumaces une bulle fulminante, dans laquelle, après avoir résumé les griefs passés et présents du Saint-Siège contre la famille Colonna, et lui avoir reproché de ne s'être montrée sensible aux bienfaits non plus qu'aux menaces, le pape déclare le temps des avertissements passé et l'heure du châtiment arrivée, et, en conséquence, dépose les deux cardinaux de leur dignité, les prive des émoluments qui y sont attachés, lance sur eux une sentence d'excommunication, qu'il étend à leurs partisans, rend inhabiles à recevoir les saints ordres Oddone et Giovanni, neveux du cardinal Jacopo, ainsi que leurs enfants jusqu'à la quatrième génération, ajoutant une nouvelle citation, pour les deux cardinaux, à comparaître devant le Saint-Siège apostolique, dans l'espace de dix jours, sous peine, ce délai expiré, de voir tous leurs biens meubles et immeubles confisqués (2).
Les Colonna, au lieu de se rendre à cette seconde citation, se réunirent à Longhezza, dans la maison de Pietro dei Comti, et là firent rédiger, par le notaire Doinenico Léonard i, un Mémoire dont ils affichèrent des copies aux portes de la ville, à celles des églises, et jusque sur Tautel de Saint-Pierre (3). Les auteurs de ce Mémoire y soutenaient que Célestin V n'avait pu abdiquer, que Boniface n'était point pape, et, conséquemment, ils en appelaient à l'autorité d'un concile général (4). Au nombre des témoins
(1) Preuves du différend de Boniface VBI el de Philippe te Bel. par Simon Vigor, in-fol., p. 33.
(2) Bulle : PrœleriLorum, ap. Raynald.
(3) Bulle : Lapis abscissus, ap. Raynald. ann. 1297
(4) Voir celte pièce. Preuves du différend. 34. p .
de cet acte, on voil avec étonnement figurer ce même Jacopo da Todi, que nous avons trouvé parmi les instigateurs les plus ardents de l'abdication de Célestin V, et qui écrivait alors contre son successeur des satires pleines de calomnies et d injures(l). Comment cet homme, d une piété si touchante , était-il devenu un des ennemis les plus acharnés deBoniface? L'histoire ne le dit point. Peut-être l'exaltation de sa tète, dont il avait donné des preuves par la bizarrerie do sa dévotion, était-elle pour quelque chose dans ce changement. Mais quelle que soit la cause d'un fait si étrange, on se demande, en le lisant, s'il n'est pas quelquefois dans les jugements impénétrables de Dieu d'humilier ses saints, lorsqu'il permet de si honteuses chutes.
Le but du Mémoire calomnieux n'était point déguisé : c'était d'exciter un schisme, dans lequel Boniface, occupé de défendre sa dignité, cesserait d'être un adversaire redoutable. Mais ce Mémoire n'émut point l'opinion publique, comme les Colonna s'en étaient flattés. On le lut avec indifférence, tout en admirant l'audace de ceux qui l'avaient écrit. Pendant ce temps-là, Boniface préparait la bulle, qui devait les abattre. Celle bulle parut le jour même de l'Ascension, '25 mai. Le pape y confirmait toutes les sentences déjà portées contre les deux cardinaux, confisquait leurs biens, les rendait incapables de tester; puis lançait l'excommunication sur les autres membres de la famille, savoir: Stefano, .lacopo Sciarra, Àgapito, Sanvito et Oddone; les déclarait tous inhabiles à exercer aucune charge, tant ecclésiastique que séculière; défendait de leur prêter aide ou faveur, sous peine de partager la sentence dont ils étaient frappés, et jetait l'in-
(I) Luigi Tosti, t. I. Voyez document IL
terdit sur les lieux où ils chercheraient un asile (I).
Le coup était sensible : il enveloppait dans une même proscription les Colonna et leurs amis. Les biens leur étaient enlevés, la terre et la mer fermés, l'espérance ellemême ne leur semblait plus permise. Toutefois, dans cette extrémité , les Colonna ne s'abandonnèrent point ; ils ne présumèrent pas au-dessus de leurs forces une lutte avec I homme puissant qui les proscrivait. Leur audace était plus grande que leur fortune. Chassés de Rome, ils se retirèrent dans leurs châteaux, en ouvrirent les portes aux ambassadeurs de Frédéric , y appelèrent Francesco Crescenzi etNiccolo Pazzi, deux ennemis déclarés du pape, et attendirent derrière leurs remparts qu'on commençât contre eux des hostilités qui ne devaient pas tarder (2).
En effet, il n'était ni dans le caractère ni dans le but de Boniface de s'en tenir à des peines canoniques et civiles. Ce pontife envoya d'abord contre les rebelles, sous la conduite de Landolfo Colonna , quelques milices soudoyées, auxquelles il joignit bientôt un corps auxiliaire de troupes florentines commandées par Inghiramo, comte de Bisenzo (3). Mais ces forces étant insullisantes pour obtenir un résultat décisif et prompt, le pape eut recours à une croisade. Elle devait jouir des mêmes avantages spirituels que les guerres saintes, et le cardinal de Porto, Maltheo d'Àquasparla, fut désigné, avec le titre de légat, pour la publier dans les diverses provinces de l'Italie (4).
Le bruit d'une croisade fit accourir un grand nombre d'aventuriers et de soldats sous les drapeaux du Saint-Siège.
(1) Bulle : Lapis ahscissus.
(2) Plalina in Bonifacium. — Giovanni Villani. 1. VIII, c. 20. — Thomas Walsingam. in Edward um, p. 39. — Raynald, ann. 1297, n° II.
(3) Luigi Tosli. t. I. p. 212. et aux Pièces justificatives, docum. S.
(4) Rayoald, ann. 1297. n°41.
Landolfo Colonna, en ayant composé une armée, en prit le suprême commandement , et s'avança avec elle contre les forteresses des Colonna (\). Quoique défendues avec courage, Nepi, Zagarolo et Colonna furent obligées de se rendre. Les rebelles se réfugièrent alors dans Palestrina, où l'armée papale les investit bientôt. Cette place était située dans une position formidable. Àgapito, Sciarra et les deux ex-cardinaux étaient dans ses murs. Elle pouvait défier les premiers efforts des assiégeants; et, comme les Colonna avaient cherché à intéresser les rois et les princes chrétiens à leur querelle, ils comptaient y tenir assez longtemps pour attendre ou un secours énergique, ou une médiation puissante (2). Mais, après s'être flattés en vain, voyant qu'on les laissait à leur fortune, que Palestrina, leur dernier asile, leur ressource suprême, serait à la fin emportée, ils prirent le parti de la soumission. Au mois de septembre de l'année 1298, accompagnés de leurs proches et de leurs amis, la tète découverte, les pieds nus, la corde au cou, en habits de deuil, sans sauf-conduit, et se confiant en la générosité de leur vainqueur, ils vinrent à Rieti se prosterner aux pieds de Boniface, qui les reçut sur son trône, la tiare en tète et au milieu de toutes les magnilicences de la Papauté. Ils demandaient grâce sans aucune condition; elle leur fut accordée. Les censures qu'ils avaient encourues furent levées, et, pendant les jours qu'ils passèrent à Rieti , le pontife les traita avec bienveillance (3). Mais il mit des restrictions à sa réconciliation avec eux. Les deux cardinaux restèrent privés de la pourpre, et la malheureuse ville qui avait servi de
(1) (iiuv. Villani, I. VIII, c. lu.
(2) Ciacconius. t. Il, in Bonifacium VIII. p. 298.
(3) Francisci Pipini Chron.. I. IV, c. xli.— Ferretus Vicenlinus, Ilist., 1. VIU, p. 970, Mural., t. IX.— Thomas Walsingham, in Edward., p. 39.
LUTTE DE BONIFACE VIII CONTRE LES GIBELINS. 91 foyer à la révolte dut être détruite. Palestrina, que tant de soins avaient rendue inexpugnable, fut donc renversée de fond en comble; il ne resta debout que l'église de Saint- Agapit. On fit passer sur ses ruines le tranchant de la charrue, on y sema du sel, comme à Carlhage. Boniface voulut que tout, jusqu'à son nom, fût anéanti ; car, ayant ordonné de construire à sa place une autre ville, il lui imposa le nom de cité Papale (i). Pihcs justif., n° 2.
Cette justice terrible, que les Colonna appelèrent une trahison, les irrita de nouveau; ils se remirent en révolte. Ne pouvant plus, dans leur situation présente, lutter avec le pontife, puisque toutes leurs places étaient entre ses mains ou détruites, ils prirent la fuite, et rappelèrent ainsi sur leurs têtes toutes les sentences que leur soumission en avait éloignées. Ils furent de nouveau proclamés coupables de lèse-majesté, rebelles à l'Église; leurs palais furent abattus, et leurs biens confisqués.
Contraints à l'exil, les Colonna se dispersèrent dans le monde, et y eurent des fortunes diverses. San-Vito se mit à voyager. Les deux ex-cardinaux, Jacopo etPietro, se retirèrent à Padoue. Jacopo Sciarra, après avoir erré dans la forêt d'Àrdée, et vécu quelque temps des fruits de la forêt, fut pris par des pirates et jeté dans les fers, d'où le roi de France, Philippe le Bel, le tira au bout de quatre ans, en payant sa rançon. Stefano alla d'abord à Castel-Marino, sur les contins de la Campanie. Mais, ne s'y croyant point en sûreté, il fut assez heureux pour gagner la France. Les autres s'enfuirent en Sicile, en Allemagne, se cachant partout, et changeant souvent de demeure.
La chute des Colonna atterra les Gibelins, car on ne voit nulle part qu'ils'aient cherché à troubler la victoire de Bo-
(1) Raynald, anu. 1299. n° 6.
niface. Il est vrai qu'en 1297, au commencement de la lutte, ceux de ce parti, le sénateur Pandolfo Savelli à leur tête, s'étaient interposés pour l'empêcher, soit en conseillant la soumission aux rebelles, soit en implorant pour eux la clémence pontificale (1). Mais, la partie une fois décidée, ils n'élevèrent aucune réclamation sur la sévérité du pape. Leurs adversaires devinrent, sans conteste, maîtres absolus du pouvoir. En effet, les années suivantes nous montrent la dignité de sénateur exclusivement remplie par des Orsini. L'anéantissement du parti gibelin aurait donc été le fruit du triomphe de la Papauté sur les Colonna, si les circonstances lui avaient permis d'en profiler. Mais déjà se succédaient des événements qui, d'abord étrangers à l'affaire des Colonna, ne tardèrent pas À se lier avec elle, et qui, rendant tout à coup l'audace au parti abattu, finirent par décider la fortune en sa faveur. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces événements, si funestes à la Papauté, furent provoqués pur une puissance habituée de longue main à la protéger.
Lorsque Boniface VIII monta sur le siège apostolique , neuf ans s'étaient écoulés depuis que la mort du fils de saint Louis avait appelé au trône de France Philippe IV, dit \p Bel. Investi de l'autorité suprême à un âge où l'on ne connaît encore que l'obéissance, ce jeune prince gouvernait néanmoins son royaume avec une supériorité que ses adversaires n'ont jamais songé à lui contester. Magnanime et vaillant, guerrier habile, il avait encore cette profondeur de vues et cette force de vouloir qui font les grands hommes d'Etat. Personne n'eut à un plus haut degré que lui la fierté du pouvoir ; personne ne s'en montra plus ja-
(1) Luigi Tosti i. I. p. -215, et docum. T. ad calcem.
loux ; personne n'imposa ses volontés d'un ton plus ferme et plus résolu. Mais de grands défauts déparaient ces brillantes qualités. Sa magnanimité dégénérait en hauteur, son courage en témérité. La force de sa volonté, qui était grande, se changeait en une obstination d'autant plus inflexible, qu'il croyait son honneur intéressé à faire prévaloir jusqu'à ses erreurs. Du reste, irritable à l'excès, implacable dans ses colères, n'oubliant jamais une injure, et n'estimant les services qu'à l'égal du devoir. Ses entreprises, dont il ne calcula pas toujours la portée, le jetèrent plus d'une fois dans des embarras pécuniaires qui le rendirent injuste envers ses peuples, dont il épuisa les ressources et altéra la monnaie. Sous les règnes précédents l'abaissement des grands vassaux de la couronne avait donné au pouvoir royal une prépondérance décidée. Vaincue, mutilée, l'aristocratie n'opposait plus de résistance. En voyant donc agenouillés sur les marches du trône ces tiers barons, naguère si hautains, Philippe conçut une idée exagérée de son autorité, et cette exagération le poussa jusqu'à la tyrannie. Ajoutons que la moralité ne dirigeait pas toujours ses actions. Lorsqu'il avait fixé son regard sur un but, il demandait moins aux moyens qu'il employait pour l'atteindre cette justice qui satisfait la conscience et l'honneur que le succès qui réjouit l'ambition. Ses contemporains l'appelèrent le Bel, à cause des grâces de sa personne. L'histoire aurait dû lui donner le nom de Politique, car il fut le premier qui mit au jour cet art funeste d'ôtrc habile dans le mal.
Tel était Philippe le Bel, tel était l'homme que Boniface VIII, dans le cours de ses projets contre les Gibelins, rencontra inopinément sur son passage. Je dis inopinément, parce que le démêlé qui éclata entre ce pape et le roi ne fut point l'explosion prévue d'un secret antago-
nisme : elle naquit des circonstances. Il importe de remonter à son origine.
Nous avons déjà vu qu'au moment où Boniface commença son pontiGcat, Philippe le Bel et Edward, roi d'Angleterre, se faisaient une rude guerre. La cause de cette lutte était complexe ; elle tenait presque autant au caractère allier des deux monarques qu'au froissement réciproque de leurs intérêts matériels. Edward, cité à plusieurs reprises, en qualité de vassal, à comparaître devant la cour des pairs de France, pour y rendre compte de sa conduite, avait refusé avec hauteur la citation (\). De là la nécessité de vider la querelle par les armes. Les hostilités duraient depuis plusieurs années, cruelles, ruineuses pour les peuples, sans que rien de décisif eût fait pencher notablement la balance de l'un ou de l'autre coté, quoique l'avantage parût rester à la France. Nous avons vu que Boniface VIII s'était de bonne heure interposé pour y mettre un terme, mais sans succès, car il n'avait pas pu obtenir une trêve. Il y a plus : son autorité, en cette occasion, avait été méconnue des deux souverains, sous prétexte qu'une puissance toute spirituelle, comme celle du pape, n'avait aucun droit de s'immiscer dans les intérêts politiques des États. Toutefois, Boniface VIII ayant promis d'apporter à l'œuvre de la pacification, non l'autorité de la puissance qui ordonne, mais seulement les bons offices de la médiation qui concilie, on finit par accepter son arbitrage (2). Celui-ci travaillait donc à rapprocher les deux monarques, quand un incident vint traverser cette importante affaire.
(1) Voir duTMel. Recueil de traités entre la France et l'Angleterre, p. 186 et suiv.
(2) ld., p. 189.— Voir les paroles du compromis ap. Raynald. ami. 129H n° 2.
Dès le début de sa querelle avec la France, Edward avait gagné à sa cause Guy, comte de Flandre, vassal de Philippe, en convenant que la fille du comte épouserait le prince de Galles, l'héritier du trône. Instruit de ce traité, Philippe trouva le moyen d'en empêcher l'effet. Il attira adroitement le comte à Corbeil; puis, avec une perfidie d'autant plus honteuse que le comte montrait plus de confiance, il le retint prisonnier avec la comtesse sa femme. Guy ne recouvra sa liberté qu'en laissant entre les mains du roi sa fille, l'épouse même promise au fils d'Edward. Rendu à lui-même, Guy réclame sa fille; Philippe la refuse : le comte en appelle alors au Saint- Siège (1). Le hasard voulut qu'en même temps que cet appel arrivait à Rome il y parvint, de la part de quelques prélats français, contre les exactions que se permettait l'autorité royale à l'égard du clergé, une supplique secrète dans laquelle Philippe était représenté comme un prince plus impie que Pharaon (2). Pièces jmtif., n° 3.
Depuis plusieurs siècles, l'autorité pontificale était l'asile où la faiblesse persécutée venait chercher un abri contre les abus de la force. Ce n'était point Boniface qui aurait manqué à cette mission tulélairc, au début de son pontificat surtout, et dans un temps où la chrétienté, les regards fixés sur lui, attendait de si grandes choses de sa justice et de sa fermeté. A peine eut-il reçu l'appel du comte de Flandre, qu'il députa à Philippe le Bel l'évêque de Meaux, son légat, pour sommer ce monarque de rendre la princesse à son père, et, en cas de refus, le citer lui-
(1) Daniel, Hist. de France, t. V, p. 59. — Mat. du différend, etc.. par Simon Vigor, p. 2.— Baillet, Hist. du démêlé, p. 22 et 23.
(2) Rubeo, p. 145. — Baillet. p. 25.— Voir aux Pièces justificative*, n* 5.
même k Rome pour y être juge sur sa conduite (1). Puis, afin de mettre un termeaux abusdont s'était plaint le clergé, il lança, le 18 août 1290, la bulle Clericis laicos, par laquelle il interdisait, sous peine des censures, à tout membre du clergé de payer quelque subside que ce fût, décime, vingtième, centième, ou autre portion des biens ecclésiastiques, sans la permission expresse du Saint-Siège, menaçant des mômes censures les princes, ducs, barons et ministres qui les exigeraient, et jetait l'interdit sur les villes et les communautés qui consentiraient à cette exaction (2). Pihes juslif,, n° 3 bis.
Si la fortune, au lieu de faire Philippe le Bel roi, l'avait porté sur le siège pontifical, à coup sûr il aurait parlé comme parlait Boni face VIII dans cette bulle, qui, après tout, ne différait ni pour la forme ni pour le fond des anciennes décrétales des papes. Mais, chef d'une puissante monarchie, il n'entendait que le langage de la soumission et de l'obséquiosité. Celui de Boniface le surprit et lui déplut. Cette jalouse susceptibilité qu'inspire l'amour du pouvoir, échauffée par les insinuations de la flatterie, lui persuada que le pontife voulait empiéter sur l'indépendance de sa couronne, et il crut devoir prendre à son égard cette attitude lîère et hautaine qu'il prenait avec ses ennemis. La mission du légat fut mal accueillie à sa cour. Il répondit aux sommations qu'en ce qui concernait le temporel de son royaume, il n'était comptable de ses actes qu'à Dieu seul ; qu'il trouvait bien étrange que le pape usurpât ce ton d'autorité en des choses étrangères à sa juridiction. N'avait-il pas, lui le roi, sa cour pour faire justice à ses sujets et à ses vassaux (3) ?
(1) Vigor, Hist. du différend, p. 5.— Baillet. Hist. du démêlé, etc., p. 21.
(2) Preuves du différend, p. 14.
(S) Vigor, Hist. du différend, p. 2.-BailIel. Hist. du démêlé, p. 24.
Cette réponse était significative ; celle qu'il fit à la bulle Clericis laicos ne le fut pas inoins. Quoique cette constitution, dans la généralité de ses termes, de l'aveu même des adversaires de Boniface, s'adressât plus spécialement à l'Angleterre, où Edward exerçait sur le clergé un degré d'oppression que n'avait pas encore atteint le roi de France, ce dernier la regarda comme une offense personnelle et une faveur odieuse accordée à ses ennemis. En conséquence, il lui opposa deux ordonnances, où il défendait d'abord à tout étranger de venir en France pour y exercer le négoce, vu que ce royaume ne manquait de rien ; ensuite à toute personne, de quelque condition ou dignité qu'elle fût, de transporter hors de son territoire de l'or, des pierreries, des provisions de bouche, des armes, des chevaux et autres choses, sans sa permission notifiée par écrit (1).
La portée de ces ordonnances était grande. Elles brisaient les rapports du clergé français avec le chef de l'Église, le dérobaient à son influence; elles fermaient la porte du royaume aux traitants de la chambre apostolique, et le caractère énergique du pape donnait à penser qu'il allait employer des moyens rigoureux pour soumettre le monarque récalcitrant. Il n'en fut rien cependant. Soit qu'ayant compté emporter la soumission de Philippe du premier coup, il eût été interdit d'une résistance que les rois ne faisaient plus depuis des siècles ; soit qu'il ne voulût pas s'engager dans un conflit qu'il n'était pas préparc à soutenir ; soit que, sur le point de réaliser ses projets contre les Gibelins, il appréhendât de leur ménager un appui par delà les Alpes ; soit plutôt modération, on vit tout à coup le ferme pontife prendre un ton de douceur auquel personne ne s'attendait. La bulle Ineffabilis, qu'il expédia au roi im-
H) Preuves du différend, p. 13.— Baillet, llist. du démêlé, p. 26.
médiatement après la publication de ses deux édita, est remarquable sous ce rapport (4). Boniface y descend jusqu'à la justification de lui-même. S'il adresse au roi des reproches, ce sont bien plutôt des exhortations que des reproches. On voit qu'il veut gagner le cœur de Philippe le Bel, non étonner son audace. « Le temps est bien mal choisi, dit-il, « pour susciter une querelle au vicaire de Jésus-Christ, lors- « que celui-ci veille avec tant de sollicitude à vos intérêts. Et « n'est-ce point pour procurer le salut de votre personne, la « conservation de votre royaume et en écarter les malheurs, « que, depuis le commencement de notre pontificat, nous « avons passé les nuits sans dormir et essuyé d'insupporta- «bles travaux? Nous n'avons pas, ajoute-t-il, nous n'avons « pas statué que les ecclésiastiques ne dussent point contrite buer à la défense et aux nécessités du royaume, mais nous « avons dit qu'il y avait besoin en cela de notre permission « expresse, pour mettre un terme à l'intolérable oppression « dont vos officiers accablent le clergé. Dans un cas urgent, a nous ordonnerions nous-mêmeaux ecclésiastiques les con- « tribulions nécessaires, et, s'il le fallait, nous laisserions « plutôt vendre les vases sacrés et les croix des églises que « d'exposer au moindre danger un royaume comme le voce tre, de tout temps si cher et si dévoué au Saint-Siège. »
Ce n'était point à tort que Boniface rappelait à Philippe ses sollicitudes pour la France. En effet, si l'alliance offensive conclue par Edward avec Adolphe de Nassaw avait été si peu funeste au monarque français, c'était grâce aux exhortations pressantes et répétées que le pape avait adressées au roi des Romains (2). Du reste, tout dans la bulle Ineffabilis témoignait du désir du pontife que le démêlé
(1) Preuves du différend, p. 1o. Cette bulle fut apportée en France par l'évêque de Viviers.
(2) Rubeo, p. 47 et seq.
commence ne prît point une tournure fâcheuse. Son inquiétude à cet égard éclate principalement dans sa bulle (4) Emtal nos, qui n'est qu'une préface de la précédente. « Comme les choses qu'elle contient, dit-il, intéressent vi- « vement votre personne et votre royaume, nous avertis- « sons, prions et exhortons Votre Altesse royale de la lire, « de la relire elle-même, de la médiler attentivement, et « de la mettre sous les yeux des hommes qu'elle appellera à « son conseil. » Puis il ajoute que l'évêque de Viviers, chargé de la lui présenter, est muni des instructions les plus amples pour lui en expliquer le sens de vive voix ( c 2).
Cependant, malgré les protestations réitérées du pape, malgré l'activité de ses légats, malgré les mouvements qu'il se donnait pour mettre un terme à la guerre ruineuse qui pesait sur la France, Ton ne réussissait point à s'entendre. Philippe, d'autant plus obstiné qu'il était mal conseillé, ne pouvait plier sa fierté à aucune concession. Il ne répondait aux exhortations qu'en pressant l'exécution de ses édits, quand tout à coup, le 51 juillet 1297, à la surprise générale, arriva de Rome à la cour de France la bulle Naveritis nos (3), adressée au roi, au clergé, et aux grands du royaume. Cette bulle, avec les éloges les plus pompeux donnés au royaume de France pour l'attachement à la foi et le prompt acquiescement qu'on y avait toujours montrés aux ordres émanés du Saint-Siège, contenait des explications si larges de la bulle Clericis laicos, qu'elle réduisait à rien ses décrets, principe de toute la querelle. Le pape commençait alors l'exécution de ses projets contre les Colonna. Il
(1) Preuves du différend, p. 25.
(2) Ecce per Vivariensem episcopum in prœfatis litleris contenta , vivae vocis oraculo volumus Celsitudini Tua; plenius exprimi. ac mentem nostram circa illa seriosius aperiri. etc.. (Bulle : Excitât nos.)
(3) Preuves du différend p. 39.
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. I.
est permis de croire que celte circonstance ne fut pas indifférente au parti qu'il prit si inopinément de satisfaire le roi. Et, comme s'il eût craint que sa bulle Noveritis nos ne fût point assez explicite pour fléchir le caractère indomptable du monarque, il l'accompagna de la canonisation de Louis IX, son aïeul, dont le procès durait depuis vingt-cinq ans. La génération qui avait été témoin des vertus du saint roi n'était point encore descendue dans la tombe. À la nouvelle que l'objet d'une si récente admiration allait devenir celui du culte de l'Église, une inexprimable allégresse éclata de toutes parts. Entraîné enfin par l'élan général, Philippe céda. L'exécution des ordonnances royales fut arrêtée. On délia les mains aux traitants pontificaux pour envoyer à Rome les revenus que la chambre apostolique percevait sur les biens du clergé. Boniface fut rendu plus que jamais arbitre souverain de la paix entre la France et l'Angleterre, et la bonne harmonie parut rétablie entre les deux puissances (1).
Les guerres entre les personnes se pacifient, parce que les haines s'effacent ; les guerres entre les principes ne se pacifient point, parce que l'opposition des principes demeure. Le pape et le roi, bien que rapprochés en apparence, étaient plus éloignés l'un de l'autre qu'ils ne le pensaient. Le premier voulait maintenir ce que le vicaire de Dieu possédait à tant de titres, son droit de juger les actes même temporels des princes dans l'administration de leurs États ; le second voulait au contraire une complète indépendance du pouvoir temporel vis-à-vis de la puissance spirituelle. L'antagonisme de ces deux principes n'avait pas été terminé par la paix, et plus d'une cause allait en réveiller la vivacité.
(1) Baillet, llist. du démêle, p. 06 et suiv.—- Daniel , Hist. de France.
Nous venons de voir que Philippe le Bel avait enfin remis entre les mains du pape le soin de terminer son différend avec Edward I er . Boniface, ddnc, ayant reçu le compromis des deux monarques, rendit la sentence arbitrale qui devait rétablir la paix entre eux, et la fit porter à Paris par l'évêque de Durham, représentant de l'Angleterre à Rome. Peut-être le choix de ce légat, pris parmi les sujets de son ennemi, blessa-t-il la fierté nationale du roi de France. Il y eut autre chose : celle sentence n'était conforme qu'à la plus rigoureuse équité. Le pape s'y efforçait de rétablir l'état des choses tel qu'il était avant la la guerre. Philippe, au contraire, victorieux en Flandre, s'était flatté d'autres espérances, et, dans le premier moment de déception que produisit celte sentence, il souffrit que le comte d'Artois, son frère, l'arrachât des mains de l'évêque de Durham et la jetât au feu en sa présence, tandis que lui-même déclarait qu'il n'accomplirait aucun de ses articles (1).
Ce n'était là sans doute qu'un mouvement de vivacité sans conséquence, car l'accord dicté par le pape fut observé (2) ; mais il ne laissa pas que de produire son impression, que d'autres actes, accomplis sur ces entrefaites, ne contribuèrent point à effacer. Les archevêques de Narbonne comptaient, au nombre de leurs droits, celui de recevoir l'hommage des vicomtes de cette ville. Soit honte de s'abaisser devant un prêtre, soit orgueil de ne vouloir relever que de la couronne, Amalric, en succédant au vicomte Aimery, son père, mort en 4 298, rendit hommage au roi, qui l'accepta. Le prélat, alors Gilles Aycelin,
(1) Atrebas raptas ex manibus episcopi litteras papœ ausu temerario ign dédit; quinimo rex ipse nihil eorum qure pontifex pronuntiarat se servaturum affirmavit. — (Meyer, Annal. Flandriîc, 1. X, p. 87.) Rubeo. p. 155.
(2) Thom. Walsing., in Edward., ann. 1300. p. 43.
se plaignit à Philippe le Bel de cette usurpation, mais sans succès. Le concile de la province de Narbonne se réunit alors à Béziers, et cette' assemblée envoya à Paris une députation pour demander une réparation du préjudice que la démarche du vicomte causait aux droits de l'Eglise de Narbonne. Le concile ne fut pas écoulé, et Boniface luimême menaça vainement d'interposer son autorité dans cette affaire (1). Ce n'est pas tout : le pape ayant fulminé un interdit contre les évèques de Poitiers et de Laon, Philippe, toujours avide d'argent, parce qu'il était assiégé de besoins, saisit celte occasion pour mettre la main sur les revenus de ces églises, comme si elles eussent été vacantes. Il retenait encore à Robert de Courtenai, nouvellement élu archevêque de Reims, ceux qui avaient couru durant la vacance de son siège. L'injuslice était notoire; néanmoins, ce ne fut qu'avec la plus grande peine que Boniface put faire là cher prise au roi (2). Au reste, ces derniers faits n'étaient que les plus saillants parmi ceux que se permettait Philippe envers le clergé français ; car, au mois de janvier 1299, le pape se crut obligé de lui écrire pour se plaindre que, sous le prétexte d'une décime qu'il avait accordée à Sa Majesté pour les besoins de son royaume, ses officiers exerçaient de toutes parts d'intolérables exactions (3).
Il y eut plus encore. La guerre ayant recommencé avec la Flandre, Charles de Valois entra dans ce pays à la tête de l'armée royale, et y lit de rapides progrès, car la victoire suivit constamment ses drapeaux. Guy, abandonné de
(1) Dom Vaissette. Hist. générale du Languedoc , t. IV. p. 98 el suiv.— Rayuald, ann. 1300. n° 17.
(2) Baillct Hist. du démêlé, p. 64 el 65.
(3) IHversas et luctuosas Ecclesiar gallicane querelas accepimus. quod multa et grandia. quinimo intolerabilia gravamina, prrctexlu concessionis hujusmodi, ecclesiis... irrogari (Bulla : Dudum Celsitudini, ap. Raynald, ann. 1299, n° 2$.
ses alliés, battu de toutes parts, et réduit à se défendre dans Gand, sa dernière place, veut prévenir une ruine entière. Dans ce dessein, il entre en négociations avec le prince français. Les conditions de la paix sont acceptées, le traité signé. Le comte ouvre alors les portes de sa capitale à Valois comme à un ami. Mais ce dernier n'y est pas plutôt entré, que la ville est livrée au pillage, que le comte et ses enfants sont saisis et envoyés à Philippe le Bel, qui les punit par la captivité de s'être confiés à la loyauté de son frère. La justice et l'honneur criaient vengeance. Plus tard, les Flamands vengèrent cette perfidie par la destruction presque entière d'une armée française, à Courtray. Mais, pour le moment, enveloppés par les légions victorieuses de Valois, et trop faibles pour remuer, ils se contentaient d'en appeler au pape, et celui-ci redemandait en vain ses illustres captifs (1).
A tous ces griefs vint s'en ajouter un dernier, plus compliqué encore que les autres. Quelques historiens anciens ont écrit queBoniface, voyant les grands vassaux de l'Empire se déclarer contre Adolphe de Nassaw, roi des Romains, avait, dans la ferveur d'une réconciliation récente, et pour la cimenter, promis à Philippe le Bel, au cas d'une révolntion favorable, d'élever à l'empire ce même Charles de Valois, vainqueur de la Flandre. Sur ces entrefaites, Adolphe ayant été déposé et tué, un de ces historiens ajoute même qu'après l'élection d'Albert, duc d'Autriche, concurrent d'Adolphe et son meurtrier, Boniface avait pris l'avis de son conseil pour exécuter ses projets à l'égard de Valois, mais que de hautes représentations, des difficultés imprévues et la répugnance constatée des Allemands pour un empereur qui n'appartiendrait point à leur nation, l'a-
(1) Chronic. germ., ap. Pistorium, t. III.— Chronic. Gulliel.de Nangiac.
vaient empêché de les réaliser (1). L'absence de témoignages positifs sur ce dessein prétendu, le peu d'avantages qu'il offrait au pape, porteraient à croire que les historiens n'ont écrit que sur de simples ouï-dire, et non sur des renseignements sûrs. Ce qui est vrai pourtant, c'est que Boniface refusa constamment de confirmer l'élection dr l'Autrichien, et l'on raconte que, quand ses ambassadeurs se présentèrent à lui pour solliciter la confirmation de son élection, le pape refusa de les recevoir, et leur fit répondre qu'il n'était pas digne de l'empire, celui qui avait ôté la vie à son seigneur (2). Ce qui est vrai encore, c'est que Boniface affectait une prédilection spéciale pour Charles de Valois ; qu'il demanda au roi, son frère, de l'envoyer en Italie, pour y comprimer les factions, de jour en jour plus turbulentes; que ce prince y accourut en l'année 1301 ; qu'il fut reçu par le pape et les cardinaux avec toutes sortes d'honneurs ; que J'empire dcConstantinople lui fut donné, le vicariat impérial de la Toscane et de la Romagne confié, et que Boniface méditait à son égard les plus vastes projets (3). Toutefois, pendant que le chef de l'Église s'occupait ainsi d'élever un prince français, frère du roi, Philippe, par une conduite inexplicable, s'abouchait le 8 décembre 1299, à Vaucouleurs, avec Albert d'Autriche, et, dans cette entrevue, concertée d'avance, concluait avec lui une alliance offensive et défensive, qu'il fortifiait encore par le mariage de sa sœur Isabelle avec le (ils de l'Autrichien (4).
(1) Giovanni Yillani. 1. VIII, c. xlh. — S. Antoninus, t. 111, c. vm, p. 21.
— Chronic. germ., ap. Pislor., I. 111.
(2) Thrithcm. Chronic. Dirsnug., adann. 1299. — Chronic. germ.. t. III.
— Francisci Pipini Chronic, 1. IV. c. xu.
(3) Continuât. Gulliel. deNang., in Spicilegio Dach.,t. III. — Diario délia cilla di Roma da Stephano Infessura. ap. Mural., t. III, part. II, p. 4.
(4) llist. Auslralis, ap. Freher., I. I. — Struvius, Corpus historia 4 germanicœ, t. I. p. 637.— Chronic. Guillclrai de Nang.
Or, une pareille alliance, faite dans le temps que le pape refusait de reconnaître Albert et flétrissait si justement son avènement à la couronne impériale du nom d'usurpation, n'étail-elle pas une injure? D'ailleurs, Philippe le Bel protégeait ouvertement les Colonna et leur ouvrait l'entrée de sa cour (1). C'est ainsi que s'amassaient les tempêtes. Rien n'éclatait encore, il est vrai, mais il était aisé de prévoir qu'une explosion n'était pas éloignée.
Les derniers jours de l'année 1300 virent arriver à Rome un ambassadeur français, Guillaume de Nogaret, baron de Cauvisson, alors un des conseillers les plus intimes du roi, et qui devint plus tard chancelier de France. Ce seigneur était chargé de communiquer à Sa Sainteté la nouvelle officielle du traité conclu entre son maître et le nouveau roi des Romains, e! de l'informer que toutes les précautions pour le maintien de la paix en Occident étant prises, les deux monarques allaient s'occuper désormais activement de la guerre sainte ; nouvelle que les ambassadeurs d'Albert, présents à Rome, devaient aussi confirmer. Le traité, déjà connu par la voix de la renommée, avait produit son effet. Boniface avait facilement entrevu dans l'alliance des deux souverains uneliguecontrelui-mème(2). Ce fut d'abord le mépris qu'elle lui inspira, mais l'indignation succéda bientôt au mépris, et l'on dit (car les témoignages positifs manquent à cet égard) que, dans ses entrevues avec les représentants des deux cours, il exhala des plaintes amères contre Philippe le Bel, s'efforça de rompre l'alliance formée, improuva hautement l'élection du duc d'Autriche, et le menaça même des vengeances
(\) Amalric, Aii}r. in Bonifac. ap. Murât.. I. III. part. II. p. 433.— Giovanni Villani, I. VIII. c. lxu. — Ferretus Viceuliuus, I. VIII. (2) C'est la remarque de Struve, 1. 1. p. 637.
406 niSTOIHB DE LA PAPAUTÉ, LIV. I.
du Saint-Siège, s'il ne rendait la Toscane à l'Église (i). L'indignation du pontife était juste au fond. Blessé à l'endroit sensible, il avait bien le droit de s'en plaindre. Mais Guillaume de Nogaret, au lieu de chercher à l'adoucir, affecta, pour ce qui concernait la France, de ne voir dans les récriminations de Boniface que l'intention de nuire au roi. Nogaret était un de ces vils courtisans qui placent leur honneur à servir les passions de leurs maîtres. Il oublia dans cette occasion le respect qu'il devait au chef de l'Église, porta l'insolence jusqu'à censurer sa conduite privée, et à lui donner des avis. A la fois surpris et irrité, Boniface demanda à l'ambassadeur s'il avait ordre de lui tenir un pareil langage: «Non, saint père, repartit Noga- « ret, le zèle seul de la religion, du culte divin, et la prévi- « sion de malheurs futurs, me l'ont inspiré (2). » L'histoire ne nous a point transmis la réponse du pape à tant d'audace et d'hypocrisie. On peut toutefois la conjecturer à la haine violente que nous verrons Nogaret déployer plus tard contre le pontife.
Cependant une chose tenait au cœur de Boniface, c'était la guerre sainte. En conséquence des ouvertures que Nogaret avait été chargé de faire, il crut devoir entamer des négociations avec le roi de France, et il lui dépêcha, au commencement de l'année 4301, l'évêque de Pamiers, Bernard de Saisset (3). Malheureusement la croisade n'était pas le seul point dont le nonce avait ordre d'entretenir le roi, il devait encore presser la mise en liberté du comte de Flandre et de ses enfants, interdire, pour tout autre but que celui de la guerre sainte, l'emploi des décimes levées sur les biens du clergé, défendre la sai-
(1) Hisl. du différend, p. 8.
(2) Id., loc. cit.
(5) Id.. p. 9.
DÉMÊLÉ DE MtitlFACE VIII AVEC PHILIPPE LE BEL. 107
sie des revenus des sièges vacants au profit du trésor royal, et la violation des libertés ecclésiastiques, abus dont la renommée ne cessait d'accuser Philippe le Bel (\). L'impartialité oblige de dire que, pour accomplir une mission aussi délicate, Boniface aurait pu faire choix d'un négociateur plus capable que l'évèque de Pamiers. Ce prélat avait eu avec le comte de Foix et avec Philippe le Bel lui-môme, sur l'indépendance de sa ville épiscopale, des querelles dont le souvenir n'était point effacé (2), et qui en faisaient un personnage peu agréable à la cour de France. Mais, quel que fût le caractère personnel de Bernard de Saisset, quels qu'aient été ses précédents, rien ne prouve, si ce n'est le témoignage infiniment suspect des ministres du roi, qu'il se soit comporté à la cour avec une insolence qui ait obligé de l'en expulser. Il fallait à Philippe le Bel un scandale pour jeter l'odieux sur le pape, et il en saisit merveilleusement l'occasion. Cependant, comme celte conduite extraordinaire envers un légat du Saint-Siège avait besoin d'être motivée, on chargea Richard Neveu , archidiacre d'Auge, et Jean, seigneur de Péquigni, vidame d'Amiens, d'aller, en qualité d'inquisiteurs, dans la sénéchaussée de Toulouse, faire de secrètes informations sur les actions de Bernard de Saisset (3).
Les deux commissaires passèrent une partie de l'année -1 504 à recueillir les dépositions de vingt-quatre témoins, dont le principal était le comte de Foix, ennemi personnel de l'évèque de Pamiers, qui attestèrent, dit-on, que ce dernier avait déclaré souvent que le roi ne valait rien ; qu'il venait de bâtards ; qu'il n'était ni homme ni béte, mais un fantôme; qu'il était faux monnayeur; qu'il n'y avait dans la cour de France que fourberie et corruption ; de plus,
(1) Sponde Annal., ann. 1301. n°o.
(2) Hist. du Languedoc, t. IV. p. 88.
(3) Preuves du différend, p. 6*28.
m niSTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. I.
que ledit évoque de Pamiers avait fait tout son possible pour fomenter la guerre avec l'Angleterre, et pousser à la révolte plusieurs grands du royaume, notamment le comte de Foix, le comte de Comminges (1). Bernard, en homme froissé dans ses intérêts parla cour de France, avait bien pu commettre des indiscrétions, mais aucune déposition ne prouve qu'il fût vraiment coupable de ce dont on l'accusait. Plusieurs témoins ne comparurent que pour le justifier sur les principaux chefs, et le témoignage du comte de Foix était récusable. D'ailleurs, la plupart des articles incriminés étaient simplement ridicules et ne méritaient pas l'honneur d'une procédure.
Bernard de Saisset, averti qu'on faisait une enquête contre lui, se préparait à aller à Rome chercher une protection auprès du pape, quand, le 12 juillet, au milieu de la nuit, le vidame d'Amiens vint le citer à comparaître devant le roi dans le délai d'un mois, plaça ses biens sous le séquestre, et emmena avec lui à Toulouse quelques-uns de ses gens, pour arracher d'eux, par le moyen de la torture, quelque charge contre leur maître (2). Deux mois après, .lean de Burlas, maître des arbalétriers, le sénéchal de Toulouse et deux sergents royaux accompagnaient l'évêqueà la cour, sous prétexte de lui faire honneur, mais, dans le fait, pour s'assurer de sa personne (3). Il comparut, le 24 octobre 1301, devant le conseil du roi assemblé à Senlis, et composé des archevêques de Narbonne, d'Àuch, des évêques deBéziers, de Maguelonne, d' Auxerre, de Beauvais, du Puy, deTroyes, et de plusieurs comtes, barons et
(1) Martenne, Thésaurus anecd., t. 1, p. 1530 et seq. — Preuves du différend, p. 631 et seq.
(2) Marten., Thésaurus anecd., p. 1890 et seq.
(3) Polius. ut diccbatur, causa custodirc, quam honoris. (Marten., Thésaurus anecd., p. 1322.)
DÉMÊLÉ DE BUNIFACE Mil AVEC PHILIPPE LE BEL. 109
chevaliers. Ce fut Pierre Flotte, seigneur de Revel, alors chancelier, qui proposa les chefs d'accusation. L'évêque, les ayant entendus, les nia tous; ce qui souleva parmi les membres de ce tribunal de courtisans une telle colère, que plusieurs s* écrièrent en s' adressant à l'accusé : Nous nesar vans à quoi il tient q uc nous ne vous massacrions sur l'heurc(i ) !
Après cette étrange scène, Bernard de Saisset, déclaré coupable, fut, sur la réquisition de Pierre Flotte, remis entre les mains de l'archevêque de Narbonne, son métropolitain, pour être gardé (2). Mais ici, Gilles Aycelin, qui s'était montré faible lorsqu'il s'était agi des intérêts de son Église, déploya une énergique fermeté pour défendre l'immunité ecclésiastique, si odieusement violée dans la personne de l'évêque de Pamiers. Il refusa hautement de voir en lui un prisonnier, défendit qu'aucun sergent d'armes couchât dans sa chambre, et déclara devant le roi que le pape seul était son juge, et qu'on devait lui donner un sauf-conduit pour se rendre à Rome. Cependant, sur une délibération des prélats qui se trouvaient à la cour, Gilles Aycelin consentit à le garder jusqu'à la notification de la volonté du pape (5).
Elle ne se fit pas longtemps attendre. Boniface, instruit de ce qui s'était passé en France, écrivit le 5 décembre au roi : que la détention de l'évêque de Pamiers, même sous la garde de l'archevêque de Narbonne, était intolérable ; qu'en conséquence il suppliait Sa Majesté de mettre le prélat en liberté, et de lui permettre de se rendre en tour de Rome (4). Philippe nomma une ambassade pour
(1) Quid tenet nos quod non interflcimus te stalim? (Marten., p. 1323.)
(2) Preuves du différend, p. 656.
(3) Marten., Thésaurus anecd.. t. I. p. 1324 et seq. — Preuves du dilfr rend, p. 630.
(4) Preuves du différend, p. 661. — Bulle : Secundum divina.
porter à Rome sa réponse à cette lettre du pape : c'était le rapport des procédures faites à la cour de France contre l'évêque de Pamiers (1). Le chef de cette ambassade fut ce même Pierre Flotte, qui venait de remplir la fonction d'accusateur devant le tribunal de Senlis. Philippe le Bel ne pouvait en choisir un plus dévoué à sa politique, plus ennemi du prélat accusé, et plus opposé aux vues généreuses de Boniface. Pierre Flotte rendit compte de sa mission en plein consistoire. Il représenta d'abord au saint-père que, si le roi, son maître, consentait à lui communiquer l'accusation intentée à l'évêque de Pamiers, ce n'était pas qu'il n'eût le droit de procéder contre ce prélat, mais parce qu'il voulait imiter la déférence de ses prédécesseurs envers l'Eglise romaine, et leur respect pour les libertés cl les privilèges ecclésiastiques ; puis il demanda au pape de punir lui-même son légat, en dégradant de la dignité épiscopale cet homme de mort (2), dont la vie passée ne faisait concevoir aucune espérance pour l'avenir (3).
Boniface comprit aisément aux paroles de Pierre Flotte qu'on voulait le rendre complice lui-même de sa propre humiliation, et il n'eut garde d'ajouter foi à un rapport que la haine seule avait dicté. Quelle fut, toutefois, sa réponse au message de l'ambassadeur? Aucun monument ne nous l'a transmise ; mais il est facile de la deviner. Philippe le Bel l'avait prévue dans les instructions données à Pierre Flotte (4), et Boniface l'avait déjà écritedans sa bulle, en exigeant la mise en liberté de l'évêque, et l'évocation de • son affaire au tribunal apostolique. 11 est permis de croire
(1) Preuves du différend, p. (>*2o.
(2) Vir mortis.
(3) Preuves du différend, p. 630.
(4) Id., loc. cit.
DÉMÊLÉ DE BONIFACE VIII AVEC PHILIPPE LE BEL. 1 1 i
que, sur ce point, devenu si délicat, on serait parvenu à s'entendre avec un négociateur habile. Mais Pierre Flotte, formé à l'école de Nogaret, s'imaginait qu'il était de la dignité d'un ministre français de ne parler qu'avec hauteur et de brusquer toutes les convenances. Un historien assure qu'à la suite d'une explication, le pape, impatienté du ton impérieux de l'ambassadeur, lui fit entendre qu'il avait en main la double puissance du temporel et du spirituel ; à quoi Flotte répondit : «Fort bien, saint père; mais celle « de Votre Sainteté est seulement nominale, tandis que celle a de mon maître est réelle (I). » Imprudente bravade que Philippe le Bel n'avait pas dictée, et qui n'était propre qu'à soulever de funestes colères.
Cependant l'affaire de l'évêque de Pamiers avait réveillé dans l'esprit de Boni face tous les griefs tant de fois et si inutilement reprochés à Philippe le Bel. Fatigué de la tyrannie que ce monarque exerçait sur le clergé de ses États, il avait enfin résolu d'y mettre un terme (2). Le jour même où il écrivit la bulle qui protestait contre la détention de Bernard de Saisset, quatre autres avaient été également expédiées. Dans la première de ces bulles (3), il révoquait toutes les grâces et tous les privilèges concédés au roi pour la défense de son royaume, et suspendait tous les privilèges accordés personnellement au roi et à ses successeurs, ainsi qu'aux ecclésiastiques et laïques composant son conseil, attendu que ces privilèges et ces grâces
(1) Thomas Walsingham, Upodigma Neustria?. p. 88.— Sponde Ami., ann. 1301, n°7.
(2) Rex, ubi ialellexit pontificis animum a se alienatum, jus ecclesiasticurn qood papa; erat, sibi vindicabat, sacerdotia et episcopatus conferebat ifuibus placuit, quod prœlatos cognoverat poutiGci palrocinari, deposuit. eorum praelaturas aliis conferens; diripuit etiara opulentiores episcopatus. (Germanicum Chronicou Mutii. ap. Pistor, t. III.)
(3) Bulle : Salvalor raundi. — Preuves du différend, p. 42.
avaient été la source de beaucoup d'abus. (Voir aux Pièces justificatives, n° 4.)
La seconde et la plus considérable de ces bulles était la fameuse constitution, qui commence par ces mots : Ausculta pli. Le pape y pose en principe que le Seigneur l'a placé au-dessus des rois et des empires, pour arracher, détruire, dissiper, édifier et planter, lui, quoique faible en mérites, le jour où il reçut sur ses épaules le joug de la servitude apostolique. Puis il ajoute : « Que le roi ne se « persuade pas qu'il n'ait de supérieur sur la terre que « Dieu, et qu'il ne soit point sujet du pape. Celui qui pense « ainsi est un infidèle. » Après ce préambule, viennent les griefs de Boni face contre le roi. Il l'accuse de pourvoir aux bénéfices, canonicats, vacants en cour de Rome, sans la permission du Saint-Siège, auquel de telles provisions appartiennent; de ne vouloir, soit au dedans, soit au dehors de son royaume, d'autre juge que lui-même des injustices qu'il commet, ainsi que ses ministres ; de saisir arbitrairement les biens ecclésiastiques, de s'approprier les revenus des églises cathédrales durant la vacance des sièges, abus qui n'en est pas moins odieux, quoiqu'il l'ait décoré du nom de regale ; d'altérer les monnaies, d'accabler ses sujets d'impôts intolérables. «Nous avons soute vent, poursuit le pape, averti le roi pour le ramener au de- « voir, et cela sans succès. C'est pourquoi nous ordonnons « aujourd'hui aux évêques, archevêques, abbés, chapitres « des églises, docteurs en théologie, de se rendre auprès de « notre personne au mois de novembre de la prochaine ance née, afin de pouvoir, aidé de leur concours, aviser à la « réforme du royaume et au rétablissement du bon ordre. « Nous prions le roi d'envoyer à cette assemblée, s'il le juge « à propos, des hommes fidèles et consciencieux.» Les deux aulres bulles étaient adressées aux prélats, abbés, doc-
leurs en théologie, et autres ecclésiastiques de France, et contenaient seulement pour eux l'invitation de se rendre au concile indiqué dans la constitution Ausculta pli (1).
Toutes les colères du Gallicanisme se sont déchaînées sur cette constitution. On l'a accusée d'être injurieuse à la majesté des rois, irritante pour Philippe le Del, et de contenir celle maxime inouïe avant Boniface VIII : que le pape, en sa qualité de vicaire de Dieu sur la terre, est le maître de tous les royaumes du monde (*2). Nous avons lu et relu cette bulle dans toutes les éditions qui en ont été faites, et nous n'y avons trouvé ni hauteur, ni injures, ni menaces. Le ton en est vigoureux, à la vérité, mais modéré jusque dans les reproches. Boniface n'y «lit point que le pape est le maître des royaumes, mais que le pape est élevé au-dessus de ceux qui gouvernent les royaumes pour les forcer à suivre les voies de la justice. Et, certes, quand des écrivains modernes, ennemis de l'Église catholique, n'ont pas craint de dire hautement : « qu'il serait « plus heureux pour les peuples que les souverains recon- « nussent au-dessus d'eux un pouvoir venu du ciel, qui les « arrêtât dans la route du crime (3); qu'il serait à désirer « que les ecclésiastiques reprissent leur ancienne auto- « rité, et qu'un interdit et une excommunication fissent « trembler les rois et les royaumes comme au temps de « Grégoire VU (4),» la doctrine de la bulle Ausculta fili pouvait-elle surprendre Philippe le Bel? Mais ce monarque avait autour de lui des hommes pervers, qui s'efforçaient
(1) Bulles : Anle promolionem et Vos universos.— Preuves du différend, p. 53 et 34.
(2) llist. du différend, p. 10.— Baillet, Ilist. du démêlé, p. 96 et suiv.
(3) Sismondi, ilist. des républiques italiennes, t. IV, p. 139. (A) LeibniU, 5T lettre à M. Grimaret.
m UISTOIRE DE LA PAPAUTE, L1V. I.
de travestir la vérité pour la rendre odieuse, et le pire de tous, Pierre Flotte, y réussit dans cette occasion.
Boniface avait confié ses bulles aux mains de Jacques des Normands, archidiacre de Narbonneet notaire apostolique, pour les porter à Paris. Mais avant que ce nonce prit a route de France, où il arriva au commencement de Tannée 1302 (4), tout était déjà préparé pour rendre sa mission inutile. Pierre Flotte, de retour de Rome, avait su exciter les plus funestes passions. Grâce à son infernale ruse, le public et la cour lisaient avec indignation une petite bulle que nous retrouvons dans les actes du temps, et dont voici la teneur : « Boniface, évèquc, serviteur des serviteurs de « Dieu, à Philippe, roi de France; craignez Dieu et gardez « ses commandements : nous voulons que vous sachiez « que vous nous êtes soumis dans les choses temporelles « et spirituelles; que la collation des bénéfices et prébendes « ne vous appartient en aucune manière; que, si vous avez « la garde de quelques-uns de ces bénéfices pendant les vacc canees, vous êtes obligé d'en réserver les fruits aux succe cesseurs; et, si vous avez conféré quelques-uns de ces bé- « néfiees, nous déclarons nulle une telle collation, et casce sons tous les actes qui en auront été la conséquence. Nous ce réputons hérétique quiconque croira autrement (2).»
Quoique eette pièce soit dans tous les historiens qui ont écrit sur ce triste démêlé, quoiqu'elle soit dans la Glose du droit canon, il n y a que les hommes qui ne reculent devant aucune calomnie qui osent la regarder comme une production de Boniface (3). Sa brièveté affectée, le ton im-
(1) Rubeo, p. 182.
(2) Preuves du différend, p. 41.
(3) Notamment Sponde. ann. 1501, n° 14, et Pierre de Marca, de Concordia sacerdotii et imperii, 1. IV. c. xvi, n° 4 . qui la considèrent comme apocryphe.
DÉMÊLÉ DE BONIFACE Mil AVEC PU I LIPPE LE BEL. 115
périeux, dur et offensant, qui y règne, ne ressemble en aucune manière au style usité dans la cour romaine, au ton de noblesse et de dignité qui distingue en général la correspondance de Boniface VIII. D'ailleurs, Jacques des Normands nia constamment avoir annoncé au roi de France, soit de vive voix, soit par écrit, rien de semblable aux premiers mots de cette pelile bulle (1). De plus, les cardinaux, en corps, protestèrent et dans le consistoire et dans une note officielle contre cette indigne pièce (2) ; et Boniface lui-même accusa nommément Pierre Flotte d'en être l'auteur (3).
Le mal que produisit celte pièce apocrypbe, dans le public comme à la cour, devint irréparable. Après une délibération où furent appelés Pierre Dubois, avocat du roi à Coutances, et le procureur de l'Université (4), Philippe le Bel répondit par une lettre que le temps a malheureusement épargnée, et qui n'est qu'une triste parodie de l'écrit précité. Elle commence par ces mots : «Philippe, par la grâce a de Dieu, roi des Français, à Boniface, se donnant pour « souverain pontife, peu ou point de salut. » La suite répond à ce début : « Que votre grande fatuité sache que nous ne « sommes soumis à personne dans les choses temporelles, a La collation des bénéfices et prébendes vacantes, ainsi
(1) Volumus vos pro certo lenere. quod noster S. Pontifex nunquam scripsil régi, quod de regno suo sibi subesse temporalitcr, illudque ab eo lenere deberet; el magister Jacobus nrchidiaconus Narbo., nolarius et nuncius, sicut constanter affirmât, ipsi D. régi, boc ipsum vel simile nunquam verbaliter nunciavit. aut scripto. (Letlre des cardinaux à la noblesse de France. Preuves du différend, p. 63.)
(2) Dicilur quod una alia littera fuit missa domino régi ; nescio unde venerit illa littera. sed scio quod per fralres sacri collegii non fuit missa. (Opinion du cardinal de Porto, Preuves du différend, p. 75.)
(3) iste Pctrus litteram nostram... falsavit, seu fa Isa de ea confixit. (Opinion du pape, Preuves du différend, p. 77.)
(4) Preuves du différend, p. 43
« que le droit d'en percevoir les fruits, nous appartien- « nent en vertu de notre prérogative royale ; les provisions « que nous avons données et donnerons sont valides pour « le passé et pour l'avenir, et nous en maintiendrons les « possesseurs envers et contre tous. Nous réputons in- « sensé quiconque pense autrement (4). »
On éprouve un sentiment douloureux à la vue de cette œuvre déplorable d'un grand roi qui s'abaisse aux injures envers un pape ; et, pour excuser Philippe le Bel d'un tel oubli de sa dignité, nous voudrions qu'il fût possible de dire que la même main qui supposa la bulle de Boniface a supposé la lettre du roi. Mais, malheureusement, toutes les preuves se réunissent pour faire de celle-ci une pièce authentique (2).
Jacques des Normands parut à la cour au moment où l'on y était sous la première impression de l'écrit de Pierre Flotte. Il y fut mal reçu. On interpréta la bulle Ausculta fili, qu'il apportait, dans le sens de la fausse bulle (3), et, pour lui montrer le mépris qu'on en faisait, le dimanche après l'octave de la Purification, c'est-à-dire le 1 1 février, en présence de toute la noblesse qui se trouvait pour lors à Paris, on livra cette bulle aux flammes. Ce fut, dit-on, le comte d'Artois lui-même qui la jeta dans le feu, pt mérita ainsi le litre de digne satellite de de Flotte, que lui donne le pape (4). La nouvelle de cet attentat inouï fut ensuite proclamée à son de trompe par toutes les rues de la ville (5).
(1) Preuves du différend, p. 44.
(2) Baillet, Hist. du démêlé, p. 113.
(3) Lettre des prélats français au pape. Preuves du différend, p. 68.
(4) Preuves du différend, p. 77.
(5) Ex ras., Preuves du différend, p. 59. — Giovanni Villani; 1. VIII. r. LUI. — Appendii ms. Annal. H. Steronis, ann. 1301. — Continuai. Martini Poloni, ms. — Amalric, de Bonifacio, ap. Murât., t. III, part. H, p. 438.
Puis, opposant décret à décret, assemblée à assemblée, le roi lança une ordonnance par laquelle il convoquait les états de son royaume pour prendre leur avis sur ce qu'il avait à faire dans les circonstances présentes (1). Quant à l'évoque de Pamiers, soit que l'affaire de ce prélat ne fût plus que secondaire, soit qu'on voulût à la cour de France se décharger à son égard du poids d'une grande iniquité, on le remit entre les mains de Jacques des Normands. Ce fut le seul article sur lequel Philippe le Bel satisfit aux justes réclamations du pape. Mais, comme s'il eût voulu faire de cette condescendance même une injure de plus, il intima à l'archidiacre de Narbonne, ainsi qu'à l'évêque de Pamiers, l'ordre de quitter sur l'heure les terres de France (2).
(1) Lettre des prélats français au pape, ubi supra. — Thomas Walsingh., in Edward., p. 48. — Continuât. Gullicl. de Nangiaco, ann. 1301.
(2) Philippus reddens papa? nuncio Appamensem episcop., ut de regno suo festinanter recederet, i m ne ravit. (Ex Continuât. Gulliel. de Nang., ann. 1301.)— Chronique de S. Denis, ann. 1301 .— Thomas Walsingh., in Edward., p. 48.