CONCLAVE DE CARPENTRAS
réels de la Papauté, il appauvrissait les églises. Les plaintes du clergé de France attestent les contributions exorbitantes qu'il exigeait des bénéficiera, en traversant le royaume suivi de sa nombreuse cour [i). Nous reprendrions encore, dans ce pontife, un goût pour le faste, la magnificence et la représentation, dont l'austère simplicité de ses prédécesseurs ne lui avait pas donné l'exemple. Mais peut-être la Papauté, loin du théâtre de sa grandeur, avait-elle besoin de l'éclat dont l'entoura Clément V. Mais peut-être y a-t-il un puritanisme exagéré à trouver mauvais que les chefs de l'Église ne dédaignent pas les splendeurs au milieu desquelles nous avons coutume de contempler les grandes dignités de la terre.
La mort de Clément V, arrivée loin du siège naturel de la Papauté et au milieu de circonstances qui avaient prodigieusement modifié le collège des cardinaux, devait faire présager un conclave orageux. Celui qui s'assembla alors à Carpenlras le fut en effet, et plus qu'on ne l'avait d'abord redouté. Il y avait vingt-trois cardinaux, dont quinze Français ou Gascons et huit Italiens. Ces princes de l'Église s'enfermèrent d'abord assez paisiblement dans le palais épiscopal; mais une funeste division ne tarda pas à éclater parmi eux. Ce n'était plus, comme autrefois à Pérouse, le vœu d'une élection guelfe ou gibeline qui partageait les suffrages : c'était, chez les uns, le désir d'un pape qui reportât à Rome le Saint-Siège; chez les autres, la crainte d'un pontife qui abandonnât le pays ultramontain. Les huit cardinaux italiens, jaloux de revoir leur patrie, déclarèrent ne vouloir accorder leurs voix qu'au seul candidat qui promettrait de ramener la Papauté dans la cité des apôtres, et, nonobstant leur minorité, grâce à leur union
(1) Baluze, Vite, t. 1, p.
et aux rivalités des cardinaux français et gascons, ils tinrent le conclave en suspens jusqu'à la fin de juillet (1). Mais alors arrivèrent à Carpentras Bertrand de Got, vicomte de Lomagne, et Raymond Guillaume de Budos, neveux du pape défunt, suivis d'un grand corps de troupes gasconnes. Le but avoué de ces deux seigneurs était d'emporter le corps de leur oncle et de le conduire avec honneur à sa destination. Mais leur but secret et réel était de peser par l'intimidation sur les suffrages du conclave et de les faire pencher vers quelque membre de leur famille(2). Toutefois, pour l'honneur de ces barons, il faut supposer qu'ils n'avaient pas l'intention d'employer la violence. Mais ils commandaient des soldats brutaux, indisciplinés et faits au désordre. Ces derniers se prirent de querelle avec les gens de la suite des cardinaux italiens. Les susceptibilités nationales s'en mêlèrent; on en vint aux mains. Les Italiens eurent le dessous et laissèrent plusieurs de leurs hommes sur la place. Les choses n'en restèrent pas là. Cette bande farouche, échauffée tout à coup par le meurtre et la vengeance, se jette sur les marchands romains établis à Carpentras, pille leurs magasins, met le feu aux maisons des cardinaux italiens; puis, dans sa fureur toujours croissante, elle se porte au conclave, en assiège la porte, proférant des cris de mort et demandant un pape (3).
A ces clameurs furibondes, les cardinaux se troublent, Français et Italiens sont frappés d'une égale terreur. Redoutant une irruption tumultueuse s'ils restent dans le palais, et n'osant en sortir de peur de tomber aux mains
(1) Baluze, 1. 1, p. \U et 44S.— Giov. VIII., I. IX, c. txxix.— S. Anton.. 1. 111, lit. xxi.— Chronique de S. Denys, t. XX de dom Bouquet, p. 691.
(2) Baluzc, t. II, Ep. encyclica card. italorum, p. 287.
(3) Id., t. n, p. 288.