PROJET DE CROISADE
naux furent réintégrés dut singulièrement flatter l'orgueil du monarque français, car les douze prélats qui reçurent la pourpre étaient pris parmi ses créatures (1). Ainsi, après deux mois passés à Lyon avec le pape, Philippe le Bel retourna à Paris, comblé de grâces, mais non gagné. Obligé décéder aux considérations du présent, il ajourna sa vengeance.
Clément V chercha à profiter de la présence du grand nombre de seigneurs que la cérémonie de son couronnement avait réunis à Lyon pour organiser une grande croisade destinée à recouvrer la Terre Sainte. Le projet du pape était de commencer par conquérir l'empire de Constantinople, et Charles de Valois, héritier de cet empire par sa femme, devait guider cette expédition. Pour subvenir aux dépenses d'un armement qui donnait l'espoir de reporter bientôt les bornes de la chrétienté jusqu'à l'Euphrate, une décime sur tous les biens du clergé français fut accordée au roi pendant deux ans (2). Nous avons les lettres que Clément V écrivit, en cette occasion, à Philippe, prince de Tarente, à Frédéric de Sicile, aux républiques de Gènes et de Venise, pour les intéresser à la guerre sacrée. Il rappelait à ces dernières leurs anciennes conventions avec Baudouin, dernier empereur d'Orient, et promettait à tous, pour prix de leur zèle, d'amples avantages spirituels et temporels (3). Les Vénitiens répondirent avec empressement aux exhortations du souverain pontife, et, le 19 décembre 1306, conclurent, avec Charles de Valois, un traité par lequel ils s'engageaient à équiper une flotte qui devait
(1) Battue, 1. 1, p. 56 et 98.
(2) Voilà la seule décime que Clément V ait accordée au roi. Ce n'est que dans Villani, et pour satisfaire à sa prétendue promesse, que le pontife en fît une pour cinq ans.
(3) Raynald, ann. 1306. n M 2, 3 et 4.
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. III.
être prête au mois de mai 1308 et faire voile de Brindes pour Constantinople. Mais les Génois , rivaux des Vénitiens, bien loin d'imiter ce noble exemple, s'allièrent plus étroitement que jamais avec l'empereur grec, et l'avertirent de l'orage qui se formait en Occident contre lui (1). D'un autre côté, Philippe le Bel, qu'une expédition en Orient tentait peu et que les soins de son gouvernement rappelaient d'ailleurs à Paris, renvoya la conclusion de cette grande affaire, ainsi que de plusieurs autres, à une seconde entrevue, dont le lieu devait être fixé plus tard. Le pape lui-même ne pouvait s'en occuper assez sérieusement. Pressé qu'il était par la multitude des affaires que la longue vacance du Saint-Siège avait laissées s'accumuler, il lui fallait du temps pour se reconnaître* Rien ne put donc être alors terminé.
Tout d'abord, la situation politique de l'Italie réclamait l'attention de Clément V. Le désordre, en Toscane, était à son comble. Nous avons dit que Benoît XI, après l'inutile mission du cardinal de Prato, avait cité à comparaître devant le Saint-Siège apostolique les principaux chefs du parti des Noirs de Florence, pour les forcer à consentir au rappel des exilés blancs. Peut-être ce pontife, si conciliant, aurait-il réussi dans ce projet, mais il mourut sur ces entrefaites. Délivrés, par cette mort et par la longueur du conclave qui suivit, de la crainte de voir reparaître quelque négociateur importun, les Noirs, pour assurer leur triomphe, non-seulement refusèrent la paix au parti vaincu, mais voulurent encore l'écraser. Une portion des exilés blancs s'était réfugiée^ Pistoie; ils prirent la résolution de les forcer dans celte retraite, et demandèrent à Charles II, roi de Naples, un général pourcomman-
(1) Sismondi. Hisl. des républiques italiennes, t. IV, p. 245.
LEGATION DU CARDINAL NAPOLEON DES ORSLNI. 193
der leur armée. Le monarque envoya aux Noirs son propre fils, Robert, duc de Calabre. Celui-ci arriva à Florence avec trois cents chevaux aragonais et un gros corps d'infanterie almogavare. Réunis sous ce chef aux milices lucquoises, les Florentins entreprirent le siège de Pistoie (1). De leur côté, les exilés, qui s'étaient préparés à celte agression, la reçurent avec un courage déterminé à tous les sacrifices, et la guerre se faisait de part et d'autre avec acharnement.
C'était le moment de l'élévation de Clément V. Le cardinal de Prato, arrivé auprès du nouveau chef de l'Église, lui peignit la triste situation des Blancs. Clément V expédia aussitôt de France, à ceux qui assiégeaient Pistoie, l'ordre de lever le siège. Le duc de Calabre obéit à l'injonction pontificale et se retira; mais les Florentins et leurs alliés restèrent, et, sous un nouveau chef, Cante dei Gabrielli d'Aggobbio, continuèrent la guerre. La nouvelle de cette désobéissance fut sur-le-champ apportée au pape, avec les supplications des Pistoiois réduits à l'extrémité. Clément V crut alors que la présence d'un légat réussirait mieux à faire respecter l'autorité pontificale, et il revêtit de ce titre le cardinal Napoléon des Orsini.Ce prélat partit incontinent de Lyon, car les affaires des assiégés ne souffraient aucun retard, et fit savoir aux Florentins qu'il venait au milieu d'eux pour rétablir la concorde. Mais les Noirs, que la mission du cardinal menaçait de priver d'une victoire assurée, lui firent honnêtement refuser l'entrée de la ville. Repoussé de Florence, Napoléon des Orsini voulut essayer s'il réussirait mieux à Bologne. Mais les Noirs fy prévinrent. 11 avait à peine mis le pied dans cette cité, qu'insulté par la populace, soulevée par des émisai) Istorie Pislolesi. ap. Mural., t. XI. p. 392.
saires florentins, il se vit obligé de fuir avec précipitation à Imola.
Ce début du cardinal était d'autant plus malheureux, qu'il lui fit manquer la fin principale de sa mission, la délivrance dePistoie. Pendant qu'il s'occupait, dans Imola, à rédiger le décret qui devait excommunier Bologne et la priver de son université, les Pistoiois, trompés par leurs ennemis, capitulaient, et, au mépris de la capitulation, essuyaient toutes les humiliations des vaincus (1). Outré de colère, le cardinal des Orsini voulut au moins venger ceux qu'il n'avait pu délivrer. Il rassembla l'année suivante, à Arrezzo, des forces considérables, suffisantes pour détruire l'armée combinée des Florentins et des Lucquois, qui commettait les plus grands ravagés. Mais, soit manque de résolution, soit défaut d'activité, il ne fit rien de ce qu'il aurait fallu faire pour mener à bout son projet ; et, après avoir perdu sa considération, il ne lui resta d'autre ressource contre les récalcitrants que de les frapper d'excommunication et de remettre Florence sous l'interdit (2).
Pendant que ces événements s'accomplissaient en Italie, Clément V, après avoir passé l'hiver, partie à Lyon, partie à Saint-Genys-Laval, dans le beau château de Marion, où le duc de Calabre, Robert, était venu lui rendre l'hommage lige au nom de son père Charles II (5), Clément V prit congé de la métropole des Gaules au mois de fé- * vrier 1306. Il se rendit d'abord au monastère de Cluny, où il demeura pendant cinq jours avec neuf cardinaux. Puis, passant par Nevers, Bourges et Limoges, il arriva à
(1) Istorie Pistolesi, t. XI, p. 592. — Giovanni Villani, 1. VIE, c. Lxmn. — Ghirardacci, Istoria di Bologna, L XV. — Dino Corapagni, I. III. p. 519.
(2) Leonardus Aretinus, Uist. Qorent.. 1. IV.
(3) Raynald/ann. 1306, n° 6.