‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. ChristopheChapitre 12 sur 60 · ÉLECTION DE BENOIT XI M · texte numérisé non relu

ÉLECTION DE BENOIT XI M

Boniface avait une taille haute, un front développé, des joues pleines , tout ce qui , au dehors , exprime la majesté. Ses ennemis n'ont pu lui refuser la grandeur d'âme, la fermeté de courage, les vastes connaissances, l'habileté dans les affaires (\). Il est peu de pontificats au-dessus du sien. La religion lui doit l'institution si consolante du jubilé; la jurisprudence ecclésiastique, le sixième livre des Décrétales; la science en général, la fondation de l'université des études à Rome, connue sous le nom de Sapienza (2). Actif, infatigable au travail, zélateur ardent de la justice, il fut le protecteur invincible des droits de l'Église romaine, il le fut aussi de l'humanité. Quand les historiens se seront affranchis des passions qui les aveuglent, ils le reconnaîtront sans doute.

Dix jours après la mort de Boniface VIII, les cardinaux entrèrent au conclave, dans le palais du Vatican, pour lui donner un successeur, et, sur-le-champ, tous les suffrages se réunirent sur le cardinal d'Ostie, Nicolas Boccassini, qui prit le nom de Benoît XL L'élévation de ce personnage est une de ces fortunes singulières dont la Papauté offre plus d'un exemple. Né près de Trévise, en 1240, de parents obscurs et pauvres , il eut à subir, dans ses premières années, les dures épreuves de la misère. Doué d'un cœur noble et fier, il s'adressa d'abord à ses talents pour subvenir aux premiers besoins de la vie. Une école qu'il

in-8 9 ; Monte-Cassino, 1846. L'illustre biographe, avec son beau talent, aurait encore mieux confondu les calomnies dejpuis si longtemps accréditées contre l'un des plus grands pontifes de l'Eglise, s'il avait eu sous les yeux le recueil des actes publiés par Pierre Dupuy. Obligé de s'en rapporter à des extraits, il n'a pu voir toujours de ses propres yeux l'odieux des faits.

(1) Giovanni Villani , I. VIII, c. liv. — Francisci Pipini Chron., 1. IV, c. XLI.

(2) Rcnazzi, Storia dell* Universita degli studi di Roma, 4 vol. in-4°.

ouvrit à Venise, pour l'éducation de la jeunesse patricienne, lui procura pendant quelque temps une existence médiocre, mais honorable. Plus tard, en 1257, dans la vue d'échapper à la gêne qui le poursuivait toujours, il embrassa l'ordre de Saint-Dominique. Là, il passa quatorze ans à s'instruire des sciences divines et humaines, et autant à les enseigner aux autres. Or, comme à l'étendue du savoir Nicolas Boccassini alliait l'éminence de la piété, les dignités de l'ordre s'ouvrirent devant lui. Il devint successivement lecteur, prieur conventuel, provincial de la Lombardie, enfin général. Il le fut pendant quatre ans. Les vertus, la capacité qu'il déploya dans l'exercice de cette charge suprême, attirèrent sur lui l'attention de Boniface VIII. Ce pontife le fit, en 1299, cardinal de Sainte- Sabine, titre qu'il échangea bientôt contre l'évêché d'Oslie, et le nomma, en 1302, légat en Hongrie. Sa mission dans ce pays, travaillé alors par les révolutions, n'obtint pas tout le succès qu'on s'en était promis, mais elle réussit jusqu'à un certain point à faire respecter l'autorité pontificale (\).

Tant de distinctions qu'il avait reçues de Boniface VIII l'attachèrent fortement à ce pontife. Aussi , dans les dangers qu'il courut à Anagni, fut-il, comme nous l'avons vu, un de ceux qui restèrent constamment près de sa personne. Nicolas Boccassini était, sans contredit, un des prélats les plus vertueux et les plus savants du sacré collège. Personne ne s'étonna de son élévation, si ce n'est peut-être lui-même. Les historiens, unanimes à faire son éloge, remarquent qu'il fut élu pape comme par l'inspiration de Dieu. Et, à tout prendre, le mérite personnel de l'élu, la gravité des circonstances, justifieraient cette opinion (2).

(1) Ciacconius, in Benedictum.

(3) Raynald, ad ann. 1503, n° AS.

La vertu de Benoît XI était simple et franche, car elle n'avait jamais été chez lui subordonnée aux calculs de l'ambition. Seulement, l'habitude d'une vie rigide l'avait rendue austère. Elle se ressentait de son éducation toute monastique; mais, grâce à la douceur et à l'aménité naturelle de son caractère, cette austérité n'avait rien de cette rudesse qui éloigne et de cette intolérance qui déconcerte; elle n'existait que pour lui (1). Pendant son généralat, il s'était acquis l'affection de tous les religieux de l'ordre (2). La modestie était le caractère le plus saillant de sa piété. L'histoire nous en a conservé un trait aussi original qu'édifiant. Aussitôt après son élection, sa mère, qui vivait encore, vint à Rome pour le visiter. Mais, craignant de faire rougir son fils en s'oflrant à lui sous les vêtements grossiers de sa condition, elle emprunta des habits de soie, et parut ainsi «à la cour. Le pape, indigné, refusa tout d'abord de la reconnaître; et ce ne fut qu'après l'avoir vue, le lendemain, dépouillée de cet accoutrement inusité et rendue au costume simple de son véritable état, qu'il consentit à la saluer comme sa mère. Alors, l'embrassant avec tendresse devant toute sa cour : « Yoici ma mère, s'écria-t-il, « et non point cette dame qui se présenta hier (5) ! »

Quelle que fût sa modestie, pourtant , comme elle était éclairée, elle ne nuisait point à la fermeté de son caractère. Jamais il ne se décidait légèrement; mais, quand une fois il avait pris son parti sur quelque chose, il ne revenait plus sur sa résolution (4). A cet égard, il laissait

• (1) Ciacconius, loc. cit.

(2) Omnium in se amorem arctavit. (Ciacconius, loc. cit.)

(3) Ciacconius, loc. cit.

(4) In eo notatum est quod videlicet fuerit adeo pertinacissimus conceptionis, ut quod semelde aliquo in se concepisset, sive in bonum, sive in malum, ab indc non posset avelli. (Francisci Pipini Chron., I. IV, c. XLvin.)

peu d'espoir à ceux qui voulaient l'influencer; car, inaccessible aux considérations étrangères à son devoir, toutes celles qui ne s'y rattachaient point étaient sans force sur son esprit (i). Au reste, formé à l'école de Boniface YIH, Benoît XI en avait les idées. Il était profondément convaincu qu'un pape n'était pas moins le chef temporel que le chef spirituel de la chrétienté, et il était bien décidé à ne se relâcher sur aucune des prétentions poursuivies par son illustre prédécesseur.

Avec ces vertus et ces idées, Benoît XI promettait un pontificat digne d'effacer l'humiliation que la Papauté venait d'essuyer. Mais, dès le début, il eut à lutter contre des obstacles que sa volonté seule ne pouvait surmonter. Les factions que la main vigoureuse de Boniface avait comprimées s'étaient redressées depuis la catastrophe de ce grand pape. Les Gibelins triomphaient, et la tentative impie de Nogaret avait été comme le signal d'une terrible réaction contre l'autorité pontificale. Échappés de l'exil, et ne tenant plus aucun compte des séntences qui pesaient sur leurs tètes, les Colonna avaient reparu dans Rome, et avec eux toutes les passions compagnes de la discorde. La face de la ville était changée; la force brutale y faisait la loi. Les chefs des partis opposés, dans la crainte les uns des autres, ne marchaient qu'environnés de satellites armés. Pleins de confiance en leur puissance, ils méprisaient hautement les anathèmes de l'Église (2), et, pour eux, l'autorité des sénateurs Gentilc dei Figli d'Orso et Luca Savelli était sans considération. Ce qui rendait les partis rivaux si audacieux, c'est qu'ils trouvaient parmi les cardinaux eux-mêmes, sinon des chefs, du moins

(1) Nec odio vel timoré correptus in quemquam nisi juste ferebatur (Ferretus Vicenlinus.)

(2) Ferretus Vicentiuus, 1. III, p. 1012.

des fauteurs. La politique de Philippe le Bel était parvenue à pénétrer dans le sacré collège. Envoyés de Paris à Rome, Guillaume du Chastenay et Hugues de Celles avaient réussi à y faire valoir la cause du roi, et six cardinaux s'étaient fait un honneur de donner leur adhésion à la convocation du concile général (4). Une semblable défection prêtait au désordre toute la force qu'elle enlevait à la Papauté.

Au milieu de cette anarchie, Benoit XI, seul, livré à luimême, n'ayant, en raison de l'obscurité de sa naissance, ni parents, ni alliés, dont il pût opposer le crédit ou la puissance à la tyrannie des nobles (2); mal servi, d'ailleurs, par la modération de son caractère, lorsqu'il aurai^ été nécessaire de déployer une soudaine énergie, Benoît XI, dis-je, était réduit à gémir au fond du cœur sur des excès qu'il se voyait inhabile à réprimer.

Cependant, malgré la faiblesse où le réduisait le désordre des factions, ce pontife fut assez heureux pour ramener Frédéric de Sicile au respect du Saint-Siège. L'ambition de ce prince n'avait pu longtemps s'accommoder des réserves que Boniface VIII avait mises au traité qui lui garantissait la royauté de la Sicile. A la faveur des événements qui étaient survenus , il avait cru pouvoir y faire des brèches notables. Au lieu de compter les années de son règne de la conclusion de la paix, il se mit à les dater du principe de l'usurpation. C'était là consacrer le droit de conquête, et mépriser les conventions passées avec l'Église et Naples. Qui sait où se serait arrêté Frédéric, une fois engagé dans cette voie? Benoit XI ne lui permit

(2) Preuves du différend, p. 2i9 et 231.

(3) Non enim agnatos cognatosve ex humili natus progenie, ad se acecrsendos habebat, non nepotes illos, quorum fiducia fretus. auderet securus. (Ferretus Vicentinus, loc. cit.)

pas d'y avancer davantage. Moins de deux mois après son élection, il lui envoya une lettre remplie de vifs reproches sur sa conduite, et où les droits du Saint-Siège étaient impérieusement réclamés (1). Frédéric n'était probablement pas en mesure de braver l'autorité pontificale. Il se hâta de répondre au pape dans le langage le plus humble, confessa de nouveau qu'il tenait son royaume non de la force, mais de la libéralité de l'Église; renouvela la promesse de payer un tribut de 3,000 onces d'or, assura qu'en cas de guerre il enverrait un secours de cent cavaliers, et reconnaissait pour ses amis et ses ennemis les amis et les ennemis du Saint-Siège (2).

Mais cette soumission ne compensait que bien faiblement pour Benoît XI les mortifications qu'il essuyait à Rome. Sa situation dans cette capitale devenait de jour en jour plus critique, et l'avenir ne lui laissait entrevoir aucune espérance de la rendre meilleure. Il la supporta cependant jusqu'à la fin de l'hiver. Mais, lorsque le printemps eut ramené l'époque où l'on quitte d'ordinaire le séjour de la ville pour celui de la campagne, il songea sérieusement à abandonner Rome pour n'y plus revenir. Si l'on en croit l'historien auquel nous empruntons ces détails, le dessein du pape était d'arracher le siège pontifical à une cité si turbulente, et d'aller le fixer en Lombardie, où il espérait trouver plus de tranquillité et d'indépendance (3). Plus tard, peut-être, aurait-il franchi les monts. Le besoin de respirer un air plus pur devait lui servir de prétexte pour sortir de Rome. Devenu ensuite maître de

(1) Raynald, ann. 1304, n° 49.

(2) Id., ann. 1304, n°* 50 et 51.

(3) Tacita mente conciperet citra magnam Ilaliam apud Longobardos >edem apostolicam sibi statuere, ut et in posterum ibidem esset forte mansura. (Ferretus Vicentinus, 1. III. p. 1012.

ses actions, il aurait réalisé son dessein. Que cette pensée fût vraiment la pensée du pape, nul ne le peut dire. Ce qui est certain, c'est que les circonstances étaient de nature à l'inspirer. Les cardinaux semblèrent la pressentir, car, lorsque Benoit XI leur désigna la ville d'Assise pour le lieu où il souhaitait passer la belle saison, il rencontra d'abord parmi eux une vive opposition. Tous manifestaient hautement leurs répugnances pour un séjour si étranger à leurs habitudes. Malgré sa ténacité, Benoît XI aurait peutêtre à la lin été obligé de céder à leurs réclamations, s'il n'eût tout à coup trouvé un appui imprévu. Le bonheur voulut que les vues du cardinal Mattheo Rosso des Orsini s'accordassent avec le projet du pape.

Mattheo Rosso appartenait à la branche de la famille Orsini dans laquelle s'étaient conservées plus pures les opinions guelfes; tandis que les deux autres branches avaient, plus ou moins, fait alliance avec le parti gibelin. Créé cardinal par Urbain IV, Mattheo Rosso portait la pourpre depuis plus de quarante ans. Il avait assisté à douze conclaves, et vu, comme prince de l'Eglise romaine, treize pontificats. L'expérience de la cour, l'habitude des grandes affaires, le talent de se rendre nécessaire dans certaines occasions, l'illustration de sa naissance, une fortune considérable, en avaient fait un des personnages les plus importants de l'époque. Il semblait né pour la tiare. Plus d'une fois il s'était vu sur le point de l'obtenir, mais toujours il avait échoué près du but, précisément à cause de sa trop grande puissance, et il était forcé de se contenter de la première place dans le sacré collège, dont il était doyen, et où il exerçait, du reste, une influence incontestable. Tel était Mattheo Rosso. Ce cardinal, contre l'attente générale, appuya dans le consistoire la proposition de Benoît XI, en montra la justice et l'opportu-

nité (1). Il serait difficile de dire le motif qui poussa cet esprit éminemment politique à seconder ainsi le dessein du pape. Voulait-il réellement le servir, ou bien espérait-il obtenir plus de crédit auprès du pontife en l'isolant? On ne sait. Quoi qu'il en soit de ses intentions, il ramena à son opinion tous les opposants, et le départ fut résolu. Les préparatifs du voyage furent proraptement achevés, et, sans perdre de temps, Benoît XI sortit de Rome avec toute sa cour. Une multitude considérable l'accompagna jusqu'aux portes. On aurait dit que les Romains, en le voyant s'éloigner des murs de la ville éternelle, prévoyaient que de longtemps ils ne reverraient leur pasleur. C'est de ce dé" part de Benoît XI que l'on doit dater la translation du Saint-Siège. Ce pape l'avait méditée, il était réservé à son successeur de l'accomplir.

De Rome, Benoît prit le chemin de Viterbc, se reposa seulement à Orvieto, et arriva en peu de jours à Pérouse. La population de cette ville le reçut avec des transports de joie et l'accompagna jusqu'au palais pontifical. Ces hommages, qui contrastaient si étrangement avec la tyrannie qu'il avait subie à Rome, relevèrent le courage de Benoît, il respira comme délivré d'un poids incommode, et, au lieu de pousser tout d'un trait jusqu'à Assise, comme il en avait eu d'abord le projet, il résolut de fixer quelque temps sa cour à Pérouse (2).

Si Mattbeo Rosso s'était flatté de régner plus facilement sur le pape, après l'avoir éloigné de Rome, il dut proraptement revenir de son erreur. Rendu à l'indépendance, Benoit XI ne tarda pas à montrer qu'il n'avait l'intention

(1) Matthœus, qui semper dolis pectus armaverat, sumendi causain itineris corde praemeditans , inler fratres suos conceplum laudavit papa» propositum. (Ferretus Vicentinus, loc. oit.)

(2) Ferretus Vicentinus, loc. cit.

de commettre à personne le gouvernail de l'Église, et qu'il voulait le faire mouvoir lui seul avec vigueur et selon ses propres vues. Le premier soin qui l'occupa dans sa nouvelle position fut la réconciliation des partis qui divisaient la Toscane.

Depuis que Pistoie avait introduit à Florence, comme une contagion, ses Noirs et ses Blaim (1), les noms de Guelfe et de Gibelin avaient en quelque sorte disparu pour faire place à ces nouvelles dénominations. Les Noirs défendaient les principes guelfes, les Blancs ceux des Gibelins. Tous, au reste, avaient hérité des mêmes passions. C'était l'usage que chaque parti se personnifiât dans l'une de ses familles les plus influentes, et y prît ses chefs. La famille des Donati chez les Noirs, celle des Cerchi chez les Blancs, étant, sans contredit, les plus puissantes, les plus mêlées aux affaires publiques, furent naturellement investies de cet honneur (2). Les Donati, issus d'une noblesse ancienne, habitués à la magnificence, et ne paraissant jamais en public qu'environnés des pompes de la grandeur, ralliaient à eux cette haute aristocratie qui met dans une république les honneurs au-dessus de la fortune. Les Cerchi, au contraire, sortis avec le secours de l'industrie des rangs plébéiens, avaient sur le peuple cet ascendant qui* donnent des richesses qu'on lui fait partager, et, par là même, comptaient un plus grand nombre de partisans (3). Ils comptaient aussi les hommes les plus distingués par leurs talents : Dino Compagni, qui nous a laissé une assez bonne histoire de son époque (4); les deux poètes Guido

(1) Voir comment ces deux factions avaient été transportées à Florence, dans la Vie du Dante, par le comte César Balbo, 1. 1, c. x.

(2) Giovanni Villani, 1. VIII, c. ixxfm.

(3) Benvenuto da Imola, Comment, in Dantis Commediam, ap. Murât.. Antiquitates italicœ, 1. 1, p. 1040.

(4) Voir Murât., Script, rerum ital., t. XX.

m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ,' LIV. II.

Cavalcanti et Dante Alighieri, se faisaient gloire de marcher sous leur bannière. Guido Cavalcanti appartenait à Tune des plus puissantes maisons de Florence. Né ardent Gibelin, il s'était, pour ainsi dire, identifié avec ce parti en épousant la fille de Farinata degliUberti, son chef le plus renommé. Corso Donati avait en lui un ennemi personnel (\). Au milieu des agitations de la politique, Guido faisait des vers qui avaient pour sujet unique l'amour et la galanterie, comme tous ceux de ce temps-là. L'objet de ces vers était une femme de Toulouse, nommée Mandetta, dont Guido semblait avoir fait la dame de ses pensées. Ils jouissaient alors d'une grande réputation, la méritaient à quelques égards et préludaient aux canzoni bien autrement belles de Pétrarque (2).

Dante Alighieri était un personnage plus célèbre encore. Né en 4265, il avait étudié sous le fameux grammairien Brunetto Latini , qui avait rempli de sa réputation la dernière moitié du treizième siècle, et auquel Florence était redevable de parler un langage plus correct et plus élégant (3). Par les soins d'un maître aussi habile, Dante fit de grands progrès dans toutes les sciences du temps (4). La conformité d'opinion politique, et, bien plus encore, les mêmes goûts littéraires, le lièrent d'amitié avec Guido Cavalcanti , dont il fait l'éloge dans sa Divina Commedia. Dante porta les armes avec gloire, et ses services militaires, si l'on en croit Mario Filelfo, lui valurent plusieurs ambassades honorables à Rome , à Naples, en Hongrie , en France même, dans

{\) Dino Compagni, 1. 1, p. 481.

(2) Ginguené, Hist. liUéraire d'Italie, l. I, p. 4SI

(3) Giovanni Villani, 1. VII, c. clxii.

(4) Tiraboschi, t. V, part. II, p. 476 et 477.

lesquelles il représenta dignement le peuple florentin (t).

L'adjonction de tels hommes était un renfort qui aurait dû assurer la prépondérance aux Blancs. Mais Vieri dei Cerchi, leur chef, comme tous ceux que le hasard de leur position, et non la supériorité du talent, a poussés à la tête d'un parti, était au-dessous du rôle qu'on lui faisait jouer. Il n'avait ni assez de caractère, ni assez d'activité, pour profiter des avantages que les circonstances mettaient entre ses mains. Le chef des Noirs, au contraire, Corso Donati, actif, entreprenant, plein d'énergie, suppléait par les qualités à l'infériorité de son parti. De cette manière, la puissance des deux factions était à peu près égale. Leur animosilé l'était aussi. Dans la disposition des esprits, les griefs des deux familles prépondérantes se trouvaient partagés par toutes les autres, et leurs moindres querelles se changeaient en guerres civiles. Une rixe dans laquelle Ricovero dei Cerchi perdit le nez devint le principe des plus grands désordres ( c 2). Boniface VIII, dont l'activité s'étendait à tout, désirant mettre tin à ces scandales, manda à Rome Vieri dei Cerchi, et le pria de faire la paix avec Corso Donati, ajoutant à ses prières les promesses les plus brillantes. Mais Vieri répondit qu'il n'était en guerre avec personne, et il revint à Florence sans avoir donné aucune satisfaction au pape (5). Alors Boniface envoya à Florence le cardinal Malthajo d'Aquasparta avec une mission pacifique. Rien n'est plus diflicile que de traiter avec les passions politiques, quand elles sont arrivées jusqu'à la haine. Les Blancs, qui jouissaient dans ce moment de la prépondérance, déclinèrent la médiation du légat, et le cardinal

(1) Tiraboschi, p. 480 et 481.

(2) Benvenuto da Imdlo, p. 1040. — César Balbo, l. 1, c. x.

(3) Benvenuto da Imola, p. i040.

se vit forcé de partir, laissant toutefois, en se retirant, Florence sous le poids d'un interdit (1).

A cette occasion, la Seigneurie, irritée que les querelles de quelques citoyens troublassent la tranquillité de tous, fit un acte de vigueur et condamna à l'exil les chefs des Noirs et des Blancs, qui durent se rendre, les premiers dans le territoire de Pérouse, les seconds à Sarzana. Dante, alors prieur, fut un de ceux qui prononcèrent cette sentence, que l'historien Dino Compagni assure avoir conseillée (2). Mais cet expédient, que les hommes modérés des deux partis avaient imaginé pour imposer silence aux dissensions, ne Ht que les animer davantage. Le lieu d'exil des Donati n'était pas éloigné de Rome, Corso y court. La, par le crédit des amis qu'il s'était faits à la cour pontificale, du cardinal d'Aquasparta entre autres, il réussit à persuader à Boniface VIII d'appeler à Florence quelque prince étranger, puissant, qui s'y présenterait avec des forces imposantes, et d'essayer d'une médiation armée où toute méditation pacifique échouait. C'était préparer la destruction des Blancs, car l'intention de l'habile Donati était bien de tourner cette médiation, ainsi conçue, au profit de lui-même et des siens (3).

Boniface VIII entra d'autant plus volontiers dans ce dessein, qu'il servait sa politique d'un autre côté, et jeta les yeux sur Charles de Valois. Ce qui avait été résolu fut exécuté, malgré l'opposition des Blancs, de Dante surtout, qui voyait dans un semblable projet la ruine de la patrie (4). Le prince français, mandé par le pape, parut en

(1) Benvenuto da Iraola, p. 1041. — Giovanni Villani, I. VIII, c. xxm. — Machiavelli, Slorie ûorenline, I. II.

(2) Cronaca, I. I, p. 482. — Giovanni Villani. I. VIII, c. xi.

(3) Benvenuto da Imola, p. 1040.

(4) Tiraboschi, t. V, pari. II, 1. III, n° 5.— César Balbo, 1. 1, c. xi.

Italie et à Florence en 1302, suivi de cinq cents chevaux; faible armée, il est vrai, mais qu'on espérait rendre imposante en lui adjoignant des corps de troupes mercenaires.

Son entrée dans la ville ne différa guère d'un triomphe (1 ) . Jamais homme n'avait apporté avec lui plus d'espérances, jamais homme n'en démenlit davantage. Valois, habile comme guerrier, était faible comme politique. La nature ne l'avait doué ni de cetle intelligence vaste qui embrasse à la fois tous les éléments organiques d'un Etat, ni de cette puissance de caractère qui les maîtrise. Élevé d'ailleurs au milieu d'une nation où la volonté d'un seul était tout, celle du peuple rien, il se trouvait, par son éducation, complètement étranger aux gouvernements populaires et à leurs turbulentes factions. Incapable d'apprécier les principes divers qui se partageaient l'opinion publique, il ne voyait que des passions où il y avait aussi des intérêts et des idées. Toute sa conduite ne fut qu'une déplorable conséquence de cette erreur. Au lieu de réconcilier les partis, il redonna toute puissance aux Noirs. Le pillage, le meurtre, l'exil des Blancs, accompagnèrent cette restauration de leurs ennemis. Dante en fut une des victimes les plus malheureuses'. Jl était alors en ambassade auprès du pape Boniface VIII. Tout à coup on excite contre lui la populace de Florence; sa maison est investie, pillée, rasée, la dévastation est portée dans ses propriétés. On l'accuse ensuite d'avoir mal versé dans l'exercice de sa charge de prieur, et une sentence de bannissement, accompagnée d'une amende de huit cents livres, couronne ces violences. Les Noirs ne sont point encore satisfaits de cette vengeance, il leur faut du sang, et ils font condamner le banni a être

[i] Dino Compagui, 1. II, p. 492.

brûlé vif avec ses partisans (1). Heureusement, Dante, éloigné de Florence, n'avait personnellement rien à craindre de tant de fureurs. Ainsi, Charles de Valois, bien loin de rétablir le calme, ne fit que soulever de nouveaux orages et partit de la ville chargé de plus de haines qu'à son arrivée il n'avait trouvé de sympathies (2). Le cardinal d'Aquasparta reparut alors, pour essayer de nouveau la voie des négociations (3). Ses efforts semblèrent d'abord obtenir quelque succès. Il réunit les Donati et les Cerchi par des mariages et de nouvelles alliances. Mais, lorsqu'il témoigna le désir que les Blancs eussent part aux emplois publics, les Noirs, qui étaient maîtres de l'État, s'y opposèrent, et il quitta Florence aussi peu satisfait et non moins irrité que la première fois, la laissant dans l'anarchie et sous l'interdit (4).

Les choses en étaient là lorsque Benoît XI, arrivé à Pérouse, résolut d'employer de nouveau l'autorité pontificale à la réconciliation des partis. Dans celte vue, il jeta les yeux sur Nicolas Alberlini de Prato, tout récemment créé cardinal d'Ostie, gibelin d'origine, à la vérité, mais modéré, grand politique surtout, et doué de cette haute moralité qui captive l'estime publique et inspire la confiance à tous les partis. Ce légat, arrivé à Florence au mois de mars 130', annonça au peuple la mission dont le père commun des fidèles l'avait chargé. Il fut accueilli avec des branches d'olivier, on lui accorda un plein pouvoir de régler l'État à son gré. Par ses bons ofïices, plusieurs familles puissantes se rapprochèrent, il rétablit les gonfalo-

(1) Tiraboschi, p. 484 . — Ginguené , Ilist. littéraire d'Italie, t. I, c. vii.

(2) Dino Compagni, I. II. — Giovanni Villani, 1. VIII. c. xlviii et xlix. (5) Raynald, ann. 1301, n° 14.

(4) MachiaveHi, Storie fior., 1. II.

niers des compagnies, ce qui augmenta l'autorité du peuple et diminua l'influence des grands. Jusque-là tout prospérait ; mais il y avait dans l'œuvre du cardinal des points d'une délicatesse extrême. Celui qui concernait le rappel des exilés blancs en était un. Dès qu'il essaya de le toucher, il rencontra, de la part des Noirs, des difficultés insurmontables. Toutes ses tentatives à cet égard demeurèrent sans effet. Peu à peu son crédit diminua, même parmi le peuple. Insulté au milieu d une émeute, il s'écria, en s'adressant à ceux qui l'environnaient : « Puisque vous voulez être en guerre et en malédiction, et que vous ne pouvez souffrir ni paix ni repos entre vous, restez donc dans la malédiction de Dieu et de son Eglise. » Et il revint à Pérouse (1). Benoît XI confirma cette excommunication. En même temps, et sur l'avis de son légat, il cita à sa cour douze des principaux citoyens, parmi lesquels se trouvait Corso Donati. Ceux-ci obéirent à la citation et se rendirent à Pérouse. Saisissant l'occasion, le cardinal de Prato écrivit secrètement aux exilés des Blancs de tenter un retour à Florence, pendant qu'elle était privée de ses chefs. Ces derniers, en effet, firent leurs efforts pour s'y rendre promptement, mais, dans cette tentative Improvisée, il y eut hésitation, tâtonnement, défaut d'ensemble; elle manqua, et les divisions continuèrent (2).

Au milieu de ces vicissitudes des partis, il importe de faire connaître le sort de Dante. À la nouvelle de la sentence capitale qui le frappait, il était parti de Rome trèsirrité contre le pape Boniface VIII, qui n'était pour rien dans son malheur. Il se rendit d'abord à Sienne, pour

(1) Giovanni Villani, 1. VU1, c. Livm et lxxi.— Dino Corapagni, 1. III, — Machiavclli, I. II. — César Balbo, t. II, c. m.

(2) Giovanni Villani, I. VIII, c. un. — Dino Compagni, 1. III. — Machiavelli, Storic fior., 1. 11.

prendre une connaissance plus exacte des faits, puis il alla rejoindre, à Arezzo, ceux de son parti qui étaient exilés comme lui. Après la tentative infructueuse dont nous venons de parler, tout espoir semblant perdu, il se retira à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis de Manespina; ensuite à Gubbio,chez Bozon, avec lequel il avait contracté amitié; enfin à Vérone, auprès des seigneurs délia Scala. Partout il reçut l'accueil le plus honorable. Mais, soit que le malheur eût aigri son caractère, soit que la nature ne lui eût pas donné une humour aussi belle que son génie, Dante avait un commerce peu agréable. Il déplut surtout à la cour des Scala, par une fierté déplacée. S* en étant aperçu à la froideur qu'on avait pour lui, il se retira, se mit à voyager, vint à Paris, ou il fréquenta l'Université, et y soutint publiquement une thèse sur divers points de théologie. De retour en Italie, il resla quelque temps sans se fixer. Enfin il vint à Ravenne, chez Guido Novello da Polenta. Il goûtait un peu de repos auprès de ce prince éclairé, qui protégeait les lettres et les cultivait lui-même avec succès, lorsqu'il entreprit de le réconcilier avec les Vénitiens, qui lui faisaient une cruelle guerre. Celte ambassade, qui n'aboutit à rien, accabla Dante. Il revint à Ravenne. où il tomba malade et mourut, le 14 septembre 1321, âgé seulement de cinquante-six ans (1). Novello da Polenta lui lit faire des obsèques dignes de sa renommée. On l'enterra en habit de poëte, les principaux citoyens de Ravenne portèrent son corps, et Novello pronunça lui-même son éloge. Il comptait lui élever un superbe mausolée: mais, la mort l'ayant surpris au milieu de son projet, ses intentions ne furent remplies que plus

(1) Tiraboschi, p. 485 et 486. — Ginguoné , \k 451, 452 et 453.— César Balbo, t. II, c. xvi et xvn.

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