ÉLECTION DE CLÉMENT V
prélats qui osèrent, en 4302, braver les défenses du roi, en se rendant au concile que le pape avait convoqué à Rome (1). Lorsque Philippe le Bel, ne mettant plus de bornes à son audace, exigea de son clergé qu'il l'assistât dans ses poursuites sacrilèges contre le chef de l'Église, l'archevêque de Bordeaux fut encore un de ceux qui refusèrent leur souscription. Un chroniqueur italien de cette époque raconte, à cet égard, une particularité qui a échappé à tous les historiens, et qui mérite d'être citée. « L'arche- « vêque, écrit-il, se vit obligé, par la crainte du roi, de fuir « hors du royaume, déguisé en soldat, dirigeant sa fuite « vers la cour romaine. En traversant la Lombardie, il vint « à Asti, où Isnard de Pavie, prieur du couvent des Domi- « nicains de cette ville, lui offrit une généreuse hospitalité. « Quand Bertrand eut découvert qui il était, Isnard ne s'en « tint pas là : comme l'archevêque ne se croyait point « encore en sûreté contre le roi et craignait d'être enlevé « sur la route par ses émissaires, Isnard voulut l'accom- « pagner lui-même jusqu'à ce qu'il se trouvât à l'abri de a toutes poursuites. Plus tard Bertrand, devenu Clément V, « récompensa ces bons offices du prieur en le nommant pâte triarche d'Antioche, avec l'administration de l'évêché de « Pavie pendant toute sa vie . Arrivé à Rome, l'archevêque « vécut quelque temps au milieu de la cour, comblé des « faveurs du pape, de ses parents et des cardinaux. 11 s'y « fit des connaissances et des amitiés qui lui servirent « beaucoup, après la mort de Boniface VIII, à le réintégrer « dans les bonnes grâces du roi de France. Ces amitiés, « la bienveillance des cardinaux et des autres dignitaires « de la cour romaine, rélevèrent ensuite à la Papauté (2). »
(1) Preuves du différend, p. 86.
(2) Francisci Pipini Chronicon, t. IX, p. 739 et 740.
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. III.
Cette précieuse anecdote ne montre pas seulement avec quel courage l'archevêque de Bordeaux lutta contre la tyrannie de Philippe le Bel, elle prouve encore que le prélat et le monarque étaient réconciliés avant le conclave de Pérouse, et que toute la cour romaine avait les plus grandes sympathies pour l'archevêque.
On demande ici comment le roi de France, qui avait autour de sa personne tant d'autres prélats si complaisamment dévoués à ses intérêts, cal m la toutefois de préférence en faveur du prélat gascon. La réponse n'est point difficile : Philippe le Bel avait eu, dans sa jeunesse, pour Bertrand de Got, une affection poussée jusqu'à la familiarité (1). On oublie rarement les liaisons formées à cet âge de la vie. Il est donc permis de croire qu'une réconciliation sincère en ayant fait revivre la vivacité, Philippe dut préférer Bertrand de Got à tout autre. Si on ajoute que l'archevêque de Bordeaux, par les amitiés qu'il possédait dans la cour romaine, était peut-être le seul d'entre les prélats français qui eût de véritables chances pour la Papauté, on concevra comment le roi s'attacha à pousser un tel candidat. Il avait tout lieu de craindre que, s'il eût proposé un prélat moins connu, le choix des cardinaux ne se fût porté sur un sujet étranger à la France.
La nouvelle d'une élévation si peu attendue rencontra Bertrand de Got à Lusignan, en Poitou, occupé à faire la visite de sa province. Il reprit sur-le-champ la route de Bordeaux. Le bruit de son élection s'était déjà répandu dans cette ville, et, à son arrivée, il fut reçu processionncllement par le clergé et le peuple, au milieu d'un immense concours de prélats et de barons qui s'y étaient
(i) Licet in anglia regione praesul esset, lamen Philippe) gratissimus, eo quod a juventute familiaris extitisset. (Ferr. Viccnt., loc. cit.)
ÉLECTION DE CLÉMENT V. m
rendus de toutes parts. Cependant, comme le décret d'élection ne lui avait point encore été apporté, il agissait seulement en archevêque (1). Mais les envoyés du conclave de Pérouse, Gui, abbé de Beaulieu, Pierre, sacristain de l'église de Narbonne, et André, chanoine de Châlons, porteurs de ce décret, ne tardèrent pas d'arriver. Le décret fut remis solennellement à Bertrand le 22 juillet, et, le lendemain, dans son église cathédrale, prenant place sur son siège archiépiscopal, en présence de son clergé, de son peuple, et d'une foule de prélats, de comtes, de barons, il prit le nom de Clément V, déclara qu'il voulait être ainsi appelé, et commença dès ce moment à se conduire en chef suprême de l'Église (2).
Les envoyés du conclave avaient été chargés de remettre au prélat élu, outre le décret d'élection, une lettre spéciale, dans laquelle les cardinaux, comme s'ils eussent pressenti le dessein de leur nouveau maître, le sollicitaient vivement de venir les rejoindre à Pérouse. « Nous «vous supplions, disaient-ils, très -saint Père, de vous « rendre dans le lieu de votre siège, à l'exemple de Cléce ment IV d'heureux souvenir, et de Grégoire X de sainte « mémoire, vos prédécesseurs, caria barque de Pierre est « agitée par les flots, le filet du pêcheur se rompt, la séré- « nité de la paix a disparu sous les nuages de la tempête, « les domaines de l'Église romaine et les provinces adja- « centes sont désolés par la guerre; de graves périls nièce nacentles choses, les personnes et les âmes. Venez nous « secourir par votre présence, Père saint. Sur le siège de « Pierre, votre force deviendra plus puissante, votre gloire « jettera des rayons plus éclatants, votre tranquillité sera
(1) Balure, Vitœ paparum, 1. 1, p. 62.— Sponde, Annales, ano. 1305, n° 5.
(2) Baluxe, Vitœ paparum, 1. 1, loc. cit.
« plus profonde, vous paraîtrez plus vénérable aux rois et « aux peuples, et vous obtiendrez plus efficacement leur « soumission et leur dévouement (1). »
Clément V ne lit aucune attention aux motifs exprimés parles cardinaux. Il avait vu, de ses yeux, les discordes politiques qui troublaient Rome et l'Italie; il savait que le Sacré Collège était partagé entre deux factions rivales, qui tiraientleur origine des querelles delà Péninsule. L'exemple récent de Benoît XI lui fît craindre d'être le jouet de ces factions, dans un pays où il arriverait étranger, et dépourvu de soutiens. Au lieu donc d'annoncer son départ pour l'Italie, il expédia aux cardinaux résidant à Pérouse Tordre de se rendre à Lyon dans le plus bref délai, et d'y faire transporter les ornements pontificaux, parce qu'il avait choisi cette ville pour le lieu de son couronnement (2). Il serait difficile de préciser la raison qui détermina Clément V à préférer, pour cette brillante cérémonie, Lyon à sa ville archiépiscopale. Peut-être l'importance de cette cité, l'éminence de son siège primatial, sa proximité de l'Italie, la commodité pour les cardinaux de s'y rendre, eurent-elles quelque influence sur ce choix ; peut-être aussi son séjour à Lyon pendant son grand vicariat lui avait-il fait aimer notre ville, et fut-il bien aise, après avoir donné à Bordeaux le spectacle de sa prise de possession, d étaler aux regards de la cité des martyrs celui de son couronnement.
Les cardinaux avaient compté sans doute que leurs supplications décideraient le pape à se rendre dans la capitale du monde chrétien. Leur surprise fut grande lorsqu'ils reçurent l'ordre de venir eux-mêmes en France. Ce fut alors que le vieux Matthœo Rosso des Orsini adressa au
(4) Raynald, ann. 1305, n° 7.
(2) Giovanni Villani, l. VIII c. lxxxi.