PROJET DE CROISADE
vêque de Canadie, qui, de son chef, avait osé couronner l'usurpateur Othon. En même temps, pour faire exécuter ce décret, achever la pacification de l'État, soumettre les rebelles et rétablir l'honneur de l'Empire, il nomma légat en Hongrie le cardinal Gentilis, qui s'y rendit aussitôt de Poitiers. Tout céda à l'autorité de ce représentant de la puissance pontificale. La Hongrie, lasse de dissensions, reconnut son légitime souverain; les partis rentrèrent dans le silence, et, pour comble de bonheur, comme Othon de Bavière se rendait en Transylvanie dans le but d'en faire la conquête, il tomba entre les mains du wayvode Ladislas, qui le retint prisonnier jusqu'à ce qu'il eût abdiqué ses prétentions au trône de Hongrie (1).
Jusque-là, tout avait réussi au gré des désirs de Clément V ; mais les grandes questions n'avaient point encore été abordées. Une des affaires que le pape avait surtout à cœur de mener à bout, celle qui, dans son esprit, dominait toutes les autres, celle à laquelle il attachait l'honneur de son pontificat, était la croisade. Nous avons vu qu'il s'en était déjà agi à Lyon. Depuis, il ne l'avait pas perdue de vue un seul instant, et il s'en occupa alors avec activité. La question d'une guerre sainte était encore, au commencement du quatorzième siècle, une question palpitante d'intérêt. Par son commandement, les grands maîtres des deux ordres militaires avaient été mandés à Poitiers. Le grand maître du Temple y accourut, celui de l'HôpiUil ne le put faire. Mais l'obstacle qui le retint était lui-même un triomphe pour la religion et un présage heureux du succès de l'expédition projetée : l'ordre de l'Hôpital achevait la conquête de l'île de Rhodes, que ses che-
(1) Thwrocz. Chronica Hungarorum, pars II, c. lxxxvi et lxxxvii. — Raynald, ann. 1307, n« 15, 16, 17, 18, 19, 20 et 21.
valicrs devaient posséder et défendre pendant deux siècles avec tant de valeur et de gtoirc (1).
Tout d'abord parut sourire aux efforts du pape pour l'entreprise sainte. Il y avait même longtemps que des circonstances aussi favorables ne s'étaient offertes de reporter la guerre en Orient. Les Tartares, ces étemels ennemis de la religion du prophète, ces alliés de l'ancien royaume de Jérusalem, les Tartares se convertissaient au Christianisme. Depuis que le Vénitien Marco Polo et notre illustre compatriote Rubruquis avaient, à la suite d'audacieuses pérégrinations dans l'intérieur de l'Asie, révélé à l'Europe ses nations et leur puissance, une sainte ambition de les conquérir à la lumière de l'Évangile s'était emparée des chefs de l'Église. Envoyé en 1288 par le pape Nicolas IV, le religieux Jean de Monlecorvino se dirigea vers leur contrée. Il se rendit d'abord en Perse, pour remettre au roi Àrgoun une lettre du souverain pontife, puis partit de Tauris en 1291, et passa dans l'Inde, d'où, suivi seulement d'un compagnon qui lui restait, il pénétra dans le Katai, c'est-à-dire dans la Chine septentrionale, à l'extrémité de l'immense empire que Geanghiz-Khan avait fondé. De merveilleux progrès secondèrent ses efforts. Après avoir vaincu de grandes difficultés, il réussit à bâtir une église dans la ville de Khan-Balikh (2), où six mille habitants le reconnurent pour pasteur (3).
Les frères mineurs avaient entrepris cette croisade toute spirituelle, les frères mineurs en recueillaient la gloire. Déjà leurs succès n'étaient plus un mystère pour
(1) Baluze, 1. 1, p. 6.
(2) Khan-Balikh, ou Cambalu, signifie en mongol résidence royale. C'est la même ville que Péking. (Abel Rémusat, nouveaux Mélanges asiatiques, t. II, p. 198.)
(3) Raynald. ann. 130o, u° 19.