‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. ChristopheChapitre 19 sur 60 · ÉLECTION DE CLÉMENT V · texte numérisé non relu

ÉLECTION DE CLÉMENT V

cardinal de Prato ce reproche célèbre : « Vous en êtes « venu à vos fins, de nous transporter au delà des monts. « Mais, ou je connais mal les Gascons, ou le Saint-Siège ne « retournera de longtemps en Italie (4) . » Peut-être que le cardinal de Prato lui-même, tout dévoué qu'il était à la France, n'éprouvait pas moins d'étonnement que son vieux collègue de l'étrange décision de leur nouveau maître. Les cardinaux murmurèrent tous beaucoup, témoignèrent vivement leur répugnance et leur chagrin de quitter la belle Italie pour aller dans une terre barbare; le pape avait parlé, il fallut obéir, et, à l'exception de deux d'entre eux, que les infirmités de l'Age retinrent forcément, tous se dirigèrent vers la métropole des Gaules (2).

De son côté, Clément V quitta Bordeaux vers la fin d'août 4505, et partit pour le lieu désigné. Il ne s'y rendit pas directement. Son voyage fut comme une magnifique promenade, dans laquelle il se plut à étaler les pompes de sa dignité suprême, aux villes d'Àgen, de Toulouse, de Béziers. Il arriva le 7 d'octobre à Montpellier, suivi de quatre cardinaux. Son séjour dans cette dernière cité fut marqué par un incident qui dut rendre plus piquant pour lui le sentiment encore neuf de sa grandeur. Les rois d'Aragon et de Majorque vinrent lui faire leur cour, et le premier rendit l'hommage lige pour les îles de Sardaigne et de Corse, qu'il tenait de la libéralité pontificale de Boniface VIII (3). Plusieurs seigneurs étaient aussi accourus à Montpellier, et, pendant les quatre jours que le pape y demeura, on y célébra des fêtes et de grandes réjouissances. Parti de Montpellier, Clément V séjourna à

(1) Venuto se' alla tua di conduceme oltremonti, ma tardi ritornera la chiesa in Ilalia, si cognosco fatti i Guasconi. (Villani, 1. VIII, c. lxxij.)

(2) Raynald, ann. 1505, n° 13— Annales Cesenates, t. XIV, p. 1126. (5) Id. ? ann. 1305, n°*8, 9 et 10.

Saussan, dans le diocèse de Maguclone, où il se trouvait le 13 octobre. Il écrivit de là au roi de France qu'il avait accepté le souverain pontificat. Le 20 octobre, Hugues, abbé de Saint-Gilles, le reçut à Vauvert, dans le diocèse de Nîmes. Le lendemain 21, il arriva dans cette dernière ville, n'y fit que passer, se rendit à Bagnols, d'où il continua, sans s'arrêter, sa route pour Lyon (1). (Voir Pièces justificatives, n° 8.)

À son arrivée dans cette ville, Clément V y trouva le collège des cardinaux déjà réuni. Il y fut reçu avec la plus grande pompe. La munificence royale s'était plu à meubler et à enrichir les appartements qu'il devait occuper. Le roi d'Angleterre seul lui avait envoyé, par les évêques de Lichtlield, de Wigan, et le comte de Lincoln, ses ambassadeurs, tous les ustensiles destinés à son usage, et un service complet de table en or massif (2). Il avait témoigné le désir qu'un grand nombre de princes honorassent de leur présence la cérémonie de son couronnement. Ce désir dut être satisfait. Sans compter les rois d'Aragon et de Majorque, qui l'avaient suivi depuis Montpellier, le roi de France, avec l'élite de sa noblesse, le prince Charles de Valois, son frère, son fils le comte d'Évreux, les ducs de Bretagne, de Bourgogne, de Lorraine, une foule d'autres seigneurs, étaient accourus. La France n'avait pas encore été témoin d'un si auguste spectacle, et l'on peut dire, à la multitude presque incroyable qui remplissait la ville de Lyon, qu'elle s'était déplacée pour le contempler (3).

(1) Baluze, 1. 1, p. 96. — Hist. du Languedoc, t. IV, p. 131 et 132.

(2) Rex Angliœ misit domino papa; omnia ustensilia quibus ministrabatur in camera et in mensa ex auro puro. (Walsingham, Upodigraa Neustriaî, p. 96.)

(3) Baluze, t. I, p. 23 et 96. — Sponde, ann. 130o, n° 5.— Wading, Annales Minorura, t. III, p. 41.

COURONNEMENT DE CLÉMENT V. f*

Ce fut le 14 novembre 1505 qu'eut lieu, dans l' église de SaintJust, cette cérémonie célèbre. Clément V y reçut la tiare des mains du cardinal Matthœo Rosso des Orsini, doyen du sacré collège. Mais un horrible accident vint tout à coup faire succéder le deuil a l'allégresse d'un si beau jour. C'est un usage ancien qu'à la suite du couronnement le nouveau pape se rende solennellement, avec toute sa cour, du lieu où il a reçu les insignes de la Papauté, à un autre lieu désigné, où s'achève la cérémonie du possesso, ou de la prise de possession. Quand le couronnement a lieu à Rome, c'est de l'église de Saint-Pierre du Vatican à l'église de Saint-Jean-de-Latran que se rend le cortège pontifical. Cette promenade triomphale s'appelle il processo (1); on la connaît aussi sous le nom de cavalcata (2), parce qu'elle s'effectue à cheval. Depuis le seizième siècle, les souverains pontifes y assistent indifféremment à cheval, ou portés dans une litière, ou conduits en carrosse. Mais, au moyen âge, ils montaient toujours une haquenée, comme les cardinaux et les autres officiers de la cour romaine. Une telle cérémonie n'a point été introduite dans le couronnement des papes par une vaine ostentation de leur dignité suprême, mais pour manifester la gloire de Jésus-Christ, dont ils sont les vicaires, et celle de son Église (3). Le premier processo dont il soit fait mention dans l'histoire est celui qui eut lieu à l'intronisation de Léon 111, en 795 (4); le second se rapporte à l'année 827 et à l'intronisation de Valentin (5).

Dans le principe, le processo était fort simple et n'avait

(1) Cancellieri, Storia di solenui possessi, in-4°, c. i, Roma, 1802.

(2) ld., p. 218.

(3) Id.,p. 1.

(4) Id., p.*.

(5) Id., p. 3.

d'autres ornements que ceux improvisés par l'enthousiasme populaire. Mais, peu à peu, comme toutes les choses faites pour frapper les regards, il s'environna d'une solennité et d'une magnificence comparables aux triomphes antiques (1). C'était dans le proccsso que le vicaire de Jésus-Christ paraissait dans toutes les splendeurs de sa gloire, que les rois de la terre venaient reconnaître sa suzeraineté en lui servant de laquais. Lorsque l'intronisation s'accomplissait dans une ville autre que Rome, les papes ne supprimaient point le processo; on désignait une église où le cortège pontifical se rendait dans Tordre usité du lieu où s'était fait le couronnement.

Donc, Clément V exécutait cette brillante parade, et semblable, dit un contemporain (2), à Salomon paré de son diadème, il descendait avec sa suite la rue du Gourguillon, qui mène à l'église primatiale. Le roi de France et son frère Charles de Valois, à pied, entourés de nombreux seigneurs, conduisaient la haquenée du pape, lorsque tout à coup une vieille muraille, cédant au poids des spectateurs dont elle était chargée, s'écroula au moment où le pontife passait. Le duc de Bretagne, Gaillard de Got, frère de Clément V, le cardinal Hatthaeo des Orsini, furent accablés sous les ruines et moururent. Charles de Valois fut douloureusement atteint. Tous les barons et les soldats qui entouraient le pape furent tués ou grièvement blessés (5). Le pape lui-même, renversé de cheval, courut les plus grands dangers, et, dans la violence de sa chute, une

(1) Cancellieri, Couronnement de Boniface VIII, p. 22.

(2) Tanquam rege.n Salomonem suo diademate coronatum. (Quarta Vita Clcmentis V, ap. Baluze, t. I, p. 65.)

(3) Une Vie de Clément V, ap. Duchesne, Hist. des cardinaux français, I* I ( p. 591, porte a douze le nombre des victimes qui expirèrent sur-lechamp.

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