LES TARTARES
l'Occident. Envoyé par Jean de Montecorvino, frère Thomas Tolentin venait de les lui apprendre. La cour pontificale siégeait pour lors à Bordeaux. Tolentin s y transporta, et, s'adressant d'abord au cardinal Jean de Mur, ancien général de Tordre des franciscains, il lui communiqua une lettre de Jean de Montecorvino, datée de Khan-Ealikh, dans laquelle ce missionnaire disait avoir reçu une ambassade solennelle venue d'Éthiopie pour le supplier d'envoyer dans cette contrée des ouvriers évangéliques, parce que, depuis l'apôlre saint Matthieu et ses disciples, personne n'y avait plus annoncé la foi chrétienne. Il ajoutait que, depuis la fête de Tous les Saints, il avait baptisé quatre cents infidèles, et que ses compagnons poussaient leurs missions jusqu'au Gazarie et en Perse (1).
Le cardinal Jean de Mur fit part de cette lettre merveilleuse au pape. Mais Clément V n'en eut pas plutôt pris connaissance qu'il voulut voir l'envoyé lui-même et l'entendre. Frère Thomas Tolentin parut au milieu du consistoire assemblé, fit de vive voix le récit des prodiges que la grâce divine opérait parmi les nations infidèles, et pria le pape et les cardinaux de vouloir bien s'intéresser à l'extension de l'œuvre de Dieu. La vue de cet apôtre, qui revenait des extrémités de l'Orient, ses récits animés, les espérances qu'il donnait, remplirent la cour pontificale de joie et de zèle. Clément V, désirant coopérer d'une manière active à la conversion des idolâtres, ordonna sur-lechamp à frère Gonzalvc, général des frères mineurs, de choisir au plus tôt, sur les renseignements des hommes sages de son ordre, sept religieux à la fois pieux, savants et d'une prudence consommée, pour les envoyer en Tartarie. Il voulut que ces nouveaux ouvriers évangéliques
(\) Wading. Annales minorum, t. III . p. 60.
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reçussent, avant de partir, la consécration épiscopalc, et fussent munis des privilèges du Saint-Siège apostolique pour ordonner a leur tour frère Jean de Montecorvino, archevêque de Khan-Balikh et légat pour lout l'Orient, avec le pouvoir d'ériger des sièges suffragants dans les principales villes de la Tartarie (1). André de Pérouse fut le chef de ce renfort d'ouvriers apostoliques, destinés à seconder les travaux de Jean de Montecorvino. On n'en pouvait douter, l'Orient marchait au Christianisme. Or, si les peuples belliqueux qu'il renfermait avaient jusqu'ici, quoique idolâtres, favorisé avec tant de constance les opérations des armées de la foi contre les musulmans,que n'allaient-ils pas faire maintenant que le même zèle religieux animerait leurs redoutables légions!
A. ces conjectures si probables venaient s'ajouter des assurances positives. Haïton l'Arménien se trouvait dans les murs de Poitiers. Cet homme singulier, qui, de prince et de guerrier, était devenu religieux prémonlré (2), connaissait parfaitement les Tartares; il avait été témoin oculaire d'une partie des révolutions politiques et religieuses de ces peuples sauvages ; il avait servi dans leurs armées, habité leurs camps, partagé leurs succès contre les musulmans, et il en apportait l'histoire. Cette histoire, écrite d'après l'ordre du pape, d'abord en français, sous la dictée d'Haïton lui-même, puis traduite en latin par les soins de Nicolas Salcon (3), produisait un effet extraordinaire parmi les chevaliers, dont elle enflammait les imaginations. Tout y était merveilleusement propre à cet effet. Le narrateur arménien, après avoir mis sous les yeux des guerriers
(1) Wading, t. in, p. 60.
(2) Histoire orientale , c. xlvi. — Recueil des voyages du douzième, du treizième et du quatorzième siècle, par Bergeron, 2 vol. in-4°.
(3) Prologue de l'Histoire orientale.