LIVRE DEUXIÈME
SOMMAIRE
Assemblée des étais généraux à Paris. — Faiblesse du clergé. — Lettres des troi» ordres au pape. — Consistoire à Rome. — Bonifiée répond aux députés français. — Bataille deCourtrai. — Concile de Rome. — Bulle Vnam $anctam — Légation, en France, du cardinal Jean Lemoine. — Réponse de Philippe le Bel aux articles présentés par le légat. — Bulle Prr procensu* nostrot. — Arrestation par les ordres du n>i du nonce Bencfrato. — Boniface VIII se réconcilie avec Frédi'iic de Sicile. — Il confirme l'élection d Albert à l'Empire. — Nouvelle afsemblée des élats généraux à Paris. — Réquisitoire do Guillaume Plasian contre le pape. — Ou conclut à la convocation d'un concile général. — Adhésion des églises et communes de France aux projets sehismatiques du roi. — Boniface Vlll se relire à Anagni. — Bulle : A'n/*r ad audienliam. — Complot de Guillaume de Nogaret. — Invasion subite de la ville d'Anagni, par ce seigneur et Sciarra Colonna. — Leur attentat sur la personne du papc > — Expulsion des Fiançais. — Boniface Vlll retourne à Rome. — Sa mort. — Élection de Benoil XL — Histoire et caractère du nouveau ponlife. — Si triste situation dans Rome — Le cardinal Mallaeo Rosso des Orsini. — Benoit XI quitte Rome et se rend à Pérouse. — Les Noirs et les Blancs à Florence. — Danle Alighicri. — Vieil des Cerchi et Corso Donati, chefs des factions blanche et noire. — Efforts du Saint-Siège pour réconcilier ces factions. — Charles de Valois à Florence. — Le cardinal Albcrliui de Prato y est envoyé par Benoil XL — Réaislaiice des Blancs et des Noirs à la médiation du cardinal. — Proscription des Blancs. — Exil de Danle Alisihieri.— Sa morl. — La Dit ma Commedia. — Suite du démêlé de Philippe le Bel avec le feu pape Boniface VIII. — Modération de Benoil XI — Il se prépare à procéder contre les auteurs de l'attentat d'Anagni. — Bulle Ftagitiosum ncelut. — Mort de Benoît XI.
Les états du royaume s'ouvrirent le iO avril dans l'église de Notre-Dame. Autant qu'on en peut juger par les actes, l'assemblée fut nombreuse, car les circonstances
étaient graves, et les ordres du roi pour sa convocation pressants et impérieux. Philippe le Bel y présida. Pierre Flotte, devenu, depuis son retour de Rome, garde des sceaux, y débuta par un grand discours, dans lequel le ministre artificieux développa , avec une certaine éloquence, les plaintes du gouvernement contre la cour romaine. «Cette cour, dit-il, fait un tort immense à l'Église « gallicane par les réserves, les provisions des évêchés, « archevêchés, et des autres bénéfices qu'elle se permet en « faveur d'étrangers qui ne résident point. Grâce à mille « trompeuses inventions, le pape a trouvé le moyen de « disposer de tous les bénéfices, au point que les prélats a n'ont plus la faculté de récompenser le mérite. Un nom- « bre effrayant d'impôts, inouïs jusqu'à ce jour, épuise les « églises. Toute autorité est enlevée aux archevêques; il « n'y a plus de suffragants ; la cour de Rome attire à elle « toutes les affaires pour qu'on y vienne les mains pleines « de présents. Elle prétend même assujettir le roi ; mais « ce monarque proteste ici, devant vous, que, à l'exemple « de ses illustres ancêtres, il ne reconnaît d'autre supé- « rieur que Dieu seul, et il vous supplie, comme ami et « comme seigneur, de lui prêter une assistance énergique « pour le maintien des antiques libertés de la nation (!).»
Ainsi parla le garde des sceaux. La première partie des griefs qu'il exprimait était fausse ou exagérée ; la seconde renfermait précisément ceux dont le pape accusait le roi, et dont le clergé français s'était plaint amèrement à Rome. C'est ainsi que Philippe le Bel appelait l'imposture à l'aide de l'injustice. On en vint aux avis. Les barons, les syndics et les procureurs des communes, après une secrète
(1) Ce discours est analysé dans la Lettre du clergé au pape. (Preuves du différend, p. 68.)
et courte délibération, répondirent unanimement qu'ils étaient prêts à faire le bon plaisir du roi et à lui sacrifier pour cela non-seulement leurs fortunes, mais encore leurs personnes et leurs vies. Une pareille adhésion ne surprendra pas quand on saura que la noblesse, coupable des mêmes exactions que le prince, avait le même intérêt que lui à les défendre, et que le tiers, faible et dominé, à une époque d'ailleurs où aucun véhicule de la pensée n'avait créé d'opinion publique, ne pouvait avoir que celle du gouvernement .
Il n'en fut pas de même du clergé. Plus éclairé que le tiers et plus désintéressé que la noblesse, il ne se dissimula pas que la pensée du gouvernement était de lui faire partager la solidarité d'une grande iniquité et d'exiger le sacrifice de son indépendance tout en l'appelant à défendre l'honneur de l'État. Disons, pour son excuse, qu'il voulut prévenir les conclusions fatales de l'assemblée en cherchant à adoucir l'esprit du roi et îles barons par des paroles conciliantes, en s' efforçant de leur persuader que le pape, dans ses lettres apostoliques, n'avait nullement eu l'intention de toucher aux franchises du royaume et de porter atteinte à la prérogative royale ; ajoutons que, voyant ces moyens pacifiques repoussés, et sommé de s'expliquer comme les deux autres ordres, il chercha à gagner du temps en demandant un délai pour se résoudre. Mais ce timide essai de résistance ne servit qu'à dévoiler l'esprit qui présidait à cette assemblée. Non-seulement tout délai fut refusé, l'on déclara encore que, si le clergé ne donnait sur-le-champ une réponse telle qu'on la désirait, on alhtil le proclamer traître au roi et à l'État. C'était le moment ou jamais d'annoncer une héroïque opposition, de demander de quel droit, dans une assemblée délibérante, on prétendait dicter les suffrages par la menace. Un peu de cou-
rage, déployé à propos, aurait arrêté Philippe le Bel, qui n'était fort que parce qu'on se montrait faible. Mais la crainte de voir leurs bénéfices retirés et d'être exposés à la vengeance du prince imposa silence aux prélats, et, contre la voix de la conscience et de l'honneur, ils se rangèrent à l'avis de la noblesse et du tiers. Ce sont euxmêmes qui avouent cette inqualifiable lâcheté, dans une lettre que le temps a épargnée pour l'éternelle honte de cette assemblée de courtisans (1). (Fifres justifi., n° 5.)
La dernière tentative que hasarda le clergé fut de supplier le roi de lui permettre au moins de se rendre au concile convoqué par Sa Sainteté. Mais on avait suffisamment fait l'essai de sa faiblesse. Un refus unanime fut la réponse à cette requête (2). Sur-le-champ, une nouvelle ordonnance royale défendit à tous les sujets du royaume de France, prélats, pairs, barons, sous les peines les plus graves, de sortir de France sans permission du roi, ou d'en exporter de l'or, de l'argent, des chevaux. Et, pour que ladite ordonnance reçut son exécution, des gardes furent placées à toutes les issues des frontières (3).
Tel fut le résultat de cette célèbre assemblée, où l'on vit la nation française prendre le parti d'un monarque qui l'opprimait contre un pape qui lui offrait la sauvegarde de sa puissance contre la tyrannie; où l'on vit le clergé français, après avoir invoqué l'autorité du pape contre les empiétements du roi, servir les passions de ce même roi contre l'intervention protectrice du pape. Certes, si c'est dans cette assemblée, comme on l'a écrit, que les
(1) Lettre des prélats au pape.
(2) Même lettre.
(3) Continuât. Gulliel. de Nang. ann. 1302.— Henric. Steronis Altha, p. 404. — Thora. Walsingh., in Edward., p. 48. — Amalric, de Bonif.. «p. Murât., t. III, part. II, p. 438.
libertés de l'Église gallicane ont été défendues pour la première fois, il faut avouer que ceux qui la composaient se faisaient une étrange idée du mot de liberté. Jamais la servitude fut-elle consacrée d'une manière plus solennelle?
Cependant, malgré les conclusions que l'assemblée avait prises contre le pape, ni elle ni son chef ne parurent vouloir encore rompre avec lui. On décida que les trois ordres enverraient, chacun de son côté, des lettres à Rome, et qu'une députation honorable serait chargée de porter ces lettres. Dans cette ambassade, Pierre de Mornay, évèque d'Auxerre, représenta le roi ; Pierre de Perrière, évèque de Noyon, Robert d'Harcourt, évèque de Coutances et Bcrenger de Frédol, évèque de Béziers, représentèrent le clergé (l).Les députés du tiers état ne sont pas connus. Cette ambassade avait de plus commission de demander au pape l'ajournement du concile à une époque plus favorable. Les lettres de la noblesse et du tiers état furent adressées au collège des cardinaux. Elles n'étaient qu'une répétition des griefs allégués par Pierre Flotte, auxquels on ajoutait l'insolence .de contester au pape le droit de réformer les excès du roi et de ses ofliciers à l'égard de l'Église (2). Celle du clergé s'adressait au pape. C'était un compte rendu fidèle de ce qu'avait fait l'assemblée du 10 avril (3).
Les cardinaux en corps répondirent aux lettres de la noblesse et du tiers. Ces réponses sont pleines de dignité, de justice et de modération, et celle qui s'adresse à la noblesse est un traité clair et concis dans lequel les calomnies de Pierre Flotte sont dévoilées, et ses accusa-
(\) Baillet, Hist. du démêlé, p. 124 et suiv.
(2) Preuves du différend, p. 60.
(3) Id., p. 67.
tions réfutées l'une après l'autre (1). MaisBoniface, personnellement offensé par tout ce qui s'était passé à Paris, ne put contenir son indignation ; elle éclate dans la bulle qu'il adresse au clergé (2). Il y appelle l'Eglise gallicane une fllle insensée (5); il y ridiculise avec une amère ironie Pierre Flotte (4), cet organe des perfides conseils qui égaraient le roi ; il y flagelle jusqu'au sang la 1 Acheté de ces prélats qui ont abandonné la cause du ciel pour les sordides intérêts de la terre; il leur demande comment ils ont pu entendre tant de discours schismatiques et impics sans les réfuter ou du moins sans protester contre eux (5) ; et finit en les menaçant des censures canoniques, si, cédant encore a la crainte du pouvoir temporel, ils refusent d'obéir aux ordres émanés du Saint-Siège apostolique.
L'expédition de ces lettres fut suivie d'un grand consistoire, dont il faut placer la date à la fin du mois d'août 1502, et auquel assistèrent les députés du roi et du clergé. Le cardinal de Porto, Mattapo d'Aquasporta, y prononça, sur ces paroles de l'Ecriture : a Je t'ai constitué au-dessus « des nations et des royaumes pour arracher, détruire, « disperser, bâtir et planter » une noble allocution. Il protesta qu'entre le pape et le sacré collège il n'y avait qu'une seule manière de voir, qu'une même pensée; qu'ainsi, dans ce qui concernait le démêlé du chef de l'Eglise avec le roi de France, tout s'était fait d'un commun accord. Ensuite il rappela la bulle Ausculta pli, en loua l'esprit et la forme, en expliqua le sens, s'éleva contre les indignes
(1) Preuves du différend, p. 63.
(2) Id., p. 65.
(3) Verba deliranlis fili.T.
(4) Semividens corpore, menleque totaliter excœcatus.
(o) -Mul ta superba et schismatica in concione profata fuerunt... quae per vos debebantur rojici, vel certe polius non audiri.
It4 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. II.
falsifications qu'on en avait faites, flétrit du nom d'Achù tophel les conseillers qui abusaient de la facilité et des bonnes intentions de Philippe le Bel, et montra que le pape ne faisait aucun tort à Sa Majesté en appelant auprès de lui les prélats de France (1).
Boniface parla après le cardinal. Il prit pour texte ce verset de l'Évangile : « Ce que Dieu a joint ensemble, « l'homme ne le sépare pas. » Appliquant ces paroles à l'Église romaine et au royaume de France, le pape dit que de tout temps ces deux puissances avaient été unies par les nœuds de l'amitié; montra que cette union avait fait jusque-là la prospérité du royaume de France, cita un fait de cette prospérité : l'augmentation des revenus du roi, qui, seulement de dix-huit mille livres sous Philippe- Auguste, atteignaient, sous Philippe le Bel, grâce aux faveurs et aux dispenses de l'Église, la somme de quarante mille livres. Il exprima ensuite la douleur qu'il ressentait de la funeste discorde qui brisait cette union ; accusa de ce malheur Pierre Flotte, le comte d'Artois et le comte de Saint-Pol ; repoussa avec force la folle prétention qu'on lui avait malignement attribuée de vouloir empiéter sur le pouvoir du roi; demanda que, s'il avait failli en quelque chose, Philippe le Bel lui envoyât des hommes de bien comme le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne ; qu'il était prêt à réparer ses torts, a Certes, ajouta-t-il, nous ai- « mons le roi, et Dieu sait si nous nous sommes intéressé « à sa conservation et à sa gloire ! Mais qu'il ne nous « pousse point à bout, car nous connaissons le secret de « sa faiblesse ; trois rois de France ont déjà été déposés « par nos prédécesseurs, et qu'il sache que nous avons en « main le pouvoir de le ramener à la raison. » L'indignais Preuves du différend, p. 77. '
DÉMÊLÉ DE B0N1FACE VIII AVEC PIIILIPPE LE BEL. m
tion semblait monter au cœur du pontife à mesure qu'il parlait. Il finit en disant : « Loin de suspendre la convo- « cation des prélats français au concile, nous la renou- « vêlons, au contraire, et la confirmons; que ceux qui ne « pourront venir à Rome à cheval s'y rendent à pied (1). »
Telles furent les réponses que Boni face donna aux députés, et que ceux-ci rapportèrent à la cour de Philippe le Bel. Elles ne laissaient à ce monarque que le choix entre une sage soumission et un juste châtiment . Le ton du pape y était haut et ferme, et il ne paraissait décidé à se relâcher sur aucun point. La médiation même du duc de Bourgogne, qu'il avait paru vouloir accueillir dans le consistoire, il ne tarda pas, quelques jours après, à la repousser, en faisant écrire à ce prince, par les cardinaux de Porto et de Sainle-Potentiane, qu'après avoir été si indignement traité par le roi, un repentir manifeste et une réparation solennelle étaient seuls capables de rétablir la paix (2).
Quand on a vu l'arrogance de Philippe le Bel et de ses barons dans l'assemblée du 10 avril, on s'explique pourquoi Boniface repoussait ainsi toute composition. Mais peut-être l'inflexibilité du souverain pontife avait-elle une autre cause. Tout porte à croire que la nouvelle de la révolte des Flamands et d'une éclatante victoire remportée par ces derniers sur l'armée française s'était déjà divulguée à Rome. En effet, le 11 juillet, près de Courlrai, et sur les bords de la Lys, le comte d'Artois, à la tète de cinquante mille hommes, avait tenté, dans une attaque brusque et mal concertée, de forcer les lignes des Flamands. Mais ceux-ci, exaltés par la soif de la vengeance, favorisés par
(1) Preuves du différend, p. 77.
(2) ld., p. 80 et 82.
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LJY. 11.
leur position, et profitant de la témérité et du désordre de leurs ennemis, les avaient horriblement battus. Le triomphe des Flamands avait été complet, le deuil des Français inexprimable. Le comte de Saint-Pol, le sire de Tancarville, le connétable de Nesle, Pierre Flotte, le comte d'Artois lui-même, l'élite de la noblesse, vingt mille hommes, près de la moitié de l'armée enfin, étaient restés sur le champ de bataille (I); et, sous le coup de cet immense désastre, le pape pensait rjue le roi, abattu, serait plus près de la soumission. Mais ici ses espérances furent trompées. Philippe le Bel, méconnaissant la terrible leçon que lui donnait la Providence, ne s'occupa qu'à réparer l'honneur de ses armes, sans songer à donner satisfaction à l'Église.
Le concile de Rome s'ouvrit le premier jour de novembre 1502. Malgré les défenses réitérées du gouvernement et ses précautions rigoureuses, il s'y trouva quatre archevêques français, trente-cinq évoques et six abbés, qui aimèrent mieux braver les menaces du prince qu'encourir les censures du pape (2). On ne sait guère ce qui se passa dans ce synode, (le qui est certain, c'est que Philippe le Bel n'y fut pas excommunié. Les choses y furent même si peu portées à l'extrémité, qu'une histoire contemporaine dit assez facétieusement qu'après tant d'éclairs qui avaient menacé le roi d'un orage, il ne tomba aucune pluie (3). On s'accorde généralement à dire que les conclusions prises dans cette assemblée sont contenues dans la bulle Unam sanctam, qui parut immédiatement après. Voici la substance de cette fameuse constitution : « La foi nous
(1) Mcyer, Annales Flandriar, t. X. — Spondc, ann. 4302, n°3.
(2) Preuves du différend, p. 86. — Raynald, ann. 1302, n° 12.
(3) Mullis tandem coruscationibus contra regem prœviis, pluvia nulla apparuit. (Anonymus, ap. Rayuald, loco citato.) — FrancUci Pipini Chron.. 1. IV, c. XLI.)
« oblige à confesser et à croire une Église sainte et aposto- « iique, dans laquelle il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi, « qu'un baptême. Donc, si cette Église ne fait qu'un seul a corps, elle ne doit point avoir plusieurs têtes, à la ma- « nière des monstres, mais une seule, savoir : Jésus-Christ « et son vicaire, le successeur du bienheureux Pierre, à « qui il a été dit : Paissez mes brebis, non point celles-ci « ou celles-là, mais toutes en général. La parole évan- « gélique nous apprend qu'il y a deux glaives au ser- « vice de l'Église : le glaive spirituel et le glaive tema porel. Le premier doit être employé par l'Église, te « second pour l'Église. Le premier est entre les mains des « prêtres, le second dans celles des rois et des guerriers, « toujours sous la direction des prêtres. Il faut que l'un « de ces glaives soit soumis à l'autre, et que la puissance « temporelle obéisse à la puissance spirituelle. Donc, si « la puissance temporelle tombe dans l'erreur, c'est à la « puissance spirituelle à la juger. Mais celle-ci n'est jugée « que par Dieu seul. Telle est la puissance que le bienheu- « reux Pierre a reçue de Jésus-Christ, et dont ses succes- « seurs sont investis. Celui qui résiste à celle puissance, « résiste à l'ordre de Dieu, à moins qu'on n'admette deux « principes, ce qui est faux et hérétique. En conséquence, « nous déclarons, prononçons, définissons, que toute « créature humaine est soumise au pontife romain, et « cela de nécessité de salut. » (Pièces jmtif., n° 6.)
Le dessein du pape, dans cette constitution, est d'établir qu'il n'y a dans l'Église chrétienne qu'un seul pouvoir directement institué de Dieu ; puis, comme dans la société des fidèles il y a aussi la société des citoyens, que ce pouvoir se bifurque, pour ainsi dire, en pouvoir spirituel et en pouvoir temporel, le premier représenté par le pape, le second par le prince. Ce principe établi, la liaison des
idées le conduit naturellement à en déduire cette conséquence, que le pouvoir spirituel étant supérieur, en raison de son excellence, au pouvoir temporel, celui-ci est dépendant de l'autre, doit subir sa direction et peut être redressé par lui. Et ici il n'est pas question d'un ordre de choses spécial à la France, mais d'une maxime générale, applicable à tous les États chrétiens. Boniface n'y soutient point qu'il ait sur les royaumes l'autorité d'un suzerain sur un lief, il y revendique simplement le pouvoir suprême de juger les princes touchant l'administration de leurs Etats, et de corriger leurs fautes par ses décrets apostoliques (<). Et, certes, nous avons vu antérieurement si une semblable prétention n'avait pas sa racine dans le droit public. Philippe le Bel, qui la repoussait avec tant de force comme inouïe, aurait dû se souvenir que le grand Innocent 111, dans sa querelle avec Philippe-Auguste, l'avait réclamée comme un privilège incontestable du successeur de Pierre. Quant à la conclusion qui termine cette bulle, savoir, que toute créature humaine est soumise au pape, il est certain qu'elle n'est pas plus forte que tout ce qui précède. Des gallicans, comme Bossuet et Pierre de Marca, s'étonnent même de sa modération. N'est-ce pas, en effet, un article irréformable de la foi catholique que tout chrétien est soumis au vicaire de Jésus-Christ? Et, si les particuliers relèvent de sa juridiction suprême, pourquoi les princes n'en seraient-ils pas justiciables? Si une telle doctrine était aussi reconnue qu'elle est logique, elle serait contre la tyrannie la sauvegarde des nations, bien mieux que les constitutions éphémères que les peuples enfantent avec de si longues douleurs, et que les révolutions brisent en un jour.
(i) De Marca, Concord. sacerd. et imp., 1. IV, c. xvi, n° 5
La publication de la bulle Unam sanctom produisit en France une vive sensation. Le gouvernement s'en inquiéta, et, pour en neutraliser l'effet, il eut recours à un de ces moyens immoraux qui n'ont que trop souvent déshonoré la politique humaine. Le 12 mars 1503, dans une assemblée solennelle de prélats et de seigneurs convoqués au Louvre, Guillaume de Nogaret présenta au roi une longue requête, où, après avoir appelé Boniface un docteur de mensonges, un intrus qui s'était introduit dans la bergerie à la manière des voleurs, et qui usurpait le nom de Boniface; après avoir avancé, 1° que ledit Boniface n'était point pape; 2° qu'il était un hérétique manifeste; 5° un horrible simoniaque, il suppliait instamment le roi d'employer son autorité à la convocation d'un concile général qui condamnât l'infâme pontife dont la personne occupait si indignement le Saint-Siège apostolique, et pourvût l'Église d'un pasteur légitime (I). Ainsi on prenait à Paris la même route que les Colonna avaient suivie à Rome dans leur querelle avec Boniface : on cherchait à attaquer le pape dans l'opinion, à répandre des semences de schisme. Au reste, les Colonna étaient a la cour, et l'inspiraient sans doute de leurs conseils.
Cependant, malgré le scandale du Louvre et les menaces de Rome, le pape et le roi n'étaient point encore si éloignés l'un de l'autre que l'espérance d'un rapprochement fût lout à fait perdue. Elle se montra même à l'instant où l'on devait la croire tout à fait anéantie. Boniface avait nommé pour son légat en France, au commencement de l'année \ 303, Jean Lemoine, cardinal deSaint-Marcellin. Le choix seul d'un tel homme était d'un heureux présage. Le cardinal, à l'avantage d'être Français, joignait les qualités
(1) Requête de Nogaret, Preuves du différend, p. 56.
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. II.
morales propresà le faire réussir auprès de Philippe le Bel. Il était modéré, insinuant, et surtout il possédait l'estime et l'affection du monarque (1). Le but principal de sa mission était de présenter à la cour de France une série de onze articles. La conclusion de la paix devait être au prix d'une acceptation simple et franche de ces articles. Mais, en même temps, le pape ne dissimulait pas que le refus d'y faire droit serait le signal de procédures rigoureuses. Voici la substance de ces articles : 1° La défense que le roi avait faite aux ecclésiastiques de se rendre à Rome devait être révoquée ; 2° le pape ayant le souverain pou voir de nommer aux bénélices vacants en cour de Rome, aucun laïquene pouvait les conférer sans sa permission ; 5° le pape pouvait envoyer, sans licence de qui que ce fût, des légats vers les souverains auxquels il le jugerait à propos; 4° l'administration de tous les biens ecclésiastiques appartenant de droit au pape, il pouvait seul en disposer; 5° aucun prince n'avait le pouvoir de faire saisir les biens du clergé, ni d'en citer les membres à son tribunal pour des actions personnelles ou pour des immeubles qu'ils ne tiendraient point en fief; 6° le roi avait souffert qu'une bulle fût brûlée en sa présence, c'était là un fait inouï dont il devait ou se disculper ou subir la peine par la révocation des privilèges que le Saint- Siège apostolique lui avait accordés ; 7° le roi ne devait plus abuser de ce que, par abus, il appelait régale, en minant les églises confiées à sa garde pendant la vacance des sièges; 8° il devait restituer aux prélats le glaive spirituel, nonobstant les privilèges obtenus pour en permettre l'usage aux séculiers en certaines circonstances ; 9° l'altération des monnaies, les violences et les exactions des officiers de la couronne ayant causé de grands dommages
(1) Rubeo, p. 19S. — Baillet, Hist. du démêlé, p. 172.
au clergé et au peuple de France, le roi était tenu à réparer convenablement ces dommages ; \ 0° le légat Jacques des Normands ayant été mal accueilli à la cour, ce fait demandait une explication ; le onzième article concernait l'indépendance de la ville de Lyon et de son église (1).
Le légat présenta ces articles au roi au commencement de mars 1303. A en juger par deux lettres de Boniface en date du 15 avril, adressées, l'une à Charles de Valois, l'autre à Pierre de Mornay, évêque d'Auxerre, ces articles auraient été communiqués au prince et à l' évêque; tous deux les auraient approuvés, et se seraient de plus engagés à les faire accepter du roi (2). Mais, soit que le prince et l' évêque aient agi mollement auprès de Philippe le Bel, soit qu'avec plus de vraisemblance ils eussent trop présumé des intentions pacifiques du monarque, et que leurs conseils aient été méprisés, cette tentative de conciliation échoua comme les précédentes.
Philippe le Bel répondit sur-le-champ et dans le même ordre aux articles proposés. Il disait, sur le premier, qu'aucune intention de mépris ou de vengeance contre l'Église romaine ne l'avait excité à interdire aux ecclésiastiques la sortie de son royaume, mais le malheur des temps seul; qu'il était toujours prêt à leur permettre de se rendre en cour de Rome, lorsqu'ils allégueraient des raisons légitimes. Au second, au quatrième, au cinquième, au septième, qui regardaient la collation des bénéfices, la disposition des biens, des revenus ecclésiastiques et la régale, il répondait en justifiant sa conduite d'après les us et coutumes de ses prédécesseurs, promettait de remédier à l'avenir aux abus, et assurait qu'il s'était déjà occupé de répa-
(1) Preuves du différend, p. 90.
(2) Id., p. 07.
rer les désordres passés. Sur le troisième, il disait qu'il était loin de sa pensée de blâmer l'envoi de tel ou tel légat, et que, pour lui, il n'en refuserait jamais aucun, à moins que ce ne fût un personnage suspect d'ailleurs. Sur le sixième, où il était question de la lettre pontificale brûlée, il disait que ce fait était arrivé à l'occasion d'un procès entre l'évêque de Laon, son chapitre et les échevins de la ville. Ceux-ci ayant démontré la nullité d'une bulle invoquée par l'évêque, cette bulle avait été abandonnée, du consentement de l'évêque même, et brûlée sans offense de Dieu, du pape et de l'Eglise. Il passait le huitième sous silence (1). Au neuvième et au dixième, il répondait que les besoins de l'État l'avaient engagé, il est vrai, à altérer la monnaie, mais qu'en cela l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs était pour lui; qu'au demeurant une partie des torts subis par ses sujets avait déjà été réparée, et qu'à l'avenir il ferait en sorte d'écarter sur ce point tout motif de plainte. Il ajoutait que des ordres avaient déjà été donnés pour remédier aux violences et aux exactions dont le pape accusait les officiers royaux (2). Au onzième, enfin, qui concernait l'indépendance de la ville de Lyon, il répondait que, résolu de n'exercer aucun droit qui ne lui appartînt, il était prêt à traiter et à entrer en accommodement sur ce sujet. Il terminait en exprimant son désir sincère de maintenir, à l'exemple de ses prédécesseurs, l'union entre le Saint-Siège et le royaume de France; suppliait le pape de vouloir de son côté la même chose, de ne point le troubler dans l'exercice de ses libertés, franchises et pri-
(1) Je ne sais pas où Baillet (p. 178) a pris la réponse qu'il prête au roi sur le huitième article : il n'y en a aucune dans l'original, et cet article est littéralement sauté.
(2) Philippe le Bel élude également, dans cette réponse au dixième article, le point qui concernait le nonce Jacques des Normands.
viléges; offrait enfin, si ces réponses ne paraissaient pas suffisantes, de s'en tenir à l'avis des ducs de Bourgogne et de Bretagne, qu'il savait jouir d'une considération spéciale auprès de Sa Sainteté (1).
Si l'on ne regarde qu'au ton modéré de ces réponses, on pourra supposer à Philippe le Bel l'intention réelle de satisfaire le pape; mais, si l'on en pèse les termes, si on les rapproche surtout des articles proposés, on y verra bien vite le dessein calculé de déguiser une odieuse conduite sous le voile d'une hypocrite humilité. En général, ces réponses méritaient le reproche que leur fit le pape, d'être vagues, équivoques, obscures, évasives (2). Deux éludaient la question, et la sixième était une inqualifiable imposture. Aussi excitèrent-elles l'indignation de Boniface. Il l'exhala d'abord dans les deux lettres qu'il adressa, l'une au prince Charles de Valois, sous le nom de duc d'Àlençon; l'autre, à 1 evêque d'Àuxerre. Puis, sans délai, il expédia au cardinal de Saint-Marcellin, par l'entremise de Nicolas Benefrato, archidiacre de Coutances, trois bulles. Dans la première, il se plaignait amèrement à son légat d'avoir été déçu dans ses espérances de conciliation, caractérisait les réponses du roi, en signalait l'insuffisance, le priait d'en obtenir d'autres de Sa Majesté, et, pour preuve du désir qu'il avait de la paix, il acceptait la médiation des ducs de Bretagne et de Bourgogne, que le roi avait offerte (3). Dans la seconde, il renouvelait aux ecclésiastiques qui n'avaient pas paru à Rome l'aimée précédente la citation de s'y rendre dans le délai de trois mois, donnait à cet égard une assignation spéciale aux archevêques de Narbonne, de
(1) Preuves du différend, p. 92.
(2) AliqucC vero sub verborum foliis involutœ, dubirc, incertœ. (Preuves du différend, p. 95.)
(5) Preuves du différend, p. 9o
Sens, aux évéques de Soissons, de Beauvais, de Meaux, à l'abbé de Saint-Denis, et, en cas de désobéissance de leur part, les menaçait des plus graves peines (1). La troisième était la bulle qui commence par ces mots : Per processus nosîros, dans laquelle, après avoir rappelé les diverses sentences d'excommunication générale portées dans le cours du démêlé, il déclarait qu'il n'était point douteux que Philippe le Bel n'eût encourir lesdites censures, nonobstant son rang suprême et les privilèges, s'il en avait, de ne point être frappé des peines canoniques, et excommuniait les prélats et ecclésiastiques qui seraient assez hardis pour lui administrer les sacrements et célébrer le service divin en sa présence pendant le temps qu'il serait lié par les censures (2).
Pour l'intelligence des faits, il faut remarquer que la constitution qui frappe le coup extrême est du 45 avril 1505, c'est-à-dire de la même date que celle où le pape, en priant Philippe de changer ses réponses, et en acceptant la médiation qu'il lui avait offerte, ouvrait à ce prince un dernier moyen d'éviter l'anathème. La simultanéité de ces deux bulles, si différentes d'esprit et de ton, les rendrait inintelligibles, si leur publication avait dû suivre immédiatement leur expédition au cardinal légat. Mais il est évident, à moins de supposer Boniface privé de sens, qu'il n'en devait pas être ainsi, que la bulle Per processus nostros n'était donnée que par provision, et ne devait être fulminée qu'Ai cas où le roi, refusant tout moyen de conciliation, forcerait enfin le pape à recourir aux foudres de l'Église (5).
Mais l'aveugle précipitation de Philippe le Bel rendit
(1) Preuves du différend, p. «S.
(2) Id., p. 98.
(3) Ce simple raisonnement aurait dû avertir Baillet que ce n'était ni
DÉMÊLÉ DE BONIFACK VIII AVEC PHILIPPE LE BEL. 43o
inutiles tous les calculs de la prudence humaine, et amena les derniers malheurs. Averti sans doute par ses émissaires du contenu des huiles, il donna ordre d'arrêter Benefralo à Troyes, de saisir ses dépèches, et de le jeter luimême dans une étroite prison (1). C'était la seconde violence que le roi se permettait sur les légats du pape. En vain le cardinal de Saint-Marcellin se présente à la cour pour protester contre cet inqualifiable attentat, et solliciter, au nom du droit des gens et des immunités ecclésiastiques, l'élargissement de Benefrato, ainsi que la mainlevée de ses dépêches ; sa voix, naguère écoutée, est méconnue (2). On ne répond à ses justes réclamations que par la convocation d'une seconde assemblée des états généraux, et par une ordonnance sévère qui place ,sous le séquestre les hiens des ecclésiastiques absents du royaume (5). Négligé dès ce moment même, gêné et épié dans toutes ses démarches, le cardinal comprit que sa mission était finie, et, plein des plus tristes pressentiments, il se hâta de quitter la France pour retourner à Home (4).
Après un tel éclat, toute négociation devenait inutile; les glaives étaient tirés. Mais, dans cet état de choses, la partie n'était point égale. D'un coté se présentait un monarque, maître de toutes les forces d'un royaume puissant, soutenu de plus par un clergé servile qui lui avait appris le secret de tout obtenir de lui; de l'autre, l'on voyait un vieillard, seul et n'ayant pur défense que les
l'impatience ni le chagrin qui porta Boniface a eipédicr le même jour ce* deux bulles.
(1) Spondc, t. 1, inn. 1303, n° 7.
i*2) Preuves du différend (bulle : Pétri solio excelso throno). p. 181. (5) ld., p. 99.
(4) Bulle : Pétri solio. loc. cil.
principes éternels de la justice et l'opinion, alliée capricieuse et volage toutefois, qu'un faux bruit, une calomnie répandue à propos, suflit pour rendre infidèle. Depuis longtemps Boniface avait la conscience de cette situation. Il ne se dissimulait pas que les adversaires du Saint- Siège étaient nombreux et redoutables : en Allemagne, le nouveau roi des Romains, Albert, dont on refusait de reconnaître le titre; en Espagne, le roi de Castille, frappé d'excommunication à cause de ses iniquités envers l'Église ; en Sicile, Frédéric, dont la querelle avec la maison d'Anjou devenait de jour en jour plus fâcheuse ; autour de lui, tout le parti gibelin comprimé par la force, mais qui n'attendait qu'un signal pour reprendre son audace. Quel grave sujet de pensée, quand l'orage grondait du côté de la France ! Mais, si Boniface voyait le danger, il travaillait activement h l'éloigner. Le point important était d'augmenter le nombre de ses amis en diminuant celui de ses ennemis, et il se tourna d'abord du côté de Frédéric.
Nous avons laissé ce prince au moment où il venait de s'asseoir sur un trône menacé à la fois par les foudres de Rome et les préparatifs de guerre du royaume de Naples. Le nouveau roi brava les anathèmes, et se disposa à entreprendre contre Naples une lutte que tout semblait contribuer à rendre inégale. Mais il était soutenu par son courage, par les talents de deux personnages de la plus haute distinction, Giovanni de Procida, el le grand amiral Roger de Loria, par le dévouement enthousiaste des Siciliens pour la cause de l'indépendance, et enfin par une foule d'aventuriers gibelins dont la Sicile était devenue le rendez-vous. La fortune des armes lui fut d'abord favorable. Roger de Loria, à la tête de l'armée sicilienne, conquit Squillace, Catanzaro, Policoro, San-Severino, Rossano, enleva Lecce et Otrante, et fit lever le siège de Rocca Impé-
rinle, par lequel Charles avait commencé les hostilités (1). Mais une querelle survenue entre le nouveau roi et le grand amiral ayant forcé ce dernier à passer dans le camp ennemi (2), Giovanni deProcida ayant dans ces entrefaites abandonné son service, et le roi d'Aragon, pour tenir la promesse qu'il en avait faite, étant venu l'attaquer avec des forces supérieures, la victoire déserta ses drapeaux (3). Jacques fournil deux campagnes heureuses contre son frère. Après s'être ouvert, par la seule terreur de ses armes, les portes de Melazzo, de Palti, de Monforle, de San- Pietro, et d'autres places du Val di Demona (4), il fit voile vers le Val di Noto, s'y rendit maître de Buscini, de Palazzolo, de Sciortino, de Ferula, de Bucheri, assiégea Syracuse, et gagna la bataille navale du Capo d'Orlando (5). Frédéric, obligé de combattre avec des forces disproportionnées, était aux abois. Un coup de plus, et il succombait. Mais, au moment où l'on attendait que le roi d'Aragon allait frapper ce coup, il abandonna le théâtre de la guerre, et fit voile vers ses États, croyant avoir assez fait pour la cause de ses alliés, et ne voulant être ni l'auteur ni le témoin de la chute de son frère (6).
Cet événement imprévu rendit la supériorité à Frédéric. Pendant les deux années qui suivirent, ce monarque recouvra ses places perdues, battit dans un combat et fit prisonnier Philippe, prince de Tarentc (7). Sa fortune était plus prospère que jamais, quand, appelé par le pape
(1) Nicolaï Specialis, 1. III, c. v, vi, vu, ix, x, xi et xv.
(2) Id., 1. III, c. xix.
(5) W., 1. IV, c. iv.
(4) Id., 1. IV. c. iv.
(5) ld., I. IV. c. v, tu, xi el un.
(6; Id.. I. IV. c. xv.
(7) Id., 1. V.
Boniface, le vainqueur de la Gascogne et de la Flandre, Charles de Valois, suivi du prince Robert et de quinze cents hommes d'armes, vint, en 1302, débarquer dans le Val di Mazzara. La Sicile entière fut frappée de terreur à la vue de cette formidable expédition. Frédéric seul ne s'effraya pas. Fait à la guerre, il renferma ses troupes dans les places fortes et laissa ses ennemis se consumer par des attaques meurtrières et sans résultat. Ceux-ci, en effet, après s'être rendus maîtres de Termini par trahison, échouèrent devant Corléone et vinrent s'épuiser sous les murs de Siacca (1). Dans cet état de choses, Charles de Valois eut avec Frédéric, à Calabellota, où celui-ci était campé, une conférence dans laquelle il prit le titre de médiateur et proposa la paix aux conditions suivantes : 1° que Frédéric serait roi de Sicile et des îles adjacentes, sa vie durant ; 2° qu'il épouserait Éléonore, fille de Charles II, roi de Naples ; 5° que Charles II et son fils Robert emploieraient leur médiation auprès du roi d'Aragon et du comte de Bienue pour que la Sardaigne et le royaume de Chypre devinssent l'apanage de Frédéric; 4° que les prisonniers faits pendant la guerre, de part et d'autre, seraient échangés (2).
Charmé d'arriver, sans combat, au but de ses désirs, Frédéric accepta ces conditions. Mais, pour qu'elles eussent quelque valeur, il leur fallait la sanction de l'Église, et des ambassadeurs les portèrent à Rome vers la tin de 1502. Boniface vit avec répugnance les articles d'un traité, où, disait-il, les droits légitimes du roi de Naples étaient visiblement sacrifiés; il ne les considéra d'abord que comme des préliminaires, et se contenta provisoirement de lever les censures qui pesaient sur la Sicile et sur son
(1) Nicolaï Specialis. 1. VI, c. vu, vm et ix.
(2) Id., 1. VI, c. x. — Raynald, ann. 1302, n°2.
chef (1). Alors, Philippe le Bel ne s'était pas encore porté aux derniers excès. Mais, à la vue des faits qui signalèrent les premiers mois de l'année 1505, Boniface n'hésita plus h reconnaître dans la convention de Catabellota un trailé définitif, et, par une bulle datée d'Anagni le 12 juin, il la confirma, avec la clause pourtant que Frédéric recevrait la Sicile comme fief du Saint-Siège, et, pour éviter la confusion des titres, prendrait seulement le nom de roi de Trinacrie (2).
Si celte pacification ne donna pas un allié à Boniface, elle éteignit au moins, ce qui était beaucoup dans les circonstances, elle éteignit le foyer le plus actif du parti gibelin. En revanche, le pontife gagna un ami puissant par la réconciliation d'Albert d'Autriche. Depuis près de cinq ans ce monarque sollicitait à Borne, sans l'obtenir, l'approbation de son élection comme roi des Romains. Boniface répugnait adonner pour successeur à Adolphe de Nassaw son propre meurtrier. Mais, au point où en étaient les choses avec la France à l'époque de l'attentat de Philippe le Bel sur Benefrato, Albert s'annonçail comme le souverain qu'il avait le plus d'espoir d'intéresser à la cause de l'Église; la nécessité, cet arbitre impérieux des résolutions, était là, et il s'y soumit sans balancer. Donc, le 50 avril 1505, Boniface adressa à l'Autrichien une longue et magnifique bulle, où, après avoir rendu hommage à l'humble soumission , au dévouement manifestés par lui envers le Saint-Siège apostolique, il le reconnaissait pour son fils, le confirmait dans sa dignité de roi des Romains et d'empereur, suppléant, en vertu de sa haute suprématie, à tous les défauts qui avaient pu se glisser dans son élection, et le conjurait de se montrer un fils reconnais-
(1) Raynald, anu. 1302, D°5.
(2) Nicolaï Specialis, 1. VI, c. xvm.— Raynald, ann. 1305, n°25.
140 niSTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. 11.
sant et dévoue de l'Église (1). Un document authentique (2) ne laisse aucun doute sur le sens de ces dernières paroles. Boniface demandait au roi des Romains, pour prix de la faveur qu'il lui accordait, l'appui de ses armes dans sa querelle avec Philippe le Bel.
Si le pape avait hesoin d'Albert, celui-ci ne pouvait se passer du pape, car sa dignité n'était qu'incomplètement acquise tant qu'elle manquait de la sanction pontificale. 11 fut donc aussi charmé que surpris en recevant la bulle de Boniface. Il y répondit sur-le-champ, de Nuremberg, par une lettre gracieuse, où il reconnaissait que c'était l'autorité du Saint-Siège apostolique qui avait transféré l'empire romain des Grecs aux Francs, puis des Francs aux Germains; que c'était l'autorité du même Siège qui avait accordé à un nombre déterminé de personnes ecclésiastiques et séculières le droit d'élire les chefs de cet empire; que ces chefs étaient élevés à la dignité d'empereurs pour être les soutiens du Saint-Siège et les défenseurs de la foi catholique. 11 confirmait ensuite tous les droits de l'Église romaine, jurait obéissance et dévouement à son évêque, et promettait de défendre ses libertés, ses privilèges et sa primauté contre quiconque oserait les attaquer (3). Ces importantes réconciliations furent complétées par celle de Ferdinand, roi de Caslillc, que l'archevêque de Tolède reçut ordre de délier des censures qu'il avait encourues (4).
Pendant que ces faits s'accomplissaient, la seconde assemblée des états de France se réunissait au Louvre. Là, le 45 juin, en présence du roi et des trois ordres, Guillaume Plasian, seigneur de Yezenobre, assisté de Louis
(1) Raynald, ann. 1305, n° 2.
(2) Id., ann. 1303, n° 35.
(3) Id., ann. 1303, n°9.
(4) Id., ann. 1303, n° 30.
d'Évreux, fils du roi, de Guy, comte de Saint-Pol, de Jean, comte de Dreux, donna lecture d'un ample réquisitoire, dans lequel il imputait à Boniface des impiétés semblables à celles-ci : de ne croire ni à l'immortalité de l'àme, nia la vie future, ni à la présence réelle dans la sainte eucharistie; de favoriser l'idolâtrie, de consulter un démon privé, de se livrer à la sodomie, à la simonie; de forcer les prêtres à révéler le secret des confessions, de professer l'hérésie.
Pour couronner dignement cette nomenclature de crimes inouïs, Plasian protesta, à la face des assistants, que ce n'était ni par haine, ni par aucune autre mauvaise passion, qu'il se portait ainsi l'accusateur de Boniface, mais par zèle pour le bien de l'Église, et jura sur les saints Évangiles qu'il se faisait fort de prouver, d'une manière irréfragable, en présence d'un concile général, tout ce qu'il venait d'avancer, et termina en suppliant Sa Majesté de vouloir bien faire convoquer ce concile.
Après que Guillaume Plasian eut cessé de parler, le roi se leva et déclara qu'il adhérait à tout ce qui venait d'être dit. Puis, se tournant du côté des représentants du clergé, il conjura les archevêques et évoques de se joindre à lui pour la convocation d'un concile général ; et, comme il était évident que Boniface s'opposerait de tout son pouvoir à cette convocation, il en appela d'avance et par provision, à l'autorité du concile futur, de tout ce que ferait le pape (I). L'histoire dit que l'abbé de Citeaux se signala dans celte rencontre par une généreuse protestation (2).
(1) Preuves du différend, p. 101 et seq.
(2) Solo abbate Cislerciensi dunlaxat excepto. (Contin. Gulliel. de Nang.) — L'abbate di Ciste Ho non voile consenlire. (Giovanni Villani, 1. VIH, c. un.) Il est vrai qu'on trouve le nom de l'abbé de Citeaux dans les souscriptions; mais ceux qui imposaient les suffrages étaient capables de falsifier une signature.
Mais il fut mallieureusemcnl le seul. Tous les représentants des trois ordres consentirent à la convocation du concile, ainsi qu'à l'appel de Philippe le Bel. Telle fut la disposition des esprits dans cette lâche assemblée, que le plus odieux des attentats ne rencontra point d'obstacle. Quelques-uns osèrent le proposer, un plus grand nombre le voulut peutêtre, tous le souffrirent. Seulement, les membres du clergé déclarèrent, à la suite de leur souscription, qu'ils avaient été forcés par la nécessité à adhérer (i), et qu'ils n'avaient nullement l'intention de se rendre parties dans cette affaire, ni de se joindre à ceux qui y étaient parties (2). Précaution banale, qui ne faisait que trahir une seconde fois leur faiblesse sans les décharger de la responsabilité du crime.
Mais ce n'était pas assez pour Philippe le Bel d'avoir arraché à la servile complaisance d'une grande assemblée l'approbation de ses schismatiques desseins, il voulutencore obtenir celle des villes, des églises, des communautés de son royaume. L'assemblée dissoute, il envoya, à cet effet, dans les diverses provinces, le seigneur de Vezcnobre, messire Amaulrv, vicomte et seigneur de Narbonne, et Denvs de Sens, son clerc, avec d'amples pouvoirs. Ces commissaires royaux mirent une telle célérité dans leur mission, qu'au bout de peu de jours ils revinrent déposer entre les mains du roi plus de sept cents actes d'adhésion à la convocation du concile et à l'appel (5). Un tel acquiescement de la France à une iniquité si monstrueuse serait le problème de l'histoire si des témoignages contemporains n'étaient là
(1) Quadam quasi necessitatc compulsi. (Preuves du différend, p. 108. ;
(2) Non intrndentes qnoquo modo partem in hoc negotio facerc, seu quibuscuiw[ue partem facientib is adhaerere. (Preuves du différend, loco eilato.)
(3) Hist. du différend, p. 19 et 20
pour en révéler l'odieux mystère. L'emprisonnement des religieux italiens qui se trouvaient alors dans le royaume, celui des abbés de Cîteaux, de Cluny, de Prémontré (1), nous apprennent à quoi s'exposaient ceux qui osaient faire aux ordres du roi la généreuse réponse des apôtres : Non possumus. La violence achevait ce que la calomnie avait commencé.
A la nouvelle de ce qui s'était passé à Paris et des accusations monstrueuses dont il avait été l'objet, Boniface, inquiet des progrès que faisait l'audace du roi, se retira à Ànagni, espérant, en cas de danger, trouver au milieu de ses compatriotes des partisans plus dévoués qu'à Rome. Là, après avoir protesté en plein consistoire contre les crimes atroces qu'on lui imputait en France, il expédia cinq bulles datées du même jour, 18 août. La première excommuniait ceux qui empêchaient ses citations de parvenir à la connaissance du public, quelle que fut leur dignité (2). La seconde frappait de suspense l'archevêque île Nicosie, pour le punir d'avoir favorisé la désobéissance du roi (5). La troisième suspendait du droit de donner des licences tous les docteurs de l'Université qui avaient conseillé le roi, et leur défendait d'en user jusqu'à ce que Sa Majesté eût accompli les ordres du Saint-Siège (4). La quatrième suspendait tous les corps ecclésiastiques de la faculté d'élire, et réservait au pape la provision des bénéfices qui viendraient à vaquer (5). Enfin la cinquième concernait uniquement le roi.
(1) Très abbates Cluuiacensis, Cisterciensis et Praimontratiensis a rege Franciœ capiuntur, quod noluerunt ei contra papam obedire.(Annal. (lolmar, ann. 1302.)— Pour l'incarcération de l'abbé de Citeaux et des religieux italiens, voirla bulle : Super Pétri solio cxcelso throno, Pr. du différend, p. 184.
(2) Preuves du différend, p. 161.
(3) Id., p. 162.
(4) Id., p. 163.
(ô) Id., p. 163.
Elle commençait par ces mots : Nuper ad audientiam. Boniface y rappelait les faits de l'assemblée du 15 juin, s'y ' justifiait des accusations injustes portées contre lui, de l'accusation d'hérésie surtout; reprochait à Philippe la réception de Stefano Colonna, ses violences envers ses légats, joignait à ces reproches quelques menaces, et montrait tout le ridicule d'un concile général qui serait convoqué sans le concours de l'autorité apostolique. Il est à remarquer que, dans celte bulle même, le pape, loin d'excommunier le roi, l'invite au contraire à ne pas s'attirer ce dernier coup (I). Preuve nouvelle que la constitution Per processus nostros, où cette excommunication est prononcée, n'avait été écrite que par provision, et qu'aux yeux de Boniface elle n'était pas censée fulminée.
La bulle Xuper ad audientiam ne parvint pas à temps au roi. Mais, quand elle lui serait parvenue, tout porte à croire qu'elle aurait été inutile. Plus que jamais animé par les Colonna et ses conseillers pervers, il avait abjuré toute modération. Déjà Guillaume de Nogaret s'était rendu clandestinement en Italie pour l'exécution d'un plan concerté dans le secret de la cour. Là, il fut rejoint par Sciarra Colonna, que Philippe le Bel avait fait prier de s'associer à l'œuvre dont son ministre était chargé (2). Sciarra amenait trois cents chevaux avec quelques fantassins. Ces deux émissaires, dignes l'un de l'autre, agissant de concert, grossirent ces forces de deux cents cavaliers , reste de l'armée que Charles de Valois avait commandée dans son expédition de Sicile. Un emprunt, négocié avec la maison Petrucci de Florence, servit à les soudoyer. A cette troupe vinrent se joindre encore les enfants de Giovanni Ceccano,
(1) Preuves du différeud, p. 160.
(2) Ferrelus Vicentinus, in Bonif.. I. III, p. 100*2.
que Boniface retenait en prison; ceux de Maflfeo d'Ànagni, et Raynaldi de Suppino, gouverneur de la ville de Ferrentino, tous Gibelins, et personnellement animés contre le pape. Ces dispositions s'organisaient, dans le plus profond silence, au château de Staggia, appartenant à un citoyen de Florence nommé Musciatto de Francezzi, qui était initié au complot (1).
Quoique fait à l'audace de Philippe le Bel, Boniface était loin de prévoir cependant que ce monarque pût concevoir le dessein d'attenter à sa liberté ou à sa vie; et, s'il n'était pas sans inquiétude, il était au moins sans crainte. Retiré à Ànagni , il travaillait à rédiger sa bulle Super Pétri solio, destinée à frapper le dernier coup sur le roi. 11 devait la publier le 8 septembre (2), quand, la veille de ce jour, au matin, on vint l'avertir que la ville d'Anagni se remplissait de soldats marchant sous l'étendard déployé de Philippe le Bel, et bientôt il put juger par lui-môme de ce qu'il avait à redouter de cette brusque invasion , quand il entendit ces soldats crier en italien : « Mort au « pape Boniface, et vive le roi de France (3)! » C'étaient Guillaume de Nogarct et Sciarra Colonna, qui, après s'être ouvert l'entrée de la ville parla trahison des magistrats, la félonie du maréchal de la cour pontilicale et celle de deux cardinaux, Riccardo de Sienne et Napoléon des Orsini, venaient pour le déposer, ou même pour attenter à sa vie (4). En effet, le caractère des hommes qui commandaient cette tumultueuse irruption, les cris féroces qui l'accom-
(1) Giovanni Villani, 1. VIII, c. lxui.
(2) Processus, Preuves du différend, p. 385.
(3) Muoja papa Bonifazio, e viva il re di Francia! (Giovanni Villani, 1. VIII, c. Lxm.) — Thomas Walsingham, HisL Angl., in Edward., I.
(4) Th. Walsingh., loc. cit.— Istorie Pistolesi, ap. Murât., t. XI, p. 529 — Giovanni Villani. loc. cil.
pagnaient, la brutalité des soldats, n'annonçaient rien de moins. En un clin d'œil, le palais où résidait le pape est investi et attaqué. Cependant le début des agresseurs ne fut pas heureux. Quoique surpris et dépourvu de troupes, le marquis Gaetani, neveu de Boniface, à la tête des serviteurs restés fidèles, soutint vigoureusement le premier assaut. Les assaillants allaient peut-être se décourager. Mais alors même la populace d'Anagni, ameutée par un certain Arnulfo, ennemi du pape, qu'au premier signal de l'invasion la ville s'était donné pour chef, étant accourue renforcer les soldats deNogaret et de Sciarra, ces derniers revinrent à la charge. Le marquis Gaetani, sur le point d'être forcé, se rendit, et le palais fut ouvert à l'ennemi (\).
De tous les cardinaux, il n'était resté auprès de Boniface que Nicolas Boccassini, évéque d'Ostie, et Pierre d'Espagne, évêque de Sabine; tous les autres s'étaient enfuis. Mais le courage et la grandeur d'âme du pontife ne se démentirent pas un instant (2). A la vue des portes de son palais forcées, des flots de soldats qui s'y précipitaient le fer et le feu à la main , il ne douta pas que sa dernière heure ne fût venue, et il ne songea qu'à rendre sa mort digne de sa vie : « Ouvrez les portes de mes appartements, « s'écria-t-il au peu de serviteurs qui étaient autour de « lui , car je veux souffrir le martyre pour l'Église de « Dieu. » Et aussitôt, s'étant fait revêtir des ornements pontificaux, la tiare de Constantin en tête, tenant d'une main les clefs de saint Pierre, de l'autre l'instrument de la passion du Sauveur, il s'assit sur le trône papal, la face tournée contre l'autel, ayant à ses côtés ses deux intrépi-
(1) Th. Walsingh., loc. cit. — Francisci Pipini Cbron.. 1. IV, c. xli. — Chron. Parmense, ann. 1305, p. 848.
(2) Magnanimitatem et constantiam semper ostendit. (Francisci Pipini Chron., I, IV, c. xli.)
des cardinaux, et attendit ses meurtriers. Ils ne tardèrent pas d'arriver. Mais, à la vue de ce vieillard, aussi respectable par son grand âge que par sa dignité , ils s'arrêtèrent, frappés d'un soudain respect, et n'osèrent pas mettre la main sur lui (1).
Sciarra et Nogaret s'approchèrent alors du pontife. Le premier, se livrant à toute la brutalité de son caractère, vomit à sa face un torrent d'injures (2). Qu'il l'ait frappé toutefois, quelques-uns l'affirment, un plus grand nombre le nient. Ce qui est certain du moins, c'est que l'intervention de Nogaret l'empêcha de se porter à d'autres extrémités (3). On rapporte que ce dernier, voulant à l'instant même se faire un mérite aux yeux de Boniface de n'avoir pas permis le plus grand des crimes, lui dit alors : « Ché- « tif pape que tu es, regarde et considère la bonté de mon- « seigneur le roi de France, qui, bien que son royaume « soit fort éloigné de toi, te garde par moi et te défend de « tes ennemis (4). » A ces insultantes paroles, le pontife, imitant la patience de celui dont il était le vicaire, se renferma dans un noble silence. Seulement, lorsque Nogaret, après lui avoir exposé les procédures faites à Paris, le menaça de le conduire à Lyon, enchaîné comme un criminel, pour y subir le jugement du prétendu concile général et y être déposé, il répondit avec l'accent de l'indignation : « Voilà ma tête, voilà mon cou ; pour la liberté de l'Église,
(1) Giovanni Villani, loc. cit. — S. Antoninus, t. III, til. XX, c. viu, par. XXI. — Francisci Pipiui Chron., 1. IV, c. xt.i. — Th. Walsingh., loc. cit. — Ferretus Vicenlinus, 1. III, p. 1002. — Islorie Pistolesi, loc. cit. — Chron. Parraense, ann. 1505, p. 848. — Processus, ap. Rubeum, p. 214.
(2) Giovanni Villani, loc. cit.— S. Aut., loc. cit. — Ferretus Vicenlinus. loc. cit.
(5) Sciarra voluit libenter interfecisse papam , sed per quosdam fuit prohibitus. (Th. Walsingh., loc. cit.) (4) Chronique de S. Denys, c. xuu. — Nicole Gille, Annales de France.
« je souffrirai, moi catholique, moi légitime pontife, moi « vicaire de Jésus-Christ, je souffrirai d'être condamné et « déposé par des patarins, car je désire le martyre pour la « foi de Jésus-Christ et de son Église ! » Ces mots furent comme un coup de foudre pour Nogaret. Il se souvint aussitôt du supplice de son grand-père, condamné naguère et brûlé comme patarin. Interdit, il rougit, et se retira (1).
Pendant trois jours que Boniface resta au pouvoir de ses ennemis, il fut étroitement gardé; on l'accabla d'outrages et de privations, son trésor fut pillé, son palais dévasté, les reliques des saints profanées et dispersées, les archives violées, l'évôque de Strigonie mis à mort (2). On peut, au reste, se faire une idée, par la licence des soldats qu'on avait déchaînés, des horreurs qui furent commises. Mais, enfin, un terme arriva à tant d'humiliations. L'indignation parla au cœur des habitants d'Anagni, qui s'étaient montrés si lâches témoins des souffrances du pontife. Réveillés par les excitations du cardinal Fieschi, ils se soulèvent, surprennent les bandes de Sciarra et de Nogaret dans le désordre de leur honteuse victoire, et les chassent de la ville avec leurs chefs (3).
Rendu à la liberté, Boniface convoqua le peuple d'Anagni. Il avait retrouvé sa force; quatre cents hommes d'armes, conduits par Mattheo et Jacopo Orsini, accouraient de Rome à son secours. On put craindre un instant pour les coupables un châtiment d'autant plus sévère que leur crime avait été plus odieux. Toute crainte fut bientôt dissipée. Le pontife parut, mais ce fut pour pardonner à tous,
(1) Rubeus, p. 215. — Giovanni Villani. 1. VIII, c. i.xm.— S. Anton., loc. cit.
(2) Processus, ap. Rub., p. 215.
(3) Th. Walsingh., loc. cit. — Francisci Pippini Chron., loc. cit. — Chron. rarmense, p. 848.— Istorie Pistolesi, loc. cit.
MORT DE BON1FACE Vlll. 149
relâcher les prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Raynaldi de Suppino et ses enfants, et rendre ses bonnes grâces à ses deux cardinaux félons. Les spoliateurs du trésor pontifical furent seuls exceptés de cette amnistie (1). Je ne sache point qu'il y ait, dans l'histoire, un trait plus touchant, plus magnanime, plus héroïque, que celui de cet auguste vieillard, ne répondant à des outrages inouïs, et qu'il peut venger, que par ces mots : « Je pardonne! » Et qu'on se souvienne bien que ce vieillard est le violent, V implacable, le décrié Boniface !...
Il ne tarda pas à reprendre le chemin de Rome. On l'y reçut avec des témoignages de sympathie, dont les derniers événements redoublaient la vivacité. Mais il s'aperçut bientôt que ses humiliations avaient altéré son autorité naguère si absolue. Les Orsini , à la garde desquels il s'était confié, lui faisaient sentir une domination à laquelle il n'était point accoutumé. Il la reconnut à h surveillance dont ses moindres démarches étaient devenues l'objet. Il voulut secouer cette odieuse inquisition, et essaya de passer du quartier du Vatican à celui de Latran, où régnaient les Ànibaldeschi , ennemis des Orsini aussi bien que des Colonna. Mais les Orsini lui interdirent le passage (2). Alors il écrivit au roi de Naples de venir à son secours ; mais le cardinal Napoléon des Orsini intercepta la lettre (3). Il ne résista pas à ce dernier affront. Saisi d'une lièvre ardente, il vit approcher sa dernière heure avec ce courage intrépide qu'il avait déployé devant ses ennemis, récita à haute voix, selon la coutume des souverains pontifes, et en présence d'un nombreux auditoire,
(1) Walsingh., loc. cit. — Rubeo, p. 216.
(2) Ferretus Vicentinus, p. 1008.— Chron. Parmense. p. 848.— Ctacconius, in Bonifiicium, t. II, p. 301.
(3) Rubeo, p. 218.
le symbole de la doctrine chrétienne, déclara qu'il mourait dans la foi catholique, et, muni des sacrements de l'Église, il rendit son âme à Dieu le H octobre, après avoir tenu le Saint-Siège huit ans neuf mois et vingt-quatre jours (4).
Ainsi mourut Bonifacc VIN, et non, comme l'a écrit Ferreto de Vicence, dans des accès de frénésie, se frappant la tête contre les murs, vomissant l'écume par la bouche, et rongeant ses mains (2). Mensonges complaisamment reproduits parles modernes ennemis de l'Église (3). Ils avaient été victorieusement confondus pourtant en l'an 1605, trois cent deux ans après la mort de Boniface, quand on lit l'ouverture du tombeau de ce pontife. Toute la ville de Rome (4) put contempler son corps, que la corruption avait épargné, parfaitement intact dans toutes ses parties, et n'offrant aucune trace des lésions rapportées par Ferreto de Vicence (5). Les écrivains à qui ce dernier a servi de guide n'ont pas pu ignorer le procès-verbal notarié de cette exhumation; que penser alors de leur bonne foi? L'erreur, môme involontaire, est toujours un malheur; mais Terreur volontaire est un crime ; et, quand cette erreur est invoquée pour souiller la mémoire des personnages historiques les plus respectables, c'est le plus lâche et le plus odieux des crimes (6).
(1) Processus, Preuves du différend, p. 40*2. — Jacobus card. S. Georgii, Op. metr.
(2) Ferretus Vicenlinus, p. 1008.
(3) Sisraoudi, entre autres, Uist. des républiques italiennes, t. IV, p, 146.
(4) Tota urbe ad spectaculum concurrente. (Ce sont les paroles de Spoode, témoin oculaire lui-même, ann. 1503, n° 16.)
(5) Voir le procès-verbal de cette exhumation, ap. Rubeum, ad calcem. (G) La mémoire du pape Boniface vient d'être réhabilitée dans la vie
que le savant moine bénédictin Luigi Tosli a publiée de ce pontife. 2 vol.