‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. ChristopheChapitre 17 sur 60 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

SOMMAIRE

Conclave de Pérousc. — Élection de Bertrand de Got. — Son histoire. — Il reçoit i Lusignan, en Poitou, la nouvelle de son élévation. — Son retour à Bordeaux.

— Il prend le nom de Clément V. — Mande en France la cour romaine. — Son couronnement à Lyon. — Origine de la Catalcata. — Affreux malheur arrivé à celle de Clément V. — Faveurs de ce pape envers Philippe le Bel — Il forme le projet d'une croisade. — Tourne son attention sur l'Italie. — Légation, en Toscane, du cardinal Napoléon des Orsini. — Voyages et miladie du pape. — Conférences de Poitiers. — Révolutions en Hongrie, et légation du cardinal Gentilis dans ce royaume. — Affaire de la croisade. — Jean de Montecorvino et ses succès apostoliques en Orient. — LcsTartares. — Haïton l'Arménien. - Poursuites de Philippe le Bel contre la mémoire de Boniface VIII. — Le cardinal de Prato conseille au pape de convoquer un concile général à Vienne. — Assassinat de l'empereur Albert. — Clément V réussit à faire élire à sa place Henri de Luxembourg.

— Clément V part de Poitiers et se rend à Avignon. — Notice historique sur cette cité. — Mauvaise, humeur de Pétrarque contre elle. — Séjour de Clément V dans le Comtat-Venaissin. — Reprise des poursuites de Philippe le Bel contre Boniface VIII. — Clément V permet les procédures — Affaire touchant Ferra re.

— Ambilion de Venise. — Modération de Clément V. — Injustice de la république. — Bulle du pope contre elle. — Légation du cardinal de Pélagrue. — Défaite des Vénitiens à Francolino. — Procédures à Avignon contre Boniface VIII

— Clément V décide enfin le roi à s'en rapporter à sa décision dans l'affaire de son démêlé.

Les divisions qui avaient entravé l'administration de Benoît XI se manifestèrent d une manière bien plus funeste dans le conclave qui suivit la mort de ce pontife. Deux partis rivaux ne tardèrent pas à s'y dessiner; l'un guelfe, et dévoué à la mémoire du pape Boniface VIII; l'autre gibelin, et

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partisan de Philippe le Bel. A la tête du premier se faisaient remarquer les cardinaux Matthœo Rosso des Orsini et Francesco Gaetani, neveu de Boniface. A la tête du second figuraient les cardinaux Napoléon des Orsini et Nicolas Alberlini de Prato (1). Chaque parti cherchait, dans l'élection future du chef de l'Église, le triomphe de ses idées ou de ses intérêts. Les Guelfes demandaient un pape qui soutînt la politique de Boniface VIII; les Gibelins en voulaient un qui favorisât Philippe le Bel et les Colonna. Cette opposition de vues, qui partageait presque également le conclave, le fit traîner en longueur. Le roi de France sut en profiter. Menacé, dans les derniers jours de Benoît XI, d'avoir à rendre compte de sa conduite sacrilège, il lui importait qu'une de ses créatures fût placée sur la chaire de saint Pierre, et il mit tout en jeu pour arriver à ce but. Jacopo et Pietro Colonna, ces deux cardinaux dégradés par Boniface VIII, et que le conclave avait attirés a Pérouse, le tenaient au courant de ce qui s'y passait (2). Ils reçurent ordre de n'épargner aucun moyen pour faire tomber les suffrages sur un membre de la faction gibeline. Fidèles aux injonctions de leur protecteur, ils employaient tantôt leur crédit, tantôt les sollicitations, mais surtout l'appât de l'or, pour gagner les cardinaux du parti guelfe (3). Peut-être auraient-ils réussi , s'il se fût agi de toute autre chose que de la Papauté. Mais il est une passion qui ne cède ni au crédit, ni aux sollicitations, ni à l'argent :

(1) Giovanni Villani, 1. VIII, c. lxxx. Je ne sais où Sismondi, t. IV, p. 229, a vu que le cardinal de Prato s'appelait Aquasparta.

(2) Ferretus Vicenlinus, t. IX, p. 1014.

(3) Inde Philippus illum auro pollicitisque magnis apud omnes laborantem precibus oncravil, qualenus voli sui desiderio poliatur, nec desistere, priusquam ardua gesia peregerit. Petrus itaque. opulenlissimi régis spe dur lus, omnes quos aurum sitientes noverat, poil ici tis. donis, corrumpere ausus est. (Ferr. Vicent., loc. cit.)

uigiti

c'est l'ambition. Elle dominait les chefs du conclave. Matthaeo Rosso, dont l'influence entraînait les Guelfes, résolu de placer sur la chaire de saint Pierre un de ses neveux, ou d'y arriver lui-même, n'entendait à rien. D'un autre côté, Napoléon des Orsini , chef des Gibelins, ne voulait point que les suffrages tombassent sur une autre tète que la sienne, et refusait tous les candidats qu'on lui proposait (4). Les manœuvres des Golonna trouvaient encore un autre obstacle dans les cabales des seigneurs de Rome et des princes de la chrétienté, qui, tous, voulaient un pontife dévoué à leurs intérêts (2).

Ballotté par tant de passions, le conclave, après dix mois, était moins avancé que le premier jour, et la barque de Pierre, que tant d'orages avaient battue, que tant d'orages menaçaient encore, était exposée à flotter longtemps sans pilote et sans gouvernail, lorsqu'un incident vint tout d'un coup changer la face des choses. Les Pérusicns, au milieu desquels se passait cette lutte scandaleuse d'ambition et d'intrigues mondaines, impatientés de voir les hommes que l'amour seul de l'Épouse de Jésus -Christ aurait dû faire mouvoir, immoler ses intérêts les plus sacrés aux profanes vues de la cupidité, les Pérusicns, dis-je, s'indignent et se soulèvent. Ils accourent au palais où se tenait le conclave, l'assiègent, en enlèvent la toiture, et refusent aux cardinaux les objets les plus nécessaires à la vie jusqu'à ce qu'ils aient élu un pape (3). Peut-être celte violence fut-elle un coup de la politique de Philippe le Bel, habilement préparé par les Colonna et les autres émissaires français qui étaient avec eux. Nous sommes d'au-

(1) Matthaeus etiam et Napoleo, de se tisi, magnis conatibus nitebantur, ut eorum alter statuatur in sede. (Ferr. Vicent., loc. cit.)

(2) Id.

(3) Id.

ÉLECTION DE CLÉMENT V. m

tant plus autorisés à le supposer, qu'un acte du \ 4 avril 1305 atteste que trois envoyés du roi, frère Ithier de Nanteuil, prieur de Saint- Jean -de -Jérusalem, maître Gaufirdi de Plessis, chancelier de Tours, et Jean Mouchet, arrivèrent à Pérouse et y excitèrent les soupçons de la Seigneurie, qui ne leur permit de séjourner dans la ville qu'après les avoir obligés de déclarer par-devant notaire qu'ils n'étaient venus dans aucun mauvais dessein, mais uniquement pour accélérer l'élection du chef de l'Église (1). Quels que fussent les auteurs de celte violence, elle obtint son effet. Les cardinaux, réduits à l'extrémité, furent forcés de se décider. Mais, toujours aussi éloignés de s'entendre sur l'un d'entre eux, ils résolurent de fixer leur choix sur un sujet placé hors du sacré collège (2). C'était là sans doute ce que les Colonna attendaient. Ils avaient leur candidat tout prêt, c'était l'archevêque de Bordeaux (3). Le récit du chroniqueur qui nous a servi de guide induirait à croire que ceux-ci le firent proposer par les cardinaux dévoués à la France. Par un concours de circonstances dont il serait malaisé de saisir l'enchaînement, le prélat gascon plut aux deux partis : aux Gibelins, parce qu'ils le savaient secrètement ami de la France, aux Guelfes, parce qu'il était une créature de Boniface VIII. Les présents de Philippe le Bel imposèrent silence aux opposants (4), et le 5 juin 1305, la veille de la fête de la

(1) Preuves du différend, p. 277.

(2) Ferretus Vicentinus, loc. cit. — Giovanni Villani, 1. VIII, loc. cit. (5) 1 cardinali per voïonta del re di Francia e per industrie de' Colonncsi,

elessono messer Ramondo del Gotto. (Cronaca di Dino Compagni, t. VIII. p. 517.) 11 ajoute que le cardinal de Prato favorisa beaucoup 1 élection do ce candidat.

(4) Cleraens... id auro regio donisque maximis adhortantibus, et Pétri studio incessabili , prœ cœteris in apostolorum sede papa decernitur. (Ferr. Vicent.. loc. cit.)

Pentecôte, l'archevêque de Bordeaux fut élu pape (1). (Pièces jwtif., n° 7.)

Le nouveau pontife s'appelait Bertrand de Gotoud'Àgout; il était né en Gascogne, au village de Villandrau. Il fallait bien que sa famille comptât au nombre des plus nobles de la province, puisque nous voyons cette famille étendre ses alliances jusqu'aux célèbres maisons de Périgord et d'Armagnac (2). Il nous est parvenu peu de détails sur les premières années de Bertrand de Got. Nous savons seulement qu'il étudia les belles-lettres à Toulouse, qu'il apprit le droit à Orléans, puis à Bologne (5), et, si nous en jugeons par la capacité qu'il déploya plus tard, il dut être partout un écolier distingué. Il devint ensuite chanoine et sacriste de l'église de Bordeaux, vicaire général de son frère, Béraud de Got, archevêque de Lyon (4;, enfin chapelain du pape. Il était revêtu de cette dernière dignité lorsque Boniface VIII le promut à l'évêché de Comminges (5), d'où il ne tarda pas à l'élever sur le siège métropolitain de Bordeaux. Bertrand ne paya pas ces faveurs d'ingratitude. Il prit le parti de son bienfaiteur dans son démêlé avec Philippe le Bel, et s'attira le ressentiment de ce monarque, impatient de toute résistance. C'est sans doute à ce ressentiment qu'il faut attribuer les ravages que Charles de Valois exerça sur les domaines de la maison de Got pendant la guerre de Gascogne (6). Ces injustices ne servirent qu'à l'attacher plus fortement à la cause de Boniface. Nous trouvons le nom de F^fT vêque de Bordeaux parmi ceux des

(1) Voir les Vies de ce pape, ap. Baluz.. Vitœ paparum, 1. 1.

(2) Baluz., 1. 1, ad notas, p. 615 et seq.

(3) Id., ad notas, p. 622.

(4) Lolonia, Ilist.' littéraire de la ville de Lyon, t. H, p. 544. '5) Baluz., ad nota 1 , y. 622.

6) Bailtel, Hist. " démêlé, p. 262.

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