PROCÉDURES CONTRE BONI FACE VIII
mes de comparaître devant Sa Sainteté, pour y être écoulés dans leurs dires et réquisitions, Guillaume de Nogaret, Guillaume Plasian, Pierre Galard , Pierre de Blanase et Alain de Larabale, ambassadeurs du roi, arrivèrent à Avignon. D'un autre côté, Jacopo de Mutina, Francesco, fils de Pietro Gaetani, Theobaldo, seigneur de Venozoni, chevalier d'Anagni, Crescenzio de Pagliano, Biaise de Piperno, Conrad de Spoleto, Jacopo de Sermineto, Thomasio de Murro, Gozio di Arimini, Baldred Bizeth, chanoine de Glascow, Nicolas de Verulis, et Fernand, chapelain du cardinal de Sainte-Sabine, chargés de soutenir la défense, s'y trouvèrent aussi. Un accident grave survenu à Rinaldo de Su pi no l'empêcha d'y être présent.
Les débats s'ouvrirent le 16 mars 1310, au milieu d'un grand consistoire que le pape avait convoqué pour donner plus de solennité à l'audience qu'il accordait aux deux partis. On y fit lecture de la citation; après quoi Guillaume de Nogaret prononça un long discours justificatif des intentions du roi dans cette affaire. Les défenseurs, par l'organe de Jacopo de Mutina et de Baldred Bizeth, se contentèrent de protester qu'ils n'entreprendraient la défense de Boniface VIII qu'autant que les accusateurs auraient le droit de poursuivre, et le tribunal celui de juger la mémoire de ce pontife. Clément Y, prévoyant à ce début que les débats seraient longs et compliqués, nomma Bérenger, évêque de Tusculum, etÉtienne, cardinal du titre de Saint- Cyriaque in Termis, pour recueillir les actes qui contiendraient les raisons des parties, et les ajourna au 20 mars(l).
Ce jour-là, les accusateurs communiquèrent aux deux cardinaux commissaires la requête que Nogaret avait présentée au roi le 12 mars 1302, pour demander la convo-
(1) Preuves du différend, p. 368. 370 et 371.
cation d'un concile général (4), les actes d'appel à ce concile et les diverses procédures faites à Paris contre Boniface, du vivant même de ce pontife (2). Ils se plaignirent ensuite de la teneur aussi bien que de la notification de l'acte qui les citait à comparaître, comme peu conforme au droit; déclarèrent qu'ils le rejetaient (5), récusèrent de plus huit cardinaux soupçonnés, par eux, d'être trop favorables à Boniface , et demandèrent leur exclusion du consistoire ('<). Dans la séance suivante, le 27 mars, ils requirent une pareille exclusion pour Baldred Bizelh et quelques autres des défenseurs, sous prétexte que ces personnages leur étaient inconnus et avaient peu d'intérêt dans l'affaire (5). Mais Baldred Bizelh, prenant la parole au nom de ses collègues, récusa à son tour Guillaume de Nogaret et ceux qui se portaient pour accusateurs avec lui (6).
Ces questions préjudicielles furent le sujet presque unique des débats jusqu'au 13 mai. Ce jour-là, le pape les résolut en disant que ceux-là seuls devaient être admis au nombre des accusateurs et des défenseurs de Boniface VIII qui auraient donné, par écrit, des motifs raisonnables,
(1) Voir à la page 56 des Preuves du différend.
(2) Id., p. 372.
(3) Baillet (p. 286), relatant celte plainte des accusateurs contre l'acte de citation, attribue cet acte à Boniface VIII. Pour prouver l'erreur de Baillet, il suffirait de dire que Boniface VIII n'a jamais publie d'acte pareil ; mais les accusateurs, dans leurs récriminations . désignent, à n'eu pouvoir douter, l'acte comme l'œuvre de Clément V, quand ils disent :Ner Sanctitax Vestra, mira vrstri reverentia, eligerc debuit ta m injuriosum tamque periculomm modum citandi in tanta causa fidei \ Évidemment Baillet n'a pas lu les procédures.
(4) ld., p. 373etseq.
(o) Id., p. 388.
(6) Id., p. 389.
* ld., p. 376
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légitimes et canoniques, de se porter pour tels, et qu'on ne devait en exclure que ceux contre lesquels on aurait donné, par écrit, des motifs raisonnables, légitimes et canoniques d'exclusion (I); ce qui était mettre les deux parlis d'accord, en leur refusant également ce qu'ils demandaient. Comme il n'est plus fait mention des plaintes des accusateurs sur l'acte de citation, ainsi que de la récusation des huit cardinaux, il est permis de croire que ceux-ci s'étaient désistés sur ces deux points.
Les séances ne furent reprises que le 3 août ; alors on en vint à la discussion. Les accusateurs s'efforcèrent d'élablir la vérité des nombreux griefs dont ils chargeaient la mémoire de Boniface VIII. Plusieurs étaient inouïs, incroyables, et se réfutaient d'eux-mêmes (2). De leur côté, les défenseurs ne laissèrent aucune inculpation sans réponse, et développèrent amplement leurs moyens. Selon eux, le tribunal et les accusateurs, dans cette affaire, étaient également incompétents : le (ribunal d'abord , parce que le pape ne pouvait être jugé par aucun de ses frères lorsqu'il était accusé d'hérésie; l'Eglise universelle seule, représentée par le concile général, avait le droit de connaître d'une pareille charge; les accusateurs ensuite, parce qu'ils étaient les ennemis les plus acharnés de Boniface VIII, et ceux même que l'on avait vus figurer dans le sacrilège attentat d'Anagni. Ces raisons étaient pleines de force. Mais, quand les défenseurs abordèrent la catastrophe d'Anagni, quand ils peignirent, avec le ton de l'indignation et de la douleur, les outrages, les violences auxquels Boniface s'était trouvé en butte pendant trois jours, les scènes d'horreur dont le palais pontifical avait
(1) Preuves du différend, p. 410.
(2) Id., passim.
été le théâtre, le vol du trésor de l'Église romaine, l'accusation disparut tout entière dans l'immense forfait des accusateurs (1).
Contre de tels arguments, toute réplique devait être faible. Mais les défenseurs de Boniface avaient à lutter contre des adversaires peu faciles à décourager, el qui comptaient sur d'autres moyens pour gagner leur procès. Il fallait répondre pourtant, et ils le lirent avec un artifice contre lequel la défense n'avait point songé à se prémunir. Us déplacèrent la question, incidentèrent sur quelques pièces suspectes d'altération ou de fausseté, et obligèrent ainsi les opposanls à se défendre sur des points accessoires et de peu d'importance. Il s'ensuivit, de l'emploi de cette tactique fallacieuse, ce qui devait arriver : les procédures traînèrent en longueur. A force d'allégations et de réponses, les deux partis ne s'entendirent plus, et un an après l'ouverture des procédures l'affaire était moins avancée que le premier jour.
Dans le fond, celte confusion servait mieux Clément V qu'une discussion lumineuse. Dans le cas d'un triomphe trop complet de la part des défenseurs, il aurait été obligé de prononcer l'absolution de Boniface VIII. Et quels dangers ne l'attendaient pas là. L'impossibilité où se trouvaient les deux partis d'établir clairement leurs aflirmalions ou leurs négations légitimait, par l'incertitude qu'elle faisait naître, la détermination qu'il avait prise de s'abstenir. 11 sut habilement en profiter pour tenter la voie d'une médiation. 11 avait déjà écrit, le 25 mai 1510, à Charles de Valois, de supplier le roi, son frère, pour qu'il remît définitivement la solution de son démêlé au jugement de l'Église, vu les dangers qui se présentaient dans la poursuite de
(I) Preuves du différend, p. 515 et seq.