LES TARTARES
de l'Occident le tableau des mœurs de la nation tartare, retracé le courage indomptable de ses armées, exalté la renommée de sa puissance, leur représentait ses légions impatientes de voir arriver les soldats de la Croix et de se joindre à eux. Et, soit que pour le transport de l'expédition sainte on choisît la voie de terre, soit qu'on préférât celle de mer, il montrait ces légions, rapides et aguerries, accueillant les croisés, éclairant leur marche , nettoyant les passages, assurant partout les subsistances, et procurant, pour la remonte de la cavalerie, à la place des chevaux d'Europe, lourds et peu accoutumés aux privations des climats brûlants, les chevaux d'Asie, agiles, nerveux et faits à la rude vie du désert (1). Il n'en allait donc pas être de cette expédition comme de celles qui l'avaient précédée, expéditions mal conçues, tumultueusement accomplies. A la valeur téméraire et emportée, on allait substituer enfin les conseils et la discipline ; à l'enthousiasme inconsidéré, le calcul et la prévoyance ; à des entreprises confuses, des opérations sagement concertées, car Haïton, en homme qui savait les lieux et les choses, signalait les mesures à prendre, les inconvénients à éviter.
Il ne s'agissait plus que d'organiser l'expédition, et, sous ce rapport, peu de chose restait à faire. Les rois donnaient tous les promesses les plus brillantes. Au point d'enthousiasme chevaleresque où en étaient les guerriers qui venaient faire leur cour au pontife, on pouvait espérer que les hommes d'armes les plus renommés de la chrétienté se feraient honneur de s'enrôler sous les bannières de la Croix. Et Charles de Valois s'offrait à les conduire, Charles de Valois, bien décidé cette fois à poursuivre d'une manière effective ses prétentions au troue impérial de
(1) Histoire orientale, c. lix et lx.
Constantinople. La réputation militaire d'un tel chef, son expérience, son courage personnel , inspiraient à tous la confiance et répondaient du succès de l'entreprise. Jl fut un moment où l'on dut croire la croisade définitivement résolue ; mais toutes ces espérances s'évanouirent. Deux incidents repoussèrent encore bien loin l'expédition sainte. Le premier de ces incidents fut l'affaire des Templiers, dont nous nous occuperons plus tard ; le second, les poursuites que Philippe le Bel renouvela contre la mémoire de Boniface V1LÏ.
Nous avons vu que Clément V, à Lyon, était parvenu, par ses concessions gracieuses, à imposer silence au ressentiment du roi ; il en vint encore à bout dans les premiers jours de l'entrevue de Poitiers (1), en lui représentant qu'ayant d'importantes affaires à traiter, ce serait en compromettre le succès que de soulever des procédures contre un pape. Dans cette occasion, les cardinaux ayant joint leurs instances aux exhortations du pape, Philippe consentit à abandonner l'examen et enfin le jugement de ce démêlé à la prudence du Saint-Siège. La chose parut alors si près d'être terminée, que Clément V en témoigna sa reconnaissance au monarque par une bulle datée des calendes de juin 1307, dans laquelle il révoquait el annulait de nouveau toutes les censures canoniques prononcées depuis l'origine de la querelle contre lui aussi bien que contre les autres accusateurs, de quelque dignité qu'ils fussent, et les déchargeait tous de la flétrissure que l'attentat d'Anagni leur avait imprimée (2). En ajournant tou-
(1) Il y eut à Poitiers deux demandes de poursuites contre BonUace ; on n'en peut douter, d'après ces paroles d'une lettre du roi : Bis Pictavis cum magnit temporum intervalli* requiskimus . (Preuves du différend, p. 298.)
(2) Raynald, ann. 1303, n° 10.
RESSENTIMENT DE PHILIPPE CONTRE BONIFACE Vffl. 207
jours la vengeance du roi, Clément V comptait sans doute que le temps, qui use tout, affaiblirait sa passion et la rendrait moins exigeante. Il jugeait mal ce prince. Dans ce cœur haineux, qui se repliait sur ses colères, le temps, loin d'en affaiblir l'impression, semblait en retremper la force. Il ne vit pas plutôt le pape libre de ses premiers soins, qu'il revint à la charge, et lui demanda de procéder sans délai contre Boniface. 11 voulait que ce pontife fûl condamné comme hérétique, que son nom fût rayé du catalogue des évôques de Rome, enfin que son corps, exhumé du sépulcre, fût brûlé, et sa cendre jetée au vent (1).
A cette demande, qu'on n'avait plus de motif de repousser, le trouble s'empara de la cour pontificale. Gibelins et Guelfes, Français et Italiens, tous s'émurent. Jamais une prétention si impudente n'avait été manifestée, même par les ennemis les plus déclarés du Saint-Siège. Où s'arrêteraient les exigences du roi? Voulait-il opprimer la puissance apostolique et en faire un vil instrument de sa tyrannie? Quel scandale inouï pour l'Église! Boniface avait gouverné l'Eglise pendant huit ans ; il avait institué des évêques, créé des cardinaux. Mais procéder contre lui comme intrus et hérétique, n'était-ce pas mettre en question la validité de tous ces actes? Quelle horrible confusion dans l'Église ! et le pape et les cardinaux s'arrêtaient consternés (2).
Cependant il fallait prendre un parti ; les instances du roi devenaient pressantes, importunes (3). L'on était au
(1) Giovanni Villani, 1. VIII, c. xci. — Nicolai Triveli Chronic, ap. Spicilegium Acherianum, ann. 1306. — Conrad Vicerius, de Henrico VII, ap. Rerum gerra. Script. Urstizii. t. II, p. 65.— Dino Compagni, Cronaca. — Murât., t. IX, p. 524.
(2) Giovanni Villani, loc. cit. — S. Antoninus, 1. 111, tit. 21, c. i.
(3) lnstantia importuna, dit Nicolas Trivet.
milieu de son royaume, pour ainsi dire en sa puissance ; que devait faire la cour romaine? Acquiescer était un crime; résister, c'était s'exposer à la violence d'un homme qui ne ménageait rien. Dans cette terrible alternative de se rendre coupable d'une honteuse faiblesse ou de voir se renouveler l'attentat d'Anagni, la position de Clément V était une des plus critiques où se soit jamais trouvé un pape. S'il faut en croire un de ses biographes, la pensée lui vint de fuir. Mais, après avoir examiné les moyens de réaliser un semblable projet, il dut bientôt y renoncer à la vue de l'active surveillance dont toutes ses démarches étaient environnées (1); et, dans
(1) Baluze, t. I, p. 6. — L'auteur cité va jusqu'à dire que Clément V tenta une évasion sous un nom supposé {subaUcrius fictione personœ), et que le malheur voulut qu'il fût reconnu par les gens du roi , et ramené dans la ville {sed a quibusdam. qui pro rege erant, agnitus... compulsus vst Pictavim remeare). L'auteur n'afiirme pas ce fait : il le met sur le compte de la rumeur publique {ut dicitur), et je crois bien qu'il n'a jamais eu lieu, car on n'en voit aucune trace dans les autres chroniques du temps. Mais une anecdote fausse ne court jamais le monde sans supposer quelque réalité. Or, cette réalité est que Clément V subit à Poitiers la tyrannie de Philippe le Bel, qui voulait, bon gré , mal gré, l'amener à ses vues. Pourquoi , s'il n'en avait pas été ainsi, ce pontife serait-il resté seize mois à Poitiers, lorsqu'il ne devait, de prime abord, y faire qu'un séjour de quelques semaines? Baluze (nota», p. 58o) a cru résoudre cette difficulté en disant que Clément V y fut malade; et, à cet égard, il cite le témoignage de Plolémée de Lucques. Mais Ptolémée de Lucques rapporte évidemment au pape, à Poitiers, ce qui ne s'applique qu'au pape à Bordeaux. Curia, dit-il. ratione infirmitatis papœ, per unum annum quasi sopita stetit. La cour romaine fut en effet inactive à Bordeaux; mais elle ne le fut point à Poitiers, où nous voyons qu'elle traita les affaires les plus sérieuses. D'ailleurs, toutes les lettres de Clément V antérieures à son arrivée à Poitiers parlent de sa maladie ; aucune de celles qui l'ont suivie ne touche ce point. 11 y a donc erreur de date dans Ptolémée de Lucques , ce qui n'est pas rare dans les chroniqueurs du moyen âge. Il est vrai que Clément V était faible et souffrant quand il se mit en route pour la capitale du Poitou; mais tout prouve qu'il se remit et ne rechuta point. Rapprochant donc les faits, je n'hésite point à croire que Clément V n'ait