COURONNEMENT DE CLÉMENT V
escarboucle du prix de six mille florins se détacha de la tiare et disparut (1). Cette catastrophe fut suivie presque immédiatement d'une autre; car le lendemain, à la suite du repas, les gens du pape s étant pris de querelle avec les gens des cardinaux italiens, un second frère de Clément V perdit la vie. Les esprits superstitieux de l'époque ne manquèrent pas de voir dans ces malheurs le châtiment d'une élection faite contre l'ordre de Dieu, disaient-ils, et le sinistre présage de la translation du Saint-Siège en France (2).
A la joie des fêtes succéda le sérieux des affaires. Clément V eut bientôt à en traiter une capable de lui faire regretter le temps où il était paisible archevêque de Bordeaux. L'implacable Philippe le Bel vint lui demander avec instance la condamnation de Boniface VIII. Ce monarque espérait sans doute que Clément, dans le premier enthousiasme d'une élévation qui était son ouvrage, aurait à cœur de lui en témoigner sa reconnaissance, en le déchargeant de la responsabilité de l'attentai commis envers un souverain pontife. Jusque-là, Clément V n'avait éprouvé que le charme de sa suprême dignité, il dut en ressentir cruellement les épines quand il entendit une semblable demande, à laquelle il n'avait aucun moyen de se soustraire (3). Elle n'eut pourtant point d'effet alors. Selon toute apparence, l'habileté du pape sut, par des promesses évasives, détourner l'orage. Au reste, il satisfit le roi de France dans tous ses autres désirs. Non-seulement il confirma l'absolution que lui avait déjà accordée Benoit XI, il abrogea encore la
(1) La seconde Vie de Clément V, dans Baluze, t. I, p. 24, dit qu'elle fut retrouvée; mais la sixième, p. 97, affirme le contraire. — Voir Colonia, Hisl. littéraire de Lyon, t. H, p. 344 et 545. — Continuatio Gullielmi de Nangiaco, ann. 1305.— Wading, Annales Minorum, t. III, p. 41.
(2) Raynald, ann. 1305, n. 13.
(3) Preuves du différend, p. 368.
bulle Clerieis laicos, principe de toute sa querelle avec Boniface VIII ; révoqua toutes les procédures dont il avait été l'objet, et ordonna, pour imposer silence à toute réclamation, que les règlements dressés dans le concile de Latran, touchant les subventions du clergé envers le pouvoir séculier, fussent rigoureusement observés (1). Quant à la bulle Unam $anctam, dans laquelle Boniface VIII avait défini que la puissance temporelle est soumise à celle du pontife romain, et que les princes sont justiciables de son tribunal pour le côté de leur gouvernement qui touche à la conscience, bulle qui avait mis le comble à l'irritation de Philippe le Bel, Clément V ne pouvait la révoquer comme la précédente, attendu qu'elle renfermait une définition doctrinale. Mais, jaloux de ne laisser aucun sujet de plainte, il donna du sens de cette décrétale une explication tellement large, que, vis-à-vis de la France, cette explication équivalait à une véritable révocation, « Nous n'cnten- « dons pas, dit le pape, que cette bulle porte le moindre « préjudice à la France, ni que ce royaume et ceux qui « l'habitent soient plus soumis à l'Église romaine qu'ils « ne l'étaient auparavant. Notre volonté est que les choses « restent dans l'état où elles se trouvaient avant la publi- « cation de celte décrétale (2). »
Le pape ne s'en tint pas là : Pietro et Jacopo Colouna, ces deux cardinaux que Boniface VIII avait dégradés, et qui, attachés depuis à la fortune du roi, lui avaient rendu les plus importants services, surtout dans le conclave de Pérouse, étaient encore sous le coup de la dégradation. Clément V leur restitua le chapeau et les rétablit dans tous leurs titres et dignités. La promotion où ces deux cardi-
(1) Preuves du différend, p. 287.
(2) ld.. p. 288.