DANTE
émotions, voilà qu'elle la ressaisit, et. la transportant avec une irrésistible puissance, l'oblige à frissonner ou à répandre des larmes en face de quelque nouveau spectacle lugubre ou attendrissant. Au reste, les chants qui décrivent l'enfer sont la portion incontestablement la plus saillante de ce voyage mystérieux. On reproche à Dante de grands défauts, des images étranges et contre nature, un langage parfois trivial, des chants languissants et d une lecture difficile, une versification souvent dure, irréguliùre. Mais ces défauts, fruits, pour la plupart, de l'imperfection où était alors la langue italienne, ne sont que de faibles taches qui disparaissent dans les splendeurs de l'ensemble. Une machine poétique nouvelle, et, partant, une poésie nouvelle, un style tantôt sublime, tantôt pathétique, toujours riche; des traits passionnés qui vont jusqu'au cœur, des images pittoresques qui frappent tout à coup, sans qu'on s'y attende, comme les grands accidents de la nature, et subjuguent l'âme, telles sont les beautés qu'on rencontre à chaque instant dans la DirinaCommedia. A l'époque où elle parut, elle provoqua un concert universel d'enthousiasme. Florence, qui avait proscrit son auteur, fonda, en 137.1, une chaire spéciale pour commenter son poëme. Cinq siècles écoulés sur sa renommée n'ont servi qu'à la faire grandir, et, longtemps encore, les artistes et les poètes viendront y chercher les plus nobles inspirations de leur génie.
Toutefois, en faisant l'élogede la Divina Commedia, nous ne prétendons point approuver les satires et les odieuses calomnies qu'elle renferme contre les papes et les princes de l'Église. Ce n'est point d'après les fictions capricieuses et malignes du chantre gibelin que l'on doit former son jugement sur les personnages célèbres de son époque; et nous ne comprenons pas que des écrivains modernes aient
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osé puiser des témoignages à une pareille source. Si, dans l'œuvre immortelle de la fririna Commedia, le talent que déploie le poëte a un incontestable droit à notre admiration, les injustices que s'y permet trop souvent l'homme doivent exciter l'indignation de tout cœur honnête.
Fendant que Benoît XI travaillait à pacifier Florence, il ne perdait pas de vue la grande affaire qui avait causé les malheurs de Boniface, savoir : le démêlé de ce pontife avec Philippe le Bel. Ce prince n'avait pas été plutôt instruit de l'élévation de Benoit XI à la Papauté, qu'il s'était empressé de lui envoyer ses félicitations par une ambassade solennelle, composée des seigneurs de Mercueil, de Vezenobre, et de Pierre de Belleperche, chanoine de l'église de Chartres (i). Mais, avant que cette ambassade se fût mise en mouvement pour Rome, Pierre Pérédo, prieur de Cheza, que Philippe le Bel avait expédié du vivant de Boniface, et qui n'était arrivé que pour être témoin de ses funérailles, Pierre Pérédo, dis-je, excité par Nogaret, se présenta à Benoît XI avec le Mémoire qui renfermait les plaintes de son maître contre le pontife défunt, les procédures du conciliabule de Paris, et le dessein d'en poursuivre l'exécution devant un concile général. La situation du pape se trouva d'autant plus difficile qu'il était placé entre sa conscience, qui reculait devant une satisfaction injuste, et le danger d'irriter par un refus le terrible monarque qui venait si récemment de lui apprendre à craindre sa vengeance. Sa prudence le tira d'affaire; il fit répondre à Nogaret, par l'archevêque de Toulouse, que, dans les instructions données à Pérédo, un changement de pontificat n'avait point été prévu ; que l'étal des choses n'était plus le même depuis la mort de
(1) Preuves du différend, p. âOo.