‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. ChristopheChapitre 9 sur 60 · CÉLESTIN V · texte numérisé non relu

CÉLESTIN V

même jusqu' à dire que Benedetto conseilla au saint-père de ne point donner suite à son projet d'abdication, parce que le sacre collège pouvait suppléer à son insuffisance et n'avait besoin que de son nom (1). Mais, comme Célestin, peu satisfait de ces paroles vagues, sollicitait une réponse positive à sa question, Benedetto, poussé à bout, dit enfln qu'un pape pouvait résigner la tiare, s'il avait des raisons suffisantes pour le faire (2). Le pape ne s'en tint pas là; il consulta encore, à plusieurs reprises, d'autres membres du sacré collège, qui lui tirent la même réponse (3). Alors, sa résolution fut définitivement arrêtée. En vain la tourbe des courtisans, dont l'inexpérience de Célestin V favorisait l'ambition, en vain le roi de Naples, mirent-ils en œuvre, pour l'en détourner, toutes les ressources de l'artifice, il y resta inébranlable (4).

Le 15 décembre 1294, le saint pontife convoqua les cardinaux à un consistoire, parut devant eux revêtu de la cbape rouge et de tous les ornements pontiûcaux, et lut en cet état l'acte de sa renonciation. Après quoi, se dépouillant lui-même des insignes de la Papauté, et reprenant l'habit grossier de l'ermite Morone, il prit congé de

(1) Comprobari potuisset ex pluribus tune viventibus dominum Bonifacium papam octavum... persuasisse domino CsclesUno quod non renunciaret, quia sufticiebat eollegio. quod nomen mm sanclilatis invocaretur super eos. (iEgidius Golumna cardinalis.)

(2) Gard. S. Georgii Op. metr., I. III, c. xn. — M. S. Vatic, ap. Tosti, pièces justificatives, note E.

(3) Vocal inde alium quo cerliu* esset Consilium.

Et peu après :

Attamen absconsi pandit sécréta cubilts Nonnullis proccrum, quorum consulta reposcit.

(Op. metr., loc. cit.;

(4) Ptolom. Lucens., I. XXIV, c. xxxi.— Luigi Tosti, p. 67.

l'assemblée, qui l'accompagnait en fondant en larmes et en recommandant à ses prières le veuvage de l'Église (1). On raconte qu'au moment où il descendit du trône il guérit un boiteux (2).

Le Saint-Siège était vacant, il fallait le remplir. Dix jours après l'abdication de Célestin V, la veille de Noël, les vingtdeux cardinaux qui composaient la cour romaine entrèrent au conclave, et, avant la fin du premier jour, tous les suffrages étaient réunis sur la tôle du cardinal de Saint- Sylvestre et de Saint-Martin-aux-Monts, Benedetto Gaëtani (3). Celui-ci était né à Anagni, dans la campagne de Rome, vers l'année 1217 (4). Cette ville avait déjà fourni à l'Église trois illustres pontifes, Innocent III, Grégoire IX et Alexandre IV, et elle était le berceau de cinq grandes familles romaines, celles de Ceccano, de Toscanella, de Frajapane, de Collemedio et d'Ànibaldesca, auxquelles étaient venues se joindre celles des comtes de Segni et de Gaëtani. Cette dernière tirait son origine de Gaële, comme son nom l'indique, et l'on ignore comment elle se trouvait établie à Anagni. Tout ce qu'on sait de son histoire, c'est qu'au commencement du treizième siècle Loffredo Gaëtani, fils deMatthia Gaëtani, épousa une femme dei Conti, nièce du pape Alexandre IV, dont il eut plusieurs enfants, entre autres Benedetto (5).

De bonne heure Gaëtani se fit remarquer par la pénétration de son esprit et la vivacité de son caractère. Il reçut à Velletri, dans le couvent des frères mineurs, les premiè-

(1) Card. S. Georgii Op. melr., 1. III, c. xvi.

(2) Rubeo, Vita Bonifacii VIII, p. 17.

(3) Card. S. Georgii , in prœfatioue Operis metrici.

(4) Nous suivons ici l'opinion de Rubeo. in Vita Bonifacii Mil . in-4 4 , Roma\ 1651, p. 221.

(5) Luigi Tosti. Storin di Boniîario VIII. t. I, p. 30. — Hubeo. p. 1 et 2.

ÉLECTION DE BOMFACE. 79

res teintures de la religion et des lettres. On l'y avait confié à la sollicitude d'un frère nommé Patrasso, qui veillait sur lui comme un père. Benedetto se souvint toute sa vie des soins que lui avait donnés ce bon frère, et le promut plus tard au cardinalat (1). Ses progrès dans le droit civil et le droit canonique lui acquirent une grande réputation, et cette réputation lui ouvrit la porte des dignités ecclésiastiques. Les chapitres canoniaux d'Anagni, de Todi, de Lyon, de Saint-Pierre-du-Vatican, le comptèrent au nombre de leurs membres. Il fut successivement notaire apostolique et avocat consistorial. Plus d'une fois les papes l'employèrent dans des légations importantes, en France, en Portugal, dans le royaume de Naples, où il acheva de se rompre aux affaires. Enfin Martin IV le créa cardinaldiacre du titre de Saint-Nicolas in canere Tulliano. Il était, à l'époque de sa promotion au souverain pontificat, cardinal-prêtre du titre de Saint-Sylvestre et de Saint-Martin-aux- Monts (2) . Quoique d'un âge déjà avancé, son Ame n'avait rien perdu de l'ardeur et de l'énergie de la jeunesse. Pétrarque nous a peint Boniface VIII comme un homme puissant et inexorable, difficile à vaincre par les armes, et incapable de fléchir devant la soumission et les caresses (3). Inexorable, il ne l'était pas ; incapable de fléchir devant la soumission, il fléchit plus d'une fois, car les grandes âmes sont généreuses. Mais c'était un de ces hommes d'élite, en qui la hauteur du caractère est au niveau du talent, un de ces hommes vigoureux qui sentent leur mission et vont à leur but avec l'inflexibilité d'une conscience mue par la volonté divine. (Voir Pièces justificatives, n° 1.)

(1) Luigi Tosti, p. 31.

(2) Rubeo, p. 3.— Voir Tosti. passim., t. I.

(3) Polentem ila inexorabilem, quem armis frangere difficillimum, lui militate seu blandiliis flectero impossibile. (Famil., I. Il, ep. m.)

Aussitôt après son élection, Boniface VIII partit de Naples pour revenir à Rome, passa par Capoue, et visita sur sa route le mont Cassin, ainsi qu'Anagni, sa ville natale. Il trouva dans cette cité une députation de nobles citoyens romains, chargés de lui remeltre le pouvoir d'élire le sénateur. Les plus grands honneurs l'accueillirent partout. Rome, à cet égard r surpassa ce qu elle avait jamais fait pour ses pontifes les plus aimés (i). Les factions semblaient s'être enfuies à sa présence pour ne point troubler le concert unanime d'enthousiasme que manifestaient tous les ordres de l'État. Boniface profila du repos qu'elles lui permirent pour saisir les rênes du gouvernement, que la faiblesse ou la rapide succession de ses prédécesseurs avait laissées flotter. La situation de la République chrétienne demandait alors qu'une tête habile dirigeât une main vigoureuse. Au nord, les rivalités d'Adolphe de Nassaw et d'Albertd' Autriche pour l'Empire divisaient F Allemagne. Le roi deFrance Philippe le Bel et Edward 1 er , roi d'Angleterre, commençaient cette lutte qui, suspendue pendant quelques années, devait, plus tard, conduire la France sur le penchant de sa ruine. A l'orient, les colonies chrétiennes, tombées sous le joug musulman depuis la prise de Ptolémaïs, tendaient des mains suppliantes à l'occident, l'appelant à un grand et généreux effort. Au midi, la Sicile, toute dégouttante encore du sang français répandu dans les Vêpres siciliennes et rangée sous le patronage de la maison d'Aragon, défiait également les censures de

(i) Hic nobilium procertun pars magna vetiwtaî L'rbis, in adventura pap» déferre senatuiu

Venerat

Roma veiut sponsum remeantem carcerc ah lioslis, Ezceptum foret, frontera vestita coronis, Vadit in occursum

(Card., S. Georgii, I. Il, c. t.)

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