CONCILE DE VIENNE. SU
infidèles. Les décimes sur les biens du clergé furent de nouveau accordées pendant six ans pour subvenir aux frais de l'expédition. Un moment l'enthousiasme des princes sembla répondre aux excitations de l'auguste assemblée. Le roi de France, ses fils, ses frères, le roi d'Angleterre, le roi de Navarre et grand nombre de ducs, de comtes et de seigneurs s'engagèrent à prendre la croix (1). Nous avons une bulle dans laquelle Clément V fait éclater sa joie de ce début comme d'un heureux présage pour le succès de l'expédition projetée (2). Mais alors même les espérances du pontife n'étaient qu'une erreur. Les promesses des rois n'avaient rien de sincère. Il y eut beaucoup de zèle pour la levée des décimes. Tout se borna là. L'enthousiasme belliqueux s'éteignit bientôt; les guerriers restèrent en Occident, et la Terre Sainte entre les mains des infidèles.
Elle y devait rester toujours. C'en était fait; après tant d'efforts infructueux, l'on ne pouvait plus s'attendre à voir éclater pour la guerre sainte l'ardeur qui avait animé les premiers croisés. Une époque peut bien léguer à une autre époque ses idées, elle ne lui transmet point l'enthousiasme qui les avait accueillies d'abord et leur avait fait produire d'énergiques effets; parce qu'une époque ne ressemble point à une autre, que les impressions changent avec les circonstances, les besoins, les développements sociaux. La société, au onzième, au douzième et au treizième siècle, n'avait qu'un objet devant les yeux : la religion, toujours la religion. C'était là le principe, le mobile, le besoin unique de son existence, de son activité, de sa vie. Il n'est pas étonnant que toute son énergie se con-
(1) Contin. Nang., ap. d'Achery, t. III.
(2) Raynald, ann. 1312, n°22.
centrât sur la religion, et que le soin de la faire triompher l'occupât exclusivement. Au quatorzième siècle, la société n'était plus la même. Sans s'en douter, elle avait reçu des modifications qui, sans altérer la foi dans son principe, en avaient amoindri la ferveur. L'émancipation des communes, en ouvrant une nouvelle carrière au peuple, la naissance de l'industrie, la résurrection, quoique faible encore, des sciences et des lettres, la décadence du système féodal, et les premières lueurs de la liberté, avaient ajouté à l'idée, au besoin, d'abord unique de la religion, des idées, des besoins matériels. Un esprit nouveau s'était introduit dans les masses; les imaginations n'étaient plus si accessibles à ces impressions vagues, poétiques, imprévues, qui signalent l'âge héroïque des peuples. Sans parler des sublimes élans de la foi, le goût même de la vie aventureuse, qui formait naguère un aliment si fécond aux armées de la croix, avait cessé d'être général, il n'était plus que le partage d'individus isolés. La masse pensait, voulait autre chose, poursuivait d'autres objets que celte gloire noble, brillante, il est vrai, mais stérile, de conquérir un tombeau. Le temps des expéditions saintes était donc fini. On en parlera, on s'en occupera encore longtemps par l'effet d'une vieille habitude, maison n'en voudra plus.
La cause du peu d'effet que produisirent les décrets du concile de Vienne, relativement à la croisade, est dans ce que nous venons de dire bien plus que dans les embarras politiques qui survinrent. D'ailleurs, dans le temps même que l'auguste assemblée et les princes qui y assistaient délibéraient ou prenaient des engagements pour une croisade, ils étaient préoccupés d'une affaire peu faite pour la favoriser, je veux parler de la condamnation et de l'extinction d'un ordre religieux et militaire qui était né des croisades,
et auquel les croisades devaient une partie considérable de leur gloire. Cet événement, qui a rendu le concile de Vienne célèbre à tout jamais, est une de ces passes difficiles et glissantes qu'un historien rencontre quelquefois dans sa carrière, et que le talent seul ne lui fait pas toujours franchir avec bonheur. En présence d'un fait comme celui dont nous allons parler, qui touche de si près aux sympathies du cœur, il faut beaucoup de caractère pour ne point se laisser emporter à la dangereuse tentation de devenir censeur ou apologiste. Serai-je assez heureux pour éviter ce double écueil?
Il y avait bientôt deux siècles que les Templiers (1) flo-
(1) Les principaux ouvrages sur le fait des Templiers sont : 1° l'Histoire de l'ordre militaire des Templiers, par Pierre Dupuy, in-4°, Bruxelles, 17o1, précieuse par le grand nombre de pièces originales qui l'accompagnent ; 2° Histoire critique et apologétique de l'ordre des chevaliers du Temple, dits Templiers, par feu le R. P. M. J., chanoine régulier de l'ordre de Prémontré, in-4°, 2 vol., Paris, 1789 (l'auteur a parfaitement rempli son litre : son ouvrage est, depuis le commencement jusqu'à la fin, un panégyrique des Templiers; mais, sur leur abolition , il est faible et passionne); 3° llistoria Templariorum Nicolai Gurtleri Basiliensis, Amstelodami, 4712, in-12 (il y a quelques recherches, mais l'auteur est hostile à l'Église); 4° Histoire de l'abolition de Tordre des Templiers, Paris, 1779. in-12 (faible, il ne remonte pas aux sources; il est favorable aux Templiers); 5° Essai sur les accusations intentées aux Templiers, avec une dissertation sur l'origine de la franc-maçonnerie, par Frédéric Nicolaï, traduit de l'allemand, Amsterdam, 1783, in-12 (cet opuscule est savant, logique, plein d'une critique judicieuse, et l'auteur, quoique protestant, y est favorable à l'Église); 6° Mémoires historiques sur les Templiers, ou Éclaircissements nouveaux sur leur histoire, par Grouvclle , 180o, in-8° (contre les Templiers, mais l'auteur n'a point étudié suffisamment son sujet sur les monuments originaux); 7° Monuments historiques relatifs a la condamnation des chevaliers du Temple et a l'abolition, etc., par M. Rayuouard, Paris, 1813, in-8° (c'est le meilleur ouvrage qui ait été écrit en faveur des Templiers. L'auteur y remonte souvent à des sources inconnues jusqu'à lui; mais il est passionné, déclamatoire, et n'est point guide par les lumières d'une saine critique). Il y a encore les dissertations des docteurs Anton, Thomasius. Mùuterj mais ces travaux, écrits en allemand et
rissaient dans la chrétienté. Cet ordre, dont l'origine se rattachait à la première ferveur des guerres saintes, n'avait eu pour but, dans le principe, que de protéger contre les attaques et la barbarie des musulmans les pieux voyageurs, et de veiller à la sûreté des routes qui menaient à Jérusalem. La maison qui lui servait de couvent se trouvant située sur l'emplacement de l'ancien temple juif, il en prit le nom. Peu à peu, soit nécessité de résister aux attaques journalières des inûdèles, soit goût naturel pour la guerre, cet ordre, ainsi que celui des Hospitaliers, devint essentiellement militaire. Tant que les Templiers restèrent pauvres, ils furent l'ornement de la religion par leurs vertus, comme ils en étaient le boulevard par leur bravoure; et quand saint Bernard, au milieu du douzième siècle, élevait jusqu'aux nues leur dévouement à l'Église, leur piété et leur courage, de tels éloges étaient l'expression delà vérité (I). Mais, lorsque les libéralités multipliées des princes les eurent enrichis, les vices, qui marchent à la suite de l'opulence, s'introduisirent parmi eux. Ils perdirent l'esprit de leur institution, et la décadence commença (2). On vil ces mêmes hommes, dont le but avait été d'abord d'imiter la simplicité du Sauveur, étaler une scandaleuse magnificence, habiter des palais somptueux, et traiter d'égal à égal avec les rois. On vit ces hommes, que la charité seule aurait dû animer, joindre à l'orgueil la violence, le brigandage, dérober les décimes et prémices destinées aux églises et porter les mains sur leurs
rares eu France, n'ont pu se trouver entre nos mains. Au reste, l'histoire de la destruction des Templiers est, avant tout, dans les pièces originales : c'est là qu'il faut aller la chercher.
(1) S. Bernardi Ep. clxxviii.
(2) Gonzalo de Illescas, Historia pontificale y catolica, lia parte, p. 4.
possessions (1). Et ce ne sont point là des reproches qui ne leur aient été adressés qu'au moment de leur chute (2). Déjà, de son temps, Guillaume deTyr accusait les Templiers de chercher, au mépris de l'humilité religieuse, à secouer l'obéissance qu'ils devaient au patriarche de Jérusalem, de dénier aux églises leurs droits légitimes, de les troubler dans leurs possessions (3).
En 1200, Léon I er , roi d'Arménie, se plaignait au pape Innocent III que les Templiers avaient non-seulement envahi une grande partie de ses terres, mais qu'ils lui refusaient encore de le secourir contre les attaques des infidèles (4). Innocent III lui-même, qui avait accordé de si nombreux privilèges aux Templiers, se plaignait, en 1218, dans une bulle adressée au grand maître Théodard de Berciaco, que ses chevaliers foulaient aux pieds le respect qu'ils devaient au Saint-Siège apostolique, et qu'ils avaient déjà mérité, par leur indiscipline, de perdre les privilèges qu'ils tenaient de sa libéralité (5). En 1244, l'empereur Frédéric II, dans une lettre adressée à Richard, comte de
(1) Postquam vero divitias regales imposassent Templarii , humano more, quo arridentis fortunœ blandilias insolcnler plerumque accipimus, crîstam erexere. (Gurtler, Ilist. Terapl., p. 248.)
(2) Ob superbiam et tyrannidem fere ab omnibus historicis reprehensi. (Ibid.)
(5) Neglecta humilitate, domino patriarche hierosolymitano se substraxernnt, obedientiam ei denegantes; sed et Ecclesiis Dei décimas et primitias subtrahentes , et eorum indebite turbando possessiones , facti sunt valde rnolesti.(VVillermus Tyr., 1. XII, c. vu, vol. I, des Gesta Dei per Francos.)
(4) Misimus pro Templariis tenentibus in regno nostro de possessionibus valentibus viginti millia Byzantiorum, ut venirent in auxilium nostrum... misimus iterum eis rogando ut pro Dei amore in regnum nostrum venirent... qui neque facere illud voluerunt. (Ap. Dupuy, p. 137.)
(5) Et licet per hœc et alia nefanda quac ideirco plenius exagerare subsistimus, ne cogamur gravius vindicare, apostolicis privilegiis, quibus tam enormiter abutuntur. essenl merito spoliandi. (Bulle d'Innocent III, Dupuy, p. 141.)
Cornouailles, faisant le triste récit de la bataille de Gaza, si désastreuse pour les chrétiens, imputait à la mauvaise conduite des Templiers la funeste issue de cette journée. Bien plus, il les accusait d'une mollesse orientale, leur reprochait de recevoir, dans le secret de leurs maisons, les princes musulmans, et là, de permettre qu'ils exerçassent leur culte superstitieux, invoquassent le nom odieux du prophète , et se livrassent à toutes les voluptés du siècle (i). On sait, d'ailleurs, qu'ils n'avaient pas craint plusieurs fois de manifester une honteuse avarice lorsque la religion leur demandait quelques sacrifices pécuniaires (2).
Ces faits et beaucoup d'autres avaient nui à la considération de l'ordre dès les temps les plus florissants de sa carrière. Cependant, tant que dura, en Palestine, la grande lutte des chrétiens avec les musulmans, les nombreux exploits des chevaliers du Temple, les services éclatants qu'ils rendaient à la cause de la religion, empêchaient qu'on ne s'arrêtât trop sur les accusations auxquelles leur conduite privée pouvait donner lieu. Mais, lorsque la chute de Ptolemaïs, en fermant le théâtre de leur gloire, les eut ren-
(1) Templariorum superba rcligio et Aborigenarum terne baronum deliciis educata... nobis... conslitit evidenter, infra claustra domorum Templî soldanos et suos alacritate pomposa receptos, superstitiones suas cum in vocatione Mahometi et luxus seculares facere Templarii patereutur. (Ep. Fredcricii II, Dupuy, p. 152.)
(2) On peut voir les témoignages des historiens contemporains cités dans Gurtler, passim.
Comment M. Raynouard, p. 15, a-t-il pu dire que les écrivains modernes qui ont hasardé l'opinion que Tordre des Templiers avait alors dégénéré ne se sont autorisés d'aucun témoignage contemporain?
M. Fr. Hurter, dans le Tableau des institutions chrétiennes au moyen Age, traduction française, t. III, p. 143 et suiv., tout en cherchant à atténuer les griefs de l'opinion publique contre les Templiers, ne nie pas que leur dégénération ne datât de loin.
dus à l'existence paisible du couvent, l'opinion publique, que n'entretenait plus le récit de leurs faits d'armes, se replia sur les bruits désavantageux que la 'renommée débitait sur leur compte, et qu'alors la vie superbe et mondaine des premiers de Tordre ne justifiait que trop. Ces bruits, il faut le présumer, circulèrent d'abord timidement, on ne les accueillait qu'avec scrupule, on n'osait les approfondir. La réputation des Templiers, le rang qu'ils occupaient dans la chrétienté, l'estime dont l'Église les honorait publiquement, la puissance de ces chevaliers, qui se recrutaient de la noblesse la plus haute de l'Europe, devaient rendre l'opinion publique circonspecte à leur égard. Mais ces bruits allaient toujours se fortifiant de plus en plus, et, au commencement du quatorzième siècle, personne ne doutait plus que l'ordre du Temple n'eût perdu sa ferveur première, et une bonne partie de sa dignité morale. Toutefois on était loin de connaître, de soupçonner même qu'il se rendît coupable d'erreurs plus grandes que cette mondanité dont la conduite de ses membres les plus éminents se montrait entachée. Il est probable qu'il aurait subsisté longtemps encore dans ce relâchement, s'il n'eût armé contre lui le plus terrible des adversaires, Philippe le Bel.
Au plus fort du démêlé de ce souverain avec Boniface VIII, lorsque le clergé, les grands, le peuple de France, secondaient si honteusement les passions de leur chef, lorsque les princes de l'Europe se taisaient en face de ce grand duel du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, les Templiers s'étaient crus assez forts et assez indépendants pour se déclarer ouvertement en faveur du pape contre le monarque superbe. On ajoute qu'ils lui avaient même fourni de l'argent; que l'un d'eux, qui était trésorier de l'épargne, avait avancé au pontife, de sa
caisse, une somme assez considérabje. Dans les circonstances présentes, c'était blesser vivement le roi; et pourtant les Templiers ne s en étaient pas tenus là. Benoît XI ayant accordé au roi une décime sur les biens de Tordre, ils avaient refusé de payer malgré la bulle du pape, et le monarque s'était vu dans la nécessité de les y contraindre (1). •
Cependant, il est probable que Philippe le Bel n'avait pas l'intention de donner suite au ressentiment que la conduite des chevaliers lui avait inspiré, qu'il tenait même à faire oublier ses récentes rigueurs, car nous trouvons dans le Trésor des chartes, à la date de l'année 4304, une lettre remplie de pompeux éloges sur l'ordre du Temple, et de nombreux privilèges que la munificence royale lui accordait (2). Philippe le Bel avait sans doute alors besoiu des Templiers. Mais, l'année suivante, un événement imprévu vint tout à coup réchauffer les premiers griefs et leur donner une nouvelle vie. En 1305, une émeute, excitée à l'occasion de l'altération des monnaies, força le roi de chercher un asile dans le palais du Temple. Or, il put alors se convaincre, par l'attestation de deux Templiers, et ensuite par l'heureux et prompt succès des chevaliers à calmer l'effervescence populaire, que l'ordre n'était point étranger à cette insurrection. Profondément irrité par cette découverte, Philippe le Bel conçut le projet d'humilier les Templiers (3). Le hasard lui fournit tout à coup l'occasion de les anéantir, et voici comment.
Un certain Squin de Florian, bourgeois de Béziers, fut renfermé, par les officiers du roi de France, dans une
(1) flist. de l'abolition de l'ordre des Templiers, Paris, 1779, in-12, p. 9 et 10.
(2) Raynouard, p. 14.
v3) Oist. de l'abolition, p. 14 et 15.
prison d'État du diocèse de Toulouse. Il y rencontra un Templier que ses crimes y avaient conduit. Ces deux misérables, ne comptant plus vivre longtemps, se tirent réciproquement leur confession. Or, le Templier révéla à son compagnon d'infortune que, lors de son entrée en religion, il s'était souillé d'un grand nombre d'erreurs concernant Dieu, le salut de son âme et la foi catholique ; erreurs qu'il avait renouvelées à plusieurs reprises depuis sa profession. Puis il raconta ces erreurs dans leur ordre et détail. Ces aveux, qui chargeaient une congrégation pour laquelle l'aversion du roi s'était fait connaître, parurent comme une bonne fortune à Squin, et il résolut d'en profiter pour obtenir sa mise en liberté.
Le lendemain, il fit avertir le commandant d'un autre fort royal de se rendre dans la prison, et lui déclara que, si on voulait le mener au roi de France, il ferait des révélations d'une importance telle, qu'elles équivaudraient pour ce monarque à l'acquisition d'un royaume. Toute tentative pour obliger le prisonnier à mettre une autre personne que le roi dans la confidence du secret qu'il annonçait fut inutile. L'officier en écrivit donc à Philippe le Bel, qui donna sur-le-champ l'ordre de lui envoyer Squin sous bonne garde. La vie et la liberté devaient être la récompense de ses révélations, si elles étaient conformes à la vérité Squin arriva devant le roi, et lui raconta toutes les abominations qu'il avait recueillies de la bouche de son compagnon (4).
Si prévenu qu'il fût contre l'ordre du Temple, Philippe le Bel eut d'abord peine à croire à la déposition de Squin ; mais elle servait trop bien son ressentiment pour qu'il ne résolût pas de l'approfondir. 11 fit aussitôt saisir quel-
(I) Baluze. 1. 1, p. 99 eMOO.
ques chevaliers suspects, et donna ordre de les confronter avecSquin (i). A la grande surprise du roi, les dépositions de ces prisonniers offrirent une affreuse conformité avec les révélations de Squin. Il ne douta plus alors que Tordre entier du Temple ne fût livré à une corruption secrète et inouïe, et il résolut de travailler activement à son abolition.
Tout porte à croire que ces faits étaient accomplis avant la fin de Tannée 1305. Dès ce moment, les Templiers durent trembler pour l'avenir. Cependant, pour arriver à leur destruction, il y avait plus d'un obstacle à surmonter. La condition même des Templiers en était un grand. Ces chevaliers, par leurs vœux, leur constitution, appartenaient à la religion, étaient affranchis de la juridiction laïque, et ne relevaient que de l'Église. Pour les attaquer, le concours du souverain pontife devenait nécessaire, et la difficulté était de l'obtenir. Les premières ouvertures que Philippe le Bel en fit à Clément V, par ses officiers, avant son couronnement, et par lui-môme, a Lyon, lors de ce couronnement, ne lui donnèrent pas de grandes espérances. Ce pape ne put ajouter foi aux accusations inouïes dont on chargeait les Templiers. 11 les rejeta d'à-
(1) Vil l.i ni donne aux personnages qui révélèrent au roi les crimes des Templiers les noms de Prieur de Montfaucon . dans le Toulousain . et de Noffodci. Mais, d'un côte, on prouve que ce Priour de Montfaucon n'est qu'un personnage supposé, vu qu'il n'y a dans le Toulousain aucun endroit ni commanderic du nom de Montfaucon ; d'un autre côté . il n'est pas sûr que Noffodci ait été Templier : en sorte que le récit de Villani n'est que d'une faible valeur historique. Je n'y vois qu'une corruption de celui qu'on lit dans Baluze. Biais on dit que la révélation de Squin n'eut lieu qu'après l'entrevue de Poitiers, et qu'ainsi elle ne put être la cause des poursuites contre les Templiers. Je répondrai à ceUe difficulté par le texle même de l'auteur, qui dit, sans fixer aucune date : Tempore hujus démentis papœ contigit. Je ne vois donc aucun inconvénient à placer le fait de Squin au commencement du pontificat de Clément V.
bord comme d'atroces calomnies, et ne songea point à y donner suite. En 1307, à Poitiers, les ambassadeurs du roi remirent cette affaire sur le tapis ; môme incrédulité de la part du pape, et même indifférence pour s en occuper (1). Seulement, il écrivit au roi qu'un certain nombre de chevaliers ayant manifesté le désir de purger les odieuses accusations qu'on imputait à leur ordre, il allait ordonner une enquête juridique, et le priait même de lui envoyer les preuves qu'il avait déjà recueillies. En effet, dès le mois d'avril 1307, le grand maître Jacques Molay, et, avec lui, Rimbaud deCaron, précepteur d'outremer, Geoffroy de Gonneville, précepteur de Poitou et d'Aquitaine, Hugues Peyraud, précepteur de France, s'étaient rendus à Poitiers pour se justifier et solliciter une enquête solennelle (2). Puis, comme si les explications de ces chevaliers l'eussent pleinement satisfait, Clément V en était resté là.
L'horreur et l'invraisemblance des inculpations soulevées contre les Templiers expliquent l'incrédulité de Clé-
(1) Dudum, circa nostrœ promotions ad apicera summi pontifîcatus initium, ctiara antequam Lugdunum, ubi recepimus nostrœ coronationis insignia, venissemus ; et post tara ibi quam alibi, sécréta quorumdam nobis insinuatio intiraa?it quod... sed quia non erat verisimilc, nec credibile videbatur... aurem noluimus incliuare. (Bulle : Regnans in cœlis, Dupuy, p. 244.)
(2) A memoria tua non crediraus excidisse quod Lugdunis et Pictaris de facto Templariorum tam per te quam per tuos pluries loculus fuisti. Et licet ad credendum quse tum dicebantur cum quasi incrcdibilia et impossibilia viderentur, nostrum animum vix potuerimus applicare... quia vero raagister militiae Templi ac mulli prœceptores a nobis, nedum semel sed pluries cum magna instantia pe lier mit quod nos super illis vcllemus inquirerc veritatem , ad magistri et Templariorum ii: itantiam diligentis in quisitionis indagium infra paucos dies proposuimi.i inchoare. (Epist. C Ionien tis ad Philippum Pulchrum. (Ap. Baluze, t. 11, p. 75.) — Raynouard . p. 18. — Dupuy, Bist. de la condamnation des Templiers, p. 8.
mentV. Bien d'autres la partageaient avec lui (1). Mais sa répugnance à soumettre ces inculpations à une enquête juridique avait un autre motif. Peut-être ce pontife, qui avait appris à connaître Philippe le Bel, soupçonnait-il déjà que, dans une tête comme celle de ce prince, le dessein de poursuivre les Templiers, d'arriver à les trouver coupables, pouvait fort bien cacher un autre but que celui de servir la cause de la religion et de la morale, le but de s'emparer de leurs riches domaines. L'état déplorable de ses finances, les accusations qui pesèrent sur lui plus tard, induisent à croire que ce soupçon était fondé.
Mais, Philippe le Bel n'était pas homme à se décourager par les résistances qu'il rencontrait. Prévoyant bien que le pape voulait temporiser, et que de simples sollicitations le détermineraient difficilement à commencer une enquête sérieuse, il imagina un moyen de l'y contraindre. Ce moyen était de prendre lui-même l'initiative, de faire un grand éclat en arrêtant de sa propre autorité, et sous le prétexte du bien public, tous les Templiers de son royaume. Ce coup d'Étal fut concerté avec un secret et exécuté avec une précision remarquable. Le 13 octobre 1307, sur un mandement cacheté que les officiers royaux devaient ouvrir par toute la France le même jour et à la même heure, tous les Templiers, sans en excepter le grand maître, furent arrêtés, enfermés en divers châteaux sous bonne garde, et leurs biens placés sous le séquestre (2). A l'instant, Philippe le Bel se saisit de la maison du Temple à Paris, y transporta le trésor
(1) Le roi d'Angleterre Edward, écrivant au roi de France, lui disait : « Et quia tam abominabilibus et execrabilibus dictis, bactenus inauditis nobis et prœfatis prselatis, comitibus et baronibus, ab initio Gdes facilis adhibenda minime videbatur.» (Rymeri Acta et Fœdera, 1. 1, pars IV, p. 94.)
(2) Baluze, 1. 1, p. 100. — Continuât. Nangiac, d'Achery, t. DI, p. 61.
royal, les archives du royaume, et y prit son logement (1).
A la nouvelle de cet attentat commis sur la juridiction ecclésiastique, la cour de Poitiers s'émut, le pape écrivit au roi pour lui en exprimer sa surprise et son indignation. Il lui reprocha d'oublier les traditions de ses ancêtres, dont l'obéissance au Saint-Siège apostolique avait toujours été si exemplaire, d'outre-passer les bornes de son pouvoir en se déclarant l'arbitre des sujets immédiats de l'Église, et en portant la main sur leurs biens; et, pour montrer qu'il n'était pas dans ses intentions de s'en tenir seulement aux reproches, il suspendit les pouvoirs des archevêques, évêques, prélats et inquisiteurs de France, évoqua toute l'affaire des Templiers en cour de Rome, et envoya sur-le-champ, à Paris, Bérenger de Frédol, cardinal de SS. Néréc et Achillée, et Étienne de Suisy, cardinal de Saint-Cyriaque, avec mission expresse de réclamer les biens ainsi que les personnes des Templiers, et de rétablir toutes choses dans l'ordre légal (2). Le fait du roi avait tellement indisposé Clément Y, que, plus de huit mois après l'arrestation des Templiers, lorsque Philippe le Bel vint pour la seconde fois à Poitiers, ce pontife s'en était encore plaint vivement à Guillaume Plasian, dans une audience où ce ministre lui exposait les raisons de cette mesure, et lui avait dit qu'aucune raison n'excusait l'illégalité qu'on s'était permise en commençant une affaire si grave sans le consentement du Saint-Siège apostolique (5).
Le roi s'attendait bien que le mécontentement du pape s'exhalerait en plaintes; mais ce coup d'autorité l'étonna,
(1) Dupuy, Hist. de la condamnation des Templiers, p. 8. — Voir l'ordonnance de Philippe le Bel, p. 218 des Pièces justificatives.
(2) Dupuy, p. 9 et 10.
(5) Baluzf, t. !, p. 29.
et, quoiqu'il s'efforçât de répondre sur le ton fier aux bulles de Clément V, en l'accusant d une indifférence coupable, ses paroles hautaines déguisaient mal son embarras (\). Il fléchit, remit aux mains des cardinaux commissaires les personnes et les biens des Templiers, et, pour justifier aux yeux du souverain pontife l'opportunité de son coup d'État, il fit conduire à Poitiers soixantedouze chevaliers déjà interrogés à Paris, afin qu'il les examinât lui-môme (2). Dans le fond, la soumission du roi ne coûtait qu'à son amour-propre, son but réel était atteint: il avait obtenu, "pour l'exécution de son projet, la coopération du pape. Les choses allaient prendre désormais une tout autre face.
Jusque-là, Clément Y ou avait cru à l'innocence des Templiers, ou avait douté de l'énormité des charges qu'on leur imputait. Mais, quand il eut entendu lui-même, en plein consistoire, le procès-verbal renfermant les dépositions de ces soixante-douze chevaliers, qui s'étaient accusés sans y avoir été forcés par aucune contrainte ; quand il eut entendu, de ses propres oreilles, un membre de l'ordre, homme de grande autorité et générosité (3), lui faire ingénument l'aveu d'excès abominables (4), il fut frappé d'horreur, et ne vit plus, dans les Templiers, qu'une plaie affreuse dont l'Église était affligée, et qu'il fallait se hâter d'extirper. Sur-le-champ, il expédia des lettres pressantes dans lesquelles, non-seulement il levait la suspense portée contre les évèques de France, mais leur ordonnait encore de procéder avec diligence contre
(1) Dupuy, p. 10. 11 et 12.
(2) Id., Letlre de Philippe le Bel, p. 225. — Bulle : Regnans in cœlis.
(3) Magnx geuerositatis et auctoritatis yirum.
(4) Lettre de Clément V à Edward, roi d'Augletenv. (Dupuy. p. 221 »
les chevaliers qui se trouveraient dans leurs diocèses (1). Alors commença cette enquête fameuse, qui changea l'Europe en un vaste tribunal d'instruction.
Cette enquête dura quatre ans consécutifs. Elle révéla des choses incroyables. On éprouve, en effet, de l'hésitation à croire que les membres d'un corps religieux, institué pour défendre la religion, et qui l'avaient jusque-là défendue avec une héroïque intrépidité, se soient portés, non pas isolément, mais par une coutume généralement consacrée, à l'horrible impiété de renier Jésus-Christ, de cracher sur le signe auguste de la rédemption, de le fouler aux pieds, de rendre un eulte à des idoles obscènes, de se livrer aux plus honteuses sodomies, et que c'était par la pratique de telles infamies que ces membres étaient agrégés à l'ordre (2). Cependant, quand on relit les pièces authentiques qui nous restent de ce grand procès, quand on entend encore les nombreux témoins qui, en divers lieux, à diverses époques, ont affirmé ces impiétés, force est bien d'y ajouter foi. Car ce ne sont pas seulement quelques membres obscurs de l'ordre qui confessent son ignominie, ce sont ses premiers dignitaires, le grand maître lui-même, qui, à Paris d'abord, en présence des inquisiteurs et des officiers du roi, puis à Chinon, devant les
cardinaux commissaires, avouent les turpitudes dont on
(1) Voir, dans Dupuy, plusieurs bulles de commissions adressées aux évëques, et surtout la bulle : Subit assidue, p. 268.
(2) Ces accusations sont en partie indiquées dans la bulle : Regnans in cœlis et dans celle : Faciens misericordiam , qu'on lit en tête du procès des Templiers; mais elles sont bien plus détaillées dans la pièce, composée de deux cent vingt-trois articles, envoyée par le pape à tous les archevêques, évéques et commissaires «apostoliques. (Dupuy, p. 262.) On peut voir, sur l'idole nommée Baflbmctus, les recherches historiques de Nicolaï (sixième accusation) et l'opuscule de M. Mignard. (Voir aux Pièces justiflcativrs, n° il.)
les accuse (1). Et, de plus, ce n'est pas seulement en France que se rencontrent de pareils témoins ; les bulles du pape, adressées aux princes et prélats de la chrétienté, ont étendu les investigations juridiques sur presque toute la surface du monde. En Angleterre, en Irlande, en Espagne, en Toscane, en Lombardie, en Allemagne, les Templiers sont saisis et interrogés, et, dans la plupart des lieux, un certain nombre de chevaliers corroborent, par leurs aveux, les dépositions des chevaliers français. La justice pourtant oblige de dire qu'en Allemagne, en Espagne, et dans une partie de l'Italie, les enquêtes se montrèrent favorables à l'ordre (2).
Il est vrai aussi que bien des aveux ont été arrachés* par les tourments de la question, et que plusieurs Tem-
(1) M. Michclet, dans la Collection de documents inédits sur l'histoire de France, imprimée par ordre du roi (première série, Histoire politique), a public le procès des Templiers, dont Dupuy ne nous avait donné que quelques extraits. C'est le manuscrit de la Bibliothèque royale. Cette pièce renferme l'interrogatoire que le grand maître et deux cent trente et un chevaliers ou frères servants subirent à Paris par-devant les commissaires pontificaux. L'éditeur y avoue que cet interrogatoire fut conduit lentement et avec beaucoup de ménagement et de douceur. Il reste deux manuscrits authentiques du grand interrogatoire. L'un, copié sur vélin, fut envoyé au pape, et il est enfermé sous la triple clef du Vatican ; l'autre, sur simple papier, fut déposé au trésor de Notre-Dame de Paris. Il porte à la dernière page les mots suivants : « Pour surcroit de précautions, nous avons déposé ladite procédure, rédigée par l'un des notaires en acte authentique, dans le trésor de Notre-Dame de Paris. » (Préface.)
(2) On peut voir les différents procès faits aux Templiers dans les pays autres que la France. Us sont imprimés dans le recueil de Dupuy, aux Pièces justificatives. En général , il règne beaucoup de confusion dans les diverses dépositions des chevaliers. Les uns nient tout, les autres affirment tout ; celui-ci avoue un point, celui-là un autre ; peu s'accordent à dire les mêmes choses. Nicolaî, dans son savant Essai sur les accusations intentées aux Templiers, cherche à expliquer ces contradictions en remarquant qu'il y avait dans l'ordre plusieurs réceptions, et que tous les frères n'étaient pas initiés aux mêmes secrets. Ceci consle des dépositions de frère Sta-
pliers en firent plus tard des rétractations. Sans doute, les tortures de la question étaient un moyen aussi équivoque que barbare de connaître la vérité, et il faut applaudir à notre civilisation de les avoir bannies des procédures criminelles. Mais, si Ton ne peut affirmer que tous les aveux arrachés par les tourments soient vrais, on ne peut conclure qu'ils soient tous faux. Donc, dans le procès des Templiers, le grand nombre d'aveux obtenus, quoique par ce moyen, seront toujours une preuve trèsforte de la culpabilité de l'ordre. Quant aux rétractations alléguées, en leur attribuant la plus grande valeur qu'elles puissent avoir, elles prouveraient simplement l'innocence personnelle des chevaliers qui les firent, tandis que la persistance des autres à maintenir leurs premières dépositions charge le corps entier. D'ailleurs, toutes les dépositions n'ont point été arrachées par la torture. Les soixante-douze chevaliers qui s'accusèrent à Chinon, en présence des cardinaux, le firent après la simple formalité du serment, avec toute liberté et spontanéité, sans aucune coaction ni menace de coaction (1). Nous avons encore les deux cent trente et un chevaliers français interrogés à Paris, depuis l'année 1509 jusqu'à l'année 1311, par les commissaires pontificaux, et qui n'eurent point à souffrir de violence. 11 suffit de parcourir les nombreux procès-verbaux de leurs interrogatoires pour se con-
pclbrugge, qui dit formellement : Quod duœ sunt profession** in ordine Templi, 1a licita et bona, 2* contra fidem (Dupuy, p. 392); de frérc Thomas de Tocci de Thoroldeby (p. 396), et de frère Jean de Stok (p. 399), et du rapport de l'inquisiteur Guillaume de Paris, qui dit : Mais ce ne savent pas tous li frères, fors li grand maistre e li ancien (p. 202).
(1) Prestito juramento... libère ac sponte, absque coactione qualibet et terrore, coram ipsis tribus cardinalibus... deposuerunt. (Bulle : Ad omnium fere notitiam, Dupuy. p. 278.)
vaincre qu'ils furent traités avec beaucoup de ménagement et de douceur. On n'employa pas davantage les menaces et les tourments contre les chevaliers anglais, écossais, irlandais, dont les procès furent instruits en Angleterre. Or, tant de témoignages libres ne confirment-ils pas suffisamment la vérité des témoignages obtenus par la question (I)? (Pièces justificatives, n° 14.)
Les procès-verbaux des interrogatoires faits dans les diverses provinces de la chrétienté furent apportés au concile de Vienne. Clément V l'avait recommande aux prélats, alin que la justice, éclairée par tant de lumières, ne fût point exposée à s'égarer. Tous ces actes furent examinés, confrontés et soumis à une critique d'autant plus rigoureuse, que le jugement qui en devait résulter importait davantage (2).
Quand on en fut là, toutefois, rassemblée se partagea en deux opinions. Les uns soutenaient qu'il était de l'équité d'accorder aux Templiers la faculté de produire, devant le concile, leurs moyens de défense ; qu'un membre aussi illustre ne devait pas être retranché du corps de l'Église, sans qu'on eût suivi à son'égard les règles sacrées de la justice. Les autres répliquaient qu'il fallait abolir promptement un ordre dont plus de deux mille témoins avaient constaté la corruption; que la légitimité d'une pareille mesure était suffisamment justifiée par l'évidence des preuves (3). On procéda à l'appel nominal, et l'on découvrit que la grande majorité des pères tenait pour le premier parti. Une chronique digne de foi nous apprend qu'un évêque italien, les archevêques de Reims, de Sens et de Rouen, se déclarèrent seuls
(!) Mcolaï, p. 36 et suiv.
(2) Bulle : Regnans in cœlis.
(S) RaynaM, ann. 1511, n" o5, ex ms. vatic.
pour le second, qui était celui du pape et des cardinaux^).
Le premier parti était incontestablement le plus juste et le plus légal ; mais de graves inconvénients s'opposaient à ce qu on l'adoptât : d'abord, la difficulté d'obtenir des défenseurs légaux, puisque déjà les chevaliers, en présence des commissaires pontificaux, avaient déclaré nettement que, étant prisonniers, ils ne pouvaient ni ne voulaient constituer de mandataires (2) ; ensuite la difficulté plus grande encore de citer l'ordre tout entier au concile, attendu que, dans plusieurs provinces, il avait été absous des accusations portées contre lui. D'ailleurs (et j'inclinerais à croire que c'était là le motif principal), cette citation n'aurait point été sans danger pour l'indépendance de rassemblée. Déjà, en 1510, à Mayence, dans un concile assemblé par l'archevêque Àychpalter, sur les injonctions du pape, pour y examiner les accusations intentées à l'ordre, une scène scandaleuse et violente avait eu lieu. Vingt Templiers s'étaient tout à coup précipités en armes dans la salle des délibérations ; l'archevêque président n'était parvenu à les calmer qu'en leur promettant de porter leur protestation aux pieds de Sa Sainteté, puis il s'était déterminé à les absoudre (3). Un incident arrivé au concile de Vienne ferait présumer que la répétition d'une semblable violence n'était point un danger imaginaire. Le roi de France n'avait pas encore
(1) Baluze, 1. 1, p. 43. — Walsingham, in Edwardo.
(2) Quod quia caput habebant, hoc sine licentia facere non poterant, nec debebant, dicentes quod procuralores ad hoc constituera non intendeban t, nec volebant; o Lier en tes se paratos coram dictis comraissariis comparere, et quod personaliter possint esse in concilio generali. (Processus Templariorum.)
(3) Dupuy, p. 556.
paru à Vienne; sept chevaliers, dans une séance, et deux dans une autre, se présentèrent aux pères du concile, en l'absence du pape, offrant de prendre la défense de Tordre ; ils assuraient que quinze cents à deux mille chevaliers, qui demeuraient à Lyon ou dans les environs, se joignaient à eux pour cette défense. Les intentions de ces chevaliers pouvaient être fort droites, mais leur déclaration avait un caractère plus belliqueux que pacifique. Le pape s'en alarma. Les neuf chevaliers furent arrêtés par ses ordres, retenus en prison, et il se hâta d'écrire au roi pour l'informer de cet événement, le pria de veiller à la garde de sa personne, l'avertissant qu'il avait cru lui-même devoir employer des précautions spéciales pour sa sûreté (4). (Pièces justificatives, n° 12.)
Malgré ces inconvénients réels, la majorité des pères recula toujours devant la responsabilité de porter une sentence définitive de condamnation sur un ordre dont on n'avait pas entendu la défense. Il fallait prendre un parti pourtant. À la fin, et après des conférences qui durèrent tout l'hiver (2), un prélat distingué par sa piété et par sa science (orTcroit que ce fui Guillaume Duranli, évêque de Mende) proposa un moyen terme qui fut adopte. Ce moyen consistait à prier le pape de se charger luimême de prononcer, en vertu de la plénitude de son pouvoir apostolique, la sentence en question (3).
Conséquemment, le 22 mars 1312, Clément V, ayant
(1) Lettre de Clément V au roi de France.
(2) Post conventus multos variosque tractatus. multœ deliberationes habita? fuerunt in pramissis. (Continuât. Nangiac, d'Achery, t. 111. ) — Clemeus papa cura suis cardinalibus et prœlalis per totam hyemem sequenteni continue in pluribus tractalibus diversis permansit. (Baluze, t. 1, p. 107.)
(3) Ecclesiœ Dei mirabiliter expediret quod Dominus noster, sive de rigore juris, sive de pleriitndine potestatis, istum ordinem ex officio suo oninino tolleret. (Raynald, ex ms. vatic. : Jara laudato.)
assemblé un grand nombre de prélats en consistoire secret, abolit Tordre de sa seule autorité. Puis, le 5 avril suivant, au milieu d'un consistoire public auquel assistaient Philippe le Bel, ses trois fils, le prince Charles de Valois, son frère, environnés d'un cortège imposant de barons, et en présence d'une foule immense que la curiosité avait rassemblée, il publia la bulle d'abolition (I). Soigneux de ne point violer les formes juridiques, Clément V déclarait dans cette bulle qu'avec l'approbation du saint concile il supprimait l'ordre du Temple, par voie de provision, c'est-à-dire, par précaution, par voie de règlement apostolique, et non par voie de condamnation, de justice, de sentence définitive, attendu que le procès n'avait point été fait à l'ordre selon les règles du droit. Mais il ajoutait que celte suppression était irréfragable, et que personne, à l'avenir, ne devait être assez osé pour embrasser cet ordre, en porter l'habit, et se qualifier du nom de Templier (2).
Ce décret amenait deux questions importantes : quel usage allait-on faire des biens des Templiers? que devaiton décider relativement à leurs personnes? Sur l'usage auquel on allait destiner les immenses possessions de Tordre déchu, les historiens rapportent qu'une discussion longue et animée s'engagea dans le concile. Quelques prélats voulaient que ce riche héritage servît à doter un nouvef ordre religieux dont le but, comme celui de l'ancien, serait de faire la guerre aux infidèles. La majorité
(1) Baluze, 1. 1, p. 59, 75 et 107. — Continu. Nangiac, d'Achery,t. III.
(2) Ejus ordinis statum, habitum atque nomen, non sine cordis amaritudine et dolore, sacro approbante concilio, non per modum définitive sentent ia\ cum eam super secundum inquisitiones et processus super his habitos, non possurous ferre de jure; sed per vinm provisionis, seu ordinatîonis aposlolicœ, irrefragabili et perpetuo valitura, sustulimus sanctions (Bulle : Ad providam Christi, Dupuy, p. 422.)
des pères, à la tête desquels se trouvait Clément V luimême, combattirent cet avis. Les raisons qu'ils lui opposaient étaient fortes. L'expérience, disaient-ils, avait assez prouvé que l'existence simultanée de deux ordres religieux militaires différents faisait naître de dangereuses rivalités ; que la cause sainte n'avait que trop souffert de celles qui animaient les Hospitaliers et les Templiers. Combien de fois de misérables points d'honneur n'avaient-ils pas fait couler un sang qui n'aurait dû être versé que pour la défense de la religion ! Combien de fois les expéditions les mieux concertées n'avaienl-elles pas échoué, parce que les hommes qui en étaient l'âme différaient entre eux d'esprit et de volonté ! Et n'était-ce pas une pareille discorde qui avait entraîné la ruine de Ptolémaïs? Déjà, le pape Nicolas IV, pour en linir avec les querelles qu'enfantaient ces fatales rivalités, avait eu la pensée de fondre ensemble les Hospitaliers et les Templiers, et de n'en faire qu'un seul corps. Pourquoi maintenir les inconvénients de la division, lorsqu'une circonstance favorable s'offrait de ramener les choses à l'unité? Et ils proposaient de transporter aux Hospitaliers eux-mêmes les biens en question. Cet ordre n'avait rien perdu de sa ferveur première ; on savait que tout récemment ses chevaliers venaient de se couvrir de gloire en faisant la conquête de l'île de Rhodes (1), qui assurait aux chrétiens l'empire des mers du Levant, et devait servir de point d'appui aux expéditions futures. On avait donc tout lieu de croire que ces biens ne seraient point employés dans un but étranger à leur destination (2).
Cet avis, le plus sage sans contredit, fut adopté, et le
(1) Celte île avait été prise le 15 août 1510.
(2) Raynald, ann. 1512, n° 5.
pape, dans sa bulle même d'abolition, investit, à perpétuité l'ordre de l'Hôpital de toutes les possessions des Templiers, avec tous leurs privilèges, immunités, indulgences et libertés (1). On excepta toutefois de cette donation les biens qui se trouvaient dans les royaumes de Castille, d'Aragon, de Portugal, de Majorque et de Minorque. Comme la situation de ces provinces les obligeait à repousser fréquemment les attaques des Maures d'Afrique, Clément V, par une bulle spéciale, adjugea ces biens aux chefs respectifs de ces États, pour leur servir de dédommagement et de subside (2). Plus tard, sous le pontificat de Jean XXII, et malgré les raisons qui avaient porté Clément V à ne point instituer une nouvelle congrégation militaire, deux nouveaux ordres, celui de Notre-Dame de Montesa, en Aragon, et celui du Christ, en Portugal, s'élevèrent sur les ruines des Templiers; ils héritèrent des biens de leurs prédécesseurs, et Jean XXII leur accorda son approbation (3).
Quant aux personnes des Templiers, les dispositions du concile furent mêlées de douceur et de sévérité. Le pape se réserva la décision qui concernait les personnages les plus éminents de l'ordre; le sort des autres fut laissé à l'autorité et à la sagesse des conciles provinciaux. Et, à cet égard, les pères tracèrent quelques règles pour prévenir l'arbitraire. La clémence fut recommandée en faveur des chevaliers qui, après l'aveu de leurs crimes, en manifesteraient le repentir ; on devait les distribuer dans les
(1) Bulle : Ad providam Christi.
(2) Cette exemption, déjà exprimée dans la bulle : Ad providam Christi, le pape la renouvelle dans une constitution spéciale datée de Liveron, au diocèse de Valence. (Raynald, ann. 1312, n° 6.)
(3) Histoire critique des Templiers, t. D, 1. XV, p. 323 et 324. — Gonzalo de lllescas, Hist. pontif., 1I« parte, p. 19.
monastères où on leur accorderait, sur les biens de l'ordre déchu, une honorable subvention destinée à soutenir et à consoler leur existence désormais brisée et flétrie. Mais, pour ceux qui n'opposeraient aux charitables exhortations qu'une impénitence obstinée, ou que la rechute plongerait de nouveau dans le désordre, on statua que les peines des deux droits leur seraient rigoureusement appliquées (1). Ici nous ne ferons point au concile de Vienne l'inepte reproche d'avoir autorisé l'érection des échafauds pour châtier des crimes contre la foi. C'était la législation du temps. Il ne pouvait que s'y conformer. D'ailleurs, on n'avait pas attendu la décision de cette assemblée pour sévir contre les Templiers; le pouvoir séculier avait déjà pris l'initiative. C'est à l'année 1540 et à l'année 4311 que l'on doit rapporter les grandes exécutions, et surtout celle des cinquante-neuf chevaliers brûlés à Paris, en dehors de la porte Saint-Antoine, exécution qui frappa le peuple d'élonnement et de consternation (2). Or, soit que ces terribles exemples eussent amené un grand nombre de prisonniers à rétracter leurs erreurs, soit plutôt que la douceur qui présidait aux conseils des évêques se communiquât aux tribunaux civils, les exécutions, après le concile de Vienne, furent moins nombreuses et moins éclatantes. Parmi celles qui eurent lieu à cette époque, l'exécution du grand maître Jacques Molay, et de Guy, dauphin d'Auvergne, fut sans contredit la plus malheureusemais l'Église n'y eut aucune part.
Comme nous l'avons dit, le pape s'était réservé à luimême de décider du sort de ces illustres prisonniers, ainsi que de celui des principaux de l'ordre. Ces derniers
(1) Circa impœnilentcs vero et relapsos... justitia et censura ecclesiastica observelur. (Baluie, 1. 1, p. 76. Voir aussi la p. 108.)
(2) Baluze, 1. 1, p. 72 et 104. — D'ipuy, p. 45.
étaient Hugues Peyraud, visiteur de France, et Geoffroy de Gonneville, visiteur d'Aquitaine. En effet, dans le but de statuer sur ce qui les concernait, les cardinaux Pierre de la Chapelle Taillefer, Landolphc Brancaccio, et Pietro Colonna, assistés de l'archevêque de Sens, Philippe de Marigny, et de quelques autres prélats, s'étaient rendus à Paris. Les quatre grands dignitaires parurent d'abord devant ces représentants du Saint-Siège apostolique, et y reconnurent de nouveau comme vrai tout ce qu'ils avaient déclaré dans leurs précédents interrogatoires (1). Mais, lorsqu'il s'agit de leur notifier la sentence qui les condamnait à une prison perpétuelle, alors, au grand étonnement des juges et des spectateurs (2) de cette lugubre scène, le grand maître, et le visiteur de Normandie, Guy, dauphin d'Auvergne, se levèrent et prononcèrent, à haute voix, une rétractation complète de tous les aveux qu'ils avaient faits. Sur-le-champ, sans passer outre, les cardinaux commissaires remirent les prisonniers entre les mains du prévôt de Paris, et renvoyèrent au lendemain la décision de cette étrange affaire (5). Mais, pendant que les juges délibéraient, le roi, qui venait d'apprendre ce qui s'était passé, sans s'inquiéter du pape ni de ses représentants, ordonna le supplice des deux Templiers. En vertu d'un arrêt émané de la cour, les deux victimes furent traînées et livrées aux flammes dans une petite île de la Seine située entre le jardin du roi et l'église des Augustins, et
(1) Cum pnedicti quatuor nullo excepte erimina sibi imposita palam et publiée confessi fuissent, et in hujus confessione persistèrent. (Continuât. Nangiac., t. III Spicilegii.)
(2) Ex imperato... non absque muîtorum admiratione. (Id.)
(3) In manu prœpositi parisiensis ad custodiendum duntaxat traduntur, quousque die sequenti deliberalionem super iis haberent pleniorem. (M.)
qui est aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf. Les assistants les entendirent, avec stupeur, protester jusqu'au dernier soupir et de leur innocence et de celle de l'ordre entier (1). (Pièces justificatives, n°43.)
Les Templiers avaient duré cent quatre-vingt-quatorze ans. Jamais l'Église n'avait vu dans son sein un ordre plus riche, plus noble, plus puissant. Sa chute a retenti et retentira encore longtemps dans l'histoire. L'illustration des membres qui le composaient, leur gloire, leurs souffrances, leur catastrophe, nous intéressent même, bien que le temps ait mis cinq siècles entre eux et nous, et que le souvenir des chevaliers ne se rattache à aucun monument de leur grandeur passée. Leur infortune seule en est la cause. Tel est le pouvoir du malheur, qu'il commande la sympathie, lors même qu'il est mérité. Aussi les Templiers ont-ils trouvé de nombreux défenseurs. La pitié porte avec elle je ne sais quelle gloire dont on est jaloux. Sans doute, ce serait une œuvre digne d'éloge que celle qui laverait l'humanité d'une tache honteuse, en montrant que les accusations intentées aux Templiers ne furent que des calomnies. Mais il faut se défier de ces justifications tardives où le principal triomphe qu'on semble ambitionner est de pouvoir accuser un pape. De telles justifications ne sont ni assez modérées, ni assez désintéressées, pour ne mettre que la vérité en lumière. On y déclame beaucoup, on y raisonne peu ; on y incidente vivement sur des faits accessoires, sur ce que les passions de l'homme ont pu jeter de misères dans ce long et triste procès; mais on n'y traite que faiblement le point essentiel ; savoir: Les Templiers étaient-ils innocents? Or, tant que la logique humaine n'aura pas résolu ce point, les
(4) Continuât. Nangiac, 1. 111 Spicilegii. — Baluie, 1. 1, p. 79 et 410.